PSYCHODRAME ANALYTIQUE ET MORENIEN

Qu’est-ce que le psychodrame ?:
Dans le discours des médias, le terme psychodrame est investit d’un contenu émotionnel. L’écart entre ce qu’il désigne précisément comme travail thérapeutique personnel en groupe et l’usage qui en est fait dans le langage courant est considérable.

le psychodrame est une démarche en lien avec l’évolution de la psychanalyse tout en restant originale. Inventé et codifié par Moreno, il a été ensuite utilisé et interprété par certains psychanalystes en fonction de leurs hypothèses de base propres (inconscient transfert, association libre).

Le jeu psychodramatique constitue un mode de représentation dans une action parlée, en présence d’un groupe et dans une recherche de vérité.

La thérapie psychodramatique permet un processus de changement toujours relancé par le jeu des autres et son propre jeu. L’utilisation du psychodrame tout comme celle du jeu de rôles peut également se concevoir en tant que moyen de formation et d’intervention dans de nombreux champs (thérapeutiques, pédagogiques, de formation.)

C’est à Moreno (1892-1974) que l’on doit le terme de psychodrame et l’exploitation systématique de l’improvisation dramatique à des fins psychologiques, d’investigation, de traitement ou de formation. Moreno découvre que le jeu dramatique peut aider certains participants à prendre conscience de difficultés psychologiques personnelles et à s’en dégager. En 1925, il émigre aux Etats-Unis. Il y développera le psychodrame, montrant son utilité thérapeutique et, plus largement, son intérêt pour la résolution des conflits humains et l’amélioration des rapports sociaux.

Le psychodrame est une méthode thérapeutique qui permet, par une représentation scénique spontanée, de concrétiser les images, les phantasmes, les rêves, les souvenirs; de faire revivre les conflits interpersonnels et intrapsychiques d’un individu. Le but du psychodrame est d’inciter les personnes, désireuses d’un changement personnel profond, de manifester ce qu’elles ressentent, de s’exprimer d’une façon plus libre et plus significative qu’elles ne le font dans la vie quotidienne et ce à partir d’une mise en scène psychologique. L’objectif thérapeutique du psychodrame est le développement de notre potentiel créateur, le recouvrement de la spontanéité naturelle – qui consiste en une réponse adéquate à une nouvelle situation ou une réponse nouvelle à une situation ancienne -, ce qui permet donc d’éviter la répétition d’un processus où l’on reste bloqué dans un rôle figé et de se rapprocher de la réalité.

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Du point de vue technique, le psychodrame constitue un processus d’action et des modes d’interaction spontanées entre les membres du groupe. Le sujet est encouragé à être spontané aussi bien sur le plan du langage que sur le plan de l’action dans le respect des règles de fonctionnement du groupe pour pouvoir explorer son monde personnel.

Par la représentation scénique, l’individu arrive à une prise de conscience intellectuelle, affective voire corporelle qui montre une situation familière en soi ou un événement passé, présent ou à venir sous un autre jour et l’incite à une nouvelle attitude.

L’attention des thérapeutes ne se limite pas au seul récit des expériences personnelles et à leur analyse.

Elle met l’accent sur le langage du corps, le langage non-verbal ; elle porte sur ce que le corps exprime au-delà des mots. Il arrive que l’un des protagonistes vive un problème avec une telle intensité que les mots ne suffisent plus. Au cours d’une séance de psychodrame, le jeu naît au départ d’un participant et d’un problème vécu qu’il voudrait explorer. L’animateur utilise un certain nombre de techniques pour la mise en scène de ce problème vécu. Au lieu de seulement parler, on agit et on parle. Après le jeu, les animateurs, en relation avec le groupe et sa dynamique interprètent et commentent ce qui a été joué. Chacun peut jouer et peut participer au jeu d’un autre. En ces diverses possibilités chacun peut faire un chemin de découverte de soi. Le jeu psychodramatique s’exprime émotionnellement certes, mais cette expression est réintégrée par la verbalisation. Le jeu psychodramatique par son support à l’expression personnelle, par l’expression mimique et gestuelle des émotions, par son caractère représentatif (revivre une situation) permet une réinsertion de l’individu dans un système de communication, une meilleure structuration de la difficulté et de nouveaux points d’ancrage à la réalité. Le psychodrame peut être utilisé en groupe et en individuel selon la situation. Il peut être réalisé dans un cadre neutre où dans le cadre même où se déroule le conflit. Il est indiqué dans le traitement des névroses et psychoses, dans les problèmes de couples, familles, dans les conflits de relations interpersonnelles ainsi qu’avec des personnes handicapées mentales en institution ou en phase de réinsertion sociale. Il peut également répondre, vu sa spécificité, à toute demande de groupe et travail en équipe.

Par Jacques Michelet

Psychodrame analytique: du singulier au collectif

Bernard ROBINSON

Le Psychodrame analytique

Exposé à l’occasion d’un hommage à Patrick De Neuter (UCL), lors de son accession à l’éméritat

J’ai intitulé mon exposé :

Passage du singulier par un collectif dans le psychodrame

Introduction

1) D’abord quelques mots sur le « analytique » qui affuble ici le “ psychodrame ”. C’est une expression que j’évite d’employer. Je trouve que le psychodrame peut se soutenir de lui-même, à partir de l’invention de Jacob Lévy Moreno. La technique est simple : on joue des scènes de sa propre vie. “ Mettre sa vie en scène ” dira Greta Leutz plus tard. L’épithète “ psychanalytique ” ne viendra que bien plus tard, en France particulièrement, pour signifier une petite différence. Ajouter « psychanalytique » c’est comme si on voulait dire : “ le psychodrame n’est plus seulement, voire plus du tout morénien ”. Implicitement, ce “ psychanalytique ” définit un territoire d’identité, en négativant ce qu’il rejette. Ce serait le comble de dire cela : “ ce n’est pas du psychodrame morénien ”. Qu’est-ce qu’il y a de plus morénien que le psychodrame ? Il y a dans cette invention suffisamment de choses à exploiter, à théoriser, à enrichir, sans qu’il soit besoin de l’enrichir avec la psychanalyse. Cela doit dater de l’époque où on pensait que la psychanalyse était susceptible d’enrichir tout, par annexion.

Historiquement, je crois que le “ analytique ” a tenté de démarquer le psychodrame en France du courant humaniste et existentiel, qui avait inondé l’Europe dans les années soixante, et qui a eu tôt fait de récupérer l’œuvre de Moreno. C’était d’autant plus facile que la psychanalyse n’en voulait pas. C’était méconnaître que l’œuvre morénienne va bien au-delà de l’idéologie humaniste ; elle s’appuie aussi sur l’expérience personnelle de Moreno, son destin dira-t-on, qui débouchera sur le concept de « rencontre », inventé par Buber. Ce concept, dont Schotte a produit des développements intéressants, est remis au centre de la médiation de la personne chez Gagnepain dans sa théorie de la médiation. L’œuvre morénienne a aussi des racines du côté de la psychologie de la forme, la Gestalt, par l’intermédiaire de Kurt Lewin : cela débouchera sur le concept de « rôle », capital en psychologie sociale. Anne Ancelin-Schützemberger n’a cessé de le rappeler, avec son psychodrame triadique.

Rendons donc à César ce qui appartient à César et à Moreno ce qui lui appartient. Ceci étant dit j’ai montré que la métapsychologie freudienne était un instrument très riche pour essayer de théoriser le psychodrame et comprendre les effets qu’il est susceptible de produire. Cela ne rend pas nécessairement le psychodrame psychanalytique. Rien n’empêche d’ailleurs de chercher aussi d’autres appuis.

2) Deuxième note d’introduction, qui nous rapproche de la question du singulier et du collectif : Ferenczi serait le précurseur du psychodrame. C’est Jean-Marc Dupeu, dans son livre “ L’intérêt du psychodrame analytique ”, qui nous propose cette idée. En effet, deux extraits des Œuvres Complètes nous mettent sur cette voie.

a) premier extrait : Le rôle du « par exemple » dans l’analyse (tome II) : Ferenczi sollicite du matériel, au-delà du récit de généralités en disant : “ par exemple ?”. Il insiste pour que le patient mette en scène l’idée énoncée en l’explicitant dans un souvenir, dans un exemple, dans une situation concrète. C’est manifestement pour dépasser l’obstacle d’une résistance qu’il utilise le procédé.

b) De façon encore plus précise, dans son article « Prolongements de la’ technique active ‘ en psychanalyse », en 1920, Ferenczi décrit des techniques de mise en scène, qu’il a utilisées dans certaines cures lorsque le mouvement d’associations libres semblait s’arrêter. Cette “ activité ” de l’analyste et du patient ne fait qu’expliciter que la psychanalyse a toujours été active et qu’elle le reste sous une apparence de passivité. Ici encore il s’agit de vaincre les résistances et de pallier aux difficultés du patient de se laisser aller aux associations vraiment libres

Dans une séance Ferenczi demande à la patiente, jeune musicienne qui craint le trac, de chanter cette chanson que sa sœur tyrannique lui chantait avec force gestes expressifs et non-équivoques. Ferenczi lui demande de jouer cette scène de la sœur, avec les mêmes gestes. (Remarquons le renversement de rôle, le psychanalyste étant dans la position de spectateur, rôle dans lequel la patiente se trouvait dans la scène d’origine). En fait, il lui demande de jouer ce qu’elle a vu, en se mettant dans une position d’actrice et non plus de spectatrice. C’est exactement ce que proposera Moreno. Mais qu’a-t-elle vu qu’elle ne peut pas dire ? Pour arriver à ce matériel refoulé Ferenczi lui fait répéter plusieurs fois la même scène, jusqu’à ce que disparaissent les signes qui montrent qu’elle joue maladroitement, jusqu’à ce que la scène corresponde plus exactement à son souvenir et à ses impressions.

“ Elle parut trouver du plaisir à ces exhibitions ”, dit Ferenczi. Il pense que cette scène l’a mise en contact avec son désir refoulé de plaire. Le travail d’associations libres pouvait, après cela continuer.

Ferenczi justifie sa technique de mise en scène en montrant que jouer une scène oblige à une dépense d’énergie telle, que cela mobilise, à son insu, des contenus psychiques refoulés. Il a indiqué dans l’exemple de la jeune chanteuse, que ce n’est pas non plus sans plaisir. Si on ajoute, comme il le fait dans ce texte, le facteur “ social ” (jouer en acte plutôt qu’en paroles devant le médecin, c’est en quelque sorte impliquer quelqu’un dans la remémoration, dans la reviviscence), on a tous les ingrédients par lesquels Freud a rendu compte du travail et de l’efficacité du mot d’esprit : surmonter une résistance, faire surgir le désir inconscient, utiliser une tierce personne, trouver du plaisir,… et, bien entendu, ne pas trop savoir ce qui s’est passé.

Ces exemples de Ferenczi permettent de poser la question du sujet dans l’analyse et dans le psychodrame : en quoi le sujet, qui associe librement dans la cure, est-il différent du sujet qui joue une scène en psychodrame avec des acteurs et des thérapeutes ?

Mais, poussons plus loin la question : qui est le sujet endormi ? le sujet ivre ? le sujet hypnotisé ? le sujet en foule ? le sujet névrosé ? le sujet en crise ? le sujet en amour ? le sujet en délire ?

C’est avec le psychodramatiste Serge Gaudé que je vais aborder et problématiser cette question dans le psychodrame, même s’il faudra faire un détour par Freud et Lacan pour approcher certaines dimensions du collectif.

Dans son livre “ De la représentation – L’exemple du psychodrame ”, au début du chapitre 5 : “ Discours de séance : thème et sujet ”, Serge Gaudé tente de comprendre comment les échanges langagiers entre les participants d’un groupe de psychodrame vont s’articuler de telle sorte qu’ils traduisent le travail d’un sujet à la recherche d’un sens par la parole. Si le psychodramatiste y met du sien, cette recherche peut devenir discours, discours de séance, pour autant qu’il y ait adresse à quelqu’un et que le questionnement fasse auditoire. Dans ces aléas de discours qui peuvent mener à un jeu, insiste Gaudé, et suite aux interventions du psychodramatiste, à la cantonnade, le participant comme sujet désirant, individu concret, se trouvera provisoirement mis entre parenthèses. C’est cette mise entre parenthèses qui m’intéresse.

Ce passage du livre de Gaudé indique à quel point le psychodrame opère un passage du singulier au collectif, ou, mieux, un passage du singulier par le collectif. C’est d’autant plus intéressant comme formulation qu’il me semble que cela était, à l’origine, l’intention même de Moreno. Mais ce passage Moreno le situait dans la mise en jeu, alors que Gaudé le situe dans la préparation au jeu par le groupe et le psychodramatiste dans l’élaboration d’un thème.

Le singulier et le collectif

Examinons cette question.

Présenter les choses comme cela m’oblige à préciser, provisoirement, ces deux dimensions : singulier et collectif.

Du côté du singulier je vise cette dimension du sujet de l’inconscient telle qu’elle s’est mise en place chez Freud progressivement, et que Lacan à développée. C’est en cela que la psychanalyse, dans la cure, fonde une éthique : l’enjeu majeur de la cure c’est de devenir sujet de son désir ; cette question est particulièrement aiguë dans les névroses.

Où est le sujet de l’inconscient dans l’irrationalité des symptômes ? Qui est-il ? En quoi le sujet est-il engagé dans la répétition symptomatique dont il se dit en même temps insatisfait ? En quoi est-il engagé dans une demande de jeu en psychodrame, dans une adresse au groupe ou au psychodramatiste ? Freud nous l’a montré, il y est question du sujet archaïque, tel qu’il s’est mis en place dans l’histoire psychique, elle-même contingente des conditions sociales et familiales. Cette perspective psychanalytique fonde une psychologie clinique, qui ne s’intéresse dans la parole qu’à ce qui est singulier, unique.

Mais en même temps elle indique en quoi la question du sujet est articulée au collectif familial, au collectif culturel, au collectif social, c’est-à-dire aussi au collectif en tant qu’il est toujours déjà universel et commun aux êtres de langage que nous sommes. Au collectif en tant qu’il est le lot, le destin, de notre structure commune d’être parlant.

C’est par une lecture parallèle de deux textes fondateurs, « Totem et tabou » et le « Discours de Rome » que je compte faire apparaître ce rapport du singulier et du collectif au fondement d’une éthique psychanalytique.

Il y a des questions auxquelles nous ne pouvons échapper, les tragiques grecs nous l’avaient déjà clairement indiqué. L’époque où Freud cherche le fondement de la structure du sujet, sur lequel vient buter toute entreprise psychothérapeutique, c’est l’époque de Totem et Tabou. Lacan ne l’a pas ratée puisque c’est à partir de là qu’il va tenter de comprendre pourquoi le pacte humain semble déraper dans la psychose. Pour Freud de Totem et tabou la structure humaine dont nous héritons commence mythiquement par une sorte de collectif : c’est celui de la horde primitive, soumise au pouvoir d’Un seul, le tyran. Mais ce premier collectif mythique, dont nous ne cesserons de rêver par nostalgie pense Freud, alimenté par la solidarité et la haine, laissera bientôt la place à un autre : le collectif du pacte qui lie symboliquement les frères entre eux et au Père, désormais sacralisé.

Traduisons : nous sommes unis par le langage que nous avons en partage, qui nous permet de traverser nos différences et de nous donner quelque chose en commun ; mais le langage ne nous appartient pas, ni individuellement, ni collectivement ; c’est, par définition, le lieu de l’Autre, le lieu du symbolique commun qui nous échappe, mais où nous avons à chercher une place de sujet singulier.

LACAN reprendra à sa manière les considérations freudiennes de « Totem et tabou ». Lorsqu’il promeut l’ordre du langage ce n’est pas tant celui de la désignation du réel par l’entremise des mots, c’est celui de la signification du sujet. Dans le Discours de Rome et dans le Séminaire I, la parole est ce par quoi nous sommes parlés avant de pouvoir le savoir, et sans pouvoir le savoir. Le langage, pour lui, est un espace de production des sujets ; les sujets sont des effets de parole.

Il n’y a donc pas un commencement du langage, il y a un commencement de la structure qui est aussi le commencement de l’homme lui-même. LACAN est en continuité directe avec le texte de FREUD : le commencement de l’homme est pensable à la limite opaque du biologique et du signifiant, là où le corps sexué se met à parler. C’est la prolongation du mythe freudien de Totem et tabou. Le mot neuf que le Discours de Rome fait surgir c’est le mot Loi.

D’abord LACAN repense ce que FREUD avait noté comme le premier mouvement de la cure : la remémoration. Ici commence la réalisation de la parole pleine. Le sujet raconte l’événement. LACAN dit : il le verbalise, il le fait passer dans le verbe, « ou plus précisément dans l’épos où il rapporte à l’heure présente les origines de sa personne ».

Le drame ainsi rejoué dans le même mouvement, et l’histoire du sujet en train de se récapituler, constituent le sujet comme étant celui qui a ainsi été. « C’est l’effet d’une parole pleine de réordonner les contingences passées en leur donnant le sens des nécessités à venir, telles que les constitue le peu de liberté par où le sujet les fait présentes »

Par là le sujet effectue l’assomption de son histoire en tant qu’elle est constituée par la parole adressée à l’autre.

LACAN redéfinit ainsi l’inconscient, à partir de son analyse de la situation d’intersubjectivité de la cure :

« L’inconscient est cette partie du discours concret en tant que transindividuel qui fait défaut à la disposition du sujet pour rétablir la continuité de son discours conscient », ou encore : « L’inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c’est le chapitre censuré. Mais la vérité peut-être retrouvée ; le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs »

Lacan évoque ici le corps marqué, les souvenirs d’enfance, le langage propre, le style, le caractère, les traditions et les légendes de la culture à laquelle on appartient, etc., l’histoire repensée ne prenant son sens qu’à être entendue par quelqu’un dont la subjectivité n’est pas fondamentalement différente de celle de l’analysant.

Il fait ici référence à la notion de symbolisme analytique dont FREUD nous a donné un aperçu remarquable dans ses « Leçons d’introduction de la psychanalyse » (FREUD, 1965).

J’ai remarqué que ces pages de Freud préfigurent la lecture spécifiquement lacanienne de la parole et de la symbolisation.

Voici quelques phrases de ce texte :

“ Le symbolisme constitue peut-être le chapitre le plus remarquable de la théorie des rêves, dit Freud … (Les symboles) nous permettent, dans certaines circonstances, d’interpréter un rêve sans interroger le rêveur qui d’ailleurs ne saurait rien ajouter au symbole…Le symbolisme n’est pas une caractéristique propre au rêve…Le rapport symbolique est une comparaison d’un genre tout particulier et dont les raisons nous échappent. Les objets qui trouvent dans le rêve une représentation symbolique sont peu nombreux. Le corps humain, dans son ensemble, les parents, les enfants, frères, sœurs, la naissance, mort, la nudité…Comment pouvons-nous connaître la signification des symboles des rêves, alors que le rêveur lui-même ne nous fournit à leur sujet aucun renseignement ou que des renseignements tout à fait insuffisants ? Je réponds : cette connaissance nous vient de diverses sources, des contes et des mythes, de farces et facéties, du folklore, c’est-à-dire de l’étude des mœurs, usages, proverbes et chants de différents peuples, du langage poétique et du langage commun… Je n’affirme pas que le rêveur sache tout cela, mais j’estime aussi qu’il n’a pas besoin de le savoir…Le rêveur a à sa disposition le mode d’expression symbolique qu’il ne connaît ni ne reconnaît à l’état de veille…Les rapports symboliques n’appartiennent pas en propre au rêveur…On a l’impression d’être en présence d’un mode d’expression ancien, mais disparu. ”.(FREUD, 1965)

Je suis étonné de n’avoir trouvé aucune référence à ce texte chez LACAN, alors que la théorie du signifiant est ici en émergence.

Ainsi, LACAN s’avance vers une redéfinition du sujet, tel que l’expérience psychanalytique nous le fait entendre, définition qui précise du même coup le champ de la cure et de la discipline. Ce sujet va bien au-delà de ce que l’individu éprouve subjectivement. Il va jusqu’à la vérité de son histoire. LACAN ira encore plus loin, puisqu’il envisage la préhistoire de tout sujet humain, c’est-à-dire ce qui, dans sa structure, le fait parler de lui à un autre. Son propos est tout à fait dans le fil anthropologique du texte de FREUD .

FREUD ne découvre-t-il pas dans ce texte que la psychanalyse met en jeu non seulement la parole de l’un et l’écoute de l’autre, mais aussi ce qui détermine l’un et l’autre dans l’interlocution, et qui renvoie chacun, parlant et écoutant, à ce qu’ils sont sans le savoir par rapport à un pacte fondateur et à l’idéalisation d’un antécédent premier ? « Symbole et langage comme structure et limite du champ psychanalytique » dira LACAN dans son deuxième chapitre. C’est là qu’il va nous mener et y articuler la question de la Loi.

Le premier objet du désir de l’homme est d’être reconnu par l’autre. Le désir inclut toujours le rapport à l’autre. LACAN nous l’indique dans l’œuvre freudienne même : le rêve, l’acte manqué, le mot d’esprit, le symptôme. De la même façon que FREUD, LACAN va sauter de l’expérience de la cure et du nœud œdipien à la loi universelle de la communication.

FREUD, quant à lui, tente de fonder l’universalité de l’Œdipe et construit un mythe fondateur qui définit la structure spécifique de l’humanité, au-delà de toute donnée individuelle; le collectif commun au-delà du singulier.

LACAN, s’appuyant sur les découvertes linguistiques et anthropologiques de son époque (SAUSSURE, MAUSS, LEVI-STRAUSS), identifie l’interdit sexuel, fondateur du désir, à la loi du langage et de la parenté.

La Loi primordiale est celle qui règle l’alliance (on pourrait dire : le commun destin de solidarité et d’échange, au-delà de nos singularités), et nous fait passer de la nature à la culture permettant la communication. Il identifie la fonction symbolique repérée par les anthropologues et les linguistes à l’ordre signifiant tel qu’il est en jeu dans la parole dans la cure, en tant que cette fonction symbolique de la parole est en même temps une expérience de subjectivation, c’est-à-dire le fait que pour un humain, être sujet c’est un problème en soi.

Nul n’est censé ignorer la loi. Lacan applique les lois du langage au rapport humain : un élément quelconque d’une langue, un verbe par exemple, se distingue et se conjugue en référence à l’ensemble supposé constitué des éléments de la langue des usagers ; analogiquement, LACAN établit que notre existence individuelle de sujet parlant, de personne, renvoie automatiquement, comme dans le langage, à l’ensemble des distinctions et des combinaisons définies antérieurement à sa liaison possible à toute expérience particulière de sujet.

« Car la découverte de FREUD est celle du champ des incidences, en la nature de l’homme, de ses relations à l’ordre symbolique, et la remontée de leur sens jusqu’aux instances les plus radicales de la symbolisation dans l’être ” ( FCPL, p 154).

S’adresser à quelqu’un c’est d’emblée faire implicitement référence, en acte, à cette Loi qui structure l’échange entre les hommes et au pacte qui les lie symboliquement comme semblables et différents, distinguables et combinables arbitrairement, selon un ordre qui n’est pas de leur ressort.

Dans le texte de FREUD sur le symbolisme, écrit après Totem et tabou, les phrases “ Les rapports symboliques n’appartiennent pas en propre au rêveur ” ou “…dont les raisons nous échappent… qu’il n’a pas besoin de le savoir ” découvrent cet univers symbolique qui nous détermine dans l’être, c’est-à-dire dans la mise en rapport avec d’autres êtres humains.

Les humains sont définitivement libérés des rapports immédiats de l’un à l’autre, et ne peuvent communiquer qu’en référence implicite à cette Loi, qui est dans le même mouvement loi de séparation des êtres, de leurs distinctions, et de leurs rapprochements, de leur communication. En m’adressant à quelqu’un comme mon semblable, je fais implicitement référence au tiers symbolique qui nous permet de nous distinguer et de nous reconnaître comme égaux autrement que comme une illusion. Ma présence en acte de parole adressée à quelqu’un fait implicitement référence à l’absence qui me constitue dans cet ordre symbolique.

L’homme parle donc, mais c’est parce que le symbole l’a fait homme. De même dans une institution, dans toute institution humaine, et la cure en est une, chacun étant mis à une place définie dans l’ordre symbolique, échangeant des services, des rôles, des gestes ou des paroles, ne peut s’adresser à un autre qu’en dépassant singulièrement dans l’acte les déterminations qui lui échappent, aussi bien dans l’axe synchronique (les rôles) que dans l’axe diachronique (l’histoire), dans l’axe individuel comme dans l’axe concomitant du collectif.

« Disons seulement que c’est là ce qui objecte pour nous à toute référence à la totalité dans l’individu, puisque le sujet y introduit la division, aussi bien que dans le collectif qui en est l’équivalent. La psychanalyse est proprement ce qui renvoie l’un et l’autre à leur position de mirage. » (FCPL p 175)

LACAN accentuera l’axe diachronique, et c’est en cela qu’il est bien dans le prolongement de Totem et tabou, en insistant essentiellement sur la question de la filiation. La Loi primordiale règle l’alliance et la généalogie, et s’avère pour le groupe impérative en ses formes, mais inconsciente en sa structure, comme le langage. Cette Loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre de langage, donnant à l’homme la possibilité d’exister singulièrement à travers cette détermination symbolique.

Cependant LACAN redéfinit l’Œdipe à sa façon. Si pour FREUD, on l’a vu, le mythe-récit implique d’abord un acte alimenté par les forces pulsionnelles (au commencement était l’acte), pour LACAN la prééminence et l’antériorité de l’ordre symbolique ne fait pas de doute (au commencement était le verbe). Et cet ordre symbolique n’est pas seulement porteur de l’interdit œdipien, il implique l’exigence d’échanges. LACAN radicalise la coupure faite par FREUD entre nature et culture et le meurtre, lié au désir œdipien, devient aussi le vide de l’être dans la référence du sujet à l’ordre symbolique.

En quoi les développements de LACAN concernant la Loi nous intéressent-ils dans la cure ? En quoi cela nous intéresse aussi dans le psychodrame ?

Précisément dans la mesure où la Loi règle le fait même de parler à quelqu’un et particulièrement lorsqu’il vient nous parler de son désir. Ce désir lui-même, pour être satisfait, exige d’être reconnu, par l’accord de la parole ou par la lutte de prestige dans le symbole ou dans l’imaginaire.

« Les symboles enveloppent en effet la vie de l’homme d’un réseau si total qu’ils conjoignent avant qu’il vienne au monde ceux qui vont l’engendrer “ par l’os et par la chair ”, qu’ils apportent à sa naissance avec les dons des astres, sinon avec les dons des fées, le dessin de sa destinée, qu’ils donnent les mots qui le feront fidèle ou renégat, la loi des actes qui le suivront jusque là même où il n’est pas encore et au-delà de sa mort même, et que par eux sa fin trouve son sens dans le jugement dernier ou le verbe absout son être ou le condamne, – sauf à atteindre à la réalisation subjective de l’être-pour-la-mort. » (FCPL p 158)

C’est là l’enjeu de la psychanalyse et notre voie est l’expérience intersubjective où ce désir se fait reconnaître.

Dans le psychodrame

Dans une séance, des gens se mettent à parler. Qui parle et à qui s’adressent-ils ?

Quelle est l’allure de ces discours particuliers créés par le dispositif d’une séance de psychodrame ?

On ne dit pas n’importe quoi. Sans doute, d’une part, le contexte impose une ou l’autre orientation de ces paroles adressées. D’abord, on est là pour parler de ce qui ne va pas chez soi et qui pourrait déboucher dans un jeu. Le malaise et le jeu sont deux déterminants de la parole Ensuite, les paroles s’adressent autant à l’animateur de séance, voire aux co-animateurs, s’il y en a, qu’au groupe à l’écoute. Au père, p.è.r.e et aux pairs, p.a.i.r.s.

On sait que l’animateur ne parlera pas de ce qui ne va pas chez lui et qu’il est là pour recueillir les paroles des participants et leurs effets. (il représente, il présentifie, le Un d’exception, nécessaire pour qu’une certaine parole et une certaine écoute soient possibles).

On sait que les autres sont là pour parler à leur tour et donner écho à ce qu’on dit.

Ce qu’un participant dit est donc fonction de ces buts et de ces adresses :

– le malaise en lui qui doit se transformer,

– le jeu à venir qui doit éclaircir quelque chose,

– l’animateur qui recueille et fait écho d’une certaine façon

– et le groupe qui écoute, donne écho, interprète déjà et relance.

On est dans une structure langagière particulière. Mais ce qui donne à ce discours en formation sa fonction langagière c’est le fait que tous ces éléments se réfèrent à la place de l’Autre, le lieu où le discours humain peut être entendu, le lieu où le sujet qui parle ici et maintenant peut trouver du sens à ses paroles, au-delà des souffrances, des répétitions et des malentendus.

Si chacun, qui se risque à la parole en groupe, hésite toujours avant de parler, c’est qu’il sait que ce qu’il dit peut l’amener à un jeu, là où il sera moins maître de ce qui se passe.

Mais ce risque qu’il appréhende, il le souhaite aussi, puisqu’il espère que c’est là que s’éclairciront ses énigmes, que c’est là qu’il pourra prendre place comme sujet de son dire.

Dans la mesure où le psychodramatiste ne s’engage pas dans l’échange de paroles, comme dans la vie quand nous nous parlons, dans la mesure où il est attendu que chacun des participants parlera de son malaise en écho, le participant qui parle, sait aussi que la structure langagière qui lui permet de parler et de s’adresser à quelqu’un implique qu’il ne sait pas exactement ce qu’il dit ; il sait que ses paroles (ses signifiants) en disent plus qu’il ne sait, et que les avatars de son dire peut amener des surprises. Il sait que la place qu’il occupe dans sa parole est en partie du semblant, qu’en quelque sorte il est dupe de son propre discours, du fait que le langage ne lui appartient pas. Il y prend place, dans le langage, mais sa place est déterminée ailleurs ; il y a comme une sorte d’usurpation de place.

Contrairement à un dispositif de réunion en groupe, ce dispositif implique que chaque personne est dans une structure d’expression interprétative : n’importe qui peut entendre autre chose que ce qu’elle croit dire, les membres du groupe et l’animateur. Il ne s’agit donc pas seulement d’être compris, entendu, mais aussi d’être interprété. La surprise est toujours possible qui révèlera une part cachée du sujet. C’est donc aussi le sujet qui est à advenir.

Si un autre participant réagit à ce que dit le premier c’est à la fois pour soutenir et amplifier ce que dit celui-ci, et dans ce sens il se sent éventuellement déjà entendu, mais c’est souvent aussi pour y mettre du sien, y aller lui-même dans la recherche d’un sens à sa parole.

La question qui se pose au psychodramatiste est alors de voir en quoi ce que dit le second est dans un certain rapport avec ce que dit le premier. Est-ce que le dire du premier est déployé de quelque manière par un élément, un signifiant du dire du second ; y a t il déjà interprétation du dire du premier ? Si c’est clair pour tout le monde, il suffit de le souligner ; si ce n’est pas clair on peut chercher à le faire préciser.

Cette ponctuation du psychodramatiste est essentielle, parce qu’elle permet que se tisse progressivement un thème, qui n’est plus le thème du premier, mais qui commence par être le thème de quelques uns. Ce n’est pas le thème du groupe, mais seulement de quelques uns.

Il suffit de quelques uns pour que le thème passe du singulier au collectif.

Du même coup, le premier qui a parlé est en quelque sorte dessaisi de l’aspect singulier de sa demande. Sa demande est devenue l’affaire de quelques uns. Le psychodramatiste a besoin de ce « quelques-uns » pour pouvoir jouer. Il faut que quelques uns soient pris, d’une manière ou d’une autre, dans le discours qui est en train de se créer. Sinon les acteurs ne pourront pas être crédibles.

Si le psychodramatiste n’intervenait pas, on risquerait d’aller d’un dire à l’autre, et c’est celui qui y apporterait le plus de poids, le plus d’émotion éventuellement, qui l’emporterait. Après, cela se créerait des alliances, des conflits, des compétitions, voire des rejets selon le jeu des identifications. Comme dans la vie.

Pour terminer, j’en reviens à Serge Gaudé.

Il insiste pour comprendre ce moment de passage dans la séance psychodramatique : c’est l’écoute du psychodramatiste et ses interventions particulières, à la cantonade dira-t-il, qui seront le déterminant essentiel pour faire passer la plainte ou la demande d’une personne à un collectif de thème qui s’élabore, à un discours de séance. Ce discours de séance est déjà un collectif qui devient susceptible de déboucher dans un jeu.

C’est dans ce jeu, dans lequel tout le monde est dorénavant impliqué, d’une manière ou d’aune autre, ne fut-ce que comme spectateur, qu’une personne, que Moreno appelle « le protagoniste », tentera d’en venir au moment de vérité de sa singularité propre.

Le meneur de jeu et les antagonistes, les autres acteurs, les Moi auxiliaires dit Moreno, doivent eux tenter de maintenir ce dispositif collectif de départ qui donne accès à une vérité singulière. Ce sera éventuellement à l’observateur de séance de souligner en quoi quelque chose a été atteint, a été traversé, a été évoqué, de la vérité d’un sujet. Une tradition veut que ces observations se fassent sur un mode impersonnel.

On ne sait pas prévoir à l’avance les effets d’un jeu. Le protagoniste est, dans une certaine mesure, dans la même galère que le meneur de jeu. Cela Moreno l’avait bien compris. On voit cela très bien dans les groupes didactiques où les participants apprennent à mener une séance, éventuellement après avoir été eux-mêmes protagonistes. Il y a aussi des risques à animer.

Le protagoniste lui, risque d’être démasqué, d’être surpris, d’être déçu, d’être abasourdi, d’être étonné, de ne pas être apaisé.

C’est pourquoi, pour convaincre que l’usurpation n’est pas absolue, qu’il y s’agit quand même de lui, le protagoniste peut y mettre les émotions nécessaires qui en disent plus que la parole. Quand les mots manquent, l’émotion prend la place ; le problème c’est qu’elle n’est que partageable ; elle ne donne pas une place comme l’énonciation de soi-même en donne une.

Compte tenu des risques qu’on prend dans un jeu, la scansion de la fin de séance permet de faire rupture provisoire avec ce dans quoi on s’était engagé, pour repartir, à la séance suivante, sans savoir qui parlera en premier.

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Comment analyser nos actions à la lumière de l’analyse du destin ?

Comment analyser nos actions à la lumière de l’analyse du destin ?

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Analyse du destin ou analyse structurale de la psyché :

Principes de liberté et d’humanisation :

« L’analyse du destin pose les quatre questions suivantes pour n’importe quelle action :

1°) L’action est-elle économique ? Apporte-t-elle en fait plus de plaisir que de déplaisir ? (principe de plaisir selon Freud).
2°) Est-elle réelle, c’est-à-dire le moi peut-il affirmer et réaliser cette action ? (principe de réalité selon Freud).
3°) L’action est-elle conséquente d’un libre choix ou d’une obscure contrainte ? (principe de liberté).
4°) L’action est-elle humaine ou inhumaine ? (principe d’humanisation).
Une psychologie des profondeurs, qui néglige ne fût-ce qu’une seule de ces questions ou de ces principes dans son activité analytique, ne pourra jamais saisir et diriger comme il faut la psyché intégrée et le destin global de ses patients. »

Ces principes renvoient à la question du devenir-homme :

« Etre homme signifie être un avec soi-même, avec son prochain et avec l’esprit. Etre homme signifie ouvrir le poing serré de Caïn à l’amour et à la bonté, au besoin de secourir et de guérir. Mais avant tout, être homme signifie renoncer à être et à posséder par sa propre toute-puissance, établir une confiance foncière en soi-même, en autrui et en l’esprit, tout comme accepter une charge qui implique la responsabilité personnelle ».

ref.: Leopold Szondi, Introduction à l’analyse du destin.Ed.Nauwelaerts, 1972. P.65
Ibidem.P.15.

LA LUCIDITE

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Ce mot vient du latin « luciditas » qui signifie « clarté, splendeur, lumière ». Etre lucide, ce n’est pas être triste, c’est être capable de regarder les choses comme elles sont, dans la vie réelle, mais avant tout dans notre vie intérieure. C’est avoir une attitude d’ouverture et de curiosité par rapport à nos émotions, nos pensées et nos sentiments, et les accepter, même lorsqu’ils sont négatifs, au lieu de tenter de les refouler. Si contradictoire que ça puisse paraître, en apprenant à vivre avec, malgré l’anxiété que certains nous inspirent, nous leur ôtons une partie de leur importance : ils continuent à exister, mais sans nous empêcher de vivre.
Quelques références avec Jiddu Krishnamurti, Marc-André Del Pedro, André Comte-Sponville, Lao-Tseu, Pierre Agnèse… :
« La lucidité est l’observation sans condamnation. La lucidité engendre la compréhension, car elle ne comporte ni condamnation ni identification, mais une observation silencieuse. Si je veux comprendre quelque chose, je dois évidemment l’observer, je ne dois pas critiquer, je ne dois pas condamner, je ne dois pas le poursuivre comme étant un plaisir ou l’éviter comme étant un déplaisir. Il faut qu’il y ait simplement la silencieuse observation d’un fait. Il n’y a pas de but en vue, mais une perception de tout ce qui survient. Cette observation, et la compréhension de cette observation cessent lorsqu’il y a condamnation, identification ou justification. Être lucide c’est comprendre les activités du moi, du « je » dans ses rapports avec les gens, avec les idées, avec les choses. Cette lucidité est d’instant en instant et, par conséquent, n’est pas obtenue par des exercices. Lorsque vous vous exercez à une chose, elle devient une habitude ; et la lucidité n’est pas une habitude. Un esprit routinier n’est plus sensitif, un esprit qui fonctionne dans l’ornière d’une action particulière est obtus, n’a pas de souplesse ; tandis que la lucidité exige une continuelle souplesse, une grande vivacité. » Jiddu Krishnamurti.
« Tout problème ne trouve de solution durable qu’à la condition où la réalité du contexte est maîtrisée. On ne construit pas d’édifice avec du carton-pâte, on ne transforme pas la panthère en chien de berger et on ne prend pas un champ de caillasse pour y planter du blé. Cependant, être lucide ne signifie pas qu’on renonce à toute idée d’amélioration, fut-elle individuelle, sociale ou politique. Au contraire, se donner le courage de la réalité de soi et de son environnement comme base première de réflexion représente le socle indispensable à nos possibilités tangibles de progression. » Marc-André Del Pedro.
« La lucidité c’est voir ce qui est comme cela est, plutôt que comme on voudrait que cela soit. C’est l’amour de la vérité, quand elle n’est pas aimable ». André Comte-Sponville. Il nous dit aussi : « On est jamais trop lucide, et mieux vaut, dans le doute, noircir le tableau au moins intellectuellement, que l’enjoliver : cela évitera imprudences et désillusions.
« Se voir soi-même c’est être clairvoyant. » Lao-Tseu.
« La lucidité est une capacité acquise des individus à percevoir leur environnement en faisant la part entre les ressentis, les opinions et les faits. La connaissance et la reconnaissance des enjeux en présence dans un conflit, aussi bien les miens que celui de l’autre, sont une démonstration de cette capacité ».

Mots-clés : clarté, splendeur, lumière, vie intérieure, compréhension, observation, réflexion, se voir soi-même.

Réf.:

Jiddu Krishnamurti, né à Madanapalle le 12 mai 1895 et décédé à Ojai le 17 février 1986, est un philosophe d’origine indienne promoteur d’une éducation alternative.
Marc-André Del Pedro : « Philosophie et lucidité » sur : http://www.philosophie-et-lucidite.com/
André Comte Sponville dans « le goût de vivre et cent autres propos».
Pierre Agnèse, Jérôme Lefeuvre dans « Déjouer les pièges de la mauvaise foi et de la manipulation »,Intereditions 2014,p.13.

Réf. : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2021/03/15/leffet-dunning-kruger-et-le-principe-de-peter/

ALEXITHYMIE :

alexithymieCe trouble désigne la difficulté à identifier ses émotions et à les exprimer. Une personne alexithymique dit : »Je me sens mal mais je ne sais pas pourquoi « . On peut aussi ajouter que ce type de personnalité a un imaginaire très terre à terre, basique. La combinaison de ces différents éléments pose problème dans la bonne régulation des émotions et peut conduire à des problèmes somatiques, dont l’hypertension. Mais ausssi à des addictions (alcool,drogue ou jeux) et à des troubles alimentaires tels la boulimie et l’anorexie.
L’alexithymique est une personne sans expression, raide, pierreuse et étriquée. La rigidité du corps alliée au discours sans couleur affective centré sur les menus détails de la vie quotidienne, rend le sujet lourd à suivre et déclenche un sentiment profond d’ennui. Il entretient avec le monde des échanges dévitalisés.
« je propose d’examiner le concept d’alexithymie du point de vue psychanalytique. Alexithymie : du grec a= sans ; lexis= mot ; thumos= cœur ou affectivité veut donc dire « pas de mots pour les émotions » Le concept, lui, renvoie à une série de phénomènes cliniques qui ont été décelés et longuement étudiés dans des services psychosomatiques à Boston, et qui incluent non seulement la difficulté que peut éprouver un patient à décrire ses états affectifs, mais aussi une incapacité de distinguer un affect d’un autre » i
« Le sujet manque de mots pour nommer ses états affectifs, ou (s’il peut les nommer) le fait qu’il n’arrive pas à les distinguer les uns de autres. Il ne serait pas capable, par exemple, de distinguer l’angoisse de la dépression, la peur de l’agacement, l’excitation de la fatigue, la colère de la faim, etc. Certes les observations des psychosomaticiens sur la pensée opératoire et l’alexithymie me semblaient justes. Mais du moins chez mes propres patients, j’avais constaté que ces phénomènes avaient surtout un fonction défensive, nous ramenant à un stade du développement où la distinction entre le sujet et l’objet n’est pas encore stable et peut susciter de l’angoisse. Cette régression expliquait, à mon avis, le fait que les messages envoyés par le corps à la psyché, ou inversement, s’inscrivaient psychiquement, comme dans la petite enfance, sans représentations de mots. L’infans, avant la parole, est forcément « alexithymique » (McDougall 1982, ch7). »ii

i Joyce McDougall,Théâtre du je, Editions Gallimard,1982,p.196.
ii Joyce McDougall,Théâtre du corps, Editions Gallimard,1989,p.54-55.

Développons nos compétences et non nos défauts

Nous ressemblons parfois à ces oiseaux qui, ayant longtemps vécu en cage, retournent à celle-ci alors même qu’ils ont la possibilité de s’envoler dans l’espace. Nous sommes habitués depuis si longtemps à nos imperfections, que nous avons du mal à imaginer ce que ce serait la vie sans elles : le ciel du changement nous donne le vertige. « Tous les prisonniers ne veulent pas s’évader ! »(*). « Je volette de perchoir en perchoir dans une cage deplus en plus petite dont la porte est ouverte, grande ouverte. » Gyula Illeyes, poète hongrois, 1902-1983.Cliquez sur « LA CAGE »

L’homme libre fait peur. Serons-nous notre propre architecte ou notre propre victime ?

« Mon histoire commence le jour où j’ai décidé de ne plus vivre ma vie comme on remonte un escalotor qui descend ». Pascal De Duve, poète belge, 1964-1993.

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Le refus du changement c’est tout d’abord la peur de l’inconnu. Un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras » nous dit La Fontaine. Effectivement on peut s’accrocher à son symptôme comme à une bouée de sauvetage plutôt que d’opérer une petite remise en question (et surtout les actions qui en découlent). Entreprendre une démarche de changement c’est affronter l’inconnu à nouveau, prendre le risque de perdre ses sécurités, de contrarier son entourage, de modifier ses conditions de vie et bien sûr d’échouer dans cette démarche. Autant de choses qui nous font reculer avant même de faire un point objectif sur les avantages et les inconvénients de cette tentative qui nous diraient qu’au pire l’échec nous renverra dans notre situation initiale, au mieux, on risque d’être plus heureux.
Le simple fait de vivre implique une aptitude à l’innovation. Tout organisme pour s’adapter doit innover, tenter une aventure hors de la norme, engendrer de l’anormalité afin de voir si ça marche car vivre, c’est prendre un risque. Pour Albert Einstein la vie c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre. Comment s’empêcher d’agir, comment faire son propre malheur, comment se rendre efficacement malheureux en se maltraitant ? Rappelons-nous l’allégorie de la Caverne de Platon . Dans une demeure souterraine, en forme de caverne, des hommes sont enchaînés. Ne nous ressemblent-ils pas ? Jamais ils n’ont vu directement la lumière du jour, dont ils ne connaissent que le faible rayonnement qui parvient à pénétrer jusqu’à eux. Des choses et d’eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos. Que l’un d’entre eux soit libéré de force de ses chaînes et soit accompagné vers la sortie, il sera d’abord cruellement ébloui par une lumière qu’il n’a pas l’habitude de supporter. Il souffrira de tous les changements. Il résistera et ne parviendra pas à percevoir ce que l’on veut lui montrer. Alors, Ne voudra-t-il pas revenir à sa situation antérieure ? S’il persiste, il s’accoutumera. Il pourra voir le monde dans sa réalité. Prenant conscience de sa condition antérieure, ce n’est qu’en se faisant violence qu’il retournera auprès de ses semblables. Mais ceux-ci, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ?.
La caverne symbolise le monde sensible où tous les hommes vivent et pensent accéder à la vérité par leurs sens. Mais cette vie n’est qu’illusion. Le philosophe en témoigne grâce à une interrogation permanente (à laquelle Socrate se livre tout au long de l’œuvre), ce qui lui permet d’accéder à l’acquisition des connaissances associées au monde des idées comme le prisonnier de la caverne accède à la réalité qui nous est habituelle. Mais lorsqu’il s’évertue à faire partager son expérience à ses contemporains, il se heurte à leur hostilité. Platon montre que la connaissance des choses nécessite un travail, des efforts pour apprendre et comprendre. Socrate considère le monde sensible comme la prison de l’âme. Il s’agit d’une représentation de la réalité de ce que peut vivre une personne ayant fait son chemin de réflexion, d’élévation d’elle-même. Platon évoque le monde illusoire dans lequel vivent les citoyens d’Athènes. Le message certainement le plus fort est de ne pas prendre pour vraies les données de nos sens et les préjugés formés par l’habitude. Platon met en évidence la difficulté des Hommes à changer leurs conceptions des choses, leurs résistances au changement, l’emprise des idées reçues. Mais le philosophe voit que sa mission est de montrer aux prisonniers leur erreur, eux qui discourent sans fin sur les ombres, persuadés qu’elles sont la seule réalité. Cette allégorie de la caverne de Platon est une allégorie universelle : « Imagine des hommes dans une demeure souterraine… » Chacun est potentiellement dans une position impliquant des habitudes de vie, des croyances, des convictions, des certitudes, des façons de penser, de se représenter le monde, de concevoir ce qui est vrai et faux, combinant aprioris et préjugés, déductions hâtives. Le philosophe pointe là l’étape du déni qui est la première étape lors de la confrontation violente à l’inattendu : l’annonce d’une rupture, d’un licenciement, d’un rejet, d’une transformation radicale des habitudes devenues tellement évidentes qu’elles présentent un « confort », le confort d’être vécues comme la condition humaine normale. Les réflexions proposées dans cette allégorie sont très représentatives de ce que nous nommons aujourd’hui le conditionnement.
Il faut beaucoup de temps au petit d’homme et beaucoup d’expériences et d’étapes à franchir pour que, dans le meilleur des cas, un rapport d’altérité plus équilibré puisse s’installer. « Fondamentalement, l’enjeu de ce processus au long cours est de pouvoir construire les limites entre ce qui est Moi et ce qui n’est pas Moi, de pouvoir ériger les frontières entre soi et l’autre, entre soi et le monde. Ces frontières permettront l’assomption d’une subjectivité et d’une existence singulière. La subjectivation et la différenciation impliquent nécessairement la séparation. Or toute séparation contient toujours des relents de délaissement, d’abandon et l’ensemble des affects douloureux qui y sont liés. L’autonomisation est donc une conquête, une lutte à mener contre ces premiers autres dont nous avons été dépendants mais aussi contre le Soi lui-même qui cherche toujours en même temps à s’épargner ces ressentis pénibles de séparation. Ce processus au long cours s’effectue par étapes successives. En bout de course, l’enfant et par la suite, tout au long de son existence d’adulte, doit pouvoir renoncer à l’espoir de recevoir pleinement de l’autre ce qu’il attend. Il s’agit pour lui de s’approprier pas à pas l’autonomie, dit-on, d’acquérir de l’indépendance. Cela suppose un deuil, douloureux, celui de ne plus attendre de l’autre qu’il comble ses désirs et ses besoins mais de prendre la responsabilité personnelle de les assumer soi-même. L’avantage obtenu est un gain indéniable de liberté mais aussi le fait de n’être plus parlé par un autre, d’assumer à son tour sa propre parole. »
Quel pourcentage de notre vie passons-nous à attendre ? Attendre est un état d’esprit. Vouloir l’avenir et non le présent ! Nous ne voulons pas de ce que nous avons et désirons ce que nous n’avons pas. Qu’attendons-nous avant de commencer à vivre ? Si nous adoptons un tel scénario mental, peu importe nos réalisations et nos accomplissements, le présent ne sera jamais assez bien. L’avenir semblera toujours meilleur. C’est la recette parfaite pour concocter une insatisfaction ou un inassouvissement permanent !

Mais ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part !

En effet, nous avons plus de pouvoir sur notre vie que nous le pensons. Nous avons une capacité d’auto-guérison. Cette capacité est plus importante que nous le pensons. Il existe un potentiel de croissance en tout homme. Les récentes découvertes de la psycho-neuro-immunologie ont clairement démontré le bénéfice des émotions positives pour la santé. De même une attitude optimiste face à la vie est le médicament le plus puissant et le moins coûteux que l’être humain ait jamais eu à sa disposition. Réfléchissons au concept de la joie. La joie n’est pas seulement le retournement de l’angoisse, elle est une expérience que l’on pourrait assimiler à un « rapt » psychique. L’amour et la joie sont des ravisseurs. L’Occident a toujours plutôt volontiers tourné la conscience du côté du désespoir. Elle est une expérience transcendantale qui déborde de toute part la conscience. La capacité de transcendance de la joie (ni religieuse, ni même extatique) est ce point de rencontre vertigineux en nous-mêmes avec « l’autre ». Eprouver de la joie c’est être dans un pur présent. « Il ne faut différer aucune joie », pouvait-on lire sur un des rouleaux de la bibliothèque d’Herculanum épargnés par la lave. Pour approfondir cette question, un lien avec le concept de résilience me paraît utile ici.
En physique, la résilience est l’aptitude d’un corps à résister aux pressions et reprendre sa structure initiale. Pour Cyrulnik, il s’agit donc de la capacité à vivre, à réussir et à se développer en dépit de l’adversité. La résilience repose aussi sur les réseaux d’entraide. Les enfants peuvent devenir résilients si le milieu dans lequel ils évoluent, leur offre un univers structuré de significations. Celui-ci leur permet de faire confiance dans l’avenir. Le sujet peut alors, habité par des images positives, devenir un sujet identifiable, capable de réalisation des ressources qui lui sont propres : le résilient. On peut lutter contre un certain déterminisme, tels sont les propos de Boris Cyrulnik. On peut se soigner, décider de changer, travailler à s’apprendre par la parole, l’interaction, une personne ressource appelée « tuteur », un thérapeute…Si la parole rend malade, on peut guérir par la parole. On n’est pas maître de son passé mais on peut être maître de ce qu’on pourra en faire ! Nous pouvons transformer notre existence. Nous pouvons aussi choisir le futur si nous commençons par reprendre notre histoire à notre compte. « Sans doute nous pouvons penser que nous avons été victimes d’influences diverses, mais nous ne pouvons pas nous arrêter à ce constat d’irresponsabilité. C’est nous qui avons choisi de nous installer dans cet état de victime, nous aurions pu faire un autre un autre choix. En remontant notre histoire, nous pouvons y faire des choix nouveaux, nous situer différemment par rapport à elle et, de la sorte, en devenir l’unique responsable. Les forces que nous avions subies passivement sont désormais à notre disposition pour nous permettre de transformer notre existence. »(***)

L’enfant a souffert parce qu’il a été obligé de subir. Mais l’adulte d’aujourd’hui a quitté cet environnement et peut se dégager du passé. Passer à l’action dans le moment présent est tout à fait possible. On peut donner un poisson à celui qui a faim mais aussi lui apprendre à pêcher ! Donner un poisson calme la faim mais n’entraîne aucun apprentissage.

Nous aurons donc à transmuter(****) et devenir notre propre alchimiste(*****) ! Il faudra transformer le vulgaire métal en or, la souffrance en conscience, le malheur en une occasion d’éveil. La circonstance qui porte l’étiquette « maladie » n’a rien à voir avec ce que vous êtes vraiment. Le problème ce n’est pas la maladie, c’est vous, aussi longtemps que l’inconscient contrôle les choses.

En guise de conclusion provisoire arrosons les plantes plutôt que les mauvaises herbes et Cultivons notre Jardin… (cf. texte sur mon site :http://www.psychotherapie-psychodrame.be/ que vous trouverez sur : http://home.scarlet.be/~tsg40833/dossiersiteperso.html/textecultiversonjardin.html ).i

Références:

(*) Théâtre du je, p.327, Joyce Mc Dougall, Folio Essai, Editions Gallimard,1982.

(**) La victime dans tous ses états, Anne-Françoise Dahin, Yapaka.be
(*** )Comment faire rire un paranoïaque, François Roustang,, Ed. Poches Odile Jacob, 2000, p.181.

(****) Transmutation : Modification de la nature profonde d’un élément de façon à obtenir un élément différent, obtenu en jouant sur la composition de ses atomes.
ALCHIM., La transmutation est le fait qu’un corps change de substance, passant d’une « nature vile » à une « nature noble » (or, esprit, par ex.), cela grâce à des opérations techniques (alchimiques) et/ou spirituelles (initiatiques)«  (RIFFARD Ésotérisme 1983). Transmutation des métaux. La transmutation métallique est bien l’un des pouvoirs de la pierre philosophale (CARON, HUTIN, Alchimistes, 1959, p. 95).
Au fig., littér. Changement de nature. Synon. métamorphose, transformation.

(*****) L’alchimie est une discipline qui recouvre un ensemble de pratiques et de spéculations en rapport avec la transmutation des métaux1. L’un des objectifs de l’alchimie est le grand oeuvre c’est-à-dire la réalisation de la pierre philosophale permettant la transmutation des métaux, notamment des métaux « vils », comme le plomb, en métaux nobles, l’argent, l’or. Alchimie… et transformation intérieure
La découverte la plus originale de l’oeuvre de Jung est sans doute l’existence dans l’inconscient humain d’un dynamisme de transformation.
Cette découverte, Jung en a d’abord fait l’expérience pour lui-même. Suite à la rupture de son amitié avec Freud, il se retrouva très isolé, et confronté à une grande solitude intérieure. Il traversa une crise importante, en proie à un grand flot d’images intérieures. Il vécut là une véritable confrontation avec l’inconscient, se retrouvant parfois aux limites de la santé mentale.
Il fit ainsi le constat que la souffrance (une dépression par exemple) ne revêt pas seulement des aspects négatifs, mais constitue souvent, à y regarder de plus près, une invitation au changement, à l’élargissement de nos horizons, une sorte de passage obligé à une métamorphose de la personnalité (un peu comme la chenille passe par la chrysalide avant de devenir papillon). L’inconscient se fait le maître d’oeuvre d’un processus de transformation capable de briser le cercle infernal de la répétition.
Il existe donc au sein de l’inconscient humain des forces d’auto-guérison et de transformation. Jung a nommé ces forces « organisateurs inconscients » ou « archétypes ». Pour bien marquer que ces structures sont une caractéristique de l’humain, il parle d' »inconscient collectif ».
A titre d’exemple, l’archétype pourrait se comparer à la structure de base d’un cristal, qui est la même pour tout cristal (système axial particulier), alors que chaque cristal est différent, tant par sa couleur que par sa forme. Tous les cristaux de neige sont différents, alors qu’ils présentent tous la même structure.
Les archétypes ou dynamismes inconscients peuvent constituer un recours, quand les structures personnelles font défaut (quand il y a eu très tôt dans la vie des carences importantes sur le plan affectif). Ils sont alors capables de réparer et de relancer. D’où leur intérêt clinique, auquel Jung s’intéressa beaucoup, ayant été amené, au cours de sa carrière de psychiatre, à soigner de nombreux cas difficiles.
Jung découvre donc qu’en se confrontant avec l’inconscient, le Moi se transforme. Il se produit une modification de la personnalité que Jung nomme « fonction transcendante », en prenant ainsi l’image d’une fonction mathématique. Cette fonction transcendante, nous la retrouvons à l’oeuvre en particulier dans les rêves, qui très souvent nous invitent au changement.
A la même époque, Jung se plonge dans d’anciens manuscrits alchimiques. Il est très vite frappé par l’analogie entre leur quête de transformation de la matière et cette notion de transformation qu’il constate à l’oeuvre dans l’inconscient.
« Cette curieuse faculté de métamorphose dont fait preuve l’âme humaine, et qui s’exprime précisément dans la fonction transcendante, est l’objet essentiel de la philosophie alchimique de la fin du Moyen-Age », écrit-il. « Elle exprime son thème principal de la métamorphose grâce à la symbolique alchimique. Il nous apparaît aujourd’hui avec évidence que ce serait une impardonnable erreur de ne voir dans le courant de pensée alchimique que des opérations de cornues et de fourneaux. Certes, l’alchimie a aussi ce côté, et c’est dans cet aspect qu’elle constitua les débuts tâtonnants de la chimie exacte. Mais l’alchimie a aussi un côté vie de l’esprit qu’il faut se garder de sous-estimer, un côté psychologique dont on est loin d’avoir tiré tout ce que l’on peut tirer : il existait une « philosophie alchimique », précurseur titubant de la psychologie la plus moderne. Le secret de cette philosophie alchimique, et sa clé ignorée pendant des siècles, c’est précisément le fait, l’existence de la fonction transcendante, de la métamorphose de la personnalité, grâce au mélange et à la synthèse de ses facteurs nobles et de ses constituants grossiers, de l’alliage des fonctions différenciées et de celles qui ne le sont pas, en bref, des épousailles, dans l’être, de son conscient et de son inconscient. »

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Cultiver son jardin:

 

jardin2S’occuper de son jardin c’est un peu s’occuper de soi-même, c’est découvrir les valeurs que l’on y cultive, la confiance en soi, , l’humilité, le lâcher-prise un sentiment de bien être… Je vais bien, mon jardin va bien. Prendre soin de son jardin c’est prendre soin de soi, être à l’écoute de son jardin intérieur. Montre-moi ton jardin et je te dirai qui tu es !
Le terme « jardin », attesté au12ème siècle, semble provenir du composé latino-germanique hortus gardinus, qui signifie littéralement « jardin entouré d’une clôture », du latin hortus, jardin et du francique gart ou gardo, « clôture ». Comme quoi le jardin doit se défendre contre le bétail, la volaille, le gibier et la sauvagine quand ils sont présents et parfois aussi des voleurs.

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Dans ce jardin nous y trouvons des plantes et des fleurs. Françoise Dolto nous en parle comme métaphore de la castration symboligène, de la symbolisation « eugène », nous dit-elle, source de nouvelles symbolisations :
« On pourrait comparer l’individu à une plante qui, très jeune, fait éclore sa première fleur – en croyant que c’est la seule qu’elle aura jamais C’est alors que le jardinier la lui coupe Nous savons que la fleur est l’organe sexuel de la plante si la plante pouvait penser, elle croirait donc subir une mutilation de son destin reproductif. En fait, si le jardinier a coupé cette première fleur, c’est parce qu’il sait, ce faisant, que la force des racines va faire pousser davantage la plante ; et qu’au contraire en laissant cette branche déjà fleurie, il appauvrirait la vitalité de la plante. L’éducation par les humains d’un être humain, enfant en cours de développement, correspond à ce que fait le jardinier qui s’y connaît et qui fournit à la plante, à supposer que celle-ci se prenne à penser, l’épreuve de la nullité de la gloire liée à cette première floraison, qu’elle imaginait être promesse de sa seule chance de fécondité Comme pour la fleur, la castration est toujours à recommencer chez l’être humain .jardin1

Dans ce jardin nous pouvons y trouver des chenilles et des papillons. « Papillon blanc, signe de bon temps » nous dit la sagesse populaire ! Boris Cyrulnik nous en parle comme métaphore de la résilience : « le papillon qui volette dans un monde aérien n’a plus rien à partager avec la chenille qui rampait sur terre » ! Cyrulnik utilise cette très belle image pour parler de « l’effet papillon» de la parole car le simple fait de se préparer à parler allège la sensation que nous éprouvons de notre propre corps. «La parole est au corps ce que le papillon est à la chenille. Ce passage de la larve à l’imago (forme adulte définitive de l’insecte à métamorphose complète) s’effectue grâce à l’étonnant processus de la métamorphose. La résilience va habiter l’effet papillon de la parole. La personne doit muer, créer plutôt que s’accrocher. Pour évoluer l’être humain est « contraint » à la métamorphose.

papillon_blanc

Dans votre jardin, si vous regardez en l’air, vous verrez peut-être des nuages mais sachez qu’au-dessus des nuages il fait toujours beau !

soleil au-dessus des nuages

A l’extérieur de notre jardin, en dehors de notre pouvoir sur les choses, le monde économique a dicté ses lois avec sa cupidité financière et bancaire. Et malgré un système « pourri », ce qui compte pour nous, les jardiniers, c’est de croire à un certain développement et d’amener le champ du possible. Ce champ c’est notre culture jardinière !

Nous y récoltons ce que nous cultivons. Nous pouvons dès lors y recueillir le fruit de nos pensées positives. La psychologie positive invite à réfléchir sur le fait que nous avons plus de pouvoir sur notre vie que nous le pensons. Son objectif est d’aider à la transformation des problèmes en source de créativité et de santé. Les récentes découvertes de la psycho-neuro-immunologie ont clairement démontré le bénéfice des émotions positives pour la santé. De même une attitude optimiste face à la vie est le médicament le plus puissant et le moins coûteux que l’être humain ait jamais eu à sa disposition.arroser les plantes

Dans ce jardin, afin de l’entretenir, nous arrosons les plantes et non les « mauvaises » herbes. Nous plantons, semons, déterrons, arrosons, taillons, coupons, tondons, agençons, protégeons, bêchons, scarifions, binons, cernons, compostons, drainons, élaguons, paillons, repiquons, déplaçons, orientons … Notre vie est ce que nous en faisons. Le monde est ce que nous en pensons. « La carte n’et pas le territoire, le nom n’est pas ce qu’il nomme, et une interprétation de la réalité n’est pas la réalité elle-même, mais seulement une interprétation. » Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous troublent, mais l’opinion que nous en faisons. L’homme est troublé, non par les événements eux-mêmes mais par la perception qu’il en a, a écrit Epictète . “C’est le monde des mots qui crée le monde des choses » nous dit Lacan.
Après un hiver long et froid nous observons la croissance et sentons la chaleur du printemps. Nous entendons les oiseaux qui chantent dans les arbres et accompagnent le bruit du vent dans les feuilles. Voyons un arbre comme il peut y en avoir parfois dans notre jardin. Il est haut et solide.arbre de vie

Examinons-le avec soin. Remarquons combien le tronc est haut, avec seulement quelques torsions et irrégularités, les cicatrices et les marques grossières qui sont le résultat de la lutte de l’arbre pour survivre face au vent, à la grêle et aux orages de la vie. La lutte pour survivre l’a rendu plus fort. Remarquons combien les branches montent loin dans le ciel. Imaginons ces branches qui offrent un abri pour les oiseaux et une couverture pour l’homme. Nous savons que les feuilles tirent leur énergie du soleil grâce à la photosynthèse. Imaginons cette énergie, qui circule dans les couches de l’arbre jusqu’aux racines. Imaginons l’ensemble de l’être avec ses échanges intérieurs pour donner la vie, la force et la santé à l’ensemble de l’être. L’énergie de la croissance monte de plus en plus haut à partir de ces racines. Nous remarquons le bourgeonnement même de la croissance qui débute au printemps. L’éclosion des fleurs et le déploiement des feuilles nous disent que tout est en train de grandir.

Pour conclure partiellement car le texte reste ouvert et en chantier, je citerais un proverbe arabe : « La différence entre un jardin et un désert, ce n’est pas l’eau c’est l’homme ».

Je citerais également Ronsard:

« Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. »
Pierre de Ronsard, sonnets à Hélènepas d'homme dans le désert

REFERENCES:

L’image inconsciente du corps, F.Dolto, Ed. du Seuil,Paris 1984, p.81
L’image inconsciente du corps, F.Dolto, Ed. du Seuil,Paris 1984, p.79
Les vilains petits canards, Boris Cyrulnik, Ed.Odile Jacob 2001, p.148

L’invention de la réalité- Contributions au constructivisme » Paul Watzlawick,, p.233.
Epictète, philosophe grec du Ier siècle ap. J.-C., né à Hiérapolis en Phrygie . Fils d’esclave et lui-même esclave, Epictète a suivi les leçons du philosophe stoïcien Musonius Ruffus. Affranchi par l’Empereur Néron, il devient avec Marc-Aurèle et Sénèque adepte du « nouveau stoïcisme ». C’est grâce à l’un des ses disciples, Arrien, que l’on connaît les réflexions et règles de conduite édictées par Epictète. Dans un style très direct et peu théorique, on appréhende sa pensée qui, alliant dialectique et morale, prône la liberté intérieure et une grande rigueur de conduite dans les relations humaines.

Ecrits 1, Jacques Lacan, Seuil, Paris, 1966, p.155.

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La pulsion et l’analyse pulsionnelle :

pulsion
LA PULSION :
Le mot pulsion vient du latin pulsio (action de pousser, pellere, pulsum). Il est une traduction du terme allemand Trieb, qui a été utilisé par Freud. La notion de pulsion est théorisée par Freud dès ses premiers écrits avec notamment la première topique, puis repris dans la seconde topique. Elle repose sur une vision dualiste : une pulsion (ou un groupe de pulsions) s’oppose à l’autre et ce conflit dynamique s’insère dans la métapsychologie.
« Le concept de pulsion nous apparaît comme un concept limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme mesure de l’exigence de travail qui est imposé au psychique en conséquence de sa liaison au corporel . »
En psychanalyse la théorie des pulsions (amour et faim, vie [Éros] et [Thanatos]) est un concept fondamental de la métapsychologie.

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La pulsion est définie par Freud comme une poussée constante et motrice qui vise à une satisfaction et est le moyen initial de cette satisfaction. « Processus dynamique », elle est dotée de quatre caractéristiques :
• la poussée (sa tendance à s’imposer, ou « le facteur moteur de la pulsion »),
• sa source (« le processus somatique qui est localisé dans un organe ou une partie du corps » : la source pulsionnelle),
• son « objet » (« … ce en quoi ou par quoi la pulsion peut atteindre son but » et « ce qu’il y a de plus variable dans la pulsion, il ne lui est pas originairement lié »),
• son but (qui est, in fine, « toujours la satisfaction d’un désir qui ne peut être obtenue qu’en supprimant l’état d’excitation à la source de la pulsion »).

La pulsion est une poussée constante ; est un afflux d’excitation, une charge énergétique qui vise la satisfaction de l’objet. Elle a une source (zone érogène).

Pour un sujet, la sexualité est pulsionnelle ; c’est-à-dire qu’elle se manifeste comme une contrainte et non comme un choix. Le sujet est le résultat de l’histoire des pulsions et il reste soumis à leur pression constante. Pour le dire platement, il n’a pas le choix, il doit faire avec !
Prenons l’exemple de la pulsion orale. La pulsion orale n’a rien à voir avec la nourriture. Elle a à voir avec le sein, l’objet a. Le but est la satisfaction et une décharge provisoire. La bouche ne sert pas uniquement à la fonction de nutrition. Si la mère comble le gouffre, remplit les besoins, les devance, alors le désir n’a plus de place. L’aliment devient persécuteur. Il est nécessaire de maintenir un espace pour le désir. Le désir inclut l’intervalle. L’absence de l’autre = sa présence comme autre. C’est le désir qui va construire le sujet. Le désir=manque à être, moteur, donne du sens. D’où l’importance de découvrir ce qu’on est en tant que sujet.

Pour Lacan, l’objet de la pulsion, c’est l’objet du désir. Il n’y a qu’un seul objet, matriciel; il l’appelle objet « a ». L’objet « a » est « l’objet cause du désir ». C’est la souffrance qui nous fait cogiter. Les causes de la souffrance relèvent du désir. Et la cause du désir est l’objet petit a. L’objet « a » place le sujet de l’inconscient en rapport avec sa pulsion. Freud montre que les pulsions ne tiennent leur existence qu’au fait qu’elles ne peuvent atteindre leur but. Il en dénombre cinq qui sont les cinq façons pour la pulsion de s’organiser, de s’organiser pour rater. On peut les faire correspondre aux cinq formes de l’objet a : le refoulement (la graine, les fèces) ; la sublimation (le fruit, le sein) ; le retournement sur la personne propre (la tige, le regard) ; le renversement dans le contraire (la fleur, le rien) ; le passage de l’activité à la passivité (la feuille, la voix).

Lacan montre le trajet de la pulsion scandé par trois temps :
1) temps actif de l’objet a : « manger, chier, voir et entendre » ;
2) temps passif de l’objet a : « être mangé, être chié, être vu, être entendu ».
3) temps réfléchi de l’objet a : « se faire manger, se faire chier, se faire voir, se faire entendre ».
La pulsion est le représentant psychique visant la satisfaction du besoin. Voici différentes pulsions:

– La pulsion sexuelle : soumise au principe de plaisir, elle reste fondamentalement narcissique. C’est la pulsion de vie. La libido (« le désir » en latin) désigne le désir sexuel. C’est une métaphore utilisée par S. Freud pour désigner l’énergie des pulsions sexuelles. L’amour, comme expression des pulsions de vie, représenterait tout ce qui cherche à se lier, la haine constitutive des pulsions de mort tout ce qui cherche à se délier.

– La pulsion de mort : autodestruction, agression, projection. Angoisse de morcellement et d’effondrement. D’où le rôle de la projection qui constitue un moyen de délivrance de l’angoisse. L’angoisse surgit de l’action de la pulsion de mort : peur de l’anéantissement, de la persécution d’où la relation d’objet agressive (pulsions agressives). D’où les états schizoïdes, schyzo-paranoïdes dominés par la pulsion de mort. Ces états seront contrebalancés par l’action des pulsions de vie qui assurent l’introjection des aspects positifs de la mère. L’identification projective est une décharge. Trop excessive celle-ci peut nuire au travail élaboratif. La contenance va désintoxiquer les angoisses intolérables d’où la nécessité de faire appel au sens de la réalité du patient. Il s’agit de se mettre à penser avant d’agir. La position de confrontation à la réalité modifie et limite la pulsion de mort.

La clinique nous enseigne à quel point le penchant à l’agression constitue une prédisposition pulsionnelle humaine originelle et autonome. Voici ce que Freud évoque à propos de notre rapport à l’autre : « …la tentation, celle de satisfaire sur lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de le tuer » (in « Malaise dans la culture »).

– La pulsion du moi : non libidinales, de conservation de soi, est une volonté de puissance.

– La pulsion d’inter-liaison : soumise à la contrainte d’une auto-organisation processuelle est fondamentalement communautaire.

– La pulsion d’emprise : « Freud la conçoit en étayage sur un appareil d’emprise (main-bouche-œil) qui lui fourni sa source et en détermine la poussée. La pulsion d’emprise joue dans ces conditions un rôle capital dans la pulsion d’investigation. Le but de celle-ci est la recherche du plaisir par la manipulation et par l’emprise sur l’objet qui peut en être cause…. La clinique montre la nécessité d’une emprise maternelle suffisante pour que l’enfant puisse développer un sentiment d’appartenance, nécessaire à la structuration de son identité. S’appartenir soi-même passe par la nécessaire reprise de l’emprise première dans la pulsion d’investigation….La clinique nous fait constater que l’excès de l’emprise maternelle sur l’appareil d’emprise de l‘enfant, sur ses objets, produit la pensée psychotique et certains effets en sont repérables dans la pensée idéologique. »
Pulsion sexuelle, de mort, d’emprise,… Voici, pour nous résumer, un schéma qui résume ces notions :
Deux autres notions classiques sont celles de masochisme primaire et de masochisme secondaire. Par masochisme primaire, Freud entend un état où la pulsion de mort est encore dirigée sur le sujet lui-même, mais liée par la libido et unie à elle. Ce masochisme est dit « primaire » parce qu’il ne succède pas à un temps où l’agressivité serait tournée vers un objet extérieur, et aussi en tant qu’il s’oppose à un masochisme secondaire qui se définit, lui, comme retournement du sadisme contre la personne propre et s’ajoute au masochisme primaire. L’idée d’un masochisme irréductible à un retournement du sadisme contre la personne propre n’a été admise par Freud qu’une fois posée l’hypothèse de la pulsion de mort.
Pour Freud l’appareil psychique est essentiellement soumis aux forces pulsionnelles internes qui l’obligent à des « activités compliquées s’engrenant les unes dans les autres ». L’activité de l’objet devient secondaire : « nous sommes donc bien en droit de conclure que ce sont elles, les pulsions, et non pas les stimuli externes qui sont les véritables moteurs de progrès… ». « André Green rappelle que le fonctionnement psychique est soumis de l’intérieur et de l’extérieur à la liaison structurelle qui unit la pulsion à ses objets. » A mes yeux, dit-il, l’objet est le révélateur de la pulsion ».

La pulsion trouve satisfaction dans des activités (profession, amitiés, loisirs,…). Prenons la pulsion et le choix de la profession.

– Pulsion et choix de la profession ou ergotropisme :

Le mot allemand « Beruf », qui signifie « profession », a une proche parenté avec le mot « Berufung », qui signifie « appel, vocation ».
« Le métier représente plus qu’une simple source de revenus. Il sert, partiellement ou totalement à satisfaire, à détourner, à socialiser ou à ennoblir les besoins pulsionnels qui sont en action dans les couches les plus profonds de la vie pulsionnelle. Ainsi ce qui n’était que simple « occupation » devient une profession choisie part instinct. En choisissant une profession, l’individu se cherche une possibilité de donner une forme sociale à la satisfaction des exigences pulsionnelles primaires et géniques qui l’habitent de façon latente, c’est-à-dire dont il est conducteur ».
La profession offre des satisfactions par rapport aux besoins intimes de la personne d’où l’importance de trouver une structure de profession où les besoins vont trouver à se satisfaire.
L’adaptation professionnelle équivaut à la satisfaction de besoins pulsionnels et permet d’échapper à la maladie : ex. : la pulsion sadique par exemple peut être sublimée dans le métier de chirurgien, de boucher c’est-à-dire transformée en tendances positives et non assassines. Il s’agit de satisfaction de besoins socialement acceptable à travers un métier.
Allons plus loin dans le système pulsionnel de Szondi avec les facteurs et vecteurs pulsionnels et plus précisément dans la description des pulsions sexuelles, du moi, paroxysmales et de contact :

– La Pulsion sexuelle, de contact, du moi, paroxysmale selon Szondi:

« Dans notre théorie des pulsions, nous appelons les besoins pulsionnels également des « facteurs pulsionnels ». « Facteur » signifie aussi bien celui qui « fait », qui « produit ». Par le mot « facteur pulsionnel », nous avons voulu indiquer précisément que les besoins qui « font les pulsions » sont les facteurs de la vie pulsionnelle. Les besoins ne sont pas encore des pulsions, mais ils sont les sources des énergies latentes qui alimentent constamment les pulsions. Pulsions= vecteurs pulsionnels. Nous appelons ainsi l’entrelacement de deux de ces besoins (facteurs pulsionnels) qui poursuivent le même but. Nous disons : dans le système pulsionnel de la psychologie du destin, une pulsion-comme vecteur pulsionnel- signifie toujours un entrelacement, limité à deux facteurs pulsionnels coopératifs déterminés, de besoins qui suivent un but bio-psychologique unique.
Selon cette conception :
La pulsion sexuelle est l’entrelacement de besoins pulsionnels féminins et masculins. Les deux facteurs pulsionnels suivent le but et l’orientation d’une activité d’accouplement.
La pulsion de contact est l’entrelacement du besoin « d’aller à la recherche d’un objet » et du besoin de d’accrocher à l’objet trouvé. Ce n’est qu’ensemble à deux qu’ils réalisent la pulsion de contact.
La pulsion du moi est l’entrelacement du besoin d’expansion du moi (dilatation du moi=égodiastole) et de son besoin partenaire, coordonné, de concentration du moi (rétrécissement du moi=égosystole). Les deux besoins poursuivent le même but qui est d’assurer l’unité et la santé à la vie inconsciente du moi.
La pulsion paroxysmale se compose de deux besoins qui conditionnent ensemble le comportement éthique et moral, ou non-éthique et immoral, de l’individu. Il faut souligner ici que ce n’est pas l’éthique ou la morale en elles-mêmes qui sont pulsionnelles, mais seulement le comportement éthique ou moral. L’un des besoins de la pulsion paroxysmale contraint l’individu à faire valoir dans son comportement la loi intérieure éternelle « tu ne tueras point ! », en compensant toutes les exigences mortifères qui surgissent. L’autre besoin conditionne l’adaptation aux lois morales extérieures, liées au temps, et contraint l’individu à ériger pour son comportement moral les barrières de la pudeur et du dégoût. Ce dernier besoin détermine donc tout ce que doit cacher un homme, vivant dans un espace social civilisé, et fixe les limites à l’intérieur desquelles l’individu peut se mettre à découvert. Le but commun de ces deux besoins est donc de régler le comportement éthique et moral. Toutes les pulsions ont deux caractères permanents. Premièrement, elles déterminent des actions et des comportements et non des émotions ou des activités intellectuelles. Il est vrai que les émotions accompagnent toutes les activités pulsionnelles, mais elles ne sont jamais des pulsions et sont alimentées par d’autres sources, exactement comme l’intelligence. Deuxièmement, chaque pulsion n’a qu’un seul but, qui est de se satisfaire en « laissant s’écouler » sa tension dynamique, indépendamment du fait que la pulsion reste inconsciente ou qu’elle pénètre dans la conscience ».

Poursuivons avec Imre Hermann concernant ce qu’il a appelé la pulsion d’agrippement ou de cramponnement :

– Pulsion d’agrippement ou de cramponnement :

« Hermann est, en effet, le premier à mettre en évidence chez l’homme la persistance de deux « instincts archaïques », de deux pulsions complémentaires : la pulsion de cramponnement à l’objet originel et la pulsion de « recherche » de la nouveauté. » Cette pulsion se décline en trois temps à la manière lacanienne de définir la pulsion :
« Le premier temps est actif : ici, ce sera « agripper ». Et le bébé est, en effet, équipé pour, on le voit notamment avec le « grasping reflex ». Le deuxième temps est passif, soit : « être cramponné ». Ce dont l’enfant a le plus grand besoin. Le troisième temps est peut être le plus important-au moins à repérer. C’est cette sorte de forme réfléchie qui est « se faire agripper ». En référence à Lacan on dira : « l’enfant vient crocheter la jouissance de l’Autre. En effet, le bébé, qui a beaucoup de compétences, vient s’accrocher à sa mère là où il suscite ce plaisir particulier du rire. Pour résumer, un être humain, bien au-delà de sa vie de bébé, a besoin de s’agripper, d’être agrippé et de se faire agripper pour assurer son équilibre et sa santé.
Imre Hermann met en évidence cette tendance au cramponnement, il met aussi en évidence que, quand cela ne se passe pas suffisamment bien, la tendance au cramponnement va se maintenir chez le sujet de manière anachronique et donner lieu à une série de symptomatologies qu’il regroupera sous l’appellation « syndrome du cramponnement ». On y retrouve des formes de cramponnement compulsif qu’on observe malheureusement très bien chez des enfants psychotiques ou autistes. On pensera aussi à toutes les conduites addictives. Pour lui, par exemple, fumer est une manière très claire de s’auto-cramponner. Notamment parce que cela passe par l’accrochage manuel mais aussi par un cramponnement buccal. Mais Hermann met en tension cette nouvelle pulsion qu’il dégage- la pulsion d’agrippement- avec une tendance antagoniste qu’il va appeler la recherche. Il y a donc une tendance originelle à se cramponner au premier objet, à savoir la mère, et puis une autre tendance originelle, pulsionnelle chez l’homme, instinctuelle chez l’animal, à aller à la recherche d’un second objet que Leopold Szondi va reprendre pour faire le vecteur du contact.
« La tendance au cramponnement peut faire l’objet d’échecs dont les effets sont traumatiques. Un enfant, qui ne pourra pas suffisamment expérimenter un cramponnement minimal, vivra passivement un traumatisme qu’il tendra à surpasser par un retournement actif…L’enfant traumatisé dans la passivité peut devenir un hyperactif du détachement ; et c’est bien ce que l’on observe si fréquemment dans ce qu’on appelle les troubles du détachement. Rappelons avec Jacques Schotte que les troubles du contact sont les pathologies de la base. La pensée anthropopsychiatrique de Schotte met en évidence que notre condition humaine est d’être chacun confronté à ces quatre registres de l’existence que sont les névroses, les psychoses, les perversions et les troubles du contact.

La violence des pulsions :

« Chacun est tiraillé par ses pulsions. Pulsions de vie et pulsions de mort. Envie de se laisser envahir. De prendre. On lâche prise. On ne se contrôle plus. On touche, caresse, parcourt, pénètre. Vite. Frénétiquement. Doucement. On se laisse toucher, caresser, parcourir, pénétrer…d’un certain point de vue, la sexualité est un miroir de l’humain et de ses contradictions….Le désir nous jette presque hors de nous, mais lorsqu’on existe comme « sujet », il y a toujours la possibilité, après le moment de la jouissance et du ravissement érotique, de revenir à soi et de réinstaller les frontières qui nous permettent de ne pas partir à la dérive, de ne pas nous perdre totalement. Reste la question de la violence des pulsions. Les liens qui existent entre la violence et la tendresse représentent l’un des aspects les plus complexes de la sexualité. Ce qui est en jeu, c’est le délicat problème de la place des pulsions dans le cadre de la sexualité. Car, et il s’agit là d’un fait incontestable, toute sexualité présente une composante pulsionnelle et violente : ce qu’on appelle généralement la « violence des passions ». Tout individu, lorsqu’il vit une passion, jongle entre le désir de posséder l’autre et l’envie de se déposséder lui-même, le besoin de maîtriser autrui et l’attrait de se laisser maîtriser par l’autre. Ce qui veut dire que, parfois, il se retrouve débordé par ses pulsions et leur violence. Cependant, reconnaître la violence intrinsèque de la passion ne signifie pas défendre l’idée que la violence est, en tant que telle, une source d’excitation et de désir. De même, faire de la place au désir – désir qui peut nous amener à vouloir nous approprier l’autre et l’enfermer dans les frontières de notre monde – ne signifie pas effacer autrui et croire que l’autre n’est qu’un objet à notre disposition. Dans l’expérience sexuelle, deux êtres peuvent découvrir le « pli inimitable de leur identité », en même temps que l’équilibre instable entre le désir de s’unir à l’autre – qui relève de la pulsion de vie – et la tendance à se l’approprier et à le détruire qui relève au contraire de la pulsion de mort. Rencontrer une personne signifie d’ailleurs s’ouvrir à elle. Mais cela n’est possible qu’à condition de prendre ce qui est donné, de ne pas mettre l’autre en condition de contrainte, de ne rien lui arracher. La violence, quant à elle, intervient là où la rencontre laisse la place à la négation de l’autre et à son aliénation ; là où, donc, la rencontre n’est plus possible. »

L’analyse pulsionnelle selon Ophélia Avron :

Dans sa pratique psychodramatique en groupe Ophélia Avron questionne l’endroit pulsionnel chez ses patients en posant des questions clé comme : « Comment vous entendez ça ? (Ce qui vient d’être dit).Qu’est-ce qui vous touche ? (Endroits sensibles).Qu’est-ce que cela vous fait ? Qu’est-ce que vous ressentez par rapport à ce qui vient d’être dit ? Ca insiste de quel côté ? Qu’est-ce que çà vous rappelle ? ».
O.Avron distingue aussi, en dehors de la pulsion sexuelle, la pulsion d’interliaison psychique. Dans cette dernière il s’agit d’une pulsion qui nous conduit vers l’autre, où se fait la recherche de l’autre, du plaisir et en même temps de rendre l’autre heureux. On compose pour garder l’autre. Dans cette atmosphère énergétique il y a une mise en activité directe des psychismes entre eux. Il y a mobilisation des uns par les autres, de l’empathie à double sens et cela se fait aussi à un autre niveau que la parole. Une trame est mise en travail du fait des effets de la présence non comblante (effets d’absence et de présence). Dans la présence de l’autre il en reste toujours des inquiétudes. Cette mise en activité directe des psychismes entre eux, par des mouvements de liaison et de déliaison, ouvre la voie à la transmission des contenus représentatifs internes vers l’autre avec un impact de retour. « Mettre en scène les difficultés d’un patient, dégager la scénarisation fantasmatique, participer au réseau rythmique, c’est travailler en même temps sur les contenus libidinaux les plus secrets et sur la trame de liaison collective dont ils ne peuvent jamais entièrement se dissocier car ils ont été conjoints dès le départ et fortifiés tout au long du développement des processus de pensée ».
Dans sa pratique psychodramatique groupale, O.Avron tente de faire circuler la pensée, de sortir des clivages. Mettre du jeu dans le groupe permet de sortir de la pensée clivée et de la sidération. Les participants vont être aidé en étant stimulé à décoller du besoin de faire, de l’agir et en s’interrogeant sur ce qui les déborde. A ce niveau plusieurs techniques sont utilisées dont celle notamment du renversement de rôle qui va permettre de décoller du vécu émotionnel. Cette technique sera surtout utilisée lorsque qu’il ya trop de projection, quand l’autre n’est plus vu comme un partenaire, quand il n’y a pas suffisamment de conscience. Le jeu de rôle va redonner du poids à la parole.
MOTS-CLES :

Charge énergétique – se mettre à penser avant d’agir – s’appartenir – l’objet est le révélateur de la pulsion – violence des passions – pulsion de mort – pulsion de vie.

Références:

Sigmund Freud, Pulsions et destins des pulsions, (1915), Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2010 ou Ed.: Presses Universitaires de France, Coll.: Quadrige Grands textes, (ISBN 2130579574).
René Kaës, La parole et le lien. Ed.Dunod, Paris, 1994. P. 325-326.
Schéma de Patrick De Neuter, in Conférence du Champ Analytique, 7/12/2015.
Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres 1996.p.84.
Leopold Szondi, L’analyse du destin.Ed. Nauwelaerts,1972. P.98.
Ibidem. P132-133.
Didier Robin,Dépasser les souffrances institutionnelles. Ed. PUF. 2013. P..109.
Ibidem.P..113.
Ibidem.p.116.
Michela Marzano, Les avatars du désir, Violence et agressivité au sein du couple (vol.1).Ed. Bruylant-Academia,LLN,2009.P.17-18.
Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres 1996.p.194.

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Désirez sa vie et vivre son désir

l'homme des nuages 001Tantôt nous désirons ce que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce manque ; tantôt nous avons ce que dès lors nous ne désirons plus, et nous nous ennuyons.
Mais « On peut désirer celle qui ne manque pas, qui est là, qui se donne, qui s’abandonne, et c’est pourquoi c’est si bon, si doux, si fort ! Ce n’est plus le vide dévorant de l’autre ; c’est la plénitude comblante et comblée de son existence, de sa présence, de sa jouissance, de son amour…Après le coït, quoi ? La gratitude, la douceur, la joie d’aimer et d’être aimé. C’est le désir, selon Spinozza et non selon Platon ou Sartre. Non le manque, mais la puissance. Non plus le néant mais l’être.

Non plus la passion, mais l’acte. Non plus l’amour qu’on rêve, mais celui qu’on fait. Sagesse du corps, du désir : puissance de jouir, et jouissance en puissance !
Désirer la nourriture que l’on a, celle qui ne manque pas, c’est manger de bon appétit : c’est un acte, et c’est un plaisir. C’est pourquoi il n’y a pas d’amour heureux, tant qu’on n’aime que ce qui manque, ni de bonheur sans amour, lorsqu’on se réjouit de ce qui est. Le bonheur de désirer vaut mieux que le désir de bonheur, qui n’est qu’espérance. »
« Un thème connexe à celui du goût de vivre sa vie est celui du « pouvoir dire oui, pouvoir dire non » aux situations sources de satisfaction de désirs personnels ou, à l’opposé, aux désirs envahissants ou intrusifs des autres, à leurs empiètements. »

Réf.:

Le goût de vivre, André Conte Sponville, Albin Michel 2010, P.178.
De la survivance à la vie, Essai sur le traumatisme psychique et sa guérison, Jacques Roisin, PUF. 2010.

VIVRE LE MOMENT PRESENT

« Puis il y a le toujours-présent du réel. C’est l’éternité selon Parménide ou Héraclite, et la seule qui puisse les réconcilier. Le passé ? Il n’est pas, puisqu’il n’est plus. L’avenir ? Il n’est pas, puisqu’il n’est pas encore. Il n’y a donc que le présent, qui ne cesse de changer, certes, mais aussi de continuer : le présent reste présent (puisqu’il n’y a rien d’autre) et c’est par quoi il est éternel. C’est ce qu’on peut appeler le perpétuel aujourd’hui du devenir. Ce n’est pas un laps de temps, qui aurait une durée déterminée (essayer un peu de mesurer le présent !). C’est le temps même, en tant qu’il dure, comme tel indivisible (essayer un peu de diviser le présent !). Ce n’est pas un temps parmi d’autres ; c’est le seul temps de l’être, le seul temps de la nature, comme tel toujours actuel et neuf : il est le lieu permanent de l’impermanence. Essayer un peu de supprimer le présent ! Essayer de l’arrêter !
Essayer de le quitter ! Il faudrait cesser d’être, et c’est par quoi toute vie est éternelle. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, mais encore moins dans un fleuve passé ou futur. Être, c’est être maintenant. C’est ce que Christian Bobin appelle joliment « le huitième jour de la semaine » » (1).

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Dans son livre « La vitesse de libération », Paul Virilio nous dit ceci : « La vitesse tue la couleur : le gyroscope quand il tourne vite fait du gris », écrivait Paul Morand en 1937, en pleine période de congés payés…(2) et plus loin dans ce même livre Paul Virilio cite ceci : « Pour Einstein, le présent c’est déjà « le centre du temps », le passé du BIG BANG originaire n’est pas, ne peut être scientifiquement ce centre ancien. Le centre véritable est toujours nouveau, le centre est perpétuel ou plus exactement encore, le « présent » est un ETERNEL PRESENT(3) .

La méditation en pleine conscience permet de répondre de manière créative à l’instant présent, libérant des automatismes réactifs qui enclenchenet le cycle de la rumination.
« Le mode « faire » permet essentiellement d’atteindre un but qu’on s’est fixé à l’avance en focalisant l’attention sur l’écart entre l’endroit où nous pensons être et l’endroit où nous voudrions être. Le mode « être », par contraste, ne s’intéresse pas à l’écart entre ce que sont les choses et ce que nous voulons qu’elles soient. En principe au moins, il ne s’attache pas à la réalisation d’un objectif, quel qu’il soit. En cela, il aide à se défaire de l’habitude caractéristique du mode « faire » qui consiste à se fixer des buts. « La paix ne peut exister que dans l’instant présent. Il est ridicule de se dire : « j’attends d’avoir fini ça pour être libre de vivre en paix. « Qu’est-ce que « ça » ? Un diplôme, un boulot, une maison, le remboursement d’un prêt ? Si vous pensez ainsi, vous ne connaitrez jamais la paix. Il y aura toujours un autre « ça » qui remplacera le précédent. Si vous ne vivez pas en paix à cet instant précis, vous n’y vivrez jamais. Si vous voulez réellement être en paix, vous devez l’être maintenant. Autrement, vous n’aurez que « l’espoir d’être un jour en paix » Thich Nhat Hanh (4).
« C’est encore au présent que vous êtes le plus heureux. C’est au présent que vous êtes vivant, c’est encore au présent que vous avez cette chance considérable de pouvoir choisir d’être heureux ou de laisser se dilapider votre bonheur et votre énergie dans l’angoisse. L’angoisse du futur de même que l’amertume d’hier n’ont plus de fondement. C’est en ce moment même, dans l’angoisse ou la sérénité que se joue précisément votre lendemain. C’est en ce moment même que vous projetez vos états d’âme dans votre futur. C’est pourquoi il me semblait indispensable de vous encourager à réfléchir sur cette question et surtout à vous entraîner à vivre le présent comme un instant précieux au cours duquel vous pouvez goûter le miel de la vie, développer davantage d’enthousiasme quant à l’avenir, réaliser efficacement et avec passion ce que vous désirez faire » (5). « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.« (6)
Dans son livre « Le défi positif », Thierry Janssens, à propos du dépassement de soi et du projet de vie, en reprenant l’exemple d’une ouvrière dans l’industrie ouvrière, cite cette phrase merveilleuse : « je ne fais pas ce je veux mais je veux ce que je fais » ! (7)
Plus loin encore dans ce même livre je cite : « Un bon moyen de savourer notre plaisir est de nous concentrer sur notre action.(8) « Arrêtez de faire plusieurs choses en même temps ! », « Concentrez-vous sur une seule activité à la fois » peut-on lire dans les self-help books consacrés au bonheur. Ces recommandations sont judicieuses. Cependant, on peut regretter qu’elles soient énoncées sur un ton aussi impératif. En effet, il suffit d’en faire l’expérience pour en être convaincu : mener plusieurs activités de front empêche de goûter pleinement le plaisir qu’elles peuvent nous procurer. Pis, cela nous plonge dans un stress qui masque les effets potentiellement agréables de chacune de ces occupations. Du coup, nous les vivons comme des obligations, nous éprouvons de la frustration, nous cherchons à combler notre insatisfaction par davantage de stimulations, nous sommes entraîné dans la spirale infernale de la multiplication des actions. » Voici une analogie visuelle : « Vous marchez le long d’un sentier la nuit, entouré d’un épais brouillard. Toutefois, vous disposez d’une puissante torche électrique qui fend ce brouillard et trace devant vous un passage étroit mais dégagé. Disons que ce brouillard représente vos conditions de vie du passé et de l’avenir et que la torche électrique symbolise la présence consciente, le passage dégagé, le présent. » Et « si votre situation globale est insatisfaisante ou déplaisante, reconnaissez d’abord l’instant présent et lâchez prise à ce qui est. C’est la torche électrique qui fend le brouillard. Votre état de conscience cesse alors d’être contrôlé par les circonstances extérieures. Vous n’êtes plus mû par la réaction et la résistance. » (9)
En guise de conclusion partielle je citerais ici Winnicott :
“After being – doing and being done to. But first, being !” (10).

Références:

(1) Le goût de vivre, André Comte-Sponville,Editions Albin Michel,2010, p.394.
(2) La vitesse de libération,Paul VirilioEditions Galilée, 1995,75005 Paris, p.76.
(3) Ibid.,p.166.
(4) Méditer pour ne plus déprimer,la pleine conscience, une méthode pour mieux vivre,Mark Williams,John Teasdale,Zindel Segal,Jon Kabat-Zinn,Editions Odile Jacob,2009, 75005 Paris,p.92.
(5) Relaxation sophrologique,Jean-Pierre Blanchet,Chronique Sociale,Lyon 1998,p.117.
(6) Pierre de Ronsard, sonnets à Hélèn.e

(7)Le défi positif, Thierry Jansens, Les liens qui libèrent, 2011, p.254.
(8) Ibid., p.268.

(9) Le pouvoir du moment présent,Eckhart Tolle, Ariane Editions,2000,p.223.
Ibid.p.255.
(10) « Après « être » – faire et accepter qu’on agisse sur vous. Mais d’abord « être » ! D. W. Winnicott, « Jeu et réalité », p. 118.

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LETTRE A UN JEUNE POETE:

« Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons. Vous n’essaierez pas d’intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d’une possession naturelle, qui vous sera chère, comme l’un de vos modes de vie et d’expression. Une oeuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge. Aussi, cher Monsieur, n’ai-je pu vous donner d’autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, sondez les profondeurs où votre vie prend sa source. C’est là que vous trouverez la réponse à la question : devez-vous créer ? De cette réponse recueillez le son sans en forcer le sens. Il en sortira peut-être que l’Art vous appelle. Alors prenez ce destin, portez-le, avec son poids et sa grandeur, sans jamais exiger une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la Nature à laquelle il s’est joint. »

Rainer Maria Rilke
Lettres à un jeune poète