LETTRE A UN JEUNE POETE:

« Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons. Vous n’essaierez pas d’intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d’une possession naturelle, qui vous sera chère, comme l’un de vos modes de vie et d’expression. Une oeuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge. Aussi, cher Monsieur, n’ai-je pu vous donner d’autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, sondez les profondeurs où votre vie prend sa source. C’est là que vous trouverez la réponse à la question : devez-vous créer ? De cette réponse recueillez le son sans en forcer le sens. Il en sortira peut-être que l’Art vous appelle. Alors prenez ce destin, portez-le, avec son poids et sa grandeur, sans jamais exiger une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la Nature à laquelle il s’est joint. »

Rainer Maria Rilke
Lettres à un jeune poète

Pourquoi le groupe et quelles en sont ses indications ?

POURQUOI LE GROUPE EN PSYCHOTHERAPIE PSYCHODRAMATIQUE ET QUELLES EN SONT SES INDICATIONS ?

Le groupe est une force pour certaines personnes. Il est indiqué pour certaines personnes qui éprouvent des difficultés en situations individuelles vécues comme frontales parfois, qui ne sentent pas prêtes pour une analyse individuelle, qui ne demandent pas cette forme duelle de thérapie. Dans la mesure où certaines personnes n’ont pas accès facilement à une élaboration psychique par la parole, la représentation jouée dans un groupe de thérapie permet un travail sur soi à partir du ressenti, des émotions et impressions. On n’est pas seul avec ses difficultés. Celles-ci peuvent être partagées. Dans le groupe la personne n’est pas renvoyée à sa déficience, à sa difficulté à gérer seul son monde interne mais elle est accompagnée dans cette partie d’elle même pour en faire tout de suite, dans l’ici et maintenant, quelque chose d’autre.

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Le groupe, espace tiers de « confrontation » et cadré, libère la parole. Les mots et les émotions reliés aux gestes peuvent y être décodés. Dans cet espace tampon ou amortisseur, ce sas de décompression, les sensations éprouvées et les mots vont mettre du lien et donner du sens. Corps et psyché peuvent s’ordonner et une activité de pensée peut mieux prendre sa place. Le groupe, matrice à tricoter des liens, permet de retrouver une certaine unité et un espace psychique propre. Grâce à un autre, on passe dans une nouvelle perspective de communication. Chaque participant devient « co-thérapeute » de l’autre. L’identification à un semblable permet dans le cadre de l’enveloppe du groupe, d’aller mieux. Mais « le psychodrame ne représente pas seulement la possibilité d’explorer les conflits intra-psychiques. En stimulant la participation rythmique à la matrice communicationnelle d’ensemble, qu’ensemble les participants sont en train de constituer, il permet à chacun une renarcissisation énergétique. » Par la verbalisation des éprouvés, le groupe devient une enveloppe corporelle pour chacun. Cette enveloppe du groupe renforce l’enveloppe individuelle défaillante. « L’enveloppe accomplit une fonction de transformation : mutatis mutandis, le groupe comme enveloppe est un appareil de la formation et de la transformation de la réalité psychique ». La mise en scène de ses sensations apporte du contenant et les échos de chacun : souvenirs, images, scènes vécues, associations diverses. Le groupe thérapeutique favorise les échanges dans un cadre structuré, remet en circulation les émotions, les pensées et la parole. Il permet de différer et de réinstaurer du temps et de l’espace pour soi. Le but final est de permettre une meilleure autonomie psychique où il n’est plus question de se satisfaire uniquement d’être porté mais de trouver du plaisir à porter et à se transporter soi-même dans une mise en pro-jet !

LES AVANTAGES DU GROUPE:

Le groupe doit être une indication posée et non un résidu de l’institution.
La personne y est mise en interaction avec d’autres. L’espace proposé n’entre pas en rivalité avec les espaces familiaux conflictuels. Il s’agit non pas d’être hors de la parole mais de la prendre comme support sans risque de déclencher un acte. Il s’agit de trouver la bonne distance, soit une stratégie de détour qui n’attaque pas directement les symptômes (ex ; difficultés scolaires), qui respecte les défenses, contourne les résistances et élit une proposition thérapeutique. Le groupe propose un cadre défini rigoureusement de l’intérieur duquel grâce à une bonne distance, le sujet pourra effectuer un parcours symbolique thérapeutique.
Le groupe est révélateur. Il permet l’émergence des demandes. Le travail sur le fonctionnement groupal a des effets sur le fonctionnement du groupe. Par exemple les enfants à qui on parle ça parle. Si on les regarde sans parler ça agit. Le groupe permet une enveloppe, un espace potentiel qui donne du possible. Il constitue une matrice, un claustrum où s’y protéger et trouver une certaine chaleur. Ce contenant permet l’analyse du contenu. « Le groupe « contenant » autorise une colère, l’expression de l’angoisse indicible, une émotion vive et spontanée qu’il est plus difficile d’exprimer seul ou dans la vie familiale ». Quelque chose va s’inventer parce que des personnes se mettent ensemble. Le groupe est co-thérapeutique en soi. Cet espace psychique commun permet le passage de l’angoisse à la verbalisation, de contenir les fantasmes destructeurs afin de les travailler ensuite. Cette mise en activité directe des psychismes entre eux, par des mouvements de liaison et de déliaison, ouvre la voie à la transmission des contenus représentatifs internes vers l’autre avec un impact de retour.

ESPACE DE MEDIATION :

C’est un espace où nous pouvons y affronter toutes les sortes de menaces qui pèsent sur nous, tout en étant hors menace.
Le groupe thérapeutique, en raison de son cadre et de ses règles de fonctionnement, est un lieu dont on peut dire qu’on s’y confronte avec des problèmes qui déstabilisent, tout en entrant dans un processus de structuration. L’espace de médiation est un jeu de miroir : un espace renvoie à l’autre qui renvoie à un troisième…Mais cet espace les contient tous et permet de les situer d’un seul tenant dans leurs divergences ou non-convergences.
Comment intégrer les ruptures, cassures et traumas ?
Ce lieu amène la transformation de l’insupportable en supportable.
Qu’une chose impensable trouve des mots, c’est déjà un travail de médiation.
Dans médiation, il y a média, médium, et un philosophe aujourd’hui disparu, Vladimir Jankélévitch, a beaucoup écrit sur le problème du « médiat » et de l’immédiat. La médiation nous protège de l’immédiat, elle nous protège d’un contact direct. L’immédiat, au sens étymologique, serait de l’ordre de la violence, de l’action directe. (…) La médiation permet que l’on passe en quelque sorte de deux (la relation duelle) à trois. Le troisième terme n’est pas un sujet, car on parlerait alors de médiateur, mais c’est un objet, un support, une substance, quelque chose d’inanimé mais qui va faire changer la nature de la relation intersubjective.

ESPACE DE TRADUCTION :

Dans le groupe le psychodramatiste aura à faciliter un travail de traduction par la parole.
Il se situe comme un auxiliaire à la traduction. « Cette activité traductrice évoque bien plutôt ici l’interprétation maternelle primaire qui anticipe la capacité de l’infans à nommer ses propres éprouvés » .
Le thérapeute se laissera conjointement aller avec spontanéité à sa propre capacité de rêver et de jouer, sans se laisser pour autant déloger de la position tierce qui peut seule lui permettre une écoute et une activité interprétantes.

ESPACE POTENTIEL DE JEU :

L’aire de jeu est une aire neutre d’expérience où l’action structurée reste observable par le Moi.
C’est une aire intermédiaire qui, par la symbolisation, permet le désillusionnement, le sevrage et l’acceptation de la réalité. Celle-ci, parfois très dure, est soulagée par l’aire intermédiaire.
C’est une aire transitionnelle qui sépare et unit. C’est un lieu privilégié d’expression, de création et de surprise. C’est un lieu protégeant la relation où peut advenir un espace potentiel de liberté, de communication qui permet de jouer et d’évoluer créativement.
« L’aire de jeu ne relève ni de la réalité psychique intérieure ni de la réalité extérieure » nous précise Winnicott. C’est un lieu de symboles. Le symbole anime et concrétise les choses. Le mot symbole vient du grec signifiant : « Jeter ensemble, réunir, intégrer » d’où la fonction d’intégration que joue la fonction symbolique. C’est sur le symbole que s’édifie la relation du sujet au monde extérieur et à la réalité en général. Jouer, c’est faire. Le jeu introduit au langage. Il permet à certaines personnes, chez qui le « faire » est plus facile que le « dire », d’arriver à un « dire » efficace c’est-à-dire non plus comme faisant partie de l’acte mais comme évocateur de ce dernier.
Dans le dispositif psychodramatique « le mélange de souplesse accueillante à l’avènement psychique imprévu, de rigueur et d’autorité tranquille, est en effet ce qui fait défaut au moi des patients auxquels nous offrons le psychodrame, écartelés qu’ils sont entre la rigidité étouffante de leurs clivages et le risque toujours menaçant de confusion et de débordement pulsionnel lorsque ces clivages viennent à « sauter ». C’est cette insécurité qui rend compte de leur incapacité de jouer. C’est pourquoi il faut concevoir l’instauration du dispositif psychodramatique comme une véritable invitation à aborder cette région pour eux inconnue qu’est l’espace potentiel de jeu exempt de danger, rassurant, fiable et source de plaisir, dont nous supposons qu’il leur a cruellement fait défaut dans les temps originaires de la constitution de leur appareil psychique »

LA FONCTION PHORIQUE, SEMAPHORIQUE, METAPHORIQUE ET EUPHORIQUE DU GROUPE :

Le terme de fonction phorique vient du grec « phoros » qui veut dire « qui porte ». il s’agit de désigner une fonction de portage. Il s’agit pour un enfant d’être porté, physiquement certainement, mais aussi psychiquement. Mais ce qui peut paraître évident pour un enfant reste valable tout au long de la vie. Les adultes aussi ont besoin d’être portés, la plupart du temps psychiquement. Cette nécessité qui nous accompagne tout au long de notre vie est archaïque. En effet, la peur la plus originaire est celle du lâchage, celle du déséquilibre et de la chute. Observée chez le nourrisson, on en retrouve des traces dans le langage courant quand on craint de « tomber malade » ou que l’on a peur qu’on vous « laisse tomber ». « La fonction phorique est donc censée assurer la sécurité de base d’abord, en première apparence, par le portage physique de la grossesse et du maternage. Le portage est tout aussi bien et d’emblée psychique. »
Cette fonction phorique est à rapprocher de la notion de « holding » de D.W. Winnicott. Précisons que les défauts de la fonction phorique viennent résonner avec tout le registre des troubles du contact.

Le sémaphore, quant à lui, est à l’origine une invention qui permet de communiquer à distance, d’un poste à un autre, en échangeant des messages à partir de combinaisons de signaux optiques. En grec, « sema » c’est le signe. Le sémaphore est donc ce qui porte le signe. « D’être porté (c’est la fonction phorique), l’enfant va passer à la fonction métaphorique quand il va prendre conscience qu’il n’a même plus besoin de se déplacer, qu’il suffit qu’il se déplace avec sa pensée, avec le langage ».

C’est aussi à partir de la fonction métaphorique, du dégagement d’un nouveau point de vue, d’une perception nouvelle, autre que de nouvelles pistes peuvent être suivies et que des nouvelles décisions vont être prises. La métaphore est avant tout déplacement, décalage, dégagement d’un sens nouveau ou d’une vision d’un problème. Elle a un effet de jaillissement.

« La fonction métaphorique a quelque chose d’une fonction euphorique L’étymologie de l’euphorie vient du grec. « Euphorique », en grec, veut dire « bien se porter ». On voit dès lors comment l’efficacité de la fonction métaphorique vient renforcer celle de la fonction phorique dans une sorte de bouclage des trois fonctions, puisque la production des métaphores génère un meilleur portage.

LE GROUPE A L’ORIGINE DE LA PSYCHOTHERAPIE ! :

« Les potentialités résolutives et métabolisatrices que comporte le groupe s’expriment à des degrés distincts : comme dépôt et cadre psychiques externalisés ; comme pare-excitation et contention ; comme appareil de transformation psychique à travers les effets métaboliques que produit l’investissement de la psyché du sujet par plus-d’un-autre sujet. »
« Cette aptitude psychothérapeutique et psychoprophylactique du groupe s’inscrit de longue date dans l’histoire des sociétés humaines, et la psychothérapie est initialement une thérapie par le groupe, une thérapie en groupe (en Grèce) et une thérapie du groupe (en Afrique). »
« La sociabilité n’est pas une dimension que l’être humain acquiert progressivement. Elle n’est pas une dimension secondaire mais originaire, constitutive de sa psyché.
La « groupalité » est en nous avant que le « je » ne soit formé et les croyances, les valeurs, les mythes et les idéologies de base qui marquent la socialisation et l’adaptation au groupe se conjugent dans le moi sur des tréfonds co-soïques propres à cette appatenance. »

Références:
Ophélia Avron, La pensée scénique,p.9.Ed.Eres.Paris 1996.

René Kaës, La parole et le lien, p.173.Ed. Dunod, Paris, 1994.

Anne Ancelin Schützenberger, Psychogénéalogie. P.208. Ed. Payot.Paris 2007.

Jean-Marc Dupeu,L’intérêt du psychodrame analytique.P.249..Ed. PUF.Paris 2005.

Jacques Michelet, Handicap mental et techniques du psychodrame. P.21.Ed. L’harmattan,. Paris 2008.

Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique.P.31.Ed. PUF. Paris 2005.

Didier Robin, Dépasser les souffrances institutionnelles.p.170.Ed. PUF. Paris 2013.

Ibidem.p.181.

Ibidem. P.185.

René Kaës, La parole et le lien, p.168..Ed. Dunod, Paris, 1994.

Ibidem.p.168.

Le Co-Soi et la groupalité psychique. Exposé d’Ada Abraham, 25/04/1983.21 Herestraat Leuven chez Pierre Fontaine. Réf. Abraham,A.1994. « Le cosoi ou le syntéisme primaire ». Les voies de la psyché. Paris. Dunod.

MOTS CLES :

Matrice à tricoter des liens – renarcissisation énergétique- mise en activité des psychismes entre eux – espace potentiel de jeu – efficacité de la fonction métaphorique -.

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LA GRATITUDE

Ce mot vient du latin gratus signifiant reconnaissance.
« André Comte-Sponville développe cette idée en ces termes : « La gratitude se réjouit de ce qui a eu lieu, ou de ce qui est : elle est ainsi l’inverse du regret ou de la nostalgie comme aussi de l’espérance ou de l’angoisse, qui désirent ou craignent un avenir qui n’est pas encore, qui ne sera peut-être jamais et qui les torture pourtant de son absence ». Et plus loin, ayant affirmé « la gratitude n’annule pas le deuil ; elle l’accomplit »,l’auteur cite cette belle phrase d’Epicure : « Il faut guérir les malheurs par le souvenir reconnaissant de ce que l’on a perdu, et par le savoir qu’il n’est pas possible de rendre non accompli ce qui est arrivé » » (1)

La joie naît de la gratitude. Celle ci constitue une source d’inspiration sur l’art de ralentir(stop), de regarder autour de soi(look) et que plus que tout, d’être reconnaissant (go). A ce propos une vidéo très intéressante, celle de David Steindl-Rast, Moine Erudit interreligions :

(1) Référence: Un Parcours, Jacques Schotte, Editions Le Pli, 2006, p.405.

Le triangle de Karpman

Image_TriangleDramatique_FrTrois rôles interagissent pour créer la relation dramatique (dans le sens grec ou  » théâtral « du terme) illustrée par le Triangle de Karpman :
Karpman distingue trois comportements dramatiques qui entraînent des relations difficiles avec autrui: le Sauveteur qui aide l’autre sans que celui-ci ait rien demandé ou même contre son gré; la Victime qui se fait plus faible qu’elle ne l’est (Victime soumise) ou qui raconte ses difficultés en revendiquant (Victime rebelle); le Persécuteur qui infériorise l’autre, repère ses faiblesses, l’incite aussi à se battre avec d’autres.
Le Triangle dramatique fait référence à des personnes qui semblent rechercher ces rôles de façon régulière et existentielle (même si leur motivation est inconsciente). Ce sont des rôles dont les enjeux psychologiques dépassent largement le cadre d’un incident fortuit ou d’une situation exceptionnelle.

Si l’on entre dans une relation par l’angle Sauveteur, on va ensuite se retrouver dans l’angle Persécuteur, après être passé par l’angle Victime. Les trois positions ont besoin les unes des autres pour exister: il n’y a pas de Sauveteur sans Victime à sauver des mains d’un Persécuteur, et vice-versa.
Par exemple, dans un couple, imaginons que la femme adopte une position de Victime; elle se plaint et devient Persécutrice de son compagnon en lui reprochant de ne pas assez l’aider; ce dernier, qui a commencé dans une position de Sauveteur, va devenir Persécuteur en lui reprochant de râler et de lui faire la morale, etc.
Le modèle du Triangle de Karpman est dynamique. C’est souvent de la pitié, de la culpabilité ou simplement l’anxiété qui mettent le sauveteur en action. Celui-ci est la plupart du temps convaincu qu’il doit absolument faire quelque chose. Il croit savoir ce qu’il faut faire mieux que quiconque, se sent indispensable et irremplaçable même si on ne lui a rien demandé. Il est porté à croire que le monde ne peut fonctionner sans lui, que la personne en face de lui est incapable de se débrouiller seule, de se prendre en charge elle-même. En fait, il se croit plus compétent que la personne elle-même pour décider de ce qui est bon pour elle. Le sauveteur agit avec une bonne intention, il se sent à cette étape une âme charitable et un grand coeur, mais il protège quelqu’un sans tenir compte de ses besoins réels.

Ainsi, tout Persécuteur qui se respecte se sent Victime. Pour elle, sa persécution ou éventuelle violence est totalement justifiée par un ancien vécu de Victime, ayant subi une injustice ou autre trahison. De même, un bon Sauveteur oublie souvent ses propres besoins et s’identifie intensément à « sa » Victime, quelquefois pour l’avoir été dans son passé. Adopter la position de Victime entraîne beaucoup de fatigue et même de maladies. On ressent une incapacité à être heureux, à recevoir, à coopérer; on se sent seul, séparé des autres, on a peur des relations; on se sent persécuté, sacrifié, on a une piètre estime de soi et on ne prend pas sa vie en main.

Les relations vécues par le Triangle Dramatique sont intenses. Elles fournissent donc aux protagonistes une  » dose  » (telle une drogue) de stimulation affective ou psychique relativement forte. Les Jeux illustrés par le Triangle Dramatique permettent donc à chacun de faire  » le plein  » de reconnaissance interactive, sociale et existentielle, ce qui permet de vivre.
Il est donc important de savoir que des personnes qui souhaitent établir une relation de Jeu avec un partenaire particulier cherchent à établir avec elle une relation intense (et transférentielle).

Comment en sortir ?
Rester bienveillant et factuel, informatif, interrogatif, neutre et professionnel peut aussi signifier que l’on ne se laisse pas prendre.
Demander de clarifier très précisément ce qui est attendu de part et d’autre dans la relation peut aussi aider l’interlocuteur à se  » re-saisir « pour répondre aux questions et participer à une discussion plus productive. Cela s’apparente à une approche centrée sur l’établissement d’un contrat clair.
Une autre solution consiste à « qualifier » la personne en la complimentant sur sa démarche, sur sa recherche, sur ses motivations, sur sa façon de traiter ses difficultés, ou encore sur son courage. Cette approche valorisante permet à l’interlocuteur de recevoir une reconnaissance positive qui remplace la recherche des stimulations négatives fournies par le Jeu. Cette validation permet aussi à l’interlocuteur de rentrer en relation avec un rôle imprévu et positif.
L’humour, s’il est partagé, est aussi une bonne stratégie pour désamorcer une situation délicate. À manier avec précaution, cependant, pour ne pas glisser dans ce qui sera perçu comme de la dérision, de la moquerie, de l’ironie ou du sarcasme. Ces derniers sont plus souvent des indicateurs du rôle de Persécuteur.
L’antidote à ce triangle dramatique s’appelle le triangle thérapeutique :

En n’endossant pas la responsabilité du bonheur de l’autre (prendre soin n’est pas la même chose que prendre en charge) et en s’appuyant sur l’adulte qui est en nous pour développer les 3 P : Puissance – Permission – Protection
P uissance : correspond au sentiment de confiance en soi et en ses propres ressources, ses propres compétences. Il se base sur les expériences positives que nous avons faites et dans lesquelles nous avons connu des succès, des réussites.
P ermission : nous donne la permission de grandir, d’évoluer, de faire autrement que ce que nous avons toujours fait, de faire des choses qui sont bonnes pour nous. Cette permission se fonde sur la confiance en notre capacité à nous adapter aux changements et à faire face à d’éventuelles difficultés. Elle nous ouvre de nouvelles perspectives.
P rotection : établit les repères, le clair et sécurisant au sein duquel la relation peut rester positive pour les deux partenaires. La solidarité mutuelle respecte alors les limites de chacun et ne risque pas de dévier vers le sacrifice de l’un ou de l’autre.
L’objectif étant de se permettre de sortir du triangle en s’appuyant sur un des 3 P tout en permettant à l’autre de quitter le rôle Victime – Sauveur – Bourreau en lui montrant la voie vers un de ses propres 3P.
Exemples :
L’autre (Victime) : « Je ne vais pas m’en sortir «
La Puissance : « Quelles solutions ont-elles fonctionné la dernière fois que tu as été confronté(e) à ce genre de problématique ? »
La Protection : « Si tu m’expliques ce dont tu as besoin, je verrai si je peux t’aider. »
L’autre (Bourreau) : « Je te demande un conseil et tu ne m’aides pas. »
La Permission : « J’ai confiance en ta capacité de trouver de nouvelles solutions. »
La Protection : « Qu’attends-tu de moi ? »
L’autre (Sauveur) : « Je ne le fais pas pour moi mais pour toi car tu n’as pas les mêmes compétences que moi. »
La Puissance : « Je t’en remercie mais je pense que je vais pouvoir me débrouiller »
La Permission : « Pour une fois, je vais m’en occuper. Cela me permettra d’apprendre »
La Protection : « Si je ne m’en sors pas, je n’hésiterai pas à te demander de l’aide »
Repérez vos rôles relationnels et ceux de l’autre, sans jugement, avec beaucoup d’indulgence pour votre enfant intérieur et celui de votre partenaire.
L’humour dans le décodage des interactions peut également être d’un grand secours (au départ, vous pouvez même fabriquer 3 chapeaux en papier avec les noms ou les dessins représentant les 3 rôles et n’hésitez pas à placer sur votre tête celui qui correspond au rôle que vous êtes en train de jouer).
Sachez qu’il est toujours plus facile de détecter un rôle chez l’autre que chez soi-même (et acceptez qu’éventuellement ce soit l’autre qui vous ouvre les yeux sur votre rôle favori). Si vous avez décidé ensemble de sortir du triangle, c’est pour le bien de votre relation. Souvenez-vous de cette intention positive si vous vous sentez blessé lorsque l’autre pose un chapeau sur votre tête.
Exercez-vous, soyez créatifs dans vos manières d’utiliser vos 3P.
Retenez qu’il est toujours plus facile de ne pas entrer dans le triangle que d’en sortir.
*Dans les relations pathologiques comme la manipulation, c’est l’autre qui nous fait endosser de force ce rôle de sauveur puis rend impossible le fait d’être sauvé pour pouvoir nous reprocher d’être son bourreau. Et, en nous accablant de reproches et en suscitant notre culpabilité, il devient notre réel bourreau. Avec les manipulateurs/manipulatrices pathologiques, il est impossible de sortir du triangle de Karpman.
**Attention : il est important de distinguer le RÔLE relationnel de victime que l’on peut jouer dans le triangle du STATUT de victime qui, lui, est bien réel et pour lequel la reconnaissance de ce statut est primordiale (victime d’une agression, victime d’un viol, victime de manipulation…)

Comment en sortir ?

Voici un autre texte intéressant écrit par Alain Rioux: « Aider sans agir en sauveteur » avec un petit test « êtes-vous un sauveteur » ?


Bibliographie :

L’accompagnement psychologique et spirituel , Jacques et Claire Poujol, Empreinte Temps Présent, 2007.
Vaincre la codépendance. Beattie,.Montréal: Éditions Hazelden. M. 1992.
Maîtriser vos comportements. Schuller.Québec: Les Éditions un monde différent Ltée. , R. A1994.
Analyse transactionnelle et psychothérapie, Eric Berne, Petite Bibliothèque Payot, 1977.
Manuel d’Analyse Transactionnelle, Stewart Ian et Vann Joines, Intereditions, 2005.

VIOLENCE ET PSYCHODRAME

Par Jacques Michelet

LA VIOLENCE DANS LE CONTEXTE SCOLAIRE :

Dans le domaine scolaire, les préoccupations actuelles tournent autour de la violence en général et de situations particulières de violence telles que :

· Le racket

· Le règlement de compte entre parents au sein de l’école

· Les règlements de compte entre élèves

· L’agression d’enseignants par des parents eux-mêmes

· La violence du petit enfant en âge d’école maternelle (l’enfant « sauvage », roi, en manque du manque…)

· La violence verbale comme pathologie de l’agressivité, prothèse identitaire, déni de l’angoisse, pulsion partielle…

· Les bagarres qui invalident

· La détention d’armes (blanches, à feu…)

· Les trafics illicites (drogue…)

· Les automutilations

· Les jeux de groupe aux « limites » ( du foulard, catapulte sur les murs…)

· Les défis pour entrer dans la bande

· Les TAG

· Les détériorations du matériel scolaire y compris sur les voitures des enseignants (carrosserie griffée, essuie-glace brisés…)

· Menaces verbales sur les enseignants

· Harcèlement entre élèves

· Certaines TS

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Mais qu’est-ce que la violence ?

Le mot « violence » vient du latin « violentia » qui signifie « abus de force ». « Violent », provenant du latin « violentus » signifie « qui agit ou s’exprime sans aucune retenue ».

La violence intrinsèque à tout individu est déjà présente chez le petit enfant en pleine phase d’oralité notamment (« je veux survivre, vivre et être plein »). A ce niveau l’énergie est centripète. L’enfant ramène tout à soi pour reformer un tout. La violence bataille contre le manque. C’est une violence défensive habitée par la crainte de disparaître. Mais cette violence restera violence si elle n’est pas soutenue au départ, entendue et contenue pour pouvoir se transformer en agressivité. L’enfant a besoin d’être protégé dans un premier temps pour se construire et ensuite être confronté à un tiers pour poursuivre son évolution et canaliser sa violence.

La violence est inscrite en tout individu déjà aussi au niveau du stade oedipien car l’autre est un rival qu’il faut éliminer !

La violence contenue est transformée en agressivité. Celle-ci implique la pensée, du tiers.

La violence reflète l’incapacité de penser, l ‘absence d’inter-dits. Elle envahit l’autre (cf. violence d’emprise, de possession, par négligence, par refus du conflit). Dans notre société hypermaternante elle signifie une faille de la fonction paternelle.

Des voies possibles par le psychodrame :

Lieu de parole, d’expression et d’action cadrée, le psychodrame peut offrir des moyens qui aident à sortir de la violence :

· Donner du cadre, contenir, soutenir, accompagner

· Permettre une « rencontre » grâce à l’empathie et la confrontation (proximité et distance ; présence-absence ; plaisir-insatisfaction)

· Lieu pour le symptôme

· Travail du pulsionnel pour le dépasser

· Sortir de la relation binaire. Ce n’est plus toi ou moi mais toi et moi et nous

· Amener du tiers, trianguler, sortir de l’escalade.

· Retrouver le désir

· Renouer, recréer du lien

· Se reparler

· Libérer les émotions

· Lieu de travail des angoisses, de travail sur soi, sur ce qui se joue entre les personnes

· Lieu où l’histoire du sujet peut reprendre un sens (repérer les ruptures, les nœuds…)

· La place donnée au groupe et non plus à l’individualisme

· Permet une catharsis : l’expression des émotions à une influence sur la santé, permet de revenir au désir

· Lieu de symbolisation , de représentation, de remémoration. On s’y soigne en se remémorant. En se remémorant on rejoue. En rejouant on symbolise. On se « ré-origine ». On peut se soigner en symbolisant le non-approprié de l’histoire subjective vécue. Le tableau des années oubliées peut se ré-organiser dans une perspective devenue alors constructive.

Le psychodrame ne représenterait-il pas la métaphore des « trois marches » citée par Philippe Avron (dramaturge et philosophe) dans son spectacle « Rire Fragile ».

Le trois marches :

Montant sur la première marche nous disons :

« Qu’est-ce que je fous là ? »

Sur la deuxième marche nous demandons à l’autre:

« Qu’est-ce que tu fais là ? »

Et arrivé sur la troisième :

« Où allons-nous ?

Cela ne ressemble-t-il pas aux trois questions essentielles posées par la philosophie à savoir sur nos origines, notre identité et sur notre avenir ( d’ou venons-nous, qui sommes-nous et vers quoi allons-nous ?).

Nous sommes d’accord également avec Philippe Avron (encore lui) quand il dit que nous sommes les alchimistes de notre métamorphose.

En psychodrame nous montons les escaliers marche par marche afin d’atteindre un palier, un autre horizon.

LA VIOLENCE DANS LE CONTEXTE DU HANDICAP MENTAL :

Dans ma pratique psychodramatique avec les personnes handicapées mentales, les situations de violence sont pointées et analysées au cours des séances. Repérer les séquences que je qualifierais de violentes sont extrêmement utiles afin de chercher des explications de fonctionnement inter-relationnel et intra-psychique et trouver des issues à la souffrance qui est exprimée la plupart des cas inconsciemment. Dans la vie quotidienne, également, des moments de violence entre des personnes handicapées mentales sont parfois très difficilement gérables par les éducateurs qui demandent alors un éclairage sur le fonctionnement mental des personnes impliquées si celles-ci participent également dans le groupe de psychodrame.

Comme mécanisme fondamental à l’oeuvre dans la plupart de ces situations je suis parvenu à identifier ce que l’on appelle l’identification projective.

Celle-ci représente un circuit défensif au cours duquel une personne déplace la source de son angoisse vers l’extérieur et transforme ses objets en objets dangereux ; mais finalement ce danger provient de ses propres pulsions agressives. Le « but » de cette « opération » est de contrôler l’autre et de maintenir, par clivage, le bon objet. L’autre devient alors le persécuteur. La personne fait du plus proche le locataire projectif de sa violence interne. L’angoisse est déplacée. J’ai donc pu repérer que Fidèle agressait Martia juste au moment où elle réprime et cherche à évacuer de la tristesse p.ex. en rapport avec la perte d’un parent. Martia devient le bouc émissaire des dénis des autres et donc porteuse des angoisses non-dites.

Il y a aussi des situations de violence liées à des fantasmes primaires violents, à la séparation et à la non-séparation. Je pense à Coriandre qui dans la vie quotidienne, harcèle les autres, les colle, les frotte. A certains moments elle essaye désespérément de s’asseoir sur les genoux d’autres personnes. Tout d’un coup elle tente de se blottir auprès d’une autre personne ou caresse son pull de manière frénétique comme si elle suçait l’autre. Lors de déplacement en camionnette, tout d’un coup elle « panique » (dixit les observations des éducateurs), veut absolument s’asseoir près du conducteur et mieux entendre la musique. Elle pousserait tout sur son passage pour y arriver. A certains moments elle devient donc dangereuse, incontrôlable et insaisissable. En général, lors des séances de psychodrame, Coriandre est très calme, veut préserver son anonymat. Lors de certaines séances, par contre, elle semble éprouver un désir violent de fusion avec l’autre. Ce comportement ne se produit d’ailleurs qu’avec l’une ou l’autre participante dans le groupe très réceptive, cherchant aussi à se frotter à quelqu’un !

L’analyse des différentes situations me permet de repérer que ce désir pulsionnel semble relié à une angoisse non-maîtrisable et à une culpabilité considérable. Son sur-moi lié à une problématique identificatoire (faille dans le narcissisme) semble devenir non-fonctionnel, embryonnaire primaire.

Dans le ça il y a immédiateté et indifférenciation. la relation est anaclitique. L’équation devient ainsi: « coller l’autre = être sûr qu’il ne va pas nous quitter. Cette problématique a déjà été soulevée auparavant où le comportement « collant » semblait fortement lié au décès de son père vécu avec beaucoup de culpabilité. Il me semble aussi que nous sommes fort pris avec Coriandre dans une problématique de la distance-proximité. La question se pose avec elle de trouver la bonne distance: être ni trop loin (présence régulière des interlocuteurs, cadre, structure…) ni trop près (ne pas trop la solliciter, lui renvoyer une image positive d’elle même, la valoriser…). Coriandre semble vivre des angoisses archaïques parfois bien camouflées mais qui ressurgissent inopinément. Il y a la menace que pose l’autre par sa simple présence , le danger de la proximité (si je suis dans l’autre, dans l’angoisse de l’autre, il faut que j’en sorte)et le passage à l’acte dans un rapproché avec l’équipe éducative. A certains moments c’est comme s’il n’y avait plus d’ambivalence : c’est elle ou moi (nous retrouvons la situation duelle, binaire évoquée plus haut). Il s’agirait davantage là d’une pulsion de vie et non de mort. Il s’agit de « détruire » pour survivre, d’une ultime tentative pour se ressaisir, d’une défense contre une menace sur l’identité. Le ça ne viserait comme réservoir d’énergie (« je suis bien vivante ») que la survie par l’immédiateté et l’indifférenciation comportementale.

Les réponses possibles du psychodrame :

* Il constitue un contenant qui désintoxique les angoisses
* Il favorise la symbolisation et la représentation

Un petit rappel :

La représentation :

La représentation est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle. Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en oeuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Penser, c’est se représenter mais dépasser les représentations. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »

* Il permet le redéploiement des identifications narcissiques
* L’expression des affects permet d’éviter leur refoulement et donc leur déplacement sur les autres
* La technique du « psychodrame du territoire », notamment, tente de mettre fin à la confusion des barrières.

De façon générale, en psychodrame, nous pouvons trouver des réponses possibles aux problèmes de la violence grâce aux vertus essentielles concentrées

dans le JEU :

Le jeu implique le corps :

Le jeu implique le corps et fait valoir non pas un corps qui agit mais un corps qui représente. Le jeu n’est pas une réalité. On sait que lorsque l’enfant joue, il n’y a jamais violence. Si le jeu devient un enjeu, une compétition, c’est pour le regard de l’adulte qui fait, par sa présence, réalité. La représentation neutralise la violence. La représentation a un effet cathartique dans le sens aristotélicien d’une purge.

Le jeu stabilise complètement le rapport au corps du sujet qui se trouve engagé dans un rapport d’excitation.

La répétition exprime une souffrance indicible. Il faut savoir rompre la répétition pour surprendre et passer à un autre plan car un enfant peut rester plusieurs années à jouer toujours à un même jeu répétitif.

Le jeu cimente le réel du corps avec le symbolique :

Le jeu est surgissement inattendu. Avec le jeu, on se heurte au réel à cause des règles, des contraintes du corps. Rappelons que le réel du corps est un corps qui confirme son appartenance au réel, cet impossible à dire, à travers les accrocs, les handicaps de l’organisme. Le corps parlé est le corps symbolique, corps dans lequel le sujet peut s’inscrire.

Le jeu va porter le corps en avant. Le jeu va lier le réel du corps au symbolique, au langage, au discours. Le jeu va stabiliser l’enfant, sa pensée, et son corps. Le jeu stabilise mieux la pensée et noue le réel du corps à un discours adressé à autrui. Il est l’épreuve d’un lien social.

Le jeu entre le rêve et parole :

Le jeu, entre le rêve et la parole, amorce la réalisation des désirs. En donnant du plaisir aux actes qui mettent en scène les motivations internes, il lui donne une forme visible et palpable, comme une sorte d’échantillon.

Le jeu articulerait nos désirs à peine conscients avec la réalité extérieure. En mettant du plaisir dans les mises en scène, il crée un processus de familiarisation qui lie les mondes interne et externe.

Le jeu est rencontre :

Le jeu est rencontre et non obligation. Celui qui veut obliger quelqu’un à faire quelque chose utilise une langue abrégée, une langue courte, une langue de court-circuit, une langue d’ordre: « Assis », « Gauche », « Droite »!

C’est une langue de signaux.

En thérapie, on alterne les deux types de langue : la fermeté, la direction de la cure, l’autorité puis à d’autres moments les plus importants le dialogue, la parole.

Je rappelle l’étymologie du mot « autorité » : auteur, garant, autorisation, altérité.

Les jeux fondamentaux sont des jeux de mystère :

Le jeu est mystérieux parce qu’il engage quelque chose du désir. Sans mystère, il n’y a pas possibilité d’engager une curiosité qui cherche à éclaircir ce qui demeure obscur au-delà même de ce qu’on voit. Ce temps est tout à fait essentiel, puisque c’est ce que l’on perçoit de ce qui est au-delà de ce que je peux voir, qui va engager la motricité à chercher à accéder à l’invisible de l’objet.

On ne peut apprendre que par le mystère, que par l’opacité, c’est-à-dire par un enseignement qui relève d’une poétique, d’un art plutôt que de la science. On apprend à écouter, à regarder, à parler avec art et non pas avec science.

Le jeu, activité symbolique, est une action libre :

L’avantage du jeu est de pouvoir rater. On peut s’essayer. Il est support de désir.

Le jeu n’est jamais grave. L’expression « ce n’est pas grave » accompagne le jeu.

Le jeu rompt les habitudes. Il faut qu’il y ait du chaos pour qu’un ordre se réinstalle, des ruptures d’habitude, pour que nos sens puissent de nouveau se mettre en place.

Il suffit de se reporter aux travaux de Prygogine qui, dans ses « Structures Dissipatives », définit le chaos comme une apparence de désordre.

« L’ordre du chaos » constitue en fait un système très structuré. Dans ce domaine non-linéaire, il y a création d’une nouvelle dynamique.

Le jeu est décalage :

Le jeu dramatique permet un décalage.

Le changement de rôle s’inspire du dialogue socratique: « Une rencontre à deux, oeil à oeil, face à face. Et quand vous serez tout près, je vous retirerai vos yeux et les mettrai à la place des miens, et vous retirerez mes yeux et les mettrez à la place des vôtres; alors je vous regarderai avec vos yeux et vous me regarderez avec les miens ».

En psychodrame, le corps est représenté par le langage.

Le psychodramatiste est auditeur – spectateur qui permet de donner corps au mot.

L’intérêt principal du travail de représentation n’est pas seulement dans les vertus de dialogue des propos qui libèrent l’expression. L’intérêt essentiel est clinique : la fonction poétique ouvre à la démultiplication du sujet.

Le jeu est gratuit :

Le jeu ne sert à rien, il est gratuit, mais il a des répercussions sur notre liberté future.

Jouer procure une richesse d’émotions, de messages reçus et envoyés aux autres enfants et aux adultes. Les apprentissages sont des carcans. A ce niveau on pourrait arrêter nos analyses sur la « violence institutionnelle » mais cela fera partie d’un autre exposé. Le jeu est trouvaille et retrouvailles.

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ASPECT ETHIQUE DU PSYCHODRAME AVEC LES PERSONNES HANDICAPEES MENTALES :

Introduction :
Mon expérience d’une vingtaine d’années de pratique, partagée avec différents co-thérapeutes, m’amène à développer une thématique centrale, l’éthique du psychothérapeute en situation psychodramatique. Cet aspect éthique constitue un fil conducteur au cœur même de cette pratique.

Je considère le psychodrame[1], à la fois, comme une psychothérapie et comme une pédagogie des relations. A ce niveau, le regard posé par l’animateur s’avère essentiel. Face à certaines situations, il suffit parfois d’une étincelle pour retrouver de l’espoir !

Le psychodrame possède un pouvoir prodigieux : celui de démonter les instances psychiques, d’en révéler, de manière quasi-alchimique, la matière psychique brute. Celle-ci apparaît, en séance, comme un manuscrit se déroulant pour rendre visible un texte hiéroglyphique dont l’alphabet resterait à décoder.

En psychodrame, lors de certaines séances, à mon grand étonnement, tout comme à celui des stagiaires psychologues que je suis amené à superviser, nous trouvons que les personnes handicapées mentales ne sont plus « débiles » !!!

Souvent, les personnes handicapées mentales ont renoncé à leur véritable personnalité et sont incapables de la révéler à leurs compagnons de vie. Leur créativité se montre quasi inexistante. Les rencontrant en tant que personnes, nous essayons de les inciter à nous rencontrer. De cette manière, elles pourront peut- être se rencontrer elles-mêmes.

Il ne s’agit pas de « réadapter » dans le sens de l’utilisation pratique des capacités restantes de la personne dite « arriérée mentale » et donc de l’isoler dans son défaut, son déficit capacitaire, mais plutôt de découvrir le sens, l’histoire du sujet dans son handicap, de chercher la personne, l’être qui subsiste intact derrière le drame de nos incapacités à correspondre entre nous.

Ma question devient alors de savoir de quelle manière établir avec ces personnes une relation qu’elles pourront éventuellement utiliser pour évoluer elles-mêmes. Nous essayons alors ensemble de redécouvrir une créativité perdue. La créativité, même chez les personnes handicapées mentales, n’est jamais complètement détruite, me semble-t-il. Mon postulat est qu’il existe un potentiel de croissance en tout homme. Winnicott écrit ceci: « J’irai jusqu’à dire que, dans les cas graves, tout ce qui est réel, important, original et créatif est caché et ne donne nul signe de vie »[2]. Il nous dit aussi que la pulsion créatrice est présente en chacun d’entre nous. Reste donc à saisir le comportement « éloquent », « parlant » de ceux qui ne savent pas parler nous dit aussi F. Dolto[3]. Nous tâchons, en tant qu’animateurs, d’être attentifs à ce que font les personnes handicapées mentales. Nous proposons ce que nous entendons, ce que nous croyons comprendre avec eux et essayons de mettre des noms à l’insolite. C’est en quelque sorte un travail de nomination.

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Certaines personnes sont arriérées mentales parce qu’elles se sont « escargotées » nous dit encore F. Dolto. Je la cite: « S’escargoter » cela veut dire retourner dans sa coquille, défendre sa peau, se préserver d’écouter, perdre pied avec la société, vivre de la matérialité de ses besoins, essayer de ne rien entendre parce que c’est trop dérangeant. Cela peut amener jusqu’à l’arriération.

L’arriération est vue par autrui alors que ça peut être un enfant très intelligent complètement escargoté qui aurait une possibilité d’être en contact avec quelqu’un qui a perdu l’habitude de faire confiance à qui est vivant à côté de lui. Il ne demande qu’à manger et dormir. C’est dans les institutions où il y a des enfants dits « arriérés » et dits « psychotiques » que se trouvent des êtres qui étaient potentiellement les plus humains au départ de leur vie. C’est terrible… »[4].

Quant à moi, je tâche avec l’aide d’un co-animateur ou co-animatrice d’aider les patients à prendre une parole sur eux, à sortir de leur isolement en favorisant une circulation d’énergie positive. La situation de groupe permet d’ailleurs des effets thérapeutiques engendrés par les nombreuses interactions, identifications et échos chaleureux et clarifiants de chacun.

Ma pratique psychodramatique est sous-tendue par une éthique dont voici le développement :

Conception éthique:
1. l’éthique du thérapeute :

· L’éthique constitue une réflexion sur l’action, renvoie à la question du savoir sur le faire :

Savoir ce que nous faisons est, notamment, une question posée par l’éthique. Platon, Aristote et d’autres philosophes antiques et contemporains en ont largement débattu. La question posée par Aristote est celle de savoir quelle est la fin dernière de l’homme, c’est-à-dire une fin par rapport à laquelle les autres fins ne seraient que des moyens et qui ne serait pas elle-même moyen pour une autre fin.

En psychothérapie, la question des méthodes et des moyens doit renvoyer d’abord à celle de l’éthique. Il s’agit de penser sa pratique et d’élaborer psychiquement les situations rencontrées. Avoir assimilé les outils et techniques relatifs à la pratique ne suffit pas. S’interroger, par contre, sur le sens des actes que l’on pose et sur les valeurs qui les sous-tendent permet d’en être davantage conscient, de se rapprocher des objectifs poursuivis et de mieux cadrer ses interventions.

· L’éthique représente le respect de la personne, la prise en compte du caractère unique et irremplaçable de chaque personne :

La visée thérapeutique que je poursuis est surtout humaniste c’est- à-dire que j’essaye de permettre ce qu’il y a de plus humain dans la personne au-delà de ses manques, ses handicaps. Faire le bilan des compétences me paraît plus constructif et respectueux de la personne que de faire l’inventaire de ses incapacités.

· L’éthique est une visée positive de l’être humain :

Nous pouvons bouger davantage dans le positif. Une vision ou une perception positive de l’être humain semble libérer davantage ce dernier. Nous adressant à la partie saine des personnes que nous rencontrons, n’avons-nous pas davantage de chance d’obtenir des résultats ? Il s’agit donc de trouver les ressources chez les personnes que nous rencontrons, de miser sur leur créativité plutôt que sur leurs incapacités. Sans le nier, nous pouvons faire d’un handicap un moteur.

Le regard porté sur soi et sur l’autre me paraît déterminant : « Si je crois en toi, je te permets de croire en toi » ! Nous pouvons être porteur d’espoir, prendre le risque de trouver une étincelle d’espérance et croire au développement de l’autre. « Un plus petit signe suffit à transformer un vilain petit canard en cygne » ![5]

L’essentiel de nos comportements n’est-il pas suscité par nos représentations ? L’ennemi de la « vérité » n’est-il pas la conviction, le jugement définitivement porté ? Ce qui éloigne, ce qui oppose, c’est l’ignorance. Quand nous ignorons, nous construisons des représentations arbitraires que nous tenons pour des vérités.

Dans la théorie constructiviste, pour y faire référence, la perception du monde, chez l’homme, restera toujours une construction de l’esprit. Nous ne pouvons connaître que ce que nous construisons nous-mêmes. L’intérêt que j’y trouve personnellement réside, en outre, dans cette synthèse : « La conclusion de tout cela est bien intéressante : le monde empirique du vivant, la logique de la réflexibilité et l’histoire naturelle nous disent donc que l’éthique,- la tolérance, le pluralisme, la distance qu’il nous faut prendre à l’égard de nos propres perceptions et valeurs pour pouvoir prendre en compte celles des autres- est le fondement même de la connaissance, mais aussi son point final. En trois mots, mieux vaut faire que dire : les actes parlent davantage que les mots »[6].

Aider la personne handicapée, c’est lui permettre d’avoir un projet et lui donner le sentiment d’exister. La mobilisation du désir de vivre constitue une action essentielle de l’élaboration psychique des personnes en proie au trauma, car lorsque le désir de vivre fait son retour, les symptômes post-traumatiques s’en vont.

Comme thérapeute , dans le cas de handicap, de traumatisme, il me paraît nécessaire d’établir une dissociation instrumentale pour agir c’est-à-dire être du côté de la vie , du « malgré tout », peut-être même « à travers tout » même si, en vérité « on » déprime.

Mais garder confiance dans un changement possible, cela passe aussi par une réflexion institutionnelle où est posée la question du statut de la personne déficiente, question éthique relative à sa position de sujet.

· L’éthique vise à ce que la rencontre avec l’autre ne soit pas manquée :

Favoriser la rencontre, c’est tendre la main. Je ne cherche pas à vouloir communiquer à tout prix. Je cherche à rencontrer une personne, non pas un personnage, et à donner l’envie aux patients de parler s’ils le désirent. L’essentiel est d’alimenter un souffle de vie en instaurant une possibilité de jeu qui faisait cruellement défaut dans le champ de la souffrance. Moreno disait d’ailleurs : « Le seul moyen, ce n’est pas la parole mais la rencontre ». A ce niveau, le jeu psychodramatique n’est pas toujours nécessaire. Le patient y est mis en périphérie et non au centre de l’adulte, des experts qui, souvent, ont envie de trop vite comprendre c’est-à-dire de « prendre avec » !

J’accepte le non-sens de l’autre comme le non-sens entre nous. L’expérience informe peut devenir la trame d’un jeu. Je réponds à l’autre si c’est nécessaire dans la mesure de sa demande. De cette manière, j’essaye de ne pas reproduire un système relationnel souvent employé, c’est-à-dire lorsque le thérapeute se trouve en position dominante et le patient en position dominée.

Il faut savoir également que les personnes handicapées mentales plus que d’autres personnes sont « surprotégées » parce qu’elles sont perçues comme manquant toujours de quelque chose ! Placée en position d’assistée, la personne handicapée mentale fait souvent ce que le parent juge bon pour elle. Souvent, son entourage lui attribue plus d’incapacité qu’elle n’en a au départ. Là où j’interpelle le sujet, par contre, c’est dans l’aire de jeu, lieu de surprise.

Je synthétiserai le concept de la rencontre (développé par ailleurs dans la charte des psychodramatistes.[7]) par un résumé de deux textes, l’un emprunté à Moreno (je rappelle qu’il est le fondateur du psychodrame) et l’autre à P. Montangerand – ex Président de l’Institut International de Psychanalyse de Genève, texte qui s’intitule : « Ballade pour un jeune thérapeute »:

« Une véritable écoute, dans le silence intérieur débarrassé de la mémoire du passé et des cogitations sur l’avenir nous fait vivre l’instant fulgurant de la rencontre.Vivre l’instant de la rencontre n’est pas le résultat d’une volonté mais le fruit mûri d’une ouverture immédiate sur l’infini de l’Autre. C’est au présent que l’homme peut vivre sa mesure d’éternité. Le vrai silence n’est ni indifférence, ni fascination, il est présence hors de tout savoir et de toute compréhension, car vouloir comprendre l’autre, c’est chercher à l’enfermer dans un déjà connu. La compréhension, écrit Jung, est un pouvoir terrifiant, parfois même un assassinat de l’âme…La véritable compréhension semble être une compréhension qui ne comprend pas mais qui vit et oeuvre. Le vrai silence désencombre notre psychisme des déductions théoriques et des projections qui en découlent. Le danger qui guette l’analyste et l’analysant, c’est le bavardage, l’accumulation de mots morts jetés dans la fosse commune d’une pseudo-rencontre. L’analyste doit avoir trouvé son silence intérieur pour pouvoir en présence de son patient, se taire quand il le faudra. Je sais bien que la compassion d’autrui soulage un moment, je ne la méprise point. Mais elle ne désaltère pas, elle s’écoule dans l’âme comme à travers un crible. Et quand notre souffrance a passé de pitié en pitié, ainsi que de branche en branche, il me semble que nous ne pouvons plus la respecter ni l’aimer. Ecouter en silence, c’est aimer. Aimer, c’est oser s’ouvrir sur l’infini de l’Autre, c’est accepter, au-delà de la peur, l’aventure la plus difficile et la plus extraordinaire. Aimer, c’est peut-être renoncer à nier l’inconscient et assumer sa peur afin qu’elle ne nous paralyse plus dans le cercle répétitif des automatismes de notre intellect. Le symptôme que présente le patient est un mot d’amour qui ne peut pas se dire… ».[8]

Et voici ce que Moreno nous dit de la rencontre dans « In Einladung zu einer begegnung (Vienne 1914) » :

« En 1914, j’ai introduit le concept de la « Rencontre »…

Selon lui, ce concept a constitué le début des fondements théoriques de la psychothérapie de groupe (thérapie par la « Rencontre »). « Mes activités pratiques avec des enfants dans les jardins de Vienne, les discussions de groupe avec des adultes (1913-1914) et mon expérience au camp de Mittendorf (1915-1917) ont grandement contribué à l’explication des problèmes essentiels. Dans mes « dialogues » sur la rencontre, dans mon « théâtre d’improvisation », ces préoccupations ont trouvé un point d’aboutissement provisoire ».[9]

Ce concept est une prescription technique constituée par l’empathie, l’écoute, l’engagement, la créativité du thérapeute ainsi que la confrontation avec l’autre.

· L’éthique comme enjeu, dans l’aire de jeu, de l’individualisation :

Avec la personne handicapée mentale l’enjeu de la thérapie sera de chercher « du sujet » qui puisse entrer en jeu. L’aire de jeu est une aire neutre d’expérience où l’action structurée reste observable par le moi. C’est une aire intermédiaire qui, par la symbolisation, permet le désillusionnement, le sevrage et l’acceptation de la réalité. Celle-ci, parfois très dure, est soulagée par l’aire intermédiaire. C’est une aire transitionnelle qui sépare et unit. C’est un lieu privilégié d’expression, de création et de surprise. C’est un lieu protégeant la relation où peut advenir un espace potentiel de liberté, de communication qui permet de jouer et d’évoluer créativement.

L’aire de jeu ne relève ni de la réalité psychique intérieure ni de la réalité extérieure nous précise Winnicott. « Cette aire où l’on joue n’est pas la réalité psychique interne. Elle est en dehors de l’individu, mais elle n’appartient pas non plus au monde extérieur »[10]. C’est aussi un lieu de symboles. Le symbole anime et concrétise les choses. Le mot symbole vient du grec signifiant : « Jeter ensemble, réunir, intégrer » d’où la fonction d’intégration que joue la fonction symbolique. C’est sur le symbole que s’édifie la relation du sujet au monde extérieur et à la réalité en général. Jouer, c’est faire. Le jeu introduit au langage. Il permet à la personne handicapée mentale, chez qui le « faire » est plus facile que le « dire », d’arriver à un « dire » efficace c’est-à-dire non plus comme faisant partie de l’acte mais comme évocateur de ce dernier. Nous le constatons avec Maurice quand il nous dit : « En psychodrame, on peut imaginer, on peut inventer. C’est comme un jeu. On peut chercher les mots et trouver une solution à mes problèmes ». L’aire de jeu est une aire qui permet de mettre du jeu dans sa vie, de renouer avec l’enfance, de découvrir ses capacités ludiques. Il est préférable de mettre du jeu dans sa vie plutôt que d’être le jouet du jeu ! Grâce à la représentation, l’histoire du sujet peut reprendre un sens, s’intégrer à une chaîne signifiante.

Jouer est toujours une expérience créative, une expérience qui se situe dans le continuum-espace-temps, une forme fondamentale de la vie. Le moment clé est celui où l’enfant se surprend lui-même, et non celui où le thérapeute pourrait faire une brillante interprétation. Le jeu implique aussi le corps. Le psychodrame permet une mise en place des corps qui entraîne une dynamique. Le corps comme métaphore est mis en scène. Le corps en mouvement va permettre, grâce à l’abréaction, de réintégrer des représentations enfouies. Dans la réalité de la vie quotidienne, ce corps est surtout dans l’agir. A l’inverse, en psychodrame, il se trouve en représentation. Le corps représenté va favoriser le langage du cœur.

Permettre un imaginaire suffisamment souple pour que le moi devienne capable d’intégrer des situations nouvelles me paraît constituer une position intéressante et réalisable. Je pense que le travail portant sur « l’imaginaire » est plus important que celui visant « l’adaptation sociale ». Cela revient à dire qu’adopter une attitude de pédagogue ne suffit pas, voire même contrarie l’évolution personnelle du patient. En fait, c’est le patient, lui-même, qui indique clairement aux thérapeutes leur erreur et l’impasse dans laquelle ils se fourvoient lorsqu’ils restent centrés sur la dite réalité où la demande est fixée.

Quand nous voulons travailler, grâce à un jeu de rôle, un « savoir-faire », c’est-à-dire donner à la personne une plus grande maîtrise de la situation, augmenter sa capacité d’apprentissage, alors la situation se fige. Le protagoniste se bloque et son symptôme s’amplifie comme si nous étions restés fixés dans une relation parents-enfants non identifiée, non analysée dans sa dimension transférentielle essentiellement.

· L’éthique, c’est tenir la contradiction entre les aspects contraires rencontrés chez l’être humain :

C’est toute l’ambiguïté du pulsionnel comme le côté pessimiste et optimiste de la pensée par exemple. Avec Szondi, nous retrouvons un vecteur positif et négatif aux pulsions comme par exemple l’appartenance à un groupe et l’individuation, comme la tendance à l’exhibitionnisme (hy+) et la tendance à la pudeur (hy-). Dans le vecteur « pulsions de contacts (vecteur c) », nous retrouvons à la fois une tendance (m+), une tendance à s’accrocher à l’autre, à l’oralité, à l’hédonisme et une tendance (m-), une tendance à se séparer, à la solitude. Que dire aussi des traits bipolaires universels comme le « yin » et le « yang », comme l’ « anima » et l’ «animus », comme la « primarité » et la « secondarité », comme l’ « introversion » et l’ « extraversion » du point de vue de la psychanalyse jungienne, comme l’ « Eros » et le « Thanatos » du côté freudien ? Que dire, en neurophysiologie, du système nerveux sympathique et parasympathique, etc. ?

Il me paraît donc important de rencontrer l’individu avec ses contradictions et ses ambivalences car celles-ci font partie intrinsèque de la nature humaine. Je pense que nous ne pouvons pas les ignorer. L’éthique serait la gestion des réalités plurielles, des aspects contraires. L’équilibre de la personne ne résiderait-il pas dans notre capacité à accepter nos antinomies ?

· La conception éthique ainsi que l’engagement thérapeutique sous-tendant la pratique prennent leur source dans une visée éclectique de l’être humain :

Je trouve important de puiser dans des références les plus nombreuses possibles. Je rejoindrais, notamment, Claude Lorin[11]quand il s’oppose aux excès que peut représenter une idéologie dogmatique de l’être qui serait opposée à la dimension du soin. Je rejoindrais également, en partie, Marc Ledoux [12] quand il nous dit que « parler ne suffit pas », il faut se mettre ensemble » ou encore « prendre soin de l’autre ce n’est pas le traiter », tout comme « travailler ce n’est pas exécuter une tâche » etc. Je me rallie à lui quand il propose et oppose l’objet « b » à l’objet lacanien « a » signifiant par là un concept « collectif » privilégiant la nécessité de soigner d’abord l’institution avant le patient ! Cette approche relevant de manière plus globale de la psychothérapie et de la socio psychanalyse institutionnelles n’enrichit-elle pas notre rencontre avec l’autre ? Bref, le chantier reste ouvert aux nouvelles lectures et représentations de l’être humain ! Oeuvrant dans le champ de la santé mentale, nous ne pouvons pas, me semble-t-il, ignorer d’autres continents, la diversité des approches, source de créativité, la multidisciplinarité scientifique telle que l’anthropologie, l’ethnologie, l’éthologie animale et humaine, la sociologie, la neurophysiologie, et plus récemment l’anthropopsychiatrie développée par Jacques Schotte[13], etc. N’est-il pas vrai, comme l’a souvent dit Jacques Schotte, que « la Psychologie est une affaire trop importante et trop sérieuse pour être confiée à des psychologues » ?[14]

2. L’engagement du thérapeute :

La thérapie est au moins une expérience à deux, quelque chose d’inéluctable qui permet au sujet d’advenir. Dans notre pratique, le thérapeute est fort investi en tant que personne, parce que la personne handicapée mentale est souvent en manque de structure et en position de morcellement. Les problématiques rencontrées sont surtout identitaires. Elles révèlent des angoisses massives liées au corps perdu. Par ailleurs, nous nous rendons compte que la résistance du patient est parfois considérable à certains moments, comme si celui-ci faisait tout pour que rien ne bouge, probablement pour se protéger.

Chez la personne handicapée mentale le désir de guérir est tout simplement le désir d’exister ! Au centre du vécu des personnes handicapées mentales se trouvent des fantasmes de mort, de destruction corporelle et de morcellement.

Dans la mesure où le patient peut trouver une personne dans le chef du thérapeute et non pas un analyste qui lui renvoie une image, un reflet peu engagé, il peut alors mieux se situer. Cela pose l’indication de l’analyse avec les personnes handicapées mentales comme avec les psychotiques d’ailleurs. Il est plus facile pour le patient d’éprouver des sentiments s’il les perçoit chez son thérapeute.

La visibilité du thérapeute est importante. La relation d’identification aux thérapeutes ainsi qu’aux membres du groupe doit servir à la reconstruction du patient. C’est la relation émotionnelle qui est importante, celle où il se passe quelque chose, celle où le patient peut prendre ce qu’il n’a jamais pu prendre ! Il nous paraît important que la personne handicapée mentale perçoive la présence de quelqu’un faisant support. Le patient nous demande souvent de lui restituer une certaine unité de lui-même. Dans un premier temps, nous sommes une réponse par notre présence. Cet appel de présence redonne existence. Trouver quelqu’un qui peut supporter empêche de tomber. Le thérapeute peut faire support, dans un premier temps, à ce qui est insupportable pour le patient. La qualité de la présence et de la rencontre s’avère, ici, primordiale. La santé ne réside-t-elle pas dans la façon dont l’autre nous considère ?

Le thérapeute se trouve dépositaire des parties handicapées voire psychotiques de la personnalité, ce qui va empêcher la survenue d’angoisses confusionnelles. La « dramatisation » des échanges (au sens du jeu psychodramatique) dans le « playing » winnicottien partagé avec les patients permet de prendre conscience des expressions de nos affects et de leur modulation.

C’est aussi le regard, voire le contre-transfert du thérapeute sur l’autre qui paraît valoir davantage. Le contre-transfert du thérapeute s’avère tout aussi important à prendre en compte que le transfert du patient. Le patient et le thérapeute ne sont-ils pas, tous deux, en recherche de vérité ? Cette quête n’est-elle pas celle du sujet dans son histoire singulière ? Ne s’agit-il pas de faire advenir du sujet dans la relation ? D’ailleurs, de quelle vérité, de quel savoir, à son insu, l’ignorant est-il porteur ? C’est la question du rapport au savoir, au sujet supposé ne pas savoir, au sujet supposé « ne pas s’avoir » comme le dit Bernard Robinson.[15]

Il nous faudra, également, rester attentif à la place occupée par le thérapeute, se poser la question de savoir où il se situe dans la représentation du patient. Quelle place est occupée, aux yeux du patient, par le psychodramatiste ? Ne croyons-nous pas trop vite savoir ? Prenons par exemple le mot « lourdeur ». Bien souvent, ce mot est associé à l’inertie. Or il pourrait avoir une toute autre signification. Nous devons donc découvrir, pour et avec la personne, la lourdeur. Je pense que les mots les plus communs sont souvent les plus mystérieux ! Tout ce que nous ne savons pas de nous, de l’autre, éveille la créativité. La psychothérapie n’est-elle pas une co-création ?

Le thérapeute contribue à donner un sens à des comportements apparemment insensés. Le travail thérapeutique peut devenir un travail de liaison. Celui-ci s’effectue grâce à un intermédiaire, grâce à un espace de transition, un « sas d’étayage ».[16] « L’intermédiaire », écrit René Kaes, « est une instance de communication, une médiation, un rapprochement dans le maintenu – séparé; il est aussi une instance d’articulation des différences, un lieu de symbolisation. Cet intermédiaire assure une fonction de pontage sur une rupture maintenue, un passage, une reprise ». D’où le rôle du jeu. Ce jeu qui distingue le psychodrame de toute thérapie de groupe et de la psychanalyse, va permettre de supporter ce qui, précisément, est insupportable dans la vie.

Prenant la parole sur scène, la personne handicapée mentale se réapproprie un processus de pensée vivante. Elle n’est plus le théâtre d’une action mais devient acteur qui peut se défendre. Elle n’est plus un moi dont on parle mais peut devenir un moi qui parle !

3. Le regard du thérapeute:

Le regard que nous portons sur autrui est un regard rythmé, scandé. C’est un temps qui découpe l’espace. Le regard du thérapeute devient un acte clinique si ce regard ponctue les situations. Le regard qui surprend, qui découvre, qui arrête, qui coupe, qui rythme, apporte la ponctuation. Ce regard peut faire interprétation. D’ailleurs « Etre heureux, n’est-ce pas être beau dans le regard de l’autre ? » nous dit Albert Jacquard.

Le film « Le huitième jour » ne change-t-il pas le regard des gens sur les mongoliens quand Harry et Georges, les deux acteurs principaux, s’offrent une minute de silence ? Cet instant leur appartient complètement. « Votre vie vous appartient, profitez-en, goûtez-la entièrement et quand vous le désirez ; la vie est là, simple et tranquille, dans cette minute de silence au milieu de la nature » est-il dit dans ce film.

Comment se fait-il que les enfants abandonnés dans les orphelinats de Roumanie témoignent que leur devenir change radicalement quand la société accepte de les regarder avec un autre œil ? « Un enfant sain dans un environnement malade tombe malade. La négligence affective par l’isolement sensoriel, par exemple, est plus grave que la maltraitance physique. Une modification de l’environnement provoque une atrophie cérébrale. De même que cette atrophie peut disparaître quand on touche à l’environnement sensoriel de l’enfant. Un enfant malade sécrète moins d’hormone de croissance. La base de sécurité est une prémisse à la confiance en soi. Mais un leurre sensoriel suffit à sécuriser. Un substitut de « base de sécurité » permet à la sécrétion de redevenir normale. Une rencontre stimulante change la sécrétion. Nos sécrétions dépendent du contexte qui nous entoure »[17].

Sous le regard de l’autre ce que je fais devient signifiant. C’est par l’autre qu’on perçoit quelque chose de soi, c’est dans le regard de l’autre qu’on se voit voir. Le champ perceptif d’un enfant peut devenir complètement sauvage, indomptable, irraisonné tant qu’il ne trouve pas de communauté pour interpréter les perceptions qui sont les siennes. Si ce que je ressens tout seul dans mon coin se fait tout seul, il ne se passera rien mais si je peux le confronter, le partager, le vérifier à un autre que moi-même, je trouve dans cet échange, non seulement une limite à mes perceptions mais une aune qui mesure mon plaisir ou mon désagrément.

C’est ici aussi que le stade du miroir prend toute sa valeur. Il montre bien qu’il n’y a pas de rapport au monde s’il n’est pas médiatisé par le semblable et que l’intensité de la jouissance, vérifiée et confirmée par l’autre, permet l’engagement dans une communauté intra – mondaine: je peux entrer dans le monde. Le stade du miroir rappelle qu’il n’y a pas de rapport du sujet immédiat au monde. Notre rapport est filtré, médiatisé par le semblable et par une boucle qui fait référence commune à un grand Autre. On peut affirmer que le travail de la pensée afin de ne pas être délirante, pour avoir quelque efficacité, est contraint de s’engager dans les mêmes défilés: nécessité de poser sans cesse ces deux instances, comme le dit Lacan- le petit autre « a », (objet partiel imaginaire) et le grand Autre « A » (l’inconscient)-.

Le lecteur aura compris, à la lumière de ce qui vient d’être développé, que le regard pluriel est reconnaissant de la pluridimensionnalité de la personne handicapée mentale.

Conclusion :

En psychodrame, nous nous rendons compte que les personnes vivant avec un handicap ne paraissent plus débiles ! Pourquoi ?

Le handicap mental nous pose vraiment la question de savoir comment nous nous conduisons envers l’autre et surtout envers l’autre en nous-mêmes.

La relation à l’autre est constitutive de notre humanité mais en même temps « elle ne va pas de soi ». Elle implique une dimension éthique. Dans cette « confrontation » avec l’autre en souffrance, au sein de situations complexes et angoissées, parfois aux portes de la mort, les situations représentées sur la scène psychodramatique forcent à découvrir des sens insoupçonnés et peut-être à transformer un malaise, un mal-être en crise structurante. La souffrance psychique est vécue à la première personne du singulier. L’approche psychothérapeutique du psychodrame dans son dispositif groupal vise la singularité de chacun des participants.

Au-delà de son incontestable intérêt thérapeutique le psychodrame se révèle un outil heuristique irremplaçable pour interroger le psychisme humain. Il nous semble surtout indiqué pour les personnes handicapées mentales par son caractère représentatif, par son support à l’expression personnelle dans le langage verbal et non-verbal souvent métaphorique qui leur est propre : celui des gestes, des mimiques, des silences, des cris, des positions corporelles…

TABLE DES MATIERES :

ASPECT ETHIQUE DU PSYCHODRAME AVEC LES PERSONNES HANDICAPEES MENTALES : ……………………………………………………………………………………………………….1

Introduction :…………………………………………………………………………………………………………………….1

1. l’éthique du thérapeute :………………………………………………………………………………………………………….3

· L’éthique constitue une réflexion sur l’action, renvoie à la question du savoir sur le faire : …………. .3

· L’éthique vise à ce que la rencontre avec l’autre ne soit pas manquée : ……………………………….. 5

· L’éthique comme enjeu, dans l’aire de jeu, de l’ individualisation :………………………………….. 6

· L’éthique, c’est tenir la contradiction entre les aspects contraires rencontrés chez l’être humain :……. 8

3. Le regard du thérapeute : ……………………………………………………………………………………….11

Conclusion : ……………………………………………………………………………………………………………………13

BIBLIOGRAPHIE :

CYRULNIK (B) : Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1997.

KAES (R) : Introduction à l’analyse transitionnelle, Paris, Dunod, 1979.

LORIN (C) : Traité de psychodrame d’enfants, Toulouse Cedex, Privat, 1989.

MONTANGERAND (P) : Ballade pour un jeune thérapeute, Bulletin de la Société Balint Belge, n°37, juin 1993.

MORENO (J.L) : Psychothérapie de groupe et psychodrame, Paris, P.U.F., 1965.

ROBINSON (B) : Psychodrame et psychanalyse, Paris, Bruxelles, De Boeck Université, 1998.

SCHOTTE (J) : Un parcours, , Montreuil, Editions Le Pli, 2006.

WATZLAWIK (P) : L’invention de la réalité, Paris, Seuil, 1988.

WINNICOTT (D.W.) : Jeu et réalité – L’espace potentiel, Paris, Gallimard 1975.

Auteur de l’article et qualification :

L’auteur est psychologue dans une institution à caractère psycho-médico-social depuis une trentaine d’années.

Il est aussi psychodramatiste et exerce avec succès le psychodrame depuis une vingtaine d’années également en institut médico-pédagogique. Il est titulaire du CEP (Certificat Européen de Psychothérapie : http://www.europsyche.org ) depuis janvier 2004.

Par ailleurs il est également membre fondateur de l’ABP (Association Belge de Psychodrame : http://home.scarlet.be/micheletj/abp) asbl créée fin 1997 dont il est le président.

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[1] Le psychodrame utilisé ici est triadique dans le sens où il est à la fois analytique, morénien et systémique.

[2] D. W. Winnicott : Jeu et réalité – l’espace potentiel -, Paris, Gallimard, 1975, p. 96.

[3] Emission de radio-TV. Projection A2-Unité de programme-Marc de Florès « Le langage et la folie », 1977.

[4] F.Dolto, Ibidem.

[5] B. Cyrulnik : Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1997, p.262.

[6] P. Watzlawick : L’invention de la réalité-Contributions au constructivisme, Paris, Seuil, 1988, p.344.

[7] Charte créée par l’Association Belge de Psychodrame (ABP) en 1997 (Moniteur Belge du 18/12/97). Site web: http://home.scarlet.be/micheletj/abp

[8] P.Montangerand : Ballade pour un jeune thérapeute, Bulletin de la Société Balint Belge, n°37, juin 1993.

[9] J. L. Moreno : Psychothérapie de groupe et psychodrame, Paris, P.U.F., p. 30.

[10] D.W. Winnicott : Jeu et réalité – L’espace potentiel -, Paris, Gallimard, 1975, p. 73.

[11] CL. Lorin : Traité de psychodrame d’enfants, Toulouse Cedex, Privat, 1989.

[12] M.Ledoux : Qu’est-ce que je fous là ? Conférence 18/04/ 2006, Théâtre-Poème, Ixelles, notes personnelles.

Marc Ledoux (philosophe, docteur en sociologie, psychanalyste) travaille depuis vingt ans dans la clinique Cour-Cheverny (La Borde), lieu de psychothérapie institutionnelle, et transmet depuis plusieurs années ses concepts fondamentaux dans différentes structures de soins en Belgique, par des séminaires, des supervisions et des publications.

[13] J.Schotte : Un parcours, Montreuil, Le Pli, 2006.

[14] J.Schotte : ibidem, p. 386.

[15] B. Robinson : Psychodrame et psychanalyse, Paris, De Boeck Université, p.383.

[16] R. Kaes : Introduction à l’analyse transitionnelle, Paris, Dunod, p.11.

[17]Boris Cyrulnik, Cours d’éthologie 13 et 14/12/2006, UMH. (Université de Mons- Hainaut), notes personnelles.

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LE BIEN-ETRE AU TRAVAIL

L’idéologie du plaisir et de la réussite :

Si le plaisir au travail est considéré comme un opérateur de santé, il convient cependant d’en observer les sources et ce que révèle cette idéologie du plaisir et de la réussite impulsée par la politique de gestion des ressources humaines. Si cette emprise idéologique conduit souvent le salarié à entretenir un rapport de sens à son travail, ne risque-t-elle pas néanmoins de soumettre parfois le sujet à une emprise psychique ?

La gestion des ressources humaines développe des pratiques de mobilisation des personnes fondées sur la culture d’entreprise depuis environ vingt-cinq ans.

L’analyse sociologique des registres du plaisir au travail :

Selon certaines études sociologiques, la première source de plaisir au travail est le fait «d’avoir des contacts avec », le fait d’entretenir des relations enrichissantes avec autrui qui offrent la possibilité de « s’élever, de découvrir, de rester jeune… ». Dans un esprit proche, la seconde source de plaisir au travail consiste à faire don de soi, à entretenir une relation altruiste. La troisième est celle de l’homo faber qui trouve du plaisir à maîtriser une pratique selon un savoir-faire et une technicité particulière. Enfin, la dernière source de plaisir est «la découverte, l’enrichissement de soi, le sentiment d’en apprendre chaque jour davantage et de découvrir de nouveau aspects de la vie et du monde ». (Baudelot, Gollac, 2003, p.184).
Plaisir et travail :

Prendre du plaisir au travail, tel est le contre-pied délibéré qu’adopte Jacques Forest[1] en montrant comment ce plaisir se cultive. Il s’oppose en cela aux jérémiades trop connues de type «souffrance, souffrance » et apporte des arguments pour développer un état psychologique optimal favorisant le développement personnel, le dépassement de ses limites et un plaisir qui n’exclut pas les efforts.

Le plaisir au travail est un phénomène mal compris et encore trop peu exploré. Dans les écrits académiques et scientifiques, on lui préfère les notions de violence, de harcèlement ou encore celles de souffrance. Ces notions prennent aussi le haut du pavé au niveau de l’opinion publique. Cet attrait pour le côté sombre et obscur de la nature humaine n’a rien d’étonnant en cela que l’être humain a une tendance naturelle, pour sa survie, à régler ses problèmes et ceux qui surgissent dans l’environnement avant de penser à son plaisir. C’est d’ailleurs à ce constat que sont arrivés des chercheurs étasuniens (Baumeister et al, 2001) dans leur article intitulé « Bad Stronger than Good ».

Le plaisir hédonique correspond au plaisir sans égard aux conséquences, alors que le plaisir eudémonique correspond au plaisir responsable. Une section du texte explique plus en détails ces deux perspectives du plaisir.

Comment susciter et favoriser les états psychologiques optimaux ?

– Il est important que les gens se retrouvent dans un travail qui respecte leur personnalité, leurs valeurs et leurs compétences.

– D’offrir opportunités et défi.

– De fournir formation et connaissances.

Puisque le travail occupe 50 % du temps de veille et 75 % de la vie active, garder un équilibre entre le travail et d’autres activités qui procurent du plaisir (passe-temps, sports, activités culturelles, etc), afin d’éviter des problèmes comme l’épuisement professionnel ou la dépression.

Tous les travaux de recherche sur le travail au cours des quarante dernières années ont traité des conséquences du travail sur la santé psychique et somatique des travailleurs, mais rares ont été ceux traitant du plaisir au travail.

Préoccupés légitimement à améliorer les conditions de travail, chercheurs des sciences sociales et syndicalistes ont centré leurs analyses sur le chômage, le harcèlement, l’épuisement professionnel, la pénibilité des tâches, la non-responsabilité dans les actions à mener, en bref la violence organisationnelle.

Lorsque les caractéristiques psychiques des individus rencontreront un environnement professionnel favorisant celles-ci, elles pourront s’épanouir, se développer, avec pour conséquences : le plaisir, l’implication, la satisfaction et l’amour du travail. Lorsque l’environnement professionnel est en contradiction avec ces caractéristiques individuelles, les tâches et relations de travail vont progressivement être vécues comme des sources de tension, de frustration ; pour se protéger, l’individu désinvestira son lieu de travail, il s’ennuiera d’abord, puis commencera à souffrir avant de voir apparaître des troubles psychiques et somatiques. Mais le problème n’est pas aussi clair que le raisonnement veut le laisser entendre : Le plaisir est un état psycho-affectif très complexe.

Une dépendance addictive au travail limite le fonctionnement de l’appareil psychique à un mode d’investissement actif des pulsions.

Le temps inscrit l’être humain dans le Faire, dans la productivité, dans un rythme scandé, alors que les loisirs, les vacances, invitent les êtres à l’immersion progressive dans un univers où temps et espace sont progressivement abolis, où les pulsions et le Désir font leur apparition pour inviter à un mode de vie différent. Certaines personnes n’ont pas accès à cet univers et sont condamnés à l’hyperactivité.

Le plaisir implique plus la réceptivité que l’activité, le plaisir suppose une certaine capacité de régression psychique sans angoisse, le plaisir fait resurgir un fonctionnement psychique dominé par les processus primaires de l’inconscient.

Dans le plaisir, le temps n’existe pas, il n’y a que le présent.

Il ne faut pas sous-estimer également l’érotisation du climat de travail (coexcitation libidinale) liée aux excitations induites par les activités se déroulant dans une atmosphère fébrile. L’excitation sexuelle et l’excitation du travail ont la même alimentation libidinale.

Référence :

Dossier « Le bien-être au travail », Journal des psychologues,Septembre 2004, Mensuel N°220.

[1] Doctorant en psychologie du travail de l’université de Montréal.

Jeu et transe en hypnose et en psychodrame :

Le jeu est vraiment caractéristique de l état hypnotique dans la vie courante. François Roustang, dans une belle formule, dit que « le jeu offre la possibilité de ne pas être déterminé maladivement par un aspect du réel ». Mettre du jeu, laisser du jeu, de l’air, décoincer les choses, mettre de la souplesse, créer un espace où les choses vont se mouvoir. Le jeu permet de sortir de l étroitesse. Dans le langage courant, nous disons qu’il y a du jeu dans un emboitement ou dans une mécanique. Ce jeu permet le mouvement. Nous le retrouvons également en psychodrame. « Le jeu dramatique permet un décalage. Le changement de rôle s’inspire du dialogue socratique: « Une rencontre à deux, oeil à oeil, face à face. Et quand vous serez tout près, je vous retirerai vos yeux et les mettrai à la place des miens, et vous retirerez mes yeux et les mettrez à la place des vôtres; alors je vous regarderai avec vos yeux et vous me regarderez avec les miens ». En psychodrame, le corps est représenté par le langage. Le psychodramatiste est auditeur – spectateur qui permet de donner corps au mot. L’intérêt principal du travail de représentation n’est pas seulement dans les vertus de dialogue des propos qui libèrent l’expression. L’intérêt essentiel est clinique : la fonction poétique ouvre à la démultiplication du sujet. Savoir jouer, ne serait-ce pas mettre en jeu cet insu qui sait, cet insu qui ne se sait pas savoir ? L’insu, ne serait-ce pas ce que je porte à mon insu c.-à-d. l’insu  portable ? Dans l’acte de jouer, ce qui est en jeu ne serait-ce pas l’insu qui nous guide ? » [i] Le jeu est le chainon manquant entre la décharge cathartique et la pensée. Il constitue un véritable espace potentiel. Le dispositif psychodramatique réalise une véritable invitation à aborder cet espace potentiel de jeu exempt de danger, rassurant, fiable et source de plaisir qui souvent à fait défaut dans les temps originaires de la constitution de lappareil psychique de certains consultants. Pour M.H. Erickson, lhypnose est un moyen donné à la personne de potentialiser ses ressources pour changer. Le paradoxe de lhypnose, dû à son étymologie, ce ne serait pas dendormir mais déveiller des capacités de linconscient à linsu du conscient, trop limitatif. Dans le jeu psychodramatique la mobilisation de laffect est plus intense sur la scène représentée que lors du récit de celle-ci. Cest dans le passage du récit au jeu que lon appréhende toute la fécondité de la « représentation transférentielle ». La mise en scène est non plus seulement racontée mais représentée et ce en direct. Parfois une remémoration reste impossible et la répétition ou représentation peut permettre damener par exemple un évènement enfoui, oublié, un traumatisme pour la première fois à la perception et à la décharge motrice dans des conditions favorables grâce au dispositif psychodramatique. Ferenczi, psychanalyste contemporain de Freud suggère de plonger le patient dans une transe profonde c’est-à-dire quil préconise un retour aux procédés hypnotiques.Il nous faut reconnaître que lors de certaines scènes de psychodrame certains protagonistes sont comme hypnotisés, dans un état second en transe !

La communication relationnelle de Jacques Salomé :

« La communication est la mise en place de quelques règles d’hygiène relationnelle permettant de proposer et d’établir des relations en réciprocité sans dominant/dominé, sans rapport de force visant à la soumission ou la mise en dépendance de l’autre. Des balises simples qui rappellent que communiquer, c’est-à-dire mettre en commun, se fait autour de quatre démarches centrales : oser demander (sans exiger ou imposer), oser donner (sans mettre l’autre en dette), oser recevoir (en acceptant ce qui est bon pour nous et en laissant chez l’autre ce qui n’est pas bon ou acceptable pour nous) et en osant refuser (sans rejeter, par un positionnement clair). Cela permettrait d’endiguer la violence car si je peux mettre des mots sur mon vécu, sur mon ressenti, sur ce qui m’habite, j’ai moins besoin de mettre des maux (sur autrui ou sur moi-même). Car parler de la violence c’est aussi évoquer la violence sur soi-même dont on parle le moins. Cette « auto violence » avec laquelle on peut maltraiter sa propre vie : comportements à risques, somatisations diverses, addictions, maltraitances sexuelles, peu de respect pour les besoins fondamentaux de survie, fuite dans les univers virtuels,… »