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VIOLENCE ET PSYCHODRAME

Par

Par Jacques Michelet

LA VIOLENCE DANS LE CONTEXTE SCOLAIRE :

Dans le domaine scolaire, les préoccupations actuelles tournent autour de la violence en général et de situations particulières de violence telles que :

· Le racket

· Le règlement de compte entre parents au sein de l’école

· Les règlements de compte entre élèves

· L’agression d’enseignants par des parents eux-mêmes

· La violence du petit enfant en âge d’école maternelle (l’enfant « sauvage », roi, en manque du manque…)

· La violence verbale comme pathologie de l’agressivité, prothèse identitaire, déni de l’angoisse, pulsion partielle…

· Les bagarres qui invalident

· La détention d’armes (blanches, à feu…)

· Les trafics illicites (drogue…)

· Les automutilations

· Les jeux de groupe aux « limites » ( du foulard, catapulte sur les murs…)

· Les défis pour entrer dans la bande

· Les TAG

· Les détériorations du matériel scolaire y compris sur les voitures des enseignants (carrosserie griffée, essuie-glace brisés…)

· Menaces verbales sur les enseignants

· Harcèlement entre élèves

· Certaines TS

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Mais qu’est-ce que la violence ?

Le mot « violence » vient du latin « violentia » qui signifie « abus de force ». « Violent », provenant du latin « violentus » signifie « qui agit ou s’exprime sans aucune retenue ».

La violence intrinsèque à tout individu est déjà présente chez le petit enfant en pleine phase d’oralité notamment (« je veux survivre, vivre et être plein »). A ce niveau l’énergie est centripète. L’enfant ramène tout à soi pour reformer un tout. La violence bataille contre le manque. C’est une violence défensive habitée par la crainte de disparaître. Mais cette violence restera violence si elle n’est pas soutenue au départ, entendue et contenue pour pouvoir se transformer en agressivité. L’enfant a besoin d’être protégé dans un premier temps pour se construire et ensuite être confronté à un tiers pour poursuivre son évolution et canaliser sa violence.

La violence est inscrite en tout individu déjà aussi au niveau du stade oedipien car l’autre est un rival qu’il faut éliminer !

La violence contenue est transformée en agressivité. Celle-ci implique la pensée, du tiers.

La violence reflète l’incapacité de penser, l ‘absence d’inter-dits. Elle envahit l’autre (cf. violence d’emprise, de possession, par négligence, par refus du conflit). Dans notre société hypermaternante elle signifie une faille de la fonction paternelle.

Des voies possibles par le psychodrame :

Lieu de parole, d’expression et d’action cadrée, le psychodrame peut offrir des moyens qui aident à sortir de la violence :

· Donner du cadre, contenir, soutenir, accompagner

· Permettre une « rencontre » grâce à l’empathie et la confrontation (proximité et distance ; présence-absence ; plaisir-insatisfaction)

· Lieu pour le symptôme

· Travail du pulsionnel pour le dépasser

· Sortir de la relation binaire. Ce n’est plus toi ou moi mais toi et moi et nous

· Amener du tiers, trianguler, sortir de l’escalade.

· Retrouver le désir

· Renouer, recréer du lien

· Se reparler

· Libérer les émotions

· Lieu de travail des angoisses, de travail sur soi, sur ce qui se joue entre les personnes

· Lieu où l’histoire du sujet peut reprendre un sens (repérer les ruptures, les nœuds…)

· La place donnée au groupe et non plus à l’individualisme

· Permet une catharsis : l’expression des émotions à une influence sur la santé, permet de revenir au désir

· Lieu de symbolisation , de représentation, de remémoration. On s’y soigne en se remémorant. En se remémorant on rejoue. En rejouant on symbolise. On se « ré-origine ». On peut se soigner en symbolisant le non-approprié de l’histoire subjective vécue. Le tableau des années oubliées peut se ré-organiser dans une perspective devenue alors constructive.

Le psychodrame ne représenterait-il pas la métaphore des « trois marches » citée par Philippe Avron (dramaturge et philosophe) dans son spectacle « Rire Fragile ».

Le trois marches :

Montant sur la première marche nous disons :

« Qu’est-ce que je fous là ? »

Sur la deuxième marche nous demandons à l’autre:

« Qu’est-ce que tu fais là ? »

Et arrivé sur la troisième :

« Où allons-nous ?

Cela ne ressemble-t-il pas aux trois questions essentielles posées par la philosophie à savoir sur nos origines, notre identité et sur notre avenir ( d’ou venons-nous, qui sommes-nous et vers quoi allons-nous ?).

Nous sommes d’accord également avec Philippe Avron (encore lui) quand il dit que nous sommes les alchimistes de notre métamorphose.

En psychodrame nous montons les escaliers marche par marche afin d’atteindre un palier, un autre horizon.

LA VIOLENCE DANS LE CONTEXTE DU HANDICAP MENTAL :

Dans ma pratique psychodramatique avec les personnes handicapées mentales, les situations de violence sont pointées et analysées au cours des séances. Repérer les séquences que je qualifierais de violentes sont extrêmement utiles afin de chercher des explications de fonctionnement inter-relationnel et intra-psychique et trouver des issues à la souffrance qui est exprimée la plupart des cas inconsciemment. Dans la vie quotidienne, également, des moments de violence entre des personnes handicapées mentales sont parfois très difficilement gérables par les éducateurs qui demandent alors un éclairage sur le fonctionnement mental des personnes impliquées si celles-ci participent également dans le groupe de psychodrame.

Comme mécanisme fondamental à l’oeuvre dans la plupart de ces situations je suis parvenu à identifier ce que l’on appelle l’identification projective.

Celle-ci représente un circuit défensif au cours duquel une personne déplace la source de son angoisse vers l’extérieur et transforme ses objets en objets dangereux ; mais finalement ce danger provient de ses propres pulsions agressives. Le « but » de cette « opération » est de contrôler l’autre et de maintenir, par clivage, le bon objet. L’autre devient alors le persécuteur. La personne fait du plus proche le locataire projectif de sa violence interne. L’angoisse est déplacée. J’ai donc pu repérer que Fidèle agressait Martia juste au moment où elle réprime et cherche à évacuer de la tristesse p.ex. en rapport avec la perte d’un parent. Martia devient le bouc émissaire des dénis des autres et donc porteuse des angoisses non-dites.

Il y a aussi des situations de violence liées à des fantasmes primaires violents, à la séparation et à la non-séparation. Je pense à Coriandre qui dans la vie quotidienne, harcèle les autres, les colle, les frotte. A certains moments elle essaye désespérément de s’asseoir sur les genoux d’autres personnes. Tout d’un coup elle tente de se blottir auprès d’une autre personne ou caresse son pull de manière frénétique comme si elle suçait l’autre. Lors de déplacement en camionnette, tout d’un coup elle « panique » (dixit les observations des éducateurs), veut absolument s’asseoir près du conducteur et mieux entendre la musique. Elle pousserait tout sur son passage pour y arriver. A certains moments elle devient donc dangereuse, incontrôlable et insaisissable. En général, lors des séances de psychodrame, Coriandre est très calme, veut préserver son anonymat. Lors de certaines séances, par contre, elle semble éprouver un désir violent de fusion avec l’autre. Ce comportement ne se produit d’ailleurs qu’avec l’une ou l’autre participante dans le groupe très réceptive, cherchant aussi à se frotter à quelqu’un !

L’analyse des différentes situations me permet de repérer que ce désir pulsionnel semble relié à une angoisse non-maîtrisable et à une culpabilité considérable. Son sur-moi lié à une problématique identificatoire (faille dans le narcissisme) semble devenir non-fonctionnel, embryonnaire primaire.

Dans le ça il y a immédiateté et indifférenciation. la relation est anaclitique. L’équation devient ainsi: « coller l’autre = être sûr qu’il ne va pas nous quitter. Cette problématique a déjà été soulevée auparavant où le comportement « collant » semblait fortement lié au décès de son père vécu avec beaucoup de culpabilité. Il me semble aussi que nous sommes fort pris avec Coriandre dans une problématique de la distance-proximité. La question se pose avec elle de trouver la bonne distance: être ni trop loin (présence régulière des interlocuteurs, cadre, structure…) ni trop près (ne pas trop la solliciter, lui renvoyer une image positive d’elle même, la valoriser…). Coriandre semble vivre des angoisses archaïques parfois bien camouflées mais qui ressurgissent inopinément. Il y a la menace que pose l’autre par sa simple présence , le danger de la proximité (si je suis dans l’autre, dans l’angoisse de l’autre, il faut que j’en sorte)et le passage à l’acte dans un rapproché avec l’équipe éducative. A certains moments c’est comme s’il n’y avait plus d’ambivalence : c’est elle ou moi (nous retrouvons la situation duelle, binaire évoquée plus haut). Il s’agirait davantage là d’une pulsion de vie et non de mort. Il s’agit de « détruire » pour survivre, d’une ultime tentative pour se ressaisir, d’une défense contre une menace sur l’identité. Le ça ne viserait comme réservoir d’énergie (« je suis bien vivante ») que la survie par l’immédiateté et l’indifférenciation comportementale.

Les réponses possibles du psychodrame :

* Il constitue un contenant qui désintoxique les angoisses
* Il favorise la symbolisation et la représentation

Un petit rappel :

La représentation :

La représentation est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle. Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en oeuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Penser, c’est se représenter mais dépasser les représentations. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »

* Il permet le redéploiement des identifications narcissiques
* L’expression des affects permet d’éviter leur refoulement et donc leur déplacement sur les autres
* La technique du « psychodrame du territoire », notamment, tente de mettre fin à la confusion des barrières.

De façon générale, en psychodrame, nous pouvons trouver des réponses possibles aux problèmes de la violence grâce aux vertus essentielles concentrées

dans le JEU :

Le jeu implique le corps :

Le jeu implique le corps et fait valoir non pas un corps qui agit mais un corps qui représente. Le jeu n’est pas une réalité. On sait que lorsque l’enfant joue, il n’y a jamais violence. Si le jeu devient un enjeu, une compétition, c’est pour le regard de l’adulte qui fait, par sa présence, réalité. La représentation neutralise la violence. La représentation a un effet cathartique dans le sens aristotélicien d’une purge.

Le jeu stabilise complètement le rapport au corps du sujet qui se trouve engagé dans un rapport d’excitation.

La répétition exprime une souffrance indicible. Il faut savoir rompre la répétition pour surprendre et passer à un autre plan car un enfant peut rester plusieurs années à jouer toujours à un même jeu répétitif.

Le jeu cimente le réel du corps avec le symbolique :

Le jeu est surgissement inattendu. Avec le jeu, on se heurte au réel à cause des règles, des contraintes du corps. Rappelons que le réel du corps est un corps qui confirme son appartenance au réel, cet impossible à dire, à travers les accrocs, les handicaps de l’organisme. Le corps parlé est le corps symbolique, corps dans lequel le sujet peut s’inscrire.

Le jeu va porter le corps en avant. Le jeu va lier le réel du corps au symbolique, au langage, au discours. Le jeu va stabiliser l’enfant, sa pensée, et son corps. Le jeu stabilise mieux la pensée et noue le réel du corps à un discours adressé à autrui. Il est l’épreuve d’un lien social.

Le jeu entre le rêve et parole :

Le jeu, entre le rêve et la parole, amorce la réalisation des désirs. En donnant du plaisir aux actes qui mettent en scène les motivations internes, il lui donne une forme visible et palpable, comme une sorte d’échantillon.

Le jeu articulerait nos désirs à peine conscients avec la réalité extérieure. En mettant du plaisir dans les mises en scène, il crée un processus de familiarisation qui lie les mondes interne et externe.

Le jeu est rencontre :

Le jeu est rencontre et non obligation. Celui qui veut obliger quelqu’un à faire quelque chose utilise une langue abrégée, une langue courte, une langue de court-circuit, une langue d’ordre: « Assis », « Gauche », « Droite »!

C’est une langue de signaux.

En thérapie, on alterne les deux types de langue : la fermeté, la direction de la cure, l’autorité puis à d’autres moments les plus importants le dialogue, la parole.

Je rappelle l’étymologie du mot « autorité » : auteur, garant, autorisation, altérité.

Les jeux fondamentaux sont des jeux de mystère :

Le jeu est mystérieux parce qu’il engage quelque chose du désir. Sans mystère, il n’y a pas possibilité d’engager une curiosité qui cherche à éclaircir ce qui demeure obscur au-delà même de ce qu’on voit. Ce temps est tout à fait essentiel, puisque c’est ce que l’on perçoit de ce qui est au-delà de ce que je peux voir, qui va engager la motricité à chercher à accéder à l’invisible de l’objet.

On ne peut apprendre que par le mystère, que par l’opacité, c’est-à-dire par un enseignement qui relève d’une poétique, d’un art plutôt que de la science. On apprend à écouter, à regarder, à parler avec art et non pas avec science.

Le jeu, activité symbolique, est une action libre :

L’avantage du jeu est de pouvoir rater. On peut s’essayer. Il est support de désir.

Le jeu n’est jamais grave. L’expression « ce n’est pas grave » accompagne le jeu.

Le jeu rompt les habitudes. Il faut qu’il y ait du chaos pour qu’un ordre se réinstalle, des ruptures d’habitude, pour que nos sens puissent de nouveau se mettre en place.

Il suffit de se reporter aux travaux de Prygogine qui, dans ses « Structures Dissipatives », définit le chaos comme une apparence de désordre.

« L’ordre du chaos » constitue en fait un système très structuré. Dans ce domaine non-linéaire, il y a création d’une nouvelle dynamique.

Le jeu est décalage :

Le jeu dramatique permet un décalage.

Le changement de rôle s’inspire du dialogue socratique: « Une rencontre à deux, oeil à oeil, face à face. Et quand vous serez tout près, je vous retirerai vos yeux et les mettrai à la place des miens, et vous retirerez mes yeux et les mettrez à la place des vôtres; alors je vous regarderai avec vos yeux et vous me regarderez avec les miens ».

En psychodrame, le corps est représenté par le langage.

Le psychodramatiste est auditeur – spectateur qui permet de donner corps au mot.

L’intérêt principal du travail de représentation n’est pas seulement dans les vertus de dialogue des propos qui libèrent l’expression. L’intérêt essentiel est clinique : la fonction poétique ouvre à la démultiplication du sujet.

Le jeu est gratuit :

Le jeu ne sert à rien, il est gratuit, mais il a des répercussions sur notre liberté future.

Jouer procure une richesse d’émotions, de messages reçus et envoyés aux autres enfants et aux adultes. Les apprentissages sont des carcans. A ce niveau on pourrait arrêter nos analyses sur la « violence institutionnelle » mais cela fera partie d’un autre exposé. Le jeu est trouvaille et retrouvailles.

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