Le « mensonge », cet « acte parlé »

Le mensonge, loin de n’être qu’un simple écart moral, constitue un phénomène psychique complexe, historiquement et théoriquement associé à l’activité mentale et au lien à l’autre. Le mot lui-même, issu du latin mentire et de la racine indo-européenne men, rappelle que mentir concerne avant tout l’esprit, la pensée en acte. Le mensonge est un acte-parlé, c’est-à-dire une parole qui agit, plus qu’elle n’informe.

Le mensonge comme construction de l’espace transitionnel :

W. Winnicott est l’un des auteurs majeurs à avoir conceptualisé le mensonge dans une perspective développementale. Selon lui, lorsqu’un enfant n’a pas pu bénéficier pleinement du stade transitionnel — cet espace intermédiaire entre soi et l’autre qui permet le jeu, l’illusion et la créativité — il peut recourir au mensonge pour tenter de recréer artificiellement cet espace manquant. Le mensonge devient alors un outil psychique de réparation, destiné à rétablir une continuité affective défaillante.

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Winnicott associe notamment le mensonge à l’espoir : l’enfant déprivé, en trompant son entourage, oblige celui-ci à intervenir, à « le prendre en main ». Le mensonge serait ainsi une quête d’amour, une tentative pour réactiver un lien primordial rompu ou perturbé. L’enfant cherche à solliciter l’environnement là où quelque chose s’est brisé dans ses premières relations d’attachement. En ce sens, mentir peut être compris comme une manière de transitionnaliser la relation à autrui : le sujet attend de l’autre une adhésion à son récit pour réparer narcissiquement un espace interne fragile.

Le mensonge, dans cette perspective, a aussi pour fonction de faire gérer à l’environnement une souffrance dont le sujet n’a pas conscience, ou qu’il est incapable de dire autrement. Il partage ainsi involontairement une douleur indicible. Sa « mécanique » intersubjective exprime l’attente d’une réponse secourable.

Le mensonge comme acte de se cacher — et d’être trouvé

Pour Winnicott, la dynamique du mensonge s’inscrit dans le paradoxe de la communication et de la non-communication. Certains individus éprouvent simultanément un besoin urgent d’être en lien et un besoin encore plus urgent de ne pas être trouvés. Le mensonge condense ces deux tendances : il est un jeu de cache-cache, un appel embrumé à l’autre tout en s’en défendant. Le mensonge se distingue du secret. Le secret est une position passive : on garde pour soi. Le mensonge est une position active : on va vers autrui pour le tromper. À ce titre, mentir constitue une manière singulière d’entrer en relation.

Le mensonge comme symptôme

Plusieurs auteurs, dont A. Green et R. Smadja, permettent de concevoir le mensonge comme un symptôme. Comme tout symptôme, il manifeste un écart entre une histoire consciente et un passé enfoui. Il témoigne de la détresse du sujet, là où sa parole ordinaire échoue à exprimer ce qui le tourmente. Le mensonge révèle ainsi la trace d’un traumatisme relationnel, d’une distorsion environnementale ayant entravé le développement psychique.

L’enfant qui ment de manière répétée exprime une dépendance extrême à l’environnement, dont il attend réparation et stabilité. Cette tendance est fréquente chez les enfants souffrant de troubles de l’attachement, qui éprouvent leurs parents par une succession d’exigences, de manipulations, de mensonges et parfois d’agressivité. Le mensonge sert ici de barrière protectrice contre l’intrusion de l’autre dans un monde interne fragile.

Les formes évolutives du mensonge chez l’enfant

Sur un plan développemental, mentir est d’abord une conquête cognitive. Le jeune enfant découvre que l’autre peut penser autrement que lui : le mensonge est alors un jeu, un essai de maîtriser cette nouvelle complexité des relations. On ne peut donc réduire cette phase à une faute morale.

En grandissant, le mensonge devient ruse utilitaire : il sert à éviter une sanction, à se protéger d’un désagrément. L’enjeu éducatif est alors d’interroger les motifs plutôt que de condamner l’enfant (« qu’est-ce qui te pousse à ne pas m’avouer ton résultat ? » plutôt que « tu mens en plus ! »).

À l’adolescence, le mensonge peut devenir trahison, voire rupture du lien. Les capacités cognitives matures rendent alors ce mensonge particulièrement destructeur, car il rend impossible l’établissement d’une confiance durable. Le message éducatif doit porter sur les conséquences relationnelles, non sur l’identité globale de « menteur ».

Le mensonge comme protection du Moi

Dans la métapsychologie freudienne, le mensonge protège le Moi contre une intrusion ou un risque de fragmentation. Mentir, c’est préserver son monde interne contre celui d’autrui : « mon monde contre le tien ». Le mensonge peut être vital : certains sujets mentent « comme ils respirent ». Ils redoutent avant tout d’être mis à nu par le regard de l’autre, ce qui provoquerait effondrement ou anéantissement narcissique.

Ferenczi, dès 1927, voyait dans le mensonge pathologique un clivage du moi : deux parties du sujet s’ignorent mutuellement. Le mensonge n’est plus un simple refoulement mais un évitage radical de la vérité interne. Le sujet maintient une fiction identitaire indispensable à sa survie psychique — d’où l’entêtement à mentir même face à l’évidence.

Conclusion

Le mensonge ne peut être compris comme une simple faute morale.
Il constitue un acte relationnel, un mécanisme psychique sophistiqué répondant à des besoins profonds :

  • Créer ou recréer un lien transitionnel défaillant ;
  • Solliciter l’environnement pour réparer une blessure précoce ;
  • Protéger le Moi de l’intrusion ou de l’effondrement ;
  • Exprimer un impossible à dire ;
  • Maintenir une fiction identitaire permettant au sujet de tenir debout.

Mentir, paradoxalement, est souvent une manière d’entrer en relation tout en s’en défendant. C’est une communication qui dit « je ne veux pas communiquer », mais qui appelle pourtant l’autre. Le mensonge, en définitive, révèle autant qu’il dissimule : il dit la vérité sur le menteur, sa fragilité, son espoir, son besoin vital de lien.

Mots clés :

Un outil psychique de réparation – une manière de transitionnaliser la relation à autrui – jeu de cache-cache – détresse du sujet – traumatisme relationnel – dépendance extrême à l’environnement – enfants souffrant de troubles de l’attachement – ruse utilitaire – clivage du moi – acte relationnel.

Références :

Le besoin de mentir : aspects cliniques et enjeux théoriques Sébastien Chapellon :
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00959860/document;

Les enfants /ados et les mensonges, Bruno Humbeeck , psychopédagogue : https://www.facebook.com/bb.atiredailes/posts/les-enfants-ados-et-les-mensongesmentir-est-dabord-une-conqu%C3%AAte-une-conqu%C3%AAte-de-/949458880537060/

Le mensonge, Patricia León-Lopez, article : https://shs.cairn.info/revue-psychanalyse-2004-1-page-31?lang=fr

Mensonge pathologique et clivage du moi : une question d’identité, article de Michèle Bertrand : https://shs.cairn.info/article/RFP_791_0108.

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Implication de la théorie et de la recherche sur l’attachement pour la psychothérapie de l’adulte 

John Bowlby[1] est le précurseur de la thérapie familiale. Il établit une procédure qui permet d’établir 4 catégories générales de disposition d’attachement : sécure, anxieux insécure, évitant insécure et désorganisé insécure.

Les trois premiers patterns d’attachement identifiés sont les suivants : insécure évitant, insécure ambivalent ou résistant et sécure.

Les adultes avec un style d’attachement sécure sont ceux qui trouvent qu’il est relativement facile de faire confiance aux autres, de s’ouvrir émotionnellement et de s’engager dans une relation intime à long terme.

Ceux qui ont un style anxieux ou préoccupé ne savent pas s’ils sont aimés ou non, ou encore s’ils sont dignes d’amour et susceptibles d’être protégés. Cette incertitude explique leur vigilance excessive, la recherche de confort, leur protestation fréquente et leur jalousie.

Ceux qui ont un style évitant ou détaché ont appris que, pour se sentir relativement en sécurité, ils doivent compter fortement sur eux-mêmes et ne pas chercher ouvertement à obtenir le soutien d’un partenaire, même lorsqu’un tel soutien est nécessaire à la survie et à un développement optimal.

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Dans le modèle d’attachement, on considère deux dimensions : un modèle de soi et un modèle des autres. Chacune de ces dimensions peut être positive ou négative ; en les combinant, on arrive à une classification en quatre catégories :

  • Sécure (modèle positif de soi et des autres),
  • Préoccupé (modèle négatif de soi et modèle positif des autres),
  • Évitant (modèle positif de soi et modèle négatif des autres)
  • Craintif (modèle négatif de soi et des autres).

Il faut savoir d’une part que les individus choisissent souvent des environnements qui confirment leur vision du monde. Par conséquent, la sécurité à un moment donné peut refléter à la fois la relation actuelle et les tendances antérieures. D’autre part les cliniciens et les chercheurs conviennent que les expériences relationnelles peuvent altérer les opérants existants.

Les nourrissons sécures ont tendance à avoir des parents sensibles, réceptifs est capables de considérer leurs enfants comme dotés d’un esprit, de désirs et de projets qui leur sont propres, c’est-à-dire de « mentaliser ».

Les parents de nourrisson évitants ont tendance à tenir leurs enfants à distance et à réagir négativement à leur détresse. La stratégie de vie de ses enfants consiste donc à atténuer les émotions afin de maintenir la proximité de leur base de sécurité.

Dans le cas d’attachement anxieux, l’enfant est adhésif et sa détresse est difficile à apaiser. Ses parents ont tendance à être quelque peu inconsistants ; il s’accroche donc pour s’assurer de l’attention de ses parents.

L’attachement désorganisé se caractérise par des réactions bizarres à la séparation et retrouvailles dans la « situation étrange » – ces enfants peuvent se recroqueviller sur eux-mêmes, se taper rythmiquement la tête ou sembler dissociés. Lors des retrouvailles dans la « situation étrange », les parents de ces enfants ont tendance à paraître « effondrés » ou confus lorsque l’enfant signale qu’il a besoin d’une base sécurisante. Le comportement de leur enfant peut être compris comme une tentative d’autoapaisement, en l’absence d’une source extérieure de réconfort. Les implications pour les psychothérapeutes sont la nécessité de trouver une connotation positive à ce qui peut paraître comme un symptôme et un comportement autodestructeur, défensif ou psychopathologique. Des études à long terme montrent que les styles d’attachement adoptés pendant la petite enfance ont tendance à persister à l’entrée à l’école, à la latence et jusqu’à l’adolescence et le début de l’âge adulte. Un attachement désorganisé, par exemple, est prédictif de troubles du comportement à l’adolescence. Comme nous le verrons, le mode de discours d’un individu tel que mesuré par l’Adult Attachement Interview et/ou suscité en psychothérapie – approprié, limité, trop expansif ou logique – renvoie aux styles d’attachement de la petite enfance.

Dans l’attachement évitant, où la personne qui s’occupe de l’enfant n’est que très peu disponible, l’énergie libre – avec ses effets négatifs douloureux de peur et/ou de rage – est maintenue à distance par une exclusion/répression défensive.

Dans l’attachement anxieux ambivalent, l’enfant s’accroche à la personne qui s’occupe de lui et qui est incapable de s’harmoniser efficacement avec lui.

Dans le cas d’un attachement désorganisé, l’enfant est seul avec de l’énergie libre et tente de s’apaiser par la stratégie de la niche qu’il crée lui-même, ce qui inhibe la créativité et l’exploration. Les efforts thérapeutiques sont orientés vers l’établissement d’un tiers patient-thérapeute, d’un « nous allons » ou d’une zone de transition dans laquelle l’énergie libre peut être liée de manière plus complexe, avec pour résultat la libération du moi explorateur et créatif.

L’enfant désorganisé internalise les interactions d’attachement comme des représentations changeantes, à la fois de sa figure d’attachement et de son soi, comme l’un et l’autre persécuteurs, victime et Sauveur. La simple activation du système d’attachement engendre la peur. Les enfants ayant un attachement désorganisé sont alors dans un état de dérégulation chronique, car leur système d’attachement est activé en permanence. Pour y faire face, ils mettent en place un arrangement défensif nommé « exclusion défensive ». John Bowlby définit « l’exclusion défensive » comme une stratégie adaptative, majoritairement non consciente, qui permet à l’individu de survivre à des expériences de menaces et d’anxiétés majeures, au moins à très court terme. Dans les comportements désorganisés on observe une peur violente et catastrophique, un comportement effrayé ou effrayant, car l’autre est vécu comme hostile, rejetant, dangereux, abandonnique. La dissociation correspond à un morcellement de la conscience. Elle est un processus neurobiologique dont la finalité est d’assurer la survivance du soi. Ainsi dans les cas les plus extrêmes d’effraction psychique et/ ou physique comme dans les expériences de sortie du corps que rapportent certains patients, le soi est complètement clivé du corps.  Mais un soi séparé du corps est un soi morcelé. Le manque de sécurité d’intimité et de confiance dans la relation fait qu’avec le temps, la capacité de ces enfants à activer leur système d’engagement social décroit avec une tendance à activer un seul système qui aboutit à une perception inconsciente que le monde est dangereux, y compris lorsqu’ils seront adultes. La dissociation est une stratégie défensive de protection du soi dans des situations extrêmes d’effraction psychique et/ou physique. Cette protection du Soi se fait cependant au détriment de sa cohérence et sa continuité, aboutissant à un morcellement du Soi. Construire une stabilisation solide c’est se sentir en sécurité, s’engager dans une relation d’attachement sécure et pouvoir se projeter dans le futur et avoir de l’espoir. Il s’agit de la mise en place d’une relation thérapeutique soutenante. Pour tous les patients ayant vécu des maltraitances infantiles des troubles de l’attachement, s’ajoute un sentiment inadéquat de Soi, des schèmes cognitifs altérés et une difficulté à réguler ses affects et à contrôler son impulsion. Le défi que la souffrance de ces patients pose au thérapeute est donc de taille. Installer une relation thérapeutique dans laquelle la personne se sent suffisamment en sécurité, où elle peut se mettre au travail dans de bonnes conditions, semble déjà en soi constituer un objectif thérapeutique de taille, qui est rarement explicité comme tel. La question qui se pose alors est celle de savoir comment construire une stabilisation solide, pas à pas, qui permette aux patients et à son thérapeute d’avancer dans de bonnes conditions de travail. Se sentir en sécurité, s’engager dans une relation d’attachement sécure et pouvoir se projeter dans le futur et avoir de l’espoir sont les jalons de la démarche de stabilisation. La tâche de tout thérapeute et de faire en sorte que son patient se sentent en sécurité dans un environnement sécure. Les survivants de trauma complexes ont fait l’expérience que leur intégrité n’est pas sauve. Ils peuvent rester dans un état d’hyper vigilance se méfiant de tout bruit extérieur, ne pas supporter le son de l’horloge, avec une impossibilité à se détendre ou à ressentir leur corps pour les apaiser. Le thérapeute peut proposer des exercices corporels qui consiste à ancrer le corps dans l’espace, dans l’ici et maintenant et à orienter l’attention dans le lieu et le temps présent. Le but est d’amener la conscience dans le corps et dans cet espace sécurisé. Des exercices de respiration, notamment, peuvent aussi constituer un apaisement important. Le sentiment de sécurité peut être évalué par le patient une fois que son corps est apaisé et la conscience en lien avec celui-ci.

Références :

Quand on tombe amoureux on se relève attaché, Boris Cyrulnik (Odile Jacob, 2025).

L’attachement en psychothérapie de l’adulte, Théorie et pratique clinique, sous la direction de Joanna Smith, Dunod 2023.

Psychothérapie de la dissociation et du trauma, sous la direction de Joanna Smith, 2ème édition, Dunod 2021.

Mots-clés :

Quatre catégories d’attachement : sécure,anxieux,évitant,désorganisé – un modèle de soi et un modèle des autres – les parents d’enfants insécures – une attention particulière à l’adulte désorganisé.

[1]John Bowlby, médecin psychiatre et psychanalyste britannique, fondateur de la théorie de l’attachement, s’est très tôt intéressé aux conséquences des séparations précoces des enfants d’avec leurs parents. Avec Anna Freud, Donald Winnicott et René Spitz, il révolutionne la psychiatrie et la psychanalyse des enfants.

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Au cœur de la santé psychique et de l’éthique :

De l’eumétrie à la phronésis en passant par l’otium, l’individuation et le pathique

 

L’eumétrie  ou la distance et proximité suffisamment bonnes

photography with scene hedgehog with greater ears

La distance sans le lien introduit l’indifférence. Le lien sans la distance introduit la dépendance. Le lien et la distance conjugués introduisent l’ouverture de soi à ce que vit l’autre, sans être submergé, sans se laisser submerger et sans submerger l’autre par nos « bons » sentiments !

Le piège de la distance, c’est l’indifférence et la banalisation. Le piège du lien, c’est l’emprise de notre subjectivité. Deux pièges sont donc à éviter : l’un consiste à se blinder et tenir à distance les plaintes, jusqu’à ne les entendre que comme un murmure habituel, ce qui est le propre de l’indifférence organisée. L’autre de s’y noyer avec le « souffrant » parce que nous sommes pris dans les rets d’une relation fusionnelle. Bruno Humbeek[1] nous en parle en termes d’« eumétrie » :

« L’eumétrie c’est la juste distance…celle qui permet de s’écarter du monde en demeurant concerné par ce qui s’y vit. Celle qui invite à cultiver la discrétion en restant néanmoins présent. Celle qui incite à nourrir des relations fluides tout en préservant son aptitude à se détacher. L’eumétrie c’est la capacité de se rendre disponible pour les autres sans jamais s’exposer au risque d’être envahissant parce qu’on se pense indispensable. L’eumétrie c’est l’aptitude à se sentir intéressé par ce que vivent les autres sans jamais s’en soucier au point de se montrer intrusif. L’eumétrie, c’est l’art de mettre le juste milieu entre soi et les autres pour s’autoriser à se sentir singulier en demeurant résolument soi-même au milieu de ses semblables. L’eumétrie, c’est avoir fait suffisamment de provisions affectives dans son âme pour pouvoir tenir un long siège enfermé dans un endroit qui nous tient à l’abri de tous les regards sans éprouver l’impression de manquer de quoi que ce soit… L’eumétrie c’est la distance qui, ni trop près ni trop loin, aide à éviter de mettre en péril le noyau dur de son identité parce qu’on se serait exclusivement laissé modeler par le regard des autres, qu’on se serait conformé trop strictement à leurs attentes ou que l’on aurait attaché trop d’importance à l’image que l’on donne de soi. »[2] Et quand est-il de la rencontre avec soi et avec l’autre ? Le retour à soi ou l’otium nous y invite.

Le retour à soi ou l’otium

Five people having fun sitting on pier. Feet shot from below the pier. Sunny summer day evening.
Nikon D850

Otium est un mot d’origine latine qui désigne un état où l’on cesse d’agir, un état de ce qui est calme, tranquille. L’otium peut être défini comme un « loisir studieux », qui peut se traduire par une quête de sens et de beauté. Selon les principes de l’otium, le plus important est de profiter du temps désintéressé qui s’offre à nous pour mieux comprendre le monde qui nous entoure et façonner notre liberté d’esprit. C’est un temps consacré à la rencontre, à la rencontre d’amis, à la lecture, à la philosophie, la méditation, etc. L’otium est le temps du loisir libre de tout negotium, de toute activité liée à la subsistance : il est en cela le temps de l’existence.

Le negotium est l’inverse d’otium. Negotium signifie occupation, travail, affaire, négoce. D’origine latine, également, le mot « négoce » vient de nec otium, c’est-à-dire la négation du loisir. Le « negotium » est le nom que les Romains donnaient à la sphère de la production. C’est le commerce au sens large des affaires, le « business ».

Nous sommes envahis par le negotium, le négoce et nous luttons beaucoup avec nous-mêmes contre cet otium, pour nous interdire ce temps soi-disant improductif. Nous sommes également envahis par les réseaux sociaux. Le soi réel est désormais prolongé et même débordé par le soi virtuel. Notre présence à soi est mise à distance ! Il serait donc nécessaire de « mettre en place une éthique du débranchement, de la déconnexion comme art de vivre ses journées. Mais c’est là précisément une solution éthique, individuelle et non politique ou collective ».[3]Comment trouver son équilibre et son autonomie psychiques dès lors ?

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Le juste milieu ou le tiers inclus

Trouver son équilibre et son autonomie psychiques c’est passer à ce que l’on peut appeler « la conscience réfléchie ». Au cours de cette étape, nous apprenons à faire le tri entre nos désirs, nos projets, nos pensées, nos émotions… Nous devenons ainsi plus libres parce que nous nous détachons de nos désirs confus et contradictoires. Nous constatons que nous étions aveuglés par des fantasmes, des imaginations irréalistes où tout tournait uniquement autour de nous-mêmes et de notre supposée grandeur. Ensuite, nous nous réalisons, parce que nous parvenons à des choix où nos aspirations s’accordent à la vie en société. Il s’agit en fait de choisir « avec » les autres, sans pour autant nous soumettre passivement à leur domination. L’équilibre de la personne ne résiderait-il pas dans notre capacité à accepter nos antinomies ? Précisons maintenant le concept de l’autonomie.

Être, devenir autonome psychiquement

« Autonome » vient du grec »autos » : soi-même et « nomos » : loi, règle. L’autonomie est la faculté d’agir par soi-même en se donnant ses propres règles de conduite, sa propre loi. C’est la capacité à agir par soi-même, à choisir par soi-même et à penser par soi-même. Devenir autonome c’est pouvoir fonctionner selon les normes que l’on se fixe soi-même et exige donc une certaine dose de maturité. L’autonomie est donc définie par la capacité à se gouverner soi-même. Elle présuppose la capacité de jugement, c’est-à-dire la capacité de prévoir et de choisir, et la liberté de pouvoir agir, accepter ou refuser en fonction de son jugement. Cette liberté doit s’exercer dans le respect des lois et des usages communs. L’autonomie d’une personne relève ainsi à la fois de la capacité et de la liberté.

L’autonomie affective se traduit par la capacité de subvenir à ses propres besoins émotionnels. L’amour, la chaleur humaine, l’attention, la tendresse, la patience, l’empathie et la joie sont quelques-uns des ingrédients de cette nourriture émotionnelle nécessaire au développement d’une autonomie émotionnelle. L’indépendance affective est cet état dans lequel une personne a suffisamment d’amour d’elle-même pour ne plus être dépendante de l’amour des autres.

Ce que j’en dis, entre autres, dans mon livre « Prendre soin de soi et de l’autre en soi[4] » à la page 94.

« Il appartient à chacun de ne pas s’abuser et de cesser d’accuser autrui d’être le responsable de sa souffrance ou de ses manques. Passer de la victimisation à l’affirmation, et donc à la responsabilisation, suppose qu’on accepte de ne plus se complaire dans la dépendance ou l’impuissance. Accéder à la reconnaissance de ses blessures et de ses besoins, apprendre à développer des capacités d’autonomie et de prise en charge personnelle, des moyens visant à satisfaire ses propres besoins, telles sont les bases d’une liberté d’être à la fois plus centrée et plus ouverte. Cette responsabilité de conscience constitue un pas essentiel vers le respect de soi. »[5] Le « processus de séparation-individuation » est indispensable à l’autonomie. Mais qu’est-ce que l’individuation ?

Le processus d’individuation

À la page 58 de mon livre :

“L’individuation n’a d’autre but que de libérer le Soi, d’une part des fausses enveloppes de la persona, et d’autre part de la force suggestive des images inconscientes”. C’est un chemin, un processus de transformation qui consiste en une prise de conscient de plus en plus étendue et à une obéissance au Soi. »[6] « La philosophie grecque a forgé un très beau concept : la métanoïa[7], cet effort sur soi, cette conversion intime qui visent à se transformer radicalement pour embrasser un art de vivre apte à nous préserver des passions tristes, des réflexes, de l’égoïsme, de la prison des habitudes. Avancer, progresser, se délester de ce qui alourdit, se libérer, pour les autres et donc pour, le monde tout entier. »[8] Ainsi, la réalisation du Soi est la condition sine qua non de notre liberté.

À la page 30-31 :

L’individuation se fait à partir des autres et moyennant la réalité de l’autre comme autre. « L’individuation psychique, cela implique au moins quatre dimensions : la capacité de soutenir une identité, de l’assumer ; cela suppose une capacité d’existence psychique par soi-même ; une capacité de relation avec les autres ; et enfin, une capacité d’être en société, de jouer le jeu du collectif. »[9]

À la page 12 :

« C’est l’individuation psychique qui fait des humains des êtres pour eux-mêmes, des êtres d’action et des êtres pour les autres, des êtres en société. Autant de registres qui ne vont nullement de soi, qui ne sont nullement donnés par la nature, qui relèvent de processus de constitution problématiques puisque payés dans tous les cas de lourdes séquelles qui nous hantent d’une manière ou d’une autre. »[10]Approfondissons maintenant la question du juste milieu.

Le juste milieu

Retrouver le juste milieu, c’est réintroduire du tiers, l’inclure au lieu de l’exclure. C’est le « et » au lieu de « ou », « ou bien », le « nous » en place et à côté ou après le « je ». Nous retrouvons ce concept dans celui de l’espace transitionnel. Tout espace transitionnel sert à créer du lien, constitue un espace de partage, une aire solidaire opposée à l’individualisme, le « nous » opposé au « je fais ce que je veux, je suis ce que j’aime ». Le lecteur trouvera un développement plus approfondi dans mon livre « Prendre soin de soi et de l’autre en soi » à la page 145-159.

Trouver, chercher le juste milieu c’est aussi et surtout faire, non seulement ce travail d’élaboration de la pensée, mais aussi celui opéré par la symbolisation (cf. le jeu de la bobine), qui permet de surmonter le traumatisme de la séparation p.ex. Le jeu (représentation scénique p.ex.) constitue un véritable chaînon manquant entre la décharge et la pensée.

Qu’est-ce que le « milieu » ?

Ce terme vient de Mi et Lieu. En général, il s’agit de tout endroit qui est éloigné de la circonférence, des extrémités. Le lieu est distant des extrémités. C’est la partie moyenne d’une durée entre le commencement et la fin. C’est un intermédiaire. Le dictionnaire Le Littré[11] définit, entre autres, le milieu comme « tout corps, soit fluide, soit solide, qui peut être traversé par un autre corps, spécialement par la lumière. L’air, l’eau, le diamant sont, pour la lumière, des milieux qui la réfractent diversement en vertu de leur densité différente ». L’air est le milieu dans lequel nous vivons. L’eau est le milieu où vivent les poissons. Les antonymes de « milieu » sont : extrémité, bordure, écart …

Que veut dire « juste » ?

Ce mot vient du latin justus et désigne « qui est conforme au droit, à la raison et à la justice ». C’est ce qui est fondé,  exact, légitime, qui s’accorde bien, qui cadre. Dans l’ancien français, jus est le nominatif masculin, juste est le régime. Justus est considéré comme une autre forme de jussus, participe passif de l’ancien verbe jussere ; il signifierait proprement : ordonné, prescrit. Ses antonymes sont : abusif, inexact, erroné, faux, inéquitable …comment se mettre en marche dans un milieu choisit comme juste en toute autonomie ? Un détour par la question du désir s’impose ici.

Ce que nous dit Silvia Lippi du désir  

« Le désir est conatus[12], effort de persévérer dans son être. Désirer est comme naviguer, d’après Freud, et naviguer est plus nécessaire que vivre. »[13] « Le sujet désire à partir de la force d’exister, qui est, paradoxalement donnée par le manque à être. Le manque à être est une notion dynamique, que Lacan avait voulu traduire en Anglais par want to be, car si l’inconscient n’est pas, il veut quelque chose »[14]. « Le sujet désire à travers un sentiment de joie et de puissance. La puissance n’est pas le pouvoir : elle permet au sujet de se confronter au manque, sans vouloir le combler. La puissance fait du manque une force, une ouverture. Ouverture à l’inconscient, à l’inattendu, à l’autre. »[15] « Décider de son désir révèle en effet une forme propre à une logique assertive[16]  ».

J’en profite ici pour faire un lien avec le concept de l’« assertivité » qui est très utile dans la pratique psychothérapeutique et sera approfondi dans le paragraphe suivant. En quelques mots l’assertivité est une compétence sociale et communicative qui permet de vivre en harmonie avec soi et avec les autres.

Autres affirmations de Silvia Lippi : « La joie est « attente », une attente « inattendue ». On jouit de l’attente, dans le désir : « Indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique écrit Breton. C’est comme dans le processus qui conduit à l’acceptation de la castration, le sujet se veut tout-puissant et il se retrouve castré, et il sera, à sa grande surprise, soulagé par cet état. La castration n’est pas la catastrophe, mais le moteur insoupçonné du désir. »[17]Le désir, c’est donc le désir d’un manque, un manque induisant que ce qui nous manque, nous l’avons déjà eu dans le passé, réellement ou de façon fantasmatique. Il implique donc une régression, un désir d’avant. C’est pour cela aussi qu’un certain nombre d’entre nous ont tendance à dire « c’était mieux avant ».[18]Précisons maintenant le concept de l’assertivité.

L’assertivité

« Le mot vient du mot anglais « Assertiviness » initié par Andrew Salter psychologue new-yorkais dans la première moitié du siècle dernier. Développé plus récemment par Joseph Wolpe, psychiatre et professeur de médecine américain comme « Expression libre de toutes émotions vis-à-vis d’un tiers, à l’exception de l’anxiété ». L’assertivité est définie comme une attitude dans laquelle on est capable de s’affirmer tout en respectant autrui. Il s’agit de se respecter soi-même en s’exprimant directement, sans détour, mais avec considération. Cela conduit à diminuer le stress personnel, à ne pas en induire chez autrui et à augmenter l’efficacité dans la plupart des situations d’entretien. Cette attitude est particulièrement importante dans toutes les situations de la vie, mais elle l’est particulièrement dans toutes les situations d’entretiens professionnels et notamment dans le management (domaine où elle est trop souvent ignorée). L’assertivité permet une certaine autonomie. Et l’autonomie psychique plus précisément est également liée à une visée de l’humanité.

Éthique, responsabilité, coût, choix et engagement 

J’explore ici la notion d’éthique, tant sur le plan personnel que professionnel, en mettant l’accent sur la responsabilité, l’engagement, et les choix qui en découlent. L’éthique est une visée essentielle de l’humanité, une réflexion sur l’action humaine, enracinée dans la volonté de préserver la dignité, la vie et l’équilibre environnemental.

Sur le plan personnel, je dénonce les dérives du technocapitalisme, qui, dans sa quête de profit immédiat, engendre destruction écologique, épuisement humain et inégalités alimentaires. Je plaide pour une réorientation de la production vers des modèles durables, locaux et éthiques, comme l’économie circulaire et les exploitations familiales. L’éthique devient alors un acte de résistance à l’industrialisation aveugle et à l’anthropocentrisme, en appelant à une gouvernance responsable, solidaire et tournée vers la préservation de la biodiversité.

Dans le cadre professionnel, notamment thérapeutique, l’éthique repose sur cinq principes : réflexion sur l’action (question du sens et des valeurs), respect de la singularité de la personne, vision positive de l’humain, acceptation des contradictions internes, et approche éclectique nourrie par diverses références théoriques (de Szondi à Jung, Freud ou Marc Ledoux). Je propose une éthique humaniste, orientée vers le développement des potentialités et la co-construction du soin avec la personne, bien au-delà de l’application mécanique de techniques.

En conclusion, l’éthique est à la fois un fondement et un horizon de l’existence humaine. Elle appelle à penser et agir avec lucidité, responsabilité, et espoir, face aux enjeux contemporains aussi bien individuels que collectifs. Voyons ce que la phronésis nous apprend à ce sujet.

La phronésis

La phronésis est un concept issu de la pensée d’Aristote. Cette vertu désigne le flair dans l’action, l’art de s’adapter aux circonstances, la sagacité de celui qui discerne le bon chemin à prendre dans le clair-obscur du réel. C’est une intelligence pratique, avec sa rationalité, mais aussi avec sa part mystérieuse d’intuition, de finesse et de vivacité d’esprit[19]. Elle enseigne le fait d’être l’artisan de sa propre vie. « Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action »(Bergson).[20]Vertu du « coeur intelligent »[21]. Elle est juste mesure[22].
La phronèsis révèle à la fois la sensibilité de la raison et l’intelligence des émotions[23].
Elle confond dans une même opération voir, sentir et savoir, rassemblant l’esprit scientifique, affectif et intuitif sous une bannière unique[24].
La phronèsis est l’art d’agir dans un monde flou[25]. Elle est clairvoyance et bon sens.
Flair, hauteur de vue, courage, imagination, sens du kairos, savoir attendre, savoir agir serait les traits rassemblés de la phronèsis. La phronésis nous apprend à distinguer les deux versants du risque, visages de Janus devant lesquels l’homme oscille avant de franchir le seuil[26].

La Phronésis vise L’Histoire, non la story[27] ! La phronèsis possède bien une dimension éthique puisqu’elle vise selon Aristote la recherche du bien commun.[28] La phronèsis c’est aussi la noblesse des renoncements[29]. Le phronimos est serein, non grâce à l’absence de danger, mais parce qu’il fait confiance à ses ressources pour le tirer d’affaire. Il le sait : les aléas traversent le monde, de nouvelles tempêtes surgiront toujours. Mais sa phronèsis est une clé de la tranquillité d’âme[30]. Dans un monde techno-numérique où la prise de décision est soumise à l’algorithme, quelle place reste-t-il à la phronèsis ?[31]  La phronèsis fait battre le coeur intelligent de l’homme, ce qu’aucune machine, si puissante soit-elle, ne pourra jamais remplacer[32]. Tout cela nous ramène à la question de la santé psychique.

La santé psychique

« La santé psychique, justement, c’est quelque chose qui doit se décider, se conquérir à tout moment, qui est aussi toujours relatif à une histoire, à un milieu et, finalement même à une décision prise en commun par un patient, un homo patiens qui vit cette condition pathique[33], et un éventuel thérapeute, étant entendu que toujours, chacun est aussi son propre thérapeute : l’homme c’est l’animal malade, mais aussi auto thérapeutique. »[34] Je citerais ici les propos de Moussa Nabati dans son livre « Guérir son enfant intérieur »[35] dans la partie « Le plaisir de vivre » à propos de la biologie de l’espoir : « C’est là qu’une bonne et efficace psychothérapie délivrante-donnant l’envie de vivre-, autorisante, peut-être utile. Je ne dis pas et ne pense pas que seuls les égoïstes guérissent ! Mais il y a des limites aux droits d’autrui sur soi, une limite entre soi et autrui. …Lorsque le patient, de par son évolution personnelle avec l’aide d’une psychothérapie, devient une personne, une personne à part entière, et s’autorise ou s’accorde les petits et grands plaisirs de la vie, s’accorde le droit au temps et à l’espace, à ses désirs et à sa créativité, à lâcher ses rôles néfastes et son identification, sa loyauté invisible familiale – met de côté sa culpabilité et cesse de « payer pour vivre » -, on voit souvent des améliorations spectaculaires. S’autoriser à se faire plaisir, devenir soi, « s’éclater » dans la joie et le bonheur est une nourriture du corps et de l’âme.

Ce plaisir de vivre et d’être, de plénitude, cela peut être le bonheur de petites choses, comme la joie de vivre, de respirer, de voir le ciel bleu, d’exister, simplement, d’être reconnu, d’aimer et d’être aimé…tout se passe comme si c’était une nourriture de l’âme et du corps, une nourriture affective transformante, la « biologie de l’espoir » transformant réellement la biologie du corps, son immunologie, ses réactions, et permettant ainsi de retrouver un meilleur fonctionnement biopsychocorporel, donc une meilleure santé, et parfois la vraie bonne santé – et la vie. » Ce qui vient d’être énoncé ressemble fort à la citation de Voltaire : « j’ai décidé d’être heureux, car c’est bon pour la santé » ! J’ajouterais que cette forme de bonheur n’a aucun effet secondaire indésirable !

CONCLUSIONS

Je conclurais en reprenant celle de mon livre qui me semble pertinente :

« Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. »[36] Toute vie véritable est rencontre avec soi et avec l’(A) autre. Cette rencontre est celle du circuit créatif et non pas celle du circuit pulsionnel. La rencontre thérapeutique est ce qui fait que les choses ne seront plus les mêmes ensuite. Nous pouvons sortir du déterminisme habituel induit par le système médical notamment et décider de son propre désir, créer quelque chose ensemble, cocréer, passer à une conscience réfléchie, se relier à soi, être soi en présence et en l’absence de l’autre et ce grâce à la recherche d’un espace psychique propre qu’il soit individuel ou groupal.  Prendre soin de soi et de l’autre en soi sera favorisé par la découverte inédite du triangle pronominal des trois « S’A » et celle du circuit pronominal des quatre « S’A ». Les quatre verbes pronominaux de ces deux schémas innovants traduisent une action précise et permettent au processus d’individuation psychique et à la construction identitaire de s’accomplir. S’appartenir c’est se tenir à part, être maître de soi et devenir librement autonome. S’accompagner c’est « être », être son meilleur compagnon, aller vers un renouveau, un nouveau « vous », un nouveau soi, et utiliser ses propres ressources dans un espace cocréatif, privilégié et singulier qu’est la psychothérapie. S’avoir c’est voir « ça » c’est-à-dire composer avec l’Autre, l’inconscient, ce par quoi nous sommes constitués, le lieu psychique de « l’autre scène ». S’avoir va permettre une reprise en main de soi grâce au processus introjectif lui-même et pose la question suivante : « qui suis-je ici et maintenant dans mon corps et avec mes limites ? » pour y répondre par un travail sur soi constructif. Enfin le quatrième élément « s’autoriser » qui vient compléter le triangle pronominal pour le transformer en circuit des quatre « S’A » signifie, quant à lui, chercher la permission d’être ce que nous sommes, oser, se permettre, se donner le droit d’être, d’exister pleinement en éprouvant du plaisir, sans honte et culpabilité, mais aussi avec nos failles. Ces deux schémas psychothérapeutiques originaux, grâce à la fonction tierce symboligène, source de nouvelles symbolisations, exercées dans le registre du pathique, vont permettre, par le dire s’adressant à l’autre, que l’inédit vienne s’éditer ! »[37]

Mots-clés :

La santé psychique, l’eumétrie, l’otium, l’individuation, le pathique, l’autonomie psychique, le juste milieu, le désir, l’assertivité, l’éthique, le circuit pronominal des quatre « S’A ».

[1]Titulaire d’un Master européen de Recherche en Sciences de l’Éducation et d’un doctorat en Sciences de l’Éducation de l’Université de Rouen, Bruno Humbeeck est actif à la fois sur le terrain en tant que psychopédagogue et en tant que directeur de recherche au sein du service des Sciences de la famille de l’Université de Mons.

[2]Bruno Humbeek, psychopédagogue, article Linkedin, https://www.linkedin.com/posts/bruno-humbeeck-95714930_leum%C3%A9trie-cest-la-juste-distance-celle-activity-7273652136985464832-_rS1/?originalSubdomain=fr

[3]Guillaume Le Blanc, philosophe,in article Le Vif, 29 mai 2025

[4]Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, septembre 2020.

[5]Ibidem, p.211.

[6] http://www.geopsy.com/cours_psycho/psycho_analytique.pdf

[7]C’est moi qui précise ici son étymologie : Étymologiquement, le mot « métanoïa » provient du grec méta (préfixe signifiant le changement, la succession, le fait d’aller au-delà, ce qui nous dépasse, induisant une idée de transformation) et noïa (de noos ou noüs : esprit, idée).

[8]Alexandre Jollien, Christophe André, Matthieu Ricard, A nous la Liberté ! L’Iconoclaste et Allary Editions, Paris, 2019, p. 13.

[9]Marcel Gauchet, pour une théorie psychanalytique de l’individuation in se construire comme sujet, sous la direction de Karl-Leo Schwering, Ères 2012, p.24.

[10] Ibidem, p.18.

[11] https://www.littre.org/definition/milieu

[12]Chez Spinoza, conatus est le participe passé du verbe latin conor, qui signifie littéralement « se mettre en marche », « entreprendre », « essayer » ou encore « être disposé, « se préparer, « se mettre en état ». Dans le désir décidé, il y a la jouissance qui « cède » et l’acte qui « coupe ». Voyons l’étymologie latine du verbe « décider ». Decidere en latin a deux significations différentes : decido signifie « tomber », « choir » (de-cado- : « chuter, « tomber ») et aussi « trancher » (de-caedo : » frapper », « briser »).La décision du désir, Silvia Lippi, Editions Erès 2013, p.37.

[13]Ibidem, p.260.

[14]Ibidem, p.266.

[15]Ibidem, p.267.

[16]Ibidem, p.264.

[17] Ibidem, p.268.

[18] Silvia Lippi, La décision du désir, Editions Eres, 2013.

[19] Catherine Van Offelen, Risquer la prudence, Ed.Gallimard, 2025, p.12.

[20] Ibidem,p.89.

[21] Ibidem, p.12.

[22] Ibidem,p.83.

[23] Ibidem, p.29.

[24] Ibidem, p.79.

[25] Ibidem, p.31

[26] Ibidem, p.166.

[27] Ibidem, p.35.

[28] Ibidem, p.60.

[29] Ibidem, p.104.

[30] Ibidem, p.133.

[31] Ibidem, p.161.

[32] Ibidem, p.164.

[33] Je précise ici que le pathique est une communication immédiatement présente, intuitive-sensible, encore préconceptuelle, que nous avons avec le monde. Le champ du « pathique » est celui qui renvoie le malade à ce qu’il peut, à ce qu’il veut, à ce qu’il doit ou ose devenir ! Ce concept est développé plus loin, dans la deuxième partie de mon livre, avec l’intitulé « Diagnostic et psychiatrie ».

[34]Jacques Schotte, Un Parcours, Editions Le Pli, 2006, p.305-306.

[35]Moussa Nabati, Guérir son enfant intérieur, Ed Fayard, 2008, p.196-197.

[36] Buber Martin, Le chemin de l’homme. Editions du Rocher, 1999.

[37] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, septembre 2020., p.259.

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Une approche de la personne en situation de handicap mental à la lumière du regard psychodramatique : phénoménologie de la rencontre[1] expérimentée[2] sur le terrain

Conférence que j’ai présentée à la journée d’étude de l’ABP (Association Belge de Psychodrame) du samedi 7 décembre 2024


[1] Voir le concept de la rencontre : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/08/22/le-concept-de-la-rencontre/cf. livre « prendre soin… » p.69.Livre Handicap mental… p.42.

[2] Voir le concept « expérientiel » : Les savoirs expérientiels renvoient à un ensemble de savoir-faire, savoir-dire ou savoir-être dérivés des expériences vécues, mais ne sont pas réductibles à ces expériences. Les savoirs expérientiels sont produits dans la durée dans la mesure où ils « demandent du temps pour être réfléchis et thématisés.

Introduction

Aborder la question du psychodrame avec les personnes en situation de handicap mental c’est vous parler de son évolution. Ma pratique psychodramatique actuelle est le résultat d’une évolution. En effet j’ai commencé à exercer le psychodrame en 1985 en institution en tant que consultant externe (j’avais 30 ans), il y a 39 ans et ce jusqu’en 2015 (pendant une trentaine d’années donc). Actuellement je suis élevé à la dignité de la retraite, je consacre une partie de mon temps à la recherche et à la pratique clinique en privé sachant que je suis grand-père de 2 petits enfants !

Ma pratique a évolué et s’est affinée en fonction de ma réalité basée sur l’expérience du passé et sur ma réalité, ma pratique actuelle. Ma pratique actuelle se situe entre l’offre et la demande. Ma question est devenue la suivante : qu’est-ce que, actuellement, je peux offrir en fonction de la demande ? J’y reviendrai.

Mon parcours

Ma pratique psychodramatique a débuté, en fait, avec les personnes en situation de handicap en institution en 1985 jusqu’en 2015 soit pendant une trentaine d’années. Ensuite j’ai ouvert mon cabinet de consultations où j’ai animé des séances de psychodrame en groupe jusque 2020 et ouvert également mes consultations aux personnes tout venant en demande d’une psychothérapie (individuelle) en groupe.. Ensuite, après la pandémie Covid 19, j’ai arrêté d’animer des groupes et j’ai animé plutôt du psychodrame individuel.  J’ai également ouvert mes consultations aux personnes en situation de handicap. Les consultations sont individuelles et enrichies par le travail en réseau (relations avec familles, familles d’accueil, institutions, centres de jour, centres résidentiels) inter disciplinaire.

Fort d’une expérience d’une vingtaine d’années j’ai écrit un livre « Handicap mental et technique du psychodrame, édité en 2008 chez L’Harmattan dont voici le résumé en 4ème de couverture (lire). De cette pratique nous en avons parlé en janvier (11/01/2024) ave Agathe Crespel, Jean Maertens (formateur intervenant au CFIP) et David Moindron (psychodramatiste français) que je résumerais très synthétiquement par la phrase prononcée par une personne en situation de handicap mental décrivant le psychodrame : « le psychodrame c’est comme un tiramisu (vient me chercher, tire-moi de là…) ».

Ensuite, fort de mon expérience ultérieure, c’est-à-dire après une quarantaine d’années dans le domaine psycho-médico-social et celui de la santé mentale, j’ai écrit mon 2ème livre dont le titre est : « Prendre soin de soi et de l’autre en soi », paru en 2020 chez L’Harmattan également.

Lire le 4ème de couverture de mon livre « handicap mental et technique du psychodrame »

Dans ce deuxième livre, je parle surtout de la psychothérapie où le psychodrame a toute sa place mais pas uniquement. C’est là que j’insiste, je mets l’accent sur la nécessité d’une approche triadique transversale, transdisciplinaire, interdisciplinaire dont je vais vous en dire quelques mots.

Je pratique essentiellement ce que j’appelle une psychothérapie triadique transversale.

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Tout d’abord qu’est-ce que j’entends par « psychothérapie triadique » :

La psychothérapie triadique

J’utilise alternativement en fonction du matériau apporté en séance la parole (cf. Livre « prendre soin… p.46-47 ?) comme outil analytique, la représentation psychodramatique et l’analyse systémique. Chacune de ces pratiques sont complémentaires et peuvent, à certains moments cliniques, pallier aux inconvénients de l’une ou l’autre de ces trois approches. Je vais détailler cela par la suite. Tout d’abord quelques mots à propos du terme « psychothérapie »

La psychothérapie

C’est avec Freud (1856-1939) que le terme psychothérapie apparaît. Sans doute influencé par ce qu’il retient de l’hypnose et du célèbre cas de son confrère Breuer (Anna O.), Freud opère ici un renversement radical : ce n’est plus le médecin (ou le prêtre, le chaman, …) qui détient le savoir, mais le patient lui-même. La parole du patient recèle un savoir, mais ce savoir, le patient le méconnaît ; ce savoir, il ne le sait pas ; c’est un savoir insu : l’inconscient. « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux » nous disait (René Char). Voire livre p.48.

Le psychothérapeute fait un acte de lecture. Il doit fabriquer une lettre absente. L’inconscient est en quête de lien pour pouvoir s’exprimer. Comme l’enseigne Saussure « C’est dans la parole que se trouve le germe de tous les changements »[i] Il s’agit d’une parole hiéroglyphique qu’il convient de déchiffrer. Le but de la cure s’énonce ainsi, pour Lacan : « Il faut que la parole soit entendue par quelqu’un là où elle ne pouvait même être lue par personne : message dont le chiffre est perdu ou le destinataire mort, un texte où se puisse lire à la fois ce que la parole dit et ce qu’elle ne dit pas » (Actes du Congrès de Rome, 1956, p. 211). Libérer la parole est bien l’objectif de la psychothérapie comme de la cure analytique. Le but est que le patient se réconcilie avec lui-même en mettant à jour les conflits internes et se retrouve à partir de ce qu’il a, de ce qu’il est. Il ne s’agit pas de modifier sa personnalité mais de l’enrichir de ce qu’il porte déjà en lui. La psychothérapie est très clairement inscrite du côté du soin. Il ne s’agit, en ce qui me concerne, ni de thérapie brève, ni de longue thérapie, ni de « clients », mais de patients avec qui il s’agit de prendre du temps et d’en donner. Ce temps-là est un instant psychique pour un individu psychique. « C’est l’individuation psychique qui fait des humains des êtres pour eux-mêmes, des êtres d’action et des êtres pour les autres, des êtres en société. Autant de registres qui ne vont nullement de soi, qui ne sont nullement donnés par la nature, qui relèvent de processus de constitution problématiques puisque payés dans tous les cas de lourdes séquelles qui nous hantent d’une manière ou d’une autre. »[1] Le care est un terme qui désigne l’idée du souci des autres ou du « prendre soin », et s’étend à toutes les sphères de notre vie : personnelle (« care domestique »), professionnelle (dans le cadre hospitalier notamment), sociale et politique. Il concerne aussi bien le souci de soi que celui d’autrui ou du monde, dès lors que nous admettons que nous sommes tous vulnérables, car dépendants de nos semblables pour survivre.

La psychothérapie est un lieu de symbolisation, de représentation et de remémoration. On s’y soigne en se remémorant. En se remémorant on rejoue. En rejouant on symbolise. On se « ré-origine ». On peut se soigner en symbolisant le non-approprié de l’histoire subjective vécue. Le tableau des années oubliées peut se ré-organiser dans une perspective devenue alors constructive. La représentation, quant à elle, est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle.  Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en œuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »[2] Penser, pour René Roussillon, est simultanément une conjonction et une disjonction, le lien et la déliaison.

Dans le psychodrame, il s’agit de passer du « ça m’arrive » à « ça m’est arrivé ». On ne peut pas changer le passé mais on peut reconstruire quelque chose de positif, de satisfaisant. La symbolisation de la souffrance devient un acte réparateur, créateur voire réalisateur. Le patient, transformé en créateur devient co-auteur de son acte. Le jeu offre la possibilité de ne pas être déterminé maladivement par un aspect du réel.  Il tire son efficacité comme opérateur de l’ouverture à l’existence. Jouer permet de renouer avec la dignité, la liberté de pensée, la liberté d’esprit qui permet d’agir sous la contrainte de l’existence réelle. Le jeu psychodramatique accède à l’essence de l’existence via l’engagement corporel qui favorise la sensation d’exister [3]Tout jeu psychodramatique est un méta jeu en rapport aux « jeux » qui se déroulent dans la réalité. En psychodrame avec les phm p. ex. nous faisons circuler le métro de ce qui n’est pas dit en dessous du boulevard de ce qui est difficile à dire. Le psychodrame permet un processus de transe-formation (cf. paragraphe suivant). Le psychodrame pourrait, pourra s’appeler « théâtre de la guérison » !

Quelques mots maintenant à propos de la parole comme « outil » (outil analytique).

La parole comme soin psychique :

La parole est précieuse quand les soins psychiques passent avant les soins physiques qui sont la plupart du temps prioritaires ! Je citerais ici une partie de texte De Didiez Anzieu dans son célèbre livre : Le Moi-peau.

« Voici une première observation que je remercie Emmanuelle Moutin d`avoir mise à ma disposition :

Observation d’Armand :

« Je me rendis un jour dans la chambre d`un malade avec lequel j`avais une relation suivie et de bonne qualité. Cet homme en pleine maturité était un détenu qui avait fait une tentative d’autolyse par le feu. Moyennement brûlé, sa vie n’était plus en danger, mais il traversait alors une phase douloureuse. Lorsque je le vis, il ne put que se plaindre de ses vives souffrances physiques qui ne lui laissaient guère de répit. Il appela l’infirmière et la supplia de lui donner une dose supplémentaire de calmants, l`effet des précédents ayant cessé. Ce malade ne se plaignant pas sans raisons, elle accepta, mais occupée par une urgence, elle ne revint qu’au bout d`une demi-heure. Pendant ce temps j’étais restée auprès de lui et l’entretien spontané et chaleureux que nous eûmes porta sur sa vie passée et sur des problèmes personnels qui lui tenaient à cœur. Lorsqu`enfin l’infirmière revint avec les antalgiques, il les refusa en disant avec un grand sourire : “ Ce n’est plus la peine, je n’ai plus mal.  » Il en était lui-même étonné. L’entretien continua ; après quoi il s’endormit paisiblement et sans aide médicamenteuse. ››

La présence à ses côtés d’une jeune femme qui n’en voulait pas à son corps mais qui s`occupait uniquement de ses besoins psychiques , le dialogue vivant et d’assez longue durée qui s’ïnstaura entre elle et lui, le rétablissement de la capacité de communiquer  avec un autre ( et par là avec soi-même) permirent à ce malade de reconstituer un moi-peau suffisant pour que sa peau, malgré l’atteinte physique,  puisse exercer ses fonctions de pare-exitation à l’égard des agressions extérieures et de conteneur des affects douloureux. Le Moi-peau avait perdu son étayage biologique sur la peau. A la place il avait, par la conversation, par la parole intérieure et les symbolisations consécutives, trouvé un autre étayage, de type socio-culturel (le Moi-peau fonctionne en effet par étayage multiple).

La peau de mots trouve son origine dans un bain de paroles du tout-petit à qui son entourage parle ou pour qui il chantonne. » [ii]

Parler c’est aussi désirer. Le désir est mis en circulation, se donne à entendre. L’interlocuteur va lui donner un sens. « Demander » est une demande adressée à l’autre duquel il attend une réponse, un savoir sur son propre désir. On ne se rend pas compte de ce que l’on dit. La parole désire. Parler vrai, vraiment… en vérité… La parole transmet et révèle. C’est l’effet de sens de la parole. Une parole qui énonce se trouve modifiée par son énoncé. L’effet de parole est un effet de désir, une réalisation de désir. Le désir s’accomplit dans une parole qui s’adresse à l’autre. Toute parole est une action. La lecture de l’autre fait entendre sa voix, voie. Notre voix est ce que nous avons de plus intime. La parole engage parce que son appel amène une réponse du sujet. « Vraiment écouter c’est parler, c’est en dire quelque chose du sujet avec espérance » (F.Dolto). Après « la psychothérapie » et « la parole comme soin », développons « le psychodrame comme psychothérapie » :

Le psychodrame comme psychothérapie en quelques mots

Selon A.A. Schutzenberger le psychodrame est la plus nouvelle des thérapies anciennes et la plus ancienne des thérapies nouvelles. D’après Jean-Marc Dupeu, dans son livre « L’intérêt du psychodrame analytique, Ferenczi (1873-1933) serait le précurseur du psychodrame. Ferenczi insiste pour que le patient mette en scène l’idée énoncée en l’explicitant dans un souvenir, dans un exemple, dans une situation concrète. C’est manifestement pour dépasser l’obstacle d’une résistance qu’il utilise le procédé. Ferenczi décrit des techniques de mise en scène, qu’il a utilisées dans certaines cures lorsque le mouvement d’associations libres semblait s’arrêter. Jouer une scène oblige à une dépense d’énergie telle, que cela mobilise, à son insu, des contenus psychiques refoulés. Moreno (1889-1974), quant à lui, serait plutôt le créateur de la thérapie systémique[4]. En effet, le psychodrame est, entre autres, une thérapie relationnelle. Les participants viennent au groupe avec leur atome social, le réseau des interrelations dont ils sont le centre, dont ils souffrent et qu’ils veulent reconstruire. Ce réseau de rencontre, Moreno l’appelle le co-inconscient familial qui est, en quelque sorte l’ancêtre de l’inconscient collectif, familial et relationnel. Freud nous a apporté l’inconscient, Jung, l’inconscient collectif, et Moreno le co-inconscient familial et groupal que nous découvrons depuis un certain nombre d’années comme étant aussi un co-inconscient transgénérationnel. Ce dernier est rattaché au concept morénien d’atome social, sorte de liens d’une personne avec d’autres, vivantes ou disparues, et donc à la base de toute thérapie systémique et transgénérationnelle…et de tout psychodrame. Nous nous rencontrons quand nous pouvons voir le monde et nous-mêmes avec les yeux de l’autre… Nos participants en situation de handicap mental, p. ex., pour me référer à mon expérience personnelle, viennent dans le groupe avec leur famille interne et interagissent énormément à ce niveau. Le groupe doit être une indication posée et non un résidu de l’institution. La personne y est mise en interaction avec d’autres.  L’espace proposé n’entre pas en rivalité avec les espaces familiaux conflictuels. Il s’agit non pas d’être hors de la parole mais de la prendre comme support sans risque de déclencher un acte. Quelque chose va s’inventer parce que des personnes se mettent ensemble. Le groupe est co-thérapeutique en soi. Cet espace psychique commun permet le passage de l’angoisse à la verbalisation, de contenir les fantasmes destructeurs. Grâce à une stratégie de détour, le groupe favorise une bonne distance et « n’attaque » pas directement les symptômes (ex : les difficultés scolaires, comportementales etc.). Il respecte les défenses, contourne les résistances et élit une proposition thérapeutique. Le dispositif groupal établit un cadre défini rigoureusement de l’intérieur duquel grâce à une bonne distance, le sujet pourra effectuer un parcours symbolique thérapeutique. Le groupe est aussi révélateur. Il permet l’émergence des demandes. Le travail sur le fonctionnement groupal a des effets sur le fonctionnement du groupe. Celui-ci permet une enveloppe, un espace potentiel qui donne du possible. Il constitue une matrice, un claustrum où s’y protéger et trouver une certaine chaleur. Ce contenant permet l’analyse du contenu. Le groupe suscite des échos tantôt chaleureux, d’encouragement (ex. « Tu n’es pas toute seule, il y a les éducateurs et nous aussi ! » tantôt confrontant (ex. « Tu ne parles pas, tu cries ! » Ou « Tu veux parler, vas-y alors ! » chez certains participants. Les réactions en groupe permettent à certains participants de s’affirmer davantage, de prendre une parole sur soi en coupant le flux de paroles de certains et disant : « Silence, je parle » ! Ou « J’ai quelque chose à dire ». A cet instant-là la parole se charge d’un sens, elle n’est plus décharge cathartique. Il s’agit-là d’une parole désirante qui énonce quelque chose, se donne à entendre et suscite l’écoute de l’autre. Enfin, « le groupe peut devenir le lieu privilégié où à la fois se manifestent et peuvent être traitées les composantes psychotiques de la personnalité ».

« Le psychodrame est rencontre (p69-71) dans la mesure où l’individu pendant la représentation scénique de ses relations et des interactions interpersonnelles ne parle pas de celles-ci mais est confronté directement dans l’action avec les personnes de référence. Dans un de ses premiers écris expressionnistes, Invitation à la rencontre, paru en 1915, Moreno utilise pour cette confrontation l’image du fleuve. Pensant à la réussite de l’homme, il écrit : « Alors la rencontre ne m’arrête pas, tel un fleuve qui n’est gêné dans son cours par aucun méandre et par aucun banc de sable. « Pensant à son échec possible, il dit : « Si j’avance lentement ou si je ne réussis pas à avancer sur mon chemin, alors il y a dans ma rencontre avec toi une fissure, une cassure, un malaise, une contrariété, une maladresse, une imperfection. C’est pourquoi je dois me renseigner sur notre situation, l’examiner, la reconnaitre pour en sortir. » en corollaire, il formule dans ce même texte trois questions fondamentales de la thérapie psychodramatique, à savoir : « Quelle est la situation ? Qu’est-ce qui nous a conduit à cette situation ? Qu’est-ce qui peut nous permettre de sortir de cette situation ? »[5] D’un point de vue technique la rencontre morénienne va être facilitée, notamment, par la méthode du renversement de rôle.

Phénoménologie[6] de la rencontre

La phénoménologie et son analyse du « pathique »[7][11]propose une méthode de description du monde par un « retour aux choses mêmes » (Husserl). Comme l’avance Henri Maldiney, il s’agit dans cette méthode de mettre « hors-jeu toute prise de position préalable, en premier lieu toute distinction normative, ou même simplement théorique, entre normal et pathologique », dans la suspension donc des jugements de valeur et des préjugés. Cet auteur précise ainsi la critique d’une nosologie appliquée mécaniquement, qu’il qualifie d’ »horizon de possibles précontraints ». Il ne s’agit pas d’une pensée de système, mais d’une démarche qui peut s’appliquer à de nombreux objets. Le pathique est une communication immédiatement présente, intuitive-sensible, encore préconceptuelle, que nous avons avec le monde. Henry Maldiney ne manque jamais de rappeler la formule de Straus : « Le sentir est au percevoir ce que le cri est au mot ». Le champ du « pathique » est celui qui renvoie le malade à ce qu’il peut, à ce qu’il veut, à ce qu’il doit ou ose devenir ! Nous retrouvons également, ici, ce thème très important de la rencontre, qui est au cœur du travail de l’humain : soin, pédagogie, formation… « L’horizon anthropologique est le garant du respect de l’humain dans les sciences du même nom, comme le rappelait Maldiney qui posait la question de l’objectivité de ces sciences en dépit du fait que l’homme n’est pas un objet »

l’anthropologie phénoménologique[8] peut aider à repenser la psychothérapie et la clinique des soins psychiques. La phénoménologie et son analyse du « pathique »[9]propose une méthode de description du monde par un « retour aux choses mêmes » (Husserl). Parlons maintenant de la rencontre avec la personne en situation de handicap.

La rencontre avec la personne en situation de handicap mental

« Favoriser la rencontre, c’est tendre la main. Je ne cherche pas à vouloir communiquer à tout prix. Je cherche à rencontrer une personne, non pas un personnage, et à donner l’envie aux patients de parler s’ils le désirent. L’essentiel est d’alimenter un souffle de vie en instaurant une possibilité de jeu qui faisait cruellement défaut dans le champ de la souffrance. Moreno disait d’ailleurs «: Le seul moyen, ce n’est pas la parole mais la rencontre ».

A ce niveau, le jeu psychodramatique n’est pas toujours nécessaire. Le patient y est mis en périphérie et non au centre de l’adulte, des experts qui, souvent, ont envie de trop vite comprendre c’est-à-dire de « prendre avec » ! J’accepte le non-sens de l’autre comme le non-sens entre nous. L’expérience informe peut devenir la trame d’un jeu. Je réponds à l’autre si c’est nécessaire dans la mesure de sa demande. De cette manière, j’essaye de ne pas reproduire un système relationnel souvent employé, c’est-à-dire lorsque le thérapeute se trouve en position dominante et le patient en position dominée. Il faut savoir également que les personnes handicapées mentales plus que d’autres personnes sont « surprotégées » parce qu’elles sont perçues comme manquant toujours de quelque chose ! Placée en position d’assistée, la personne handicapée mentale fait souvent ce que l’adulte juge bon pour elle. (cf. Arnaud S.) Souvent, son entourage lui attribue plus d’incapacité qu’il n’en a au départ. Là où j’interpelle le sujet, par contre, c’est dans l’aire de jeu, lieu de surprise. Je synthétiserai le concept de la rencontre par un résumé de deux textes, l’un emprunté à Moreno (je rappelle qu’il est le fondateur du psychodrame) et l’autre à P. Montangerand – ex Président de l’Institut International de Psychanalyse de Genève, texte qui s’intitule : « Ballade pour un jeune thérapeute » :

« Une véritable écoute, dans le silence intérieur débarrassé de la mémoire du passé et des cogitations sur l’avenir nous fait vivre l’instant fulgurant de la rencontre.

Vivre l’instant de la rencontre n’est pas le résultat d’une volonté mais le fruit mûri d’une ouverture immédiate sur l’infini de l’Autre. C’est au présent que l’homme peut vivre sa mesure d’éternité. Le vrai silence n’est ni indifférence, ni fascination, il est présence hors de tout savoir et de toute compréhension, car vouloir comprendre l’autre, c’est chercher à l’enfermer dans un déjà connu. La compréhension, écrit Jung, est un pouvoir terrifiant, parfois même un assassinat de l’âme…La véritable compréhension semble être une compréhension qui ne comprend pas mais qui vit et oeuvre. Le vrai silence désencombre notre psychisme des déductions théoriques et des projections qui en découlent. Le danger qui guette l’analyste et l’analysant, c’est le bavardage, l’accumulation de mots morts jetés dans la fosse commune d’une pseudo-rencontre. L’analyste doit avoir trouvé son silence intérieur pour pouvoir en présence de son patient, se taire quand il le faudra. Je sais bien que la compassion d’autrui soulage un moment, je ne la méprise point. Mais elle ne désaltère pas, elle s’écoule dans l’âme comme à travers un crible. Et quand notre souffrance a passé de pitié en pitié, ainsi que de branche en branche, il me semble que nous ne pouvons plus la respecter ni l’aimer. Ecouter en silence, c’est aimer. Aimer, c’est oser s’ouvrir sur l’infini de l’Autre, c’est accepter, au-delà de la peur, l’aventure la plus difficile et la plus extraordinaire. Aimer, c’est peut-être renoncer à nier l’inconscient et assumer sa peur afin qu’elle ne nous paralyse plus dans le cercle répétitif des automatismes de notre intellect. Le symptôme que présente le patient est un mot d’amour qui ne peut pas se dire… »[17]

Et voici ce que Moreno nous dit de la rencontre dans « In Einladung zu einer begegnung (Vienne 1914) » :

« En 1914, j’ai introduit le concept de la « Rencontre » …

Selon lui, ce concept a constitué le début des fondements théoriques de la psychothérapie de groupe (thérapie par la « Rencontre »). « Mes activités pratiques avec des enfants dans les jardins de Vienne, les discussions de groupe avec des adultes (1913-1914) et mon expérience au camp de Mittendorf (1915-1917) ont grandement contribué à l’explication des problèmes essentiels. Dans mes « dialogues » sur la rencontre, dans mon « théâtre d’improvisation », ces préoccupations ont trouvé un point d’aboutissement provisoire ».[18]

Ce concept est une prescription technique constituée par l’empathie, l’écoute, l’engagement, la créativité du thérapeute ainsi que la confrontation avec l’autre. »[19]

J’ai parlé de la parole comme outil analytique, de la représentation psychodramatique et maintenant le troisième aspect de la psychothérapie triadique : l’analyse, l’approche systémique.

L’analyse systémique :

La thérapie systémique a été développée sous l’impulsion de l’anthropologue Gregory Bateson au Mental Research Institute plus connu sous le nom de l’école de Palo Alto.

La systémique est une discipline autonome qui regroupe la théorie des systèmes ouverts, la théorie cybernétique, la théorie de la communication, la théorie du système général, la théorie de l’organisation. L’adjectif systémique désigne tout ce qui se rapporte à l’analyse des systèmes.

L’approche systémique est une orientation théorico-pratique qui se concentre essentiellement sur le processus d’interaction et de communication entre les membres d’un système, plutôt que sur les dynamiques intrapsychiques ou la reconstruction psychogénétique des problèmes individuels. Le patient désigné n’est pas un malade en soi mais il se montre ainsi en rapport avec sa situation interpersonnelle. Le patient exprime la dysfonction d’un système. Il est le bouc émissaire d’un dysfonctionnement, révélateur d’un dysfonctionnement du système caractérisé par la rigidité des modèles d’échanges.

L’approche systémique se distingue des autres approches par sa façon de comprendre les relations humaines : l’individu fait partie et est influencé par différents systèmes : familial, professionnel, social. Les personnes dépendent les unes des autres et leurs échanges se font selon des règles implicites de communication utilisées le plus souvent de manière inconsciente. Les difficultés d’une personne signalent parfois une souffrance qui peut parfois être celle d’un système.

La démarche systémique procède d’un regard particulier sur la réalité sociale par une conception synthétique et non pas analytique d’une situation donnée. Le postulat de départ de la systémie réside dans le fait qu’une grande partie des difficultés ou troubles d’une personne s’origine dans une pathologie de l’ensemble des relations et des processus de communication. La systémie est donc le fruit de rencontres interdisciplinaires appliquées aussi bien aux systèmes mécaniques qu’aux relations humaines.

Pour faire une petite référence à notre actualité : pour répondre aux défis systémiques actuels, nous devons avant tout décloisonner les disciplines et promouvoir une approche pluri disciplinaire des problèmes contemporains. La responsabilité sociétale nécessite de l’engagement. Dans les apprentissages scolaires, par exemple, au niveau des études supérieures, des nouvelles approches telles que le « learning by doing » permettent d’impliquer les étudiants dans des projets engageants, qui donnent du sens aux savoirs tout en le questionnant.

Dans mon livre « prendre soin de soi et de l’autre en soi » je fais référence dans la partie : « L’espace-temps transitionnel et expérientiel à l’expérience créative en citant ceci (p.147.) :

« Favoriser la relance du processus de pensée, d’interroger nos interrogations, de questionner nos pratiques, nos croyances, de faire des hypothèses plutôt que faire cuire les carottes (sensibilité relationnelle et réalisme perceptif) et d’être en position d’étonnement (Dolto). Créer, c’est faire naître du néant. L’expérience créative est une sorte de crédit ouvert à la personnalité non intégrée ».

L’apprentissage expérientiel est utile pour former des personnes engagées, capables de penser de manière holistique et d’agir de manière responsable. C’est aussi un moteur inspirant pour enrayer ce que d’aucuns appellent l’éco-anxiété qui frappent souvent les jeunes générations. L’analyse systémique et la réflexion critique sont ainsi des compétences essentielles pour appréhender les enjeux complexes de la transition vers un développement durable. Nous pouvons ainsi contribuer à transformer ensemble notre société. Venons-en maintenant à la pratique du psychodrame en institution avec des personnes en situation de handicap mental.

Cf. mon livre « prendre soin… » Le dispositif « soignant », « transitionnel » p. 151,

Et La transitionnalité p.152.

Le psychodrame pour les personnes en situation de handicap mental 

En institution, différents groupes de psychodrame sont constitués de personnes adultes vivant avec un handicap mental sévère ou modéré. La personne handicapée mentale est un être de langage comme tous les autres mais son expressivité limitée est difficile à comprendre. L’outil que constitue le psychodrame se révèle efficace et indiqué là où les thérapies classiques échouent. La gestion ainsi que l’accompagnement de ces personnes semblent poser actuellement de plus en plus de difficultés au personnel d’encadrement (adaptation, intégration, conflit, crise, débordement, traumatisme, autonomie, sexualité, deuil, maladie, vieillissement…). Comment aider les personnes handicapées mentales à sortir de leur souffrance, comment aider le personnel éducatif et soignant à trouver des pistes qui s’ouvrent vers un nouvel horizon et redonner une perspective créative ? Telles sont les questions auxquelles le psychodrame en tant que psychothérapie, par son dispositif, son support à l’expression personnelle permet de répondre. Imaginez un seul instant qu’une personne handicapée mentale, objet de tant de soins et de sollicitude depuis de nombreuses années puisse, grâce au psychodrame, pendant un moment, devenir acteur et auteur de sa vie ! Entre sa parole non-dite et son geste parlant, celle-ci peut être amenée, de façon synergique par le dispositif psychodramatique, à se représenter c’est-à-dire à se présenter autrement. Il lui est permis de jouer ce qui l’a traumatisée dans l’enfance et de peu à peu dénouer ce qui l’entrave psychiquement pour reprendre son évolution affective. Cette méthode thérapeutique, par la représentation et la symbolisation, semble faciliter l’écoute du langage corporel de ces personnes dont l’expression verbale est très limitée. La séance psychodramatique transforme un espace de parole et d’écoute en un lieu de découvertes. En séance ces personnes ne paraissent plus « débiles » ! Cette approche originale permet une rencontre nouvelle, une possibilité de croissance et d’accompagnement tant pour le « déficient mental » que pour l’équipe éducative. Face à certaines situations, il suffit parfois de peu, d’une étincelle pour retrouver de l’espoir !

Pour davantage de précisions sur ce sujet le lecteur est invité à consulter le livre : « Handicap mental et Technique du Psychodrame » écrit par Jacques Michelet et édité chez l’Harmattan.

Pratique : p.36-39 de mon livre « handicap mental et technique du psychodrame »

Nous essayons alors ensemble de redécouvrir une créativité perdue.     La créativité, même chez les personnes handicapées mentales, n’est jamais complètement détruite, me semble-t-il. Mon postulat est qu’il existe un potentiel de croissance en tout homme.

Pour établir un parallèle avec l’exemple de la recherche médicale sur la régénération nerveuse, plusieurs modèles expérimentaux ont déjà montré que les nerfs périphériques peuvent très bien repousser quand ils sont sectionnés ! Il existe donc dans le système nerveux un « potentiel de régénération ».

 En neuroplasticité (terme qui désigne, dans le domaine neurologique, les facultés de réorganisation que l’on a mis en évidence dans le système nerveux) les recherches actuelles révèlent que le cerveau s’adapte de lui-même. En effet le cerveau humain a la capacité de s’adapter aux nouvelles situations, de faire repousser ses cellules en cas de lésion, de suppléer la défaillance de certaines de ses fonctions.

 Winnicott écrit ceci : « Dans les cas graves, tout ce qui est réel, important, original et créatif est caché et ne donne nul signe de vie ». Il dit aussi : « La pulsion créatrice est présente en chacun d’entre nous ».[10] Reste donc à saisir le comportement « éloquent », « parlant » de ceux qui ne savent pas parler nous dit aussi F. Dolto[11].

   Nous tâchons, en tant qu’animateurs, d’être attentif à ce que font les personnes handicapées mentales. Nous proposons ce que nous entendons, ce que nous croyons comprendre avec eux et essayons de mettre des noms à l’insolite. C’est en quelque sorte un travail de nomination. Certaines personnes sont arriérées mentales parce qu’elles se sont « escargotées » nous dit encore F. Dolto. Je la cite : « S’escargoter cela veut dire retourner dans sa coquille, défendre sa peau, se préserver d’écouter, perdre pied avec la société, vivre de la matérialité de ses besoins, essayer de ne rien entendre parce que c’est trop dérangeant. Cela peut amener jusqu’à l’arriération. L’arriération est vue par autrui alors que ça peut être un enfant très intelligent complètement escargoté qui aurait une possibilité d’être en contact avec quelqu’un qui a perdu l’habitude de faire confiance à qui est vivant à côté de lui. Il ne demande qu’à manger et dormir. C’est dans les institutions où il y a des enfants dits « arriérés » et dits « psychotiques » que se trouvent des êtres qui étaient potentiellement les plus humains au départ de leur vie. C’est terrible… ».[12]

   Quant à moi, je tâche avec l’aide d’un co-animateur ou co-animatrice d’aider les patients à prendre une parole sur eux, à sortir de leur isolement en favorisant une circulation d’énergie positive. La situation de groupe permet d’ailleurs des effets thérapeutiques engendrés par les nombreuses interactions, identifications et échos chaleureux et clarifiants de chacun. Le groupe a une fonction essentielle d’expression et de contenance. Le groupe est plus tolérable que le face à face chez la personne handicapée mentale parce qu’il est vécu pour elle-même comme moins dangereux. En effet, s’il soutient l’expression de soi, il permet aussi un processus qui borde, aménage et limite donc les angoisses archaïques envahissantes. Comme cadre de référence, le groupe ainsi que le dispositif psychodramatique offrent des béquilles symboliques. Je voudrais prendre ici l’exemple de Marc :

   Marc est très tendu dans le groupe. L’image qu’il donne lors d’un jeu est celle d’un crapaud (c’est comme cela qu’il se décrit du moins) prêt à bondir sur sa proie. Sa position est accroupie. Il parle très bas et ravale sa salive. Les mots passent difficilement : « J’ai tendance à m’étrangler avec ma salive » nous dit-il. Marc se ferme aux autres. Souvent son « cœur est endormi ». « Quand on garde tout pour soi, on a beaucoup de salive » dit-il. Le psychodrame avec lui représente un peu le rôle d’une amphétamine c’est-à-dire un rôle de réveil, une action tonique sur le psychisme. Il nous dira en fin de séance : « Mon cœur recommence à battre » !

   Par son caractère de représentation scénique, support à l’expression personnelle, l’exemple de Marta me paraît très évocateur. Marta, arriérée mentale modérée, est âgée de 25 ans.

   Lors d’une séance, Marta est questionnée par l’animateur. Elle qui, d’habitude, ne dit presque rien, déverse toute une tirade. Elle nous parle de sa famille. Le point de départ de sa mise en train est l’attention qu’elle porte à ce que le co-animateur prenant des notes d’observation est en train d’écrire. Elle parle de sa famille et s’arrête brusquement de parler pour vérifier si le co-animateur prend bien note de ce qu’elle dit. C’est un moment crucial pour elle. Une personne relève bien ses paroles par écrit, la prend en compte !

   Marta mettra en scène sa famille en donnant une place à chacun. Elle placera des personnes sur des chaises. Il s’agit de participants du groupe représentant les figures familiales. Une chaise, cependant, est restée vide. C’est la chaise de son père. Une place vide pour son père. Nous apprenons que son père est décédé. Marta se placera entre sa mère et son père en regardant vers cette chaise libre dont elle regrettera le vide. Elle dira en fin de jeu : « Papa, au cimetière et moi je vis ! ». Exprimer tout cela verbalement aurait été trop difficile. Sa place en famille a été mise en scène très concrètement et assez rapidement. L’émotion de Marta était très vive. Il y eut  un long silence dans le groupe. Ce silence fut provoqué par l’impression laissée par Marta. Cette représentation « cathartique »  en quelque sorte, a permis à Marta de s’exprimer malgré ses difficultés verbales, de mettre une forme à son vécu, d’extérioriser ce qu’elle vivait mal en elle afin de mieux l’intégrer et d’être donc plus disponible pour le présent et le futur. Le jeu de Marta a permis à d’autres participants du groupe d’exprimer, à leur tour, des difficultés vécues en famille, des traumatismes subis. L’avantage indéniable est de pouvoir en parler dans un cadre précis et de mettre des mots à la place des maux.

   Le soulagement et l’amélioration psychologique de la personne viendra d’ailleurs souvent par l’expression de ce qui jusque là est resté imprimé. Après une certaine décharge émotionnelle, la parole peut se charger à nouveau car elle s’adresse à quelqu’un. En quelque sorte, nous faisons circuler le métro de ce qui n’est pas dit en dessous du boulevard, de ce qui est difficile à penser et à exprimer !

   Le cadre, quant à lui, a pour fonction l’inscription de l’autre qui va permettre une symbolisation. La marque délimitée par le processus psychothérapeutique produit du sens, triangule, relie les morceaux éparpillés du patient et permet à la pensée de reprendre un relais. C’est le cas notamment de Julia qui crie pour parler car elle a peur de ne pas être entendue ! Certains participants nous interpellent en séance afin de noter par écrit ce qu’ils disent (« Note-ça » ; « Tu vas marquer çà ? ») pour être sûr d’être entendu.

Un aperçu de quelques psychodrames : p.92-111(livre handicap…)

Béatrice ou « le psychodrame sur les parties du corps » : p.93.

Le psychodrame est devenu, pour elle, un lieu où elle peut exprimer  sa souffrance et essayer d’en sortir, notamment, par la symbolisation des anxiétés opérant un déplacement de l’angoisse somatique vers une expression névrotique externe, hors du corps. En effet, une fois nommée activement et non uniquement subie, l’angoisse ne collant plus à la peau, peut être mieux maîtrisée.

Etienne ou « le psychodrame de reconstitution du moi » : p.95.

Lors du psychodrame, Etienne s’identifie à une pendule. Il nous dit qu’elle se trouve à l’envers. Il s’agit d’une pendule dont les aiguilles sont bloquées. Tout est figé. Etienne associe avec le mot « pendule », le mot « corps ». Etienne évoluera en faisant des métaphores sur son propre corps qu’il cherche à connaître. Nous allons de signifiant en signifiant. Etienne n’a pas de place propre. Il est à la place d’un grand-père ou de Charlot avec sa canne…

Progressivement, il arrive à identifier convenablement les parties de son corps.

L’image qu’il a de son corps est celle d’un bonhomme sans tête, un corps, un costume, des chiffres, bref un contenant sans contenu…

Maurice ou la représentation d’une problématique encoprétique  : p.98-102.

   Maurice, âgé de 35 ans environ, diagnostiqué arriéré mental modéré (Q.I. = 45) nous est présenté comme un garçon fort violent dans l’institution. Il vient au psychodrame à la demande de l’institution (accès importants de violence et encoprésie) ainsi qu’à la sienne car il ne supporte plus sa vie de famille.

Un des objectifs du psychodrame est de privilégier la représentation c’est-à-dire de verbaliser l’action, de mettre des mots à la place des actes où l’action reste observable par le moi. Nous proposons une aire d’expérience neutre où Maurice peut s’exprimer sans craindre des représailles. Il osera nous dire par exemple : « J’ai fais une connerie »…

Nahomée et le psychodrame corporel du présent au passé ou le rapport possible entre l’obésité, la fugue et le cordon ombilical : p.102-104.

Le fil conducteur de l’animateur sera d’aider Nahomée à verbaliser sa recherche et lui permettre de se reconstruire plutôt que de s’auto détruire de manière fantasmatique ou réelle. Un jeu ultérieur révélera le désir de Nahomée d’être une fille de « trois ans » (sic), mince et mignonne qui est invitée par un professeur dans un lieu public. Nahomée nous montre, en fait, qu’elle cherche à être reconnue comme sujet désirant. Elle ira jusqu’à exprimer son désir d’être bercée. Elle qui veut « faire du social pour enlever les problèmes des autres », elle qui veut « s’occuper de bébés » comme elle le dit aux éducateurs !

Son temps de récupération dans l’après-jeu est énorme. Au bout du compte, ce jeu, essentiellement cathartique, lui a permis une réappropriation de soi. Notre hypothèse était que la toux de Nahomée était un rejet. Mais de quoi ?

 Nahomée est une fille dont la naissance a été difficile. Elle aurait été étouffée par le cordon ombilical. Sa mère l’aurait donc, en quelque sorte, « empêchée de sortir ». Ceci expliquerait peut-être son désir de fugue. Sortir de la maison ne serait-ce pas éviter d’être étouffée par le cordon ombilical ?

Quant à son obésité, signifierait-elle un refus d’engendrer ?

Sindy ou le psychodrame de la « présence-absence » : p.104-107.

Son attitude dans le groupe est souvent comparable à celle d’un bébé. Sa voix est celle d’un très jeune enfant. Son langage oral est très régressif. Les passages à l’acte chez elle sont très nombreux : s’assied par terre, quitte la séance, accroche les autres à la jambe, au cou, refuse de travailler en psychodrame…

   Sindy s’exprime beaucoup par gestes. Dès lors, la tendance au passage à l’acte devient rapide. Ce qu’elle exprime verbalement tourne autour de l’oralité, de la fusion dans le style : « Faire tartines, pscht… dans l’eau, ouin, les oeufs… eh… tiennent, les pâtes… chaud… tchou  tchou, je pense à toi, pourquoi foyer ?… Babette… cocola… en a marre… ». Le thème de la piscine est important pour elle comme celui de la douche et du shampoing. Les positions corporelles que Sindy adopte varient d’une position presque foetale sur sa chaise (mi-couchée, mi-assise) à une position où elle est assise sur la chaise une écharpe enroulée autour du cou et se protégeant de son manteau. Ses jeux psychodramatiques semblent représenter une recherche de son identité, de sa place en famille.

Sindy semble se comporter comme une personne écorchée dont les blessures ne sont jamais cicatrisées (elle nous dit d’ailleurs très souvent : « Il faut panser la blessure »). Le sparadrap, qu’elle réclame très souvent, ferait présence de l’absence parentale (recherche désespérée et désespérante d’une « bonne mère » et d’un « père présent ») qu’elle ne pourrait combler !

   La rencontre avec Sindy est souvent surprenante comme peut l’être d’ailleurs la rencontre avec un psychotique quand elle nous dit « papa pense à moi », qu’il faut traduire par « papa panse à moi ! » parce qu’elle relie cela avec un pansement. A défaut de possibilité de symbolisation de l’absence avec Sindy, le psychodrame constitue un soutien humain.

Jacinthe ou le psychodrame la « présence-absence » : p.107-

Jacinthe ou « le psychodrame gratuit » : p.108-111.

Caroline ou « le psychodrame du territoire » : p.111.

Avec elle, nous mettons en scène des jeux où elle est amenée à se confronter aux autres. Par exemple, sur la scène, un antagoniste essayera de s’approprier son sac à main et Caroline aura pour consigne de le conserver, de garder et de défendre ce qui lui appartient. Nous précisons qu’il s’agit bien là d’un jeu. Elle est aidée, de son côté, par un des animateurs. C’est ainsi qu’elle en est arrivée à dire, lors d’une séance : « J’ai pu crier. Avant, je criais à l’intérieur ! ».

Le texte suivant présente une approche approfondie du rôle du corps dans le psychodrame, particulièrement dans le cadre du travail thérapeutique avec des personnes handicapées mentales. Voici un résumé des points clés abordés dans cette introduction :

Quelques mots sur « Le psychodrame corporant » : p.79-87

   Le psychodrame avec les personnes handicapées mentales est qualifié de « corporant » parce qu’il met l’accent sur la corporéité, c’est-à-dire la dynamique corporelle qui relie le corps et l’esprit. Ce terme fait référence à la manière dont le corps est mobilisé dans un espace intermédiaire entre rendre la parole corporelle et faire parler le corps lui-même, avec une place importante pour les objets transitionnels et le langage métaphorique.

Le rôle de l’objet transitionnel :

   Inspiré des travaux de D.W. Winnicott, l’objet transitionnel aide à réduire l’angoisse et à traverser les expériences traumatisantes. L’exemple de Josianne (p.79-81) illustre comment un sac à main, en tant qu’objet transitionnel, lui permet d’exprimer des traumatismes passés et de progresser vers une verbalisation plus grande de ses souffrances. L’objet transitionnel devient un support essentiel dans ce processus de guérison

La métaphore et le langage corporel :

  Je souligne toute l’importance des métaphores et des lapsus dans le psychodrame. Le corps, par des gestes et des attitudes, peut exprimer des sentiments et des expériences que les mots seuls ne parviennent pas à révéler. Les thérapeutes interprètent et travaillent ces signes non verbaux pour aider à la structuration du moi.

Différentes techniques du psychodrame :

   Plusieurs techniques sont employées pour aider à la prise de conscience et à la résolution de conflits intérieurs. Par exemple :

   – Le psychodrame du territoire vise à affirmer la place du sujet dans l’espace scénique et sa capacité à s’opposer.

   – Le psychodrame de la présence-absence travaille sur l’angoisse liée à la séparation, en jouant sur la présence symbolique de l’absence.

   – La technique du Sphinx aide à émerger et renforcer le moi à travers un travail corporel.

   – Le psychodrame des parties du corps permet au sujet d’exprimer symboliquement des tensions ou des maux à travers des parties de son corps.

La technique du miroir :

   Cette méthode est utilisée pour aider les patients à se voir sous une nouvelle lumière. En imitant le patient ou en le confrontant à une image miroir de lui-même, le thérapeute permet au sujet de prendre du recul et de mieux comprendre son propre comportement. Cela peut avoir un effet thérapeutique profond, comme on le voit dans l’exemple de Sophie, qui travaille sur son image corporelle et son rapport à la féminité.

Image du corps et schéma corporel :

   Le texte s’appuie sur les théories de Dolto et Lacan pour distinguer l’image du corps (dimension psychique et subjective) du schéma corporel (réalité organique et physique). L’image du corps est essentielle à la structuration du sujet et à la construction de l’identité. Le psychodrame aide à unifier une image du corps souvent morcelée, en particulier chez les personnes ayant vécu des traumatismes ou des handicaps physiques.

Conclusion :

Le psychodrame corporant met en avant l’importance du corps comme outil de structuration et d’expression de soi. Le corps devient un véhicule pour revivre et transformer des expériences émotionnelles complexes, et le rôle de l’objet transitionnel ainsi que l’utilisation des métaphores sont des éléments clés dans ce processus de guérison et de reconstruction.

Le jeu, concept-clé du psychodrame, et ses implications :

Le jeu est un concept central du psychodrame, mettant en lumière sa capacité à lier la créativité et l’environnement. Il engage le corps non pas uniquement dans une action mais dans une représentation, neutralisant la violence et stabilisant le rapport au corps. Le jeu relie le corps réel au symbolique, créant une stabilisation de la pensée et un lien social. Il sert de mise en forme du réel, notamment pour surmonter des pertes telles que le deuil.

Entre rêve et parole, le jeu permet la réalisation des désirs et crée un processus de familiarisation entre le monde interne et externe. Il est une rencontre libre, non une obligation, où le dialogue prime sur l’autorité. Les jeux fondamentaux sont mystérieux, stimulant la curiosité et l’apprentissage par l’art plutôt que par la science.

Le jeu est aussi une activité libre, où l’échec est permis et où il rompt les habitudes pour réorganiser le chaos. Le jeu dramatique permet un décalage et une nouvelle perception du soi et de l’autre, favorisant une libération de l’expression. Bien que gratuit, le jeu a des répercussions sur la liberté future et procure une richesse émotionnelle.

En conclusion, le jeu dans le psychodrame peut répondre à des souffrances inconscientes et révéler ce que l’individu ignore savoir, jouant un rôle thérapeutique clé pour explorer l’inconscient.

Les Effets de re-mobilisation psychique, de « re-narcissisation énergétique » :

L’approche en groupe relance un processus d’identification et sert de point d’ancrage qui permet une différenciation et un certain décollage. La représentation permet de sortir de la sidération psychique, du néant, du trou, des clivages. Processus de liaison et perspectives de reliaison, la figurabilité remobilise les fonctions élaboratives. Il s’agira de sortir du signifiant « débile » comme « victime » qui ferme, condamne à l’avance. D’où l’importance de donner les moyens d’abandonner cette identification au « débile ». Le patient doit muer tel un serpent, changer au lieu de s’accrocher, se responsabiliser.

Le jeu, par la dramatisation, va permettre grâce au processus d’introjection de réduire la charge émotionnelle en transformant la pulsion en symbolisation. Le jeu est acte de parole, acte d’énonciation qui transforme celui qui était objet d’un évènement en sujet d’un acte symbolique. Ce renversement est capital !

Cette interliaison énergétique représente une mobilisation, une circulation dynamique, déclive et ouvre sur le monde exté-rieur. « Le psychodrame permet ce jeu énergétique de la stimulation réceptive à plusieurs (O. Avron). Ce jeu énergétique me conduit à proprement parler de la circulation d’énergie.

Indication du psychodrame avec les PHM

Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection et aurait une fonction antipsychotique. Exercé dans le champ du handicap mental, le psychodrame constitue une psychothérapie profonde en groupe ainsi qu’une thérapie relationnelle c-à-d où l’accent est surtout mis sur la relation, la singularité et le transfert. Il nous fait apparaître la phm sous un autre visage que celui du « débile ». Il nous révèle une autre figure que celle de l’escargot ou du bernard –l’ermite, qui, pour survivre doit quitter sa coquille. Le psychodrame avec les phm constitue une méthode qui fait la synthèse de ce trop-plein de réalité qu’est le monde pré-verbal et supra-verbal dont est issu le monde verbal.

Il permet donc

  • Une reprise en main de soi,
  • L’inscription d’un sujet dans le monde symbolique,
  • De sortir, également, de l’enferment institutionnel,
  • Et enfin un travail de liaison. Grâce au passage de la charge émotionnelle à la symbolisation, renversement capital d’ailleurs, l’interliaison énergétique ouvre sur le monde extérieur.

[1] Marcel Gauchet, Pour une théorie psychanalytique de l’individuation in Se construire comme sujet, Sous la direction de Karl-Leo Schwering, Eres 2012, p.18.

[2] H. Lefebvre, « La présence et l’absence », p. 88.

[3] Corinne Gal, Le psychodrame une expérience aussi forte que la vie, Ed. Odile Jacob,2016, p.70

[4] L’analyse systémique, en quelques mots, est une théorie générale des systèmes. Il s’agit d’une orientation théorico-pratique centrée sur les processus d’interaction et la communication entre les membres d’un système (différent de la dynamique intrapsychique).

[5] Dr Grete-Anna Leutz, Mettre sa vie en scène, Ed. Desclée de Brouwer, 1985, Paris, p.29-30.

[6]La phénoménologie est une approche centrée sur l’analyse directe de l’expérience vécue par un sujet pour comprendre le sens de cette expérience du point de vue de ce dernier. Elle implique une « mise en suspens » du jugement, en privilégiant les faits et les phénomènes tels qu’ils sont vécus, sans interprétation extérieure. Cette méthode qualitative s’inscrit dans le paradigme constructiviste, qui soutient que la réalité est perçue comme multiple et construite par l’interaction entre l’esprit humain et son environnement. Le chercheur phénoménologique reconnaît ainsi qu’il n’existe pas une seule vérité, mais des perspectives multiples, et s’efforce de restituer fidèlement l’expérience du sujet.[6]

L’attitude phénomènologique se caractérise par :

  • L’observation des faits, des phénomènes
  • La mise en suspens du jugement, la mise entre parenthèse du monde
  • Se fonde sur des faits vécus..

[7] Je précise ici que le pathique est une communication immédiatement présente, intuitive-sensible, encore préconceptuelle, que nous avons avec le monde. Le champ du « pathique » est celui qui renvoie le malade à ce qu’il peut, à ce qu’il veut, à ce qu’il doit ou ose devenir ! Ce concept est développé plus loin, dans la deuxième partie de ce livre, avec l’intitulé « Diagnostic et psychiatrie »p.107-114.(livre « prendre soin …).

[8] L’anthropologie phénoménologique a été créée par L. Binswanger, psychiatre suisse. Selon lui, il s’agit de « mettre l’homme en situation » dans la science psychiatrique (cf. Der Mensch in der Psychiatrie), elle a donc également pour objectif de dégager les différentes mises en forme de l’acte diagnostique et thérapeutique du soin psychique dans les diverses cultures, comme à l’intérieur d’une même culture.

[9]Ce concept est né dans le champ médical pour éclairer la relation du médecin à son patient ; il a ensuite servi à illustrer la relation de l’homme à son milieu, dans la perspective d’une épistémologie de la psychologie. Ce glissement d’une clinique médicale (existentielle) à un registre qui fonde même cette clinique (existential) explique son émergence dans le champ de l’esthétique où le pathique est alors la dimension originaire qui fonde l’esthétique, envisagée comme aesthesis : un sentir. « Le pathique est un terme qui a été élaboré par Viktor von Weizsäcker, par Erwin Strauss et de nos jours par Henri Maldiney et Jacques Schotte. Or il faut déjà “être là” pour être dans le pathique. Cela correspond à quelque chose de l’ordre des sentiments les plus primordiaux. Ce qui donne la qualité même de la rencontre, c’est le pathique, lequel se définit par des verbes pathiques, qui impliquent toujours un mouvement. En allemand, on parle du “pentagramme pathique” alors qu’en français il n’y a que trois verbes pathiques : vouloir, pouvoir, devoir. Par exemple, les deux acceptions en allemand de pouvoir sont können et dürfenKönnenexprime la capacité de tandis que dürfen, Jacques Schotte le traduit par oser se permettre deDürfen est un verbe essentiel quand on est en rapport avec quelqu’un : est-ce que l’on ose se permettre de ? »

Réf. : https://www.ouvrirlecinema.org/pages/reperes/constel/pathique.html

[10] D. W. Winnicott  « Jeu et réalité -l’espace potentiel- », p. 96.

[11] Emission de radio-TV. Projection A2-Unité de programme-Marc de Florès « Le langage et la folie », 1977.

[12] F.Dolto, Ibidem 18.

[i] F. de Saussure, Cours de linguistique générale, Payot, 1995, p. 138.

[ii] Didier Anzieu,Le Moi-peau,Ed. Dunod, Paris 1985.p.206-207.

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Être seul, séparé et l’angoisse de séparation

L’angoisse de séparation fonde notre sentiment d’identité. Lorsqu’elle est apprivoisée l’angoisse de séparation devient source d’élan de vie. Se sentir seul signifie prendre conscience qu’on est soi-même unique. « séparer » vient du latin separare, qui veut dire « se parer », « s’habiller », « se défendre », et surtout, « engendrer ».  La confiance implique une qualité de l’interaction pour laquelle la séparation ne constitue pas une menace, mais un défi créatif. L’absence d’autrui et les nouvelles distances dans l’interaction avec l’environnement sont une opportunité pour que le bébé développe la « capacité d’être seul » (Winnicott, 1958). Selon Winnicott, telle est l’une des conquêtes fondamentales de son processus de développement, qui est également le moyen par lequel il peut éprouver l’effet de son action sur le monde et sur soi-même, mesurant ainsi « la confiance en soi et en ce qu’il peut espérer de la vie » (1950 : 292). Apprendre à être seul en présence de l’autre c’est tout autant apprendre à être soi en présence de l’autre. La notion de solitude se met en place en même temps que s’élargissent les possibilités d’un espace intérieur. La capacité à être seul en présence de l’autre souligne cette solitude essentielle, et nécessaire, si l’on veut tenir debout, aller jusqu’au bout de ses projets, porter sa propre vie.  Cette capacité à être seul en présence de l’autre – c’est-à-dire à être vraiment soi-même au cœur de la relation, sans avoir « besoin » de l’autre – conditionne la possibilité d’affronter la « vraie » solitude.

Séparation et trauma

Pour D.W. Winnicott, qui prolonge les propositions de S. Ferenczi, le trauma est en relation avec la dépendance et la temporalité. « Le traumatisme est un « échec » en rapport avec la dépendance (D.W. Winnicott, 1965), car il « rompt l’idéalisation d’un objet au moyen de la haine d’un individu, en réaction au fait que cet objet n’a pas réussi à atteindre sa fonction » ; il provient de « l’effondrement dans l’aire de confiance à l’égard de ‘l’environnement généralement prévisible’ ».[1] « Le traumatisme originaire est une « déchirure » spéciale : la perte – la séparation d’avec la mère – est déjà advenue, est déjà là depuis toujours (plutôt que de dire que le sujet a perdu sa mère, il faudrait rappeler qu’il ne l’a jamais eue). Le rejet (Ausstossung) de la signification phallique du corps du sujet marque sa séparation inévitable d’avec l’Autre, sa castration originaire. En revanche, dans la maladie psychosomatique, il s’agit d’une perte effective. Pour Lacan, l’expérience inaugurale du sujet prend l’aspect d’une « mauvaise rencontre », ou d’une « rencontre manquée [2]», toujours traumatique, ce qui n’empêche pas que sa répétition ne soit recherchée avec acharnement. Le désir est désir de répétition de cette première jouissance ratée. La répétition réitère le ratage de la première rencontre, mauvaise et manquée[3]. Le désir étant bloqué, le sujet s’affectera d’un phénomène psychosomatique. Lacan explique dans le séminaire sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, que le premier signifiant (le S1, le signifiant qui vient de l’Autre symbolique, le signifiant « unaire », celui de la première identification avec le père) représente le sujet pour un autre signifiant (le S2, liée au savoir inconscient). Ce deuxième signifiant a comme effet l’aphanisis[4] (disparition) du sujet : d’où la division du sujet ($). Pour plus d’informations détaillées au sujet de la passion amoureuse j’invite le lecteur à lire l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2024/02/16/passion-amoureuse-masochisme-agrippement-emprise-et-clivage-du-moi-2/

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Le traumatisme de la naissance et la première séparation

Otto Rank a découvert un ensemble de faits ayant pour facteur commun la perte de l’objet maternel où le danger serait la peur de perdre l’amour de l’objet. L’angoisse de séparation de l’objet maternel, dont l’angoisse de la naissance ne serait qu’une forme, serait parmi les précurseurs de l’angoisse de castration correspondant à l’étape œdipienne terminale du développement.

« Pourquoi la mère est-elle tantôt objet d’amour, tantôt objet de haine ? Pourquoi les moments de séparation provoquent-ils une telle angoisse chez le nourrisson ? Le traumatisme de la naissance n’est pas celui de l’accouchement, mais d’une perte. Chaque nouvelle vie trouve son premier objet, la mère, pour le perdre aussitôt : c’est la catastrophe originaire. Même avec la plus douce des mères et la naissance la moins violente, l’être humain naît dans l’angoisse. »[1] « Le traumatisme de la naissance, est un fait humain d’une universalité absolue, avec toutes ses conséquences. »[2] « L’inconscient ne peut concevoir la séparation, le départ voire la mort, que comme une réalisation du retour tant désiré à la vie intra-utérine, car il ne connaît ni ne peut représenter aucun autre désir. » [3] Avec la naissance, le sentiment d’unité avec le tout est perdu et cette souche d’angoisse de la rupture est pour Rank le premier contenu psychique dont l’être humain soit conscient. Conscience et angoisse inhérentes à la séparation de la mère sont indissociables.

L’heureuse solitude ou l’amour que l’on n’obtient pas  

Aimer, c’est aussi laisser l’autre être seul. Effectivement seul et cependant aimé. Un tel amour n’unifie pas, ne fabrique pas du « un ». Il ne permet pas davantage d’« être à deux ». Qu’advient-il donc à l’aimé ? Il est aimé, mais pas pour autant d’un amour qui porterait atteinte à sa non moins précieuse solitude. Aimé, il pourra s’éprouver non aimé. Non aimé, il pourra s’éprouver aimé. Ce qui se laisse abréger ainsi : il aura obtenu l’amour que l’on n’obtient pas. Donald Winnicott cite ceci dans un article intitulé : « La capacité d’être seul » (1958) où il évoque ce que serait une heureuse solitude en présence de quelqu’un : « Je considère cependant que « je suis seul » est une amplification de « je suis » qui dépend de la conscience qu’a le petit enfant de l’existence ininterrompue d’une mère à laquelle on peut se fier ; la sécurité qu’elle apporte ainsi lui rend possible d’être seul et de jouir d’être seul, pour une durée limitée. De cette façon, j’essaye de justifier ce paradoxe que la capacité d’être seul est basée sur l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un et que si cette expérience est insuffisante, la capacité d’être seul ne parvient pas à se développer. »[5] Et plus loin D.W. Winnicott cite encore ceci : « C’est seulement lorsqu’il est seul (c’est-à-dire en présence de quelqu’un) que le petit enfant peut découvrir sa vie personnelle. Le terme pathologique de l’alternative est une existence fausse, construite sur des réactions à des excitations externes. Quand il est seul dans le sens où j’emploie ce mot, et seulement quand il est seul, le petit enfant est capable de faire l’équivalent de ce qui s’appellerait se détendre chez un adulte. Il est alors capable de parvenir à un état de non-intégration, à un état où il n’y a pas d’orientation ; il s’ébat et, pendant un temps, il lui est donné d’exister sans être soit en réaction contre une immixtion extérieure, soit une personne active dont l’intérêt ou le mouvement suit une direction. »[6]

Dans le psychodrame avec des personnes vivant avec un handicap mental notamment, la personne que nous essayons d’aider a besoin d’une nouvelle expérience dans une situation particulière. L’expérience est celle d’un état qui ne donne pas de but, on pourrait parler d’une sorte de crédit ouvert à la personnalité intégrée. La situation créée permet au patient d’être sans qu’il y ait un but : “After being – doing and being done to. But first, being !”[1]

Il faut permettre au patient dans le groupe ou à l’enfant assis par terre, au milieu de ses jouets, de communiquer une succession d’idées, de pensées, d’impulsions, de sensations   qui  ne sont pas reliées entre elles.

Dans l’état de détente propre à la confiance et à l’acceptation de la fiabilité professionnelle du cadre thérapeutique, il y a place pour une séquence de pensées sans liens que l’analyste fera bien d’accepter telle quelle, sans supposer l’existence d’un fil conducteur. Peut-être faut-il admettre qu’il y ait des patients qui ont, à certains moments, besoin que le thérapeute remarque le non-sens qui fait partie de l’état mental de l’individu au repos, sans même que le patient éprouve le besoin de communiquer ce non-sens, c’est-à-dire sans qu’il éprouve le besoin de l’organiser. Le non-sens organisé est déjà une défense. L’occasion de se reposer a été manquée en raison du besoin éprouvé par le thérapeute de trouver un sens là où il y a non-sens.

Le patient a été incapable de se reposer en raison d’une défaillance de l’apport de l’environnement qui a annulé le sentiment de confiance. Le thérapeute a, à son insu, abandonné son rôle professionnel et il l’a fait en revenant au rôle de l’analyste intelligent qui veut mettre de l’ordre dans le chaos. Dans ces conditions très particulières, l’individu peut « se rassembler » et exister comme une unité, non comme une défense contre l’angoisse, mais comme l’expression du « je suis, je suis en vie, je suis moi-même ». A partir d’une telle position, tout devient créatif. Il faut donner une chance à l’expérience informe, aux pulsions créatives, motrices et sensorielles de se manifester ; elles sont la trame du jeu.

[1] « Après « être » – faire et accepter qu’on agisse sur vous. Mais d’abord « être » ! D. W. Winnicott, « Jeu et réalité », p. 118.

Comment vivre séparé-ensemble ?

L’amour désigne un sentiment d’attachement d’un être pour un autre, souvent profond, voire violent, mais qui peut aussi être marqué d’ambivalence et, surtout, qui n’exclut pas le narcissisme.

 « La question de S. Beckett « comment vivre séparé-ensemble ? » est une question posée à l’amour, si tant est que l’amour, dans sa structure narcissique même, serait ce qui permet de supporter le « deux » de la différence sexuelle, de suppléer à la béance du « deux ». Lacan dira de l’amour entre deux humains qu’il les met hors d’eux, hors deux. Ainsi serons-nous amenés à penser l’amour comme processus paradoxal où se vérifie qu’il y a en jeu, dans tout rapport, l’impossible d’un deux. Pour davantage de précisions quant à la question de l’amour, j’invite le lecteur à lire l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2021/10/24/le-desir-et-lamour/

Être, devenir autonome psychiquement

« Autonome » vient du grec autos : soi-même et nomos : loi, règle. L’autonomie est la faculté d’agir par soi-même en se donnant ses propres règles de conduite, sa propre loi. C’est la capacité à agir par soi-même, à choisir par soi-même et à penser par soi-même. Devenir autonome c’est pouvoir fonctionner selon les normes que l’on se fixe soi-même et exige donc une certaine dose de maturité. L’autonomie est donc définie par la capacité à se gouverner soi-même. Elle présuppose la capacité de jugement, c’est-à-dire la capacité de prévoir et de choisir, et la liberté de pouvoir agir, accepter ou refuser en fonction de son jugement. Cette liberté doit s’exercer dans le respect des lois et des usages communs. L’autonomie d’une personne relève ainsi à la fois de la capacité et de la liberté. Pour plus d’informations détaillées, j’invite le lecteur à lire l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/

L’autonomie affective se traduit par la capacité de subvenir à ses propres besoins émotionnels. L’amour, la chaleur humaine, l’attention, la tendresse, la patience, l’empathie et la joie sont quelques-uns des ingrédients de cette nourriture émotionnelle nécessaire au développement d’une autonomie émotionnelle. L’indépendance affective est cet état dans lequel une personne a suffisamment d’amour d’elle-même pour ne plus être dépendante de l’amour des autres.

Ce que j’en dis, entre autres, dans mon livre « Prendre soin de soi et de l’autre en soi[7] » à la page 94.

« Il appartient à chacun de ne pas s’abuser et de cesser d’accuser autrui d’être le responsable de sa souffrance ou de ses manques. Passer de la victimisation à l’affirmation, et donc à la responsabilisation, suppose qu’on accepte de ne plus se complaire dans la dépendance ou l’impuissance. Accéder à la reconnaissance de ses blessures et de ses besoins, apprendre à développer des capacités d’autonomie et de prise en charge personnelle, des moyens visant à satisfaire ses propres besoins, telles sont les bases d’une liberté d’être à la fois plus centrée et plus ouverte. Cette responsabilité de conscience constitue un pas essentiel vers le respect de soi. »[8] Le « processus de séparation-individuation » est indispensable à l’autonomie.

Le processus d’individuation

Appartenance et individualité (appartenir et s’appartenir[9]) semblent correspondre à être seul et en groupe, être seul en groupe, être seul à seul et relié aux autres en étant soi. Être avec l’autre c’est être sans l’autre. On ne peut pas apprendre à être seul tout seul ! La subjectivation et la différenciation impliquent nécessairement la séparation. Or toute séparation contient toujours des relents de délaissement, d’abandon et l’ensemble des affects douloureux qui y sont liés. L’autonomisation est donc une conquête, une lutte à mener contre ces premiers autres dont nous avons été dépendants, mais aussi contre le Soi lui-même qui cherche toujours en même temps à s’épargner ces ressentis pénibles de séparation. Ce processus au long cours s’effectue par étapes successives. En bout de course, l’enfant et par la suite, tout au long de son existence d’adulte, doit pouvoir renoncer à l’espoir de recevoir pleinement de l’autre ce qu’il attend. Il s’agit pour lui de s’approprier pas à pas l’autonomie, dit-on, d’acquérir de l’indépendance. Cela suppose un deuil, douloureux, celui de ne plus attendre de l’autre qu’il comble ses désirs et ses besoins, mais de prendre la responsabilité personnelle de les assumer soi-même. L’avantage obtenu est un gain indéniable de liberté, mais aussi le fait de n’être plus parlé par un autre, d’assumer à son tour sa propre parole. »[10] »[11]« La vie, dit quelque part quelqu’un qui n’est pas analyste, Etienne Gilson, l’existence est un pouvoir ininterrompu d’actives séparations »[12]. Pouvoir construire les limites entre ce qui est Moi et ce qui n’est pas Moi, de pouvoir ériger les frontières entre soi et l’autre, entre soi et le monde. Ces frontières permettront l’assomption d’une subjectivité et d’une existence singulière.

L’individuation se fait à partir des autres et moyennant la réalité de l’autre comme autre. « L’individuation psychique, cela implique au moins quatre dimensions : la capacité de soutenir une identité, de l’assumer ; cela suppose une capacité d’existence psychique par soi-même ; une capacité de relation avec les autres ; et enfin, une capacité d’être en société, de jouer le jeu du collectif. »[13]

« C’est l’individuation psychique qui fait des humains des êtres pour eux-mêmes, des êtres d’action et des êtres pour les autres, des êtres en société. Autant de registres qui ne vont nullement de soi, qui ne sont nullement donnés par la nature, qui relèvent de processus de constitution problématiques puisque payés dans tous les cas de lourdes séquelles qui nous hantent d’une manière ou d’une autre. »[14]

Une des premières indications du psychodrame est de permettre un processus d’introjection manquant (cf. mon texte : « Psychodrame et introjection » : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2024/02/04/psychodrame-et-introjection-2/

La psychothérapie

La psychothérapie doit permettre le « processus de séparation-individuation » indispensable à l’autonomie. L’enjeu du processus de séparation est alors principalement la construction d’une représentation différenciée de soi. La psychothérapie doit permettre le « processus de séparation-individuation » indispensable à l’autonomie. L’enjeu du processus de séparation est alors principalement la construction d’une représentation différenciée de soi.

La psychothérapie est un lieu de symbolisation, de représentation et de remémoration. On s’y soigne en se remémorant. En se remémorant on rejoue. En rejouant on symbolise. On se « ré-origine ». On peut se soigner en symbolisant le non-approprié de l’histoire subjective vécue. Le tableau des années oubliées peut se ré-organiser dans une perspective devenue alors constructive. La représentation, quant à elle, est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle.  Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en œuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Penser, c’est se représenter mais dépasser les représentations. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »[15]    

La symbolisation

La symbolisation implique la représentation d’un objet absent. Dans la réalité, l’enfant a subi la séparation. Elle l’a fait souffrir. S’il arrive à la représenter symboliquement par un jeu, c’est d’abord qu’il a pu prendre un certain recul vis-à-vis d’elle, qu’il la voit de dehors, sur un certain plan, en provoquant la présence-absence du substitut, et qu’enfin il pourra interpréter pareillement des séparations comparables et ne plus être totalement surpris. L’enfant était passif, envahi par l’expérience mais, en la répétant, il acquérait un rôle actif. « Le moi qui a vécu passivement le trauma en répète maintenant activement une reproduction affaiblie, dans l’espoir de pouvoir en diriger le cours en agissant par lui-même. Nous savons que l’enfant se comporte de la même manière face à toutes les impressions qui lui sont pénibles en les reproduisant dans le jeu ; par cette façon de passer de la passivité à l’activité, il cherche à maîtriser psychiquement ses impressions de vie ».[16] Dès qu’il mime l’absence et la présence, l’enfant fait vivre l’objet « ici » et « maintenant ». La mère présente doit être appréhendée comme celle qui pourrait ne pas être là. Ce travail permet à l’enfant de ne pas s’enfermer dans l’imaginaire. Ce mouvement d’alternance, dans une relation d’ouverture et de fermeture est décomposé, aussi, par Sami Ali comme un mouvement agressif, comme un désir actif de l’enfant de se séparer de sa mère (« Ma mère ne m’abandonne pas », « Je ne suis pas abandonné par elle » ou encore « Ce n’est pas toi qui me laisses tomber », « Je n’ai pas besoin de toi », « Je t’envoie promener moi-même »). Ce mouvement semble s’inscrire dans un contexte ambivalent qui fait naître chez l’enfant de l’angoisse et de la culpabilité. La plupart de ces jeux symboliques tentent à reproduire ce qui a frappé, à évoquer ce qui a plu ou participer de plus près à l’ambiance, bref, à construire un vaste réseau de dispositifs permettant au moi d’assimiler la réalité tout entière c’est-à-dire se l’incorporer pour la revivre, la dominer ou la compenser. C’est aussi la conscience du « comme si ». Winnicott rappelle cette capacité à être seul en présence de quelqu’un dans sa théorie du jeu :

  1. a) Le bébé et l’objet sont confondus l’un avec l’autre.
  2. b) L’objet est répudié, ré-accepté et objectivement perçu.
  3. c) Le stade suivant, c’est être seul en présence de quelqu’un.
  4. d) L’enfant est maintenant prêt pour le stade suivant : permettre le chevauchement de deux aires de jeu et y prendre plaisir. Dans un premier temps, c’est à coup sûr la mère qui joue avec le bébé, mais elle se montre plutôt soucieuse de s’adapter aux activités de jeu de son enfant.

Mots clés :

Défi créatif – capacité d’être seul – espace intérieur – solitude essentielle – porter sa propre vie – appartenance et individualité (appartenir et s’appartenir[17]) – traumatisme de la naissance – heureuse solitude – subjectivation et différenciation – vivre séparé-ensemble – responsabilité personnelle – assumer à son tour sa propre parole – individuation psychiqueintrojection – psychothérapie – représentation – symbolisation – conscience du « comme si ».

[1] Thierry Bokanowski, « Le concept de traumatisme en psychanalyse », Sillages critiques [En ligne], 19 | 2015, mis en ligne le 15 juillet 2015, consulté le 24 février 2020. URL : http://journals.openedition.org/sillagescritiques/4153.

[2] Cf. mon texte : « Le concept de la rencontre » : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/08/22/le-concept-de-la-rencontre/

[3]22 Les positions de Freud et de Lacan à l’égard de la première rencontre du sujet et de l’Autre et du désir qui en découle sont différentes. Qu’est-ce que le sujet recherche quand il désire ? Selon Freud, la répétition de la première satisfaction liée a une expérience de plaisir, selon Lacan la répétition traumatique de la « mauvaise rencontre », de l’ordre de la jouissance. Voir Sigmund Freud, « Esquisse d’une psychologie scientifique », op. cit., p. 336 ; et aussi, Sigmund Freud, L’interpretazione dei sogni, Bollati Boringhieri, Turin, 1973, p. 490 ; et Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 129 ; et aussi Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973, p. 53. 23 Terme que Lacan emprunte à Jones mais en en faisant un usage différent. Jones parle d’une disparition du désir comme effet de l’angoisse de castration. »

[4] Terme que Lacan emprunte à Jones mais en en faisant un usage différent. Jones parle d’une disparition du désir comme effet de l’angoisse de castration. Ernest Jones, « Le développement précoce de la sexualité féminine », dans Théorie et pratique de la psychanalyse, Payot, Paris, 1969, p. 401.

[5] Donald W. Winnicott, La mère suffisamment bonne, Ed. Payot,2006. P.83.

[6]Ibidem, p.84-85.

[7]Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Septembre 2020.

[8]Ibidem, p.211.

[9] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, 2020, L’Harmattan, p.191.

[10]Anne-Françoise Dahin, La victime dans tous ses états, février 2013, Yapaka.be.

[11]Anne-Françoise Dahin, La victime dans tous ses états, février 2013, Yapaka.be.

[12]J. Lacan, Le Séminaire livre X, L’angoisse, Ed. du Seuil, 2004, p.171.

[13]Marcel Gauchet, Pour une théorie psychanalytique de l’individuation in Se construire comme sujet, Sous la direction de Karl-Leo Schwering, Eres 2012, p.24.

[14] Marcel Gauchet, Pour une théorie psychanalytique de l’individuation in Se construire comme sujet, Sous la direction de Karl-Leo Schwering, Eres 2012, p.18.

[15]https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2019/09/15/comment-ne-plus-subir-langoisse-qui-nous-affecte-effroyablement/#_ftn23

[16] S. Freud, « Inhibition, symptôme et angoisse », p. 79.

[17] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, 2020, L’Harmattan, p.191.

Références du  texte sur le traumatisme de la naissance :

1] Otto Rank, Le traumatisme de la naissance, 1928, Ed.Payot, 4ème de couverture.

[2] Otto Rank, Le traumatisme de la naissance, 1928, Ed.Payot, p.70.

[3] Otto Rank, Le traumatisme de la naissance, 1928, Ed.Payot, p.112.

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Passion amoureuse, masochisme, agrippement, emprise et clivage du moi

La passion amoureuse

La passion amoureuse, pour Lacan, est l’expression même de cette confusion entre image de soi et image de l’autre ; c’est ce qui explique, conclut-il, ce fait bien connu que « l’amour rend fou ». L’amour rend aveugle et il peut faire des dégâts. Lacan illustre le rapport intime que l’amour peut entretenir avec la pulsion de mort par le coup de foudre, le coup de foudre, « l’attachement mortel », dit-il.

Le mot passion vient du latin passio issu du verbe patior et de pati dont l’homonyme grec est pathos.  En latin, le verbe pati (pâtir) veut dire souffrir. Lorsqu’elle concerne la vie amoureuse, la passion signifie la souffrance, le supplice et désigne l’ensemble des pulsions primitives de l’être humain. Ses antonymes sont le calme, le détachement, la lucidité.

La passion amoureuse est paradoxale, car elle traduit à la fois un désir et l’angoisse d’être abandonné. C’est aussi ce que l’on appelle le « coup de foudre » qui est le fait de tomber amoureux de façon soudaine. Le mot foudre vient du latin fulgura et signifie l’apparition subite d’un violent sentiment d’amour pour quelqu’un.

« Le moment de la passion amoureuse, c’est l’heur, du bon-heur. Du ravissement soudain. De l’extase qui vous déplace et vous met dans l’être. C’est un moment dont on peut décrire les issues mortelles, si on veut le prolonger tel à tout prix : Roméo et Juliette, Tristan et Yseult. Mais par-delà la passion traversée, l’amour ouvre, dans la découverte d’un manque, à la mise en processus infini de la vérité que la passion recélait. »[1]

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Passion amoureuse, masochisme et clivage du moi

La passion représenterait une tentative de se guérir d’angoisses et d’un traumatisme précoce, d’une menace sur les liens vitaux et permettrait de restaurer l’unité du moi. La passion se présenterait pour contrer la réactualisation d’une menace portant sur des liens vitaux. Le sujet souffrirait d’attitudes opposées et contradictoires. Ces attitudes font penser à un clivage du moi[2]. Ce clivage implique une forte résistance au changement. Le sujet souffre et tiendrait à sa douleur, ce que Lacan définit lui-même comme de la jouissance[3]. La passion comporterait une dimension masochiste. Freud met en évidence une tendance masochiste du moi qui trouverait sa satisfaction à travers la souffrance qui accompagne la névrose. C’est le masochisme moral dit-il, dans sa forme extrême, qui s’exprimerait, par exemple, dans la réaction thérapeutique négative. Freud précisera alors qu’au masochisme du moi, s’alliera, pour le compléter, le sadisme du surmoi. La boucle est bouclée. Freud parle d’une force puissante qui se défend contre la guérison et s’accroche à la maladie et à la souffrance. Une partie de cette force identifiée comme conscience de culpabilité[4] et besoin de punition est localisée dans la relation du moi au surmoi.   Dans cette dimension masochiste, la présence de l’objet de terreur vaudrait mieux que le vide objectal. La passion va permettre au sujet de continuer à ignorer une souffrance liée aux traumatismes subis. La passion tendrait à réunir ses tendances opposées et à assurer ainsi (imaginairement) la restauration de l’unité du moi compromise par le clivage.  La personnalité du sujet pris dans la passion amoureuse (sans toi je ne peux pas vivre) est clivée. Perdre le contact avec l’objet de la passion ce serait perdre une part précieuse de soi. Le psychisme tenterait illusoirement de réparer les séquelles d’anciens traumatismes et en particulier un clivage du moi. Le fait de voir dans l’objet de la passion la source de tout bonheur possible peut amener à désinvestir toute autre recherche de satisfaction, et être à l’origine d’une nouvelle cause d’appauvrissement du moi.

Passion amoureuse et pulsion d’agrippement

La passion amoureuse peut également être en lien avec une tendance à se cramponner à l’autre, aux autres.  La tendance au cramponnement peut faire l’objet d’échecs dont les effets sont traumatiques. Quand cela ne se passe pas suffisamment bien, la tendance au cramponnement va se maintenir chez le sujet de manière anachronique et donner lieu à une série de symptomatologies dont les conduites addictives regroupées sous l’appellation “syndrome du cramponnement”. A ce sujet j’invite le lecteur à consulter l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/

Passion amoureuse et pulsion d’emprise

Freud définit la pulsion d’emprise comme une pulsion de maîtrise sur autrui ou sur le monde, une violence contre le réel. « L’emprise est la mise en œuvre du pouvoir de quelqu’un qui exerce une domination intellectuelle, affective, physique, sexuelle, sur quelqu’un d’autre. Celui ou celle qui est soumis à l’emprise, l’est en tant qu’objet de cette domination, tour à tour séduit, valorisé, privilégié parfois de façon exclusive ; tout autant qu’à l’inverse il peut être déprécié, rejeté, détruit. L’emprise fait taire le sujet qui la subit. »[5] Elle étouffe. L’emprise est une relation de soumission à l’autre, de ligotage psychique d’un objet non reconnu comme tel par un autre. La pulsion d’emprise est cette volonté de dominer l’autre, de le réduire à un objet manipulable. Assouvir sa pulsion d’emprise c’est se rendre maître de l’autre.  « En rapportant l’emprise aux conduites de cramponnement analysées par I. Hermann et au processus d’attachement tel que J. Bowlby le définit, la pulsion d’emprise va naître de la rencontre avec l’objet. Elle va, si j’ose dire, pulsionnaliser le cramponnement, pulsionnaliser l’attachement. »[6]

Le prix à payer de la passion amoureuse

Le prix à payer de la passion amoureuse peuvent être les suivantes :

  • L’hémorragie narcissique : plus on aime l’autre et moins l’on s’aime.
  • La trop grande dépendance envers l’autre partenaire (cf. article sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/
  • Les angoisses démesurées (d’abandon, la jalousie, …).
  • La pulsion d’emprise. L’emprise n’est pas une fatalité. Il est possible d’en sortir, quelle que soit sa forme, quel que soit le temps qu’elle dure. Tout peut prendre fin, même l’aliénation la plus installée. Par ailleurs, les témoignages montrent que, si beaucoup de personnes font l’expérience pénible de l’emprise, elle peut aussi être l’occasion d’une meilleure connaissance de soi, d’une plus grande affirmation et d’une progression vers plus de liberté. Atténuer la pulsion d’emprise (quand l’autre est tellement important qu’il ne faut pas qu’il parte…) sera un des aspects et objectifs de la psychothérapie. (Cf. mon livre «  Prendre soin de soi et de l’autre en soi » à la page 249.

Citons quelques données chiffrées, statistiques des dégâts de l’amour :

« Selon le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé relayé le 9 mars 2021 par Theguardian.com, une femme et une fille sur quatre dans le monde ont déjà été agressées physiquement ou sexuellement par un mari ou un partenaire masculin. Le rapport révèle également que les violences conjugales commencent très jeunes. Même si les taux les plus élevés se trouvent chez les 30-39 ans. Des chiffres qui font froid dans le dos. »[7]

Autres données :

« En Belgique chaque année, plus de 45000 dossiers sont enregistrés par les parquets. Toutefois, les actes de violence conjugale sont loin d’être toujours dénoncés. En 2010, l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes estimait qu’en Belgique, une femme sur sept avait été confrontée à au moins un acte de violence commis par son (ex-) partenaire au cours des 12 mois précédents. La violence conjugale a coûté la vie à 162 personnes en 2013. Selon les chiffres de l’enquête de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE publiée en 2014, 6% des femmes ont subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire ou ex-partenaire. 24,9% des femmes se sont fait et/ou se sont fait imposer des relations sexuelles forcées par leur conjoint, selon le sondage réalisé par Amnesty International et SOS Viol en 2014.  Par ailleurs, un couple sur huit est confronté à des violences d’ordre psychologique en Belgique. Plus discrète, plus sournoise et moins visible que la violence physique, elle constitue une réelle souffrance pour celui ou celle qui la subit. (www.fredetmarie.be). »[8]

« Environ 75000 faits de violences sexuelles seraient commis chaque année en Belgique à l’encontre de femmes, mais seuls 8000 faits d’attentat à la pudeur ou de viol sont déclarés, selon les chiffres du cabinet de la justice. »[9]

Mots-clés :

Attachement mortel, masochisme, clivage du moi, agrippement, emprise.

Références :

BOONS M-C, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001.

BOWLBY. J (1969), L’attachement, Paris, PUF, 1978.

DE GEORGES. C, Emprise et consentement N° 22 Novembre 2021.

DENIS. P (1997), Emprise et satisfaction, Paris, PUF.

FERRANT A, Pulsion et liens d’emprise, Dunod, janvier 2001.

FREUD S. (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

FREUD S. (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

FREUD S. (1920), Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

HERMANN I. (1943), L’Instinct filial, Paris, Denoël, 1972.

LACAN J., Le séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

RAUNSTEIN N, La Jouissance, un concept lacanien, Eres,avril 2005.

[1] Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[2] Le clivage du moi (en allemand Ichspaltung) est la séparation de la réalité psychique en deux parties. Il est la conséquence d’un traumatisme psychologique qui place la partie de la personnalité touchée hors de la conscience. Le clivage est une action (mentale) de séparation, de division du moi, ou de l’objet, par deux réactions simultanées et opposées (l’une cherchant la satisfaction, l’autre tenant compte de la réalité), sous l’influence angoissante d’une menace, de façon à faire coexister les deux parties de manière indépendante l’une de l’autre, et qui se méconnaissent alors, sans formation de compromis possible.

[3] Jacques Lacan fait de la jouissance un concept à part entière, distinct du plaisir et du désir. Il opposera plaisir et jouissance : cette dernière se voudrait outrepasser le principe de plaisir. Plaisir et déplaisir sont des sentiments conscients restant attachés au Moi. La jouissance serait une souffrance inconsciente : « là où tu souffres, c’est peut-être là où tu jouis le plus » ! Elle est toujours synonyme de complication. L’impératif de ce savoir inconscient est de s’opposer à la propension au bonheur. La jouissance se soutiendrait d’une injonction amenant à abandonner le désir même, dans une subordination au grand Autre c’est-à-dire l’inconscient, les parents… Lacan définira la jouissance en relation avec la notion de répétition. Selon cette nouvelle conceptualisation, c’est la jouissance qui exige la répétition, ou formulé autrement, c’est à la jouissance qu’aspire la répétition. La pulsion de mort ; c’est elle, nous dit Freud, qui est à l’œuvre dans la répétition. Lacan, relisant Freud, dira que la répétition « est proprement ce qui va contre la vie » et que ce qui la nécessite « s’appelle la jouissance ». On voit apparaître la jouissance comme un autre nom de la pulsion de mort.

[4]Pour une lecture plus approfondie de la culpabilité je renvoie le lecteur à la page 224 de mon livre : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=66700

[5]Christine De Georges, Emprise et consentement N° 22 Novembre 2021, p.17. réf. : https://psychanalyse-cotedazur.fr/static/img/Cahiers%20cliniques%20de%20Nice/CCN%2022.pdf

[6] Alain FERRANT nous parle de son livre : Pulsion et liens d’emprise. Alain FERRANT, Psychologue Clinicien, Psychanalyste, Maître de conférences à l’Université Lumière Lyon II. Réf. : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1129&file=1

[7]https://www.ma-grande-taille.com/societe/violences-conjugales-femmes-monde-rapport-oms-mars-2021-chiffres-alarmants-289226

[8]https://www.amnesty.be/campagne/droits-femmes/les-violences-conjugales/article/chiffres-violence-conjugale

[9]Violences sexuelles, article du « Le Soir à la une », Samedi 23 et dimanche 24/10/2021.

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Psychodrame et introjection

Le jeu, par la dramatisation, permet, grâce au processus d’introjection notamment, de réduire la charge émotionnelle en transformant la pulsion en symbolisation. La symbolisation implique la représentation d’un objet absent. Le jeu est acte de parole, acte d’énonciation qui transforme celui qui était objet d’un évènement en sujet d’un acte symbolique. Ce renversement est capital ! L’élaboration de la pensée permettra de décoller du besoin, du faire, de l’agir et s’interroger sur ce qui déborde. Réveiller le non traduit concourt à l’introjection[1]. L’introjection est vue comme un processus constitutif du monde intérieur, ressourcement identitaire. Elle est action et procès dont le sujet grammatical et réel est le « sujet », l’individu lui-même. Elle est la face traductive du processus contribuant à la constitution du moi préconscient-conscient. « Pour Ferenczi, l’introjection est le mouvement de la constitution du Moi »[2]. Renverser les rôles en psychodrame c’est passer du mode passif à un mode actif (cf. jeu de la bobine où il s’agit de jeter et de reprendre, où il y a figuration de la pensée par la représentation). En psychodrame il arrive souvent d’observer chez l’un ou l’autre participant des transformations spectaculaires du corps lors des changements de rôle : le corps se redresse, devient plus tonique, les gestes gagnent en amplitude, les expressions du visage réapparaissent, les modulations de voix se diversifient, etc. Cette transformation en action peut rester insu du sujet qui reprend son rôle, comme si de rien n’était, mais les observations des autres participants à qui la transformation a « sauté aux yeux », lui font retour de manière saisissante.

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« Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection (défaut d’affirmation) ou en débordement (dont le moi est débordé, incapable de contenance). Ceci est le cas, par excellence, de l’enfant qui est incapable de dire ; « je suis responsable », qui n’a pas la responsabilité de ce qu’il est (cf. Tanguy !). En termes Szondien il y a absence de la fonction K+ (je suis) et présence de P- (projection qui évite l’introjection). Je rappelle ici les significations des différents symboles :

K+ : vecteur du Moi qui représente l’introjection soit le repli sur soi, l’introversion, l’autisme, le « je suis ».

K- : représente l’adaptation, le renoncement, le « je suis pas ».

P+ : représente l’inflation, le « je suis tout ».

P- : représente la projection, être un et semblable à l’autre.

L’introjection représente donc :

  • Une protection
  • Une institution du Moi
  • Un espace psychique intime
  • Permet d’être quelqu’un,
  • Permet la frontière entre l’extérieur et l’intérieur. »[3]

« Un sujet souffrant d’un défaut ou d’une inefficacité du processus d’introjection est comme excessivement « ouvert » sur la réalité externe. Ce défaut de fermeture de l’appareil psychique, qu’il ne faut pas confondre avec une inconsistance du moi (comme le montrerait l’exemple du paranoïaque), est cause de l’incapacité où se trouve le sujet de constituer et de conserver à l’intérieur de lui des objets internes plus classiques, de constituer un monde fantasmatique. Ce monde fantasmatique, tant conscient que préconscient, fonctionne chez le névrosé comme un pare-excitation vis-à-vis des agressions en provenance du monde extérieur. Toute une série de manifestations cliniques apparaît dans cette perspective comme traduisant cette extrême dépendance du sujet vis-à-vis des objets externes et des évènements de la réalité. [4]C’est ainsi que l’on pourra évoquer :

  • L’extrême influençabilité du psychopathe aux rencontres, elle-même responsable de son instabilité ;
  • Les difficultés inhérentes au travail de deuil chez le mélancolique, faisant courir un risque de décompensation, à chaque perte d’objet ;
  • La sensibilité particulière des patients somatisant aux à-coups de leur vie affective et/ou professionnelle ;
  • La décompensation délirante survenant, chez le psychotique, à la suite d’un incident de la vie relationnelle venant réveiller une problématique infantile élective insuffisamment symbolisée ;
  • La dépendance du toxicomane à son produit ;
  • La soumission du sujet opératoire aux conformismes sociaux, et son intolérance aux situations qui les remettent en question ;
  • La souffrance de tonalité persécutive de l’insomniaque que la défaillance onirique empêche de se soustraire aux moindres stimuli sensoriels de la réalité externe, vécus comme traumatiques. »[5]

En résumé, la notion d’« introjection » est synonyme de celle de « symbolisation ». L’introjection comme processus constitutif de l’inconscient a un caractère fondateur dans la constitution du monde intérieur. Pour Ferenczi, l’introjection est le mouvement de la constitution du Moi. « Le caractère inhérent est le renversement du mode passif au mode actif : introjecter c’est proprement renverser les places de l’objet et du sujet. Procédé dont la technique psychodramatique fait un usage fréquent tout à fait concret, puisque, chaque fois qu’il le juge utile et intéressant, le meneur de jeu propose à son patient de jouer le rôle de l’autre, c’est-à-dire de reprendre en première personne ce qu’il a d’abord expérimenté dans le jeu comme une situation de passivité : « Ptolémisme » ici parfaitement légitime, puisqu’il encourage en toute connaissance de cause (exactement comme dans le jeu de la bobine) le mouvement du sujet lui-même dans son effort interminable pour s’approprier son destin. »[6]

Le Moi introjecté est un Moi constitué. Mettre du jeu dans le groupe permet de sortir de la pensée clivée et de la sidération. Les participants vont être aidé en étant stimulé à décoller du besoin de faire, de l’agir et en s’interrogeant sur ce qui les déborde. À ce niveau plusieurs techniques sont utilisées dont celle, notamment, du renversement de rôle qui va permettre de décoller du vécu émotionnel. Cette technique sera surtout utilisée lorsqu’il y a trop de projection, quand l’autre n’est plus vu comme un partenaire, quand il n’y a pas suffisamment de conscience. Le jeu de rôle va redonner du poids à la parole. Le psychodrame permet une reprise en main de soi ainsi qu’une réinsertion dans le socius. Il va permettre de passer du singulier au collectif, grâce à la Projection (P-). Sur le plan technique, deux questions essentielles sont posées : « qui veut jouer » (qui veut prendre sa place ?) et « comment tu termines ce jeu ? » (Comment prendre sa part personnelle ?). En stimulant la participation rythmique à la matrice communicationnelle d’ensemble, qu’ensemble les participants sont en train de constituer, il permet à chacun une renarcissisation énergétique[7]. »[8]

[1] Cette notion est détaillée dans la quatrième partie de mon livre « Prendre soin de soi et de l’autre en soi » au niveau du titre « s’avoir grâce au groupe » p.198 avec la référence à Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, PUF, 2005, Paris. P.259).

[2] Ilse Barande, Sandor Ferenczi, Petite Bibliothèque Payot, 1972, Paris, P. 80.

[3]Jacques Michelet/Conférence/Journée de « Psychodrame et Transversalité » du 11/10/2008 à Namur.

[4] Ilse Barande Sandor Ferenczi, Ed. Payot |& Rivages, 1972, Paris, P.80.

[5]Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, PUF, 2005, Paris. P.141-142.

[6]Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, PUF, 2005, Paris. P.259.

[7] Ophélia Avron distingue, en dehors de la pulsion sexuelle, la pulsion d’interliaison psychique. Dans cette dernière il s’agit d’une pulsion qui nous conduit vers l’autre, où se fait la recherche de l’autre, du plaisir et en même temps de rendre l’autre heureux. On compose pour garder l’autre. Dans cette atmosphère énergétique il y a une mise en activité directe des psychismes entre eux. Il y a mobilisation des uns par les autres, de l’empathie à double sens et cela se fait aussi à un autre niveau que la parole. Une trame est mise en travail du fait des effets de la présence non comblante (effets d’absence et de présence). Dans la présence de l’autre, il en reste toujours des inquiétudes. Cette mise en activité directe des psychismes entre eux, par des mouvements de liaison et de déliaison, ouvre la voie à la transmission des contenus représentatifs internes vers l’autre avec un impact de retour. « Mettre en scène les difficultés d’un patient, dégager la scénarisation fantasmatique, participer au réseau rythmique, c’est travailler en même temps sur les contenus libidinaux les plus secrets et sur la trame de liaison collective dont ils ne peuvent jamais entièrement se dissocier, car ils ont été conjoints dès le départ et fortifiés tout au long du développement des processus de pensée »(p.194). Dans sa pratique psychodramatique groupale, Ophélia Avron tente de faire circuler la pensée, de sortir des clivages. Mettre du jeu dans le groupe permet de sortir de la pensée clivée et de la sidération.

[8] Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres. Paris, 1996.p.9 et 194.

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De la mort à la vie

L’Anthropocène est un concept qui résume l’influence de l’homme sur son environnement et serait « capitalocène » c’est à dire où la responsabilité de l’homme de cette période de bouleversements incombe au seul capitalisme. Les activités humaines influencent les écosystèmes de la planète et les transforment à tous niveaux. L’Anthropocène serait également « thanatocène » (ère de la mort) où priment les technologies de destruction sur les vivants. Les bouleversements amenés par l’anthropocène pourraient toutefois mener à des opportunités.

ou

De l’anthropocène capitalocène et thanatocène au phonocène

Le mot « anthropocène » est un néologisme construit à partir du grec anthropos, « être humain ») et kainos, « nouveau », suffixe relatif à une époque géologique, en référence à une nouvelle période où l’activité humaine est devenue la contrainte géologique dominante devant toutes les autres forces géologiques et naturelles qui avaient prévalu jusque-là. C’est l’âge des humains ! Celui d’un désordre planétaire inédit. La prise de conscience des conséquences de l’activité de l’homme sur son environnement s’est accélérée entre autres avec le Club de Rome de 1972 et la publication du rapport les limites à la croissance (Limits to growth) ainsi que les différents rapports climatiques évolutifs du GIEC[1]. Les activités humaines ont la capacité de provoquer des modifications importantes de l’environnement terrestre, notamment : déforestation, agriculture intensive, surpêche, braconnage à grande échelle, pollution (marées noires, omniprésence des microplastiques, pesticides et perturbateurs endocriniens, etc.), érosion de la biodiversité, etc. La Terre serait actuellement entrée dans une phase de son histoire irréversiblement déterminée par les impacts des activités humaines. L’anthropocène condamnerait donc dès lors à une forme de responsabilisation.

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L’Anthropocène est un concept qui résume l’influence de l’homme sur son environnement et serait « capitalocène » c’est à dire où la responsabilité de l’homme de cette période de bouleversements incombe au seul capitalisme. Les activités humaines influencent les écosystèmes de la planète et les transforment à tous niveaux. L’Anthropocène serait également « thanatocène » (ère de la mort) où priment les technologies de destruction sur les vivants.

Un retour aux fondamentaux privilégiant la responsabilité, la solidarité, la citoyenneté et l’éthique serait indispensable. J’invite le lecteur à ce sujet de lire les articles suivants sur mon site web :

https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/11/29/crise-sanitaire-salutaire-et-retour-aux-fondamentaux-de-la-societe/

https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2019/11/20/lethique-la-reflexion-et-laction/

https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2021/09/30/ethique-responsabilite-cout-choix-engagement-et-puissance-creatrice/

Les bouleversements amenés par l’anthropocène pourraient toutefois mener à des opportunités. Un défi pour l’homme ! Les défis écologiques auxquels sera confrontée l’espèce humaine pourraient remettre en jeu sa capacité à construire de nouveaux modèles de gouvernance locale et à appliquer des politiques publiques et économiques plus équilibrées. Ce n’est pas la fin du monde, mais celle d’une ère nouvelle. C’est précisément ce qui nous amènerait à l’ère du « phonocène » que nous développerons plus loin.

La crise écologique n’appelle-t-elle pas au contraire à une réhabilitation du lieu et des liens ? N’appellerait-on pas chacun à habiter autrement, dans la diversité des êtres, dans leur altérité en sortant du dualisme nature/culture qui permettrait des « hommes avec le monde » ? S’ouvriraient alors d’autres perspectives, d’autres récits mobilisateurs sur les problèmes écologiques et écosystémiques planétaires. « C’est donc d’initiatives alternatives, de savoirs et de changements dans tous les secteurs de la société, et non pas uniquement par en haut (technoscience, green business, ONU), que dépend l’avenir commun. Ce qui n’exclut pas la planification écologique démocratique, du local au global, d’une résilience et d’une décroissance assumée, équitable et joyeuse si possible, de l’empreinte écologique. »[2]

Le « Phonocène »

« Il faudrait nommer notre époque ‘phonocène, parce que c’est l’ère où on va devoir entendre les sons de la terre, les grondements de la terre. Il faut commencer à penser notre période en termes de catastrophe, mais réactiver du goût pour la beauté, réactiver certains modes d’attention, réactiver des joies. Il faudra trouver de la joie pour lutter. Ce concept de phonocène est une façon de nommer une époque en considérant à la fois l’idée d’une catastrophe et à la fois l’idée qu’il y a encore de la vie, mais qu’il faudra se coltiner avec elle d’une manière différente. La joie comme moteur de lutte, c’est très important pour Vinciane Despret.[3] Certains mouvements activistes, confrontés à des choses violentes et difficiles, le font avec énormément de créativité et de joie.

« Le rapport qu’on a avec les choses par le biais de l’ouïe n’est pas le même que celui que l’on a par le biais de la vue. Quand on est dans la vision, on est toujours dans une vérité de type référentiel, dans un rapport de concordance. On a des certitudes, avec la vision. Avec l’ouïe, on est dans un rapport plutôt de curiosité, de vérité générative, une vérité qui va produire un certain type de réel, de savoir, de relation. On est en quête de réel.

Entrer dans le phonocène, c’est se mettre dans d’autres systèmes de rapport à la vérité, qui produisent plus de réel, qui sortent de l’idée que l’homme est exceptionnel, notamment parce qu’il a le langage. Entrer dans le phonocène, c’est commencer à penser la langue des choses, à penser les choses comme dotées d’une certaine forme de langage qui n’est pas le langage humain. L’être humain est relativement exceptionnel, au même titre qu’une araignée, un merle ou une vache sont exceptionnels. » »[4]

En guise de conclusion : « vivre notre époque en la nommant « Phonocène », c’est apprendre à prêter attention au silence qu’un chant de merle peut faire exister, c’est vivre dans des territoires chantés, mais c’est également ne pas oublier que le silence pourrait s’imposer. Et que ce que nous risquons bien de perdre également, faute d’attention, ce sera le courage chanté des oiseaux. »[5]

Mots-clés :

Anthropocène- capitalocène- thanatocène- phonocène- responsabilité- solidarité-  citoyenneté- éthique.

[1]« Le GIEC a pour mission d’évaluer et de synthétiser l’état des connaissances scientifiques, techniques et socio-économiques disponibles, de façon neutre et objective, en rapport avec la question du réchauffement climatique8,10. L’organisme travaille à rendre compte des différents points de vue et des incertitudes, tout en dégageant clairement les éléments qui relèvent d’un consensus de la communauté scientifique. Il a donc pour mission d’« établir régulièrement une expertise collective scientifique sur le changement climatique »5,9. Les apports de ces documents sont utilisés par les décideurs politiques et en tant qu’outil d’information pour la société civile10,4. Le GIEC n’est donc pas un organisme de recherche, mais un lieu d’expertise visant à synthétiser des travaux menés dans les laboratoires du monde entier22,8,10,11, en fonction d’un problème précis, pour lequel les États, membres de l’ONU, l’ont mandaté. » Réf. Wikipédia.

[2] Agnès Sinaï (dir.), Penser la décroissance. Politiques de l’Anthropocène, Presses de Sciences Po, 2013 ; Michel Lepesant (dir), L’antiproductivisme : un défi pour la gauche ? Parangon, 2013 ; Paul Ariès, Le socialisme gourmand, La Découverte, 2013.

[3] C’est moi qui précise ceci dans cet article de la rtb : « Vinciane Despret est une philosophe des sciences belge, professeur à l’Université de Liège et à l’Université Libre de Bruxelles. Elle a suivi une formation de psychologue, avant de reprendre des études de philosophie. Après avoir commencé, à s’intéresser à l’éthologie, elle s’oriente vers la philosophie des sciences. Inspirée dans sa démarche par Isabelle Stengers et Bruno Latour, elle se propose de suivre les scientifiques sur leurs terrains, dans leur pratique, et de comprendre comment ils rendent leurs objets d’études intéressants.

[4]Habiter en oiseau : Vinciane Despret mène l’enquête auprès des ornithologues. 17 déc. 2019. Réf. : Habiter en oiseau : Vinciane Despret mène l’enquête auprès des ornithologues – rtbf.be

[5] Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud 2019, p.181.

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Le désir et l’amour

L’amour désigne un sentiment d’attachement d’un être pour un autre, souvent profond, voire violent, qui n’exclut pas le narcissisme. On désire seulement si l’on est manquant, et ce qu’on désire dans l’autre, c’est son manque, c’est-à-dire son désir. Par contre, la passion amoureuse est la négation du manque. La fusion empêche la vraie rencontre. L’amour est désaccord, séparation, car le désir y est forcément impliqué. Aimer, c’est aussi laisser l’autre être seul. Dans la Grèce antique il y avait quatre mots différents pour dire « amour » et qui dépendaient du contexte : Agapè, Éros, Storgê, Philia. On peut aimer et désirer ailleurs comme on peut désirer sans amour. Le désir cherche un objet pour être satisfait. On peut aimer quelqu’un sans le désirer et inversement. Le désir cherche un objet pour être satisfait. Il n’y a pas d’harmonie parfaite possible entre un homme et une femme. « Il n’y a pas de rapport sexuel, certes, sauf entre fantasmes ». « Il n’y a pas de rapport sexuel » signe avant tout un non-rapport dans l’inconscient entre les sexes. Une question se pose : si l’amour est si bien, pourquoi y a-t-il de la haine ? Être aimé équivaut à oublier ses manques et à cicatriser ses blessures d’enfance. Si l’amour est une des voies de la réalisation de l’être, il en existe, en effet, deux autres : la haine et l’ignorance. La psychothérapie peut permettre d’apprendre à aimer. Essayer de mieux comprendre ce qui nous arrive, ce qui est en jeu dans l’amour, d’en reconnaître les déformations, se poser des questions, chercher des réponses, élaborer sa pensée, mettre des mots à la place des maux, pouvoir parler de sa souffrance sont autant d’aides à notre évolution personnelle.

Qu’est-ce que l’amour ?

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Aimer et être aimé représente sans doute une quête universelle propre à la nature humaine. Naturellement, le sentiment amoureux connaît plusieurs déclinaisons. L’amour serait une des voies de la réalisation de l’être. C’est la dimension symbolique de la parole qui permet en effet que l’amour s’adresse à l’être. Aimer passe par un dire. « L’amour désigne un sentiment d’attachement d’un être pour un autre, souvent profond, voire violent, mais qui peut aussi être marqué d’ambivalence et, surtout, qui n’exclut pas le narcissisme »[1]. « La question de S. Beckett “ comment vivre séparé-ensemble ? ” est une question posée à l’amour, si tant est que l’amour, dans sa structure narcissique même, serait ce qui permet de supporter le “ deux” de la différence sexuelle, de suppléer à la béance du “deux ”. Lacan dira de l’amour entre deux humains qu’il les met hors d’eux, hors deux. Ainsi serons-nous amenés à penser l’amour comme processus paradoxal où se vérifie qu’il y a en jeu, dans tout rapport, l’impossible d’un deux. Deuxième remarque : l’amour est de l’ordre de l’événement. Il se réfère à “ ces choses qui arrivent… ” quand un homme rencontre une femme, un homme, un homme, une femme, une femme : l’amour est voué au hasard de la rencontre. “ Comment un homme aime une femme ? ” “ Par hasard ”[2], répond Lacan »[3]. Pour Lacan « l’amour n’est pas seulement imaginaire et narcissique, mais comporte une dimension réelle parce qu’il survient comme rencontre contingente sur fond d’impossible. Dans la dimension imaginaire de l’amour il y a l’idéal de fusion, faire un avec deux. Faire un avec deux « c’est ce que développe Freud dans son texte « Pour introduire le narcissisme » : « On se cherche soi-même comme objet d’amour, on aime à travers l’autre ce que l’on est soi-même, ce qu’on a été, ce qu’on voudrait être, la personne qui a été une partie propre de soi (son enfant comme prolongation de soi-même). » C’est l’amour du même. »[4] La dimension symbolique de l’amour, elle, consiste avant tout dans sa part de détermination inconsciente. L’amour serait la rencontre entre deux savoirs inconscients. Lacan finit par se demander, et par nous demander : « est-ce que l’amour c’est ça : d’avoir fait un bout du chemin ensemble » ? Ferenczi, un des disciples de Freud, a appuyé toute son œuvre sur le sentiment amoureux après s’être séparé de son maître pour mettre en avant le primat de la mère sur le père. Carl Gustav Jung a terminé son autobiographie par une longue réflexion de plusieurs pages sur « le mystère de l’amour ».
Françoise Dolto employait l’expression « cœur à cœur » pour caractériser le tissage entre sensations du corps et sentiments, aussi bien dans la rencontre de deux adultes que dans la relation mère-enfant.

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Le désir et le manque

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On désire seulement si on est manquant, et ce qu’on désire dans l’autre, c’est son manque, c’est-à-dire son désir. Par contre, la passion amoureuse est la négation du manque. La fusion empêche la vraie rencontre. L’amour est désaccord, séparation, car le désir y est forcément impliqué. Le désir se constitue à partir de la séparation et non de la perte. La séparation rouvre seulement une blessure et cause le désir. La perte, inéluctable, est bien là avant la séparation (« séparer » vient du latin separare, qui veut dire « se parer », « s’habiller », « se défendre », et surtout, « engendrer ».) L’amour se réalise de façon symbolique par la parole. L’amour n’est pas une pulsion partielle. L’autre doit advenir. Lacan illustre le rapport intime que l’amour peut entretenir avec la pulsion de mort par le coup de foudre, le coup de foudre, « l’attachement mortel », dit-il. Pour Freud, comme pour Lacan, l’être aimé reste toujours un sujet, alors que celui qui est désiré passe au statut d’objet. L’étymologie des mots nous apprend que le mot « désir » est lié à l’absence d’une étoile (un astre) dans le ciel et qui serait donc issu d’un manque. L’objet du désir – désir lié à la pulsion – devient un objet quelconque : il peut être changé et rejeté. Le manque est cet « objet perdu ». L’objet perdu n’a jamais existé. Il est perdu depuis toujours. L’objet perdu n’est qu’une image, une image idéale, ce que Freud appelle l’idéale Ich, le moi idéal, que le sujet reconstitue dans son fantasme, seul espace de vie pour lui.

L’amour que l’on n’obtient pas ! 

Aimer, c’est aussi laisser l’autre être seul. Effectivement seul et cependant aimé. Un tel amour n’unifie pas, ne fabrique pas du « un ». Il ne permet pas davantage d’« être à deux ». Qu’advient-il donc à l’aimé ? Il est aimé, mais pas pour autant d’un amour qui porterait atteinte à sa non moins précieuse solitude. Aimé, il pourra s’éprouver non aimé. Non aimé, il pourra s’éprouver aimé. Ce qui se laisse abréger ainsi : il aura obtenu l’amour que l’on n’obtient pas. Donald Winnicott cite ceci dans un article intitulé : « La capacité d’être seul » (1958) où il évoque ce que serait une heureuse solitude en présence de quelqu’un : « Je considère cependant que « je suis seul » est une amplification de « je suis » qui dépend de la conscience qu’a le petit enfant de l’existence ininterrompue d’une mère à laquelle on peut se fier ; la sécurité qu’elle apporte ainsi lui rend possible d’être seul et de jouir d’être seul, pour une durée limitée. De cette façon, j’essaye de justifier ce paradoxe que la capacité d’être seul est basée sur l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un et que si cette expérience est insuffisante, la capacité d’être seul ne parvient pas à se développer. »[5] Et plus loin D.W. Winnicott cite encore ceci : « C’est seulement lorsqu’il est seul (c’est-à-dire en présence de quelqu’un) que le petit enfant peut découvrir sa vie personnelle. Le terme pathologique de l’alternative est une existence fausse, construite sur des réactions à des excitations externes. Quand il est seul dans le sens où j’emploie ce mot, et seulement quand il est seul, le petit enfant est capable de faire l’équivalent de ce qui s’appellerait se détendre chez un adulte. Il est alors capable de parvenir à un état de non-intégration, à un état où il n’y a pas d’orientation ; il s’ébat et, pendant un temps, il lui est donné d’exister sans être soit en réaction contre une immixtion extérieure, soit une personne active dont l’intérêt ou le mouvement suit une direction. »[6]

Le « plus d’amour » ou l’excès d’amour

« C’est l’enfant que l’on nourrit avec le plus d’amour qui refuse la nourriture et joue de son refus comme d’un désir.  L’approche lacanienne de l’anorexie mentale est ici posée. Avoir été gavé par excès d’amour conduit le sujet à recréer du manque : il « mange du rien » pour renouer avec le désir perdu. »[7]L’anorexie, ce serait d’avoir été gavé par excès d’amour !

L’amour narcissique

« L’amour relève de la structure narcissique. On aime d’abord soi. Mais il faut distinguer les dérives pathologiques de cette structure narcissique. « A purement se mirer et aimer soi dans l’autre devenu support d’une image, il se crée un lien transitif où l’autre devient moi, moi l’autre. » Ainsi en parlait Lacan en 1962 dans son séminaire sur Le Transfert. « Si l’autre n’est pas autre chose que celui qui me renvoie mon image, je suis lui, en effet, rien d’autre puisque je me vois être en lui. Littéralement, je suis cet autre et s’il existe lui aussi se voit à ma place. Comment savoir si ce que je me vois être là-bas n’est pas tout ce dont il s’agit puisqu’en somme l’autre, ce miroir, il nous suffit de le supposer lui – ce miroir dévorant – pour concevoir que lui en voit tout autant et que quand je le regarde, c’est lui en moi qui se regarde et se voit à la place que j’occupe en lui. » Dans cette une confusion entre le moi et l’autre, une bataille pour la maîtrise fait rage car l’autre en qui je crois voir mon image et dont je fais mon double sera d’un même mouvement constitué en une figure d’autorité et de pouvoir à laquelle je me voue mais dans la concurrence duelle, la concurrence mortifère, l’agressivité destructrice si tant est que je me veuille à sa place. Enfer où le couple amoureux ici livré aux seuls mirages narcissiques, à la haine et à ses ravages s’avère voué au tourment. Dans un tel couple l’amour se fixe à l’illusion de la complétude, de l’unité, du tout. Dès lors l’au-delà de la loi de toute grande passion dégénère en une loi réelle exercée par un des deux partenaires sur l’autre. Manoeuvre d’autant plus fascinante et funeste que l’un qui fait la loi sur l’autre peut se parer de la transcendance de l’amour à l’égard de toute loi pour imposer en vérité ce qu’il veut et ce qu’il décide. »[8]

« “ Pour introduire le narcissisme ”, où l’on pouvait lire : “ L’homme n’a que deux objets primitifs : lui-même et la femme qui s’occupe de lui. ” Ce qui ne lui laisse que quatre types de fixation. Les trois premiers sont tournés vers lui-même. On aime : ce qu’on est soi-même ; ce qu’on a été ; ce qu’on voudrait être. Le quatrième type de choix concerne le choix d’objet extérieur : on aime la personne qui a été une partie de son propre moi – c’est l’amour de type narcissique – ; ou on aime la femme qui nourrit et l’homme qui protège – c’est l’amour par étayage (dit aussi anaclitique) mais qui reste en réalité encore une des formes de l’amour narcissique. »[9]

L’amour dans la mythologie grecque

Dans la Grèce antique il y avait quatre mots différents pour dire « amour » et qui dépendaient du contexte :

  • Agapè (ἀγάπη / agápê) : l’amour désintéressé, divin, universel, inconditionnel, qui s’adresse à l’être de l’autre. C’est l’amour qui donne sans contrepartie si ce n’est par plaisir de donner ou de se donner. Agapé qui donne est à l’opposé d’Eros qui prend. Agapé n’attend rien pour soi. Il est pur amour universel dans lequel le moi tend à se dissoudre. Par définition même, en Agapé, on peut aimer sans être aimé.
  • Éros (ἔρως / érôs) : l’amour naturel, la concupiscence, le plaisir corporel. C’est l’amour qui prend. Si comme l’estiment Aristote et Spinoza, aimer c’est se réjouir, on peut également concevoir qu’il soit théoriquement possible d’aimer érotiquement sans être aimé (jouissance solitaire)
  • Storgê (στοργή / storgế) : l’affection familiale, l’amour familial.
  • Philia (φιλία / philía) : basé sur l’équivalence, la liberté et l’égalité, la réciprocité, l’amitié, l’amour bienveillant, le plaisir de la compagnie. L’amour philia c’est se réjouir ensemble. Il pourrait s’approcher de la tendresse ( à ce sujet j’invite le lecteur qui souhaite approfondir sa lecture à lire mon article : « La tendresse »).

On peut qualifier de « philia de l’éros » les rapports sexuels dès lors qu’ils sont la satisfaction d’un désir réciproque. Le souci du plaisir de l’autre est aussi important que son plaisir propre. Mais Philia c’est aussi savoir se mobiliser pour l’autre lorsqu’il est dans l’épreuve. C’est donc être attentionné.

L’amour n’est pas le désir.

Désirer une voiture : l’avoir c’est en avoir le phallus. On peut beaucoup aimer un être, dit Lacan, et en désirer un autre. Autrement dit, on désire là où l’on n’aime pas et l’on n’aime pas là où l’on désire. L’amour implique le domaine du non-avoir. Donner ce que l’on a c’est la fête, ce n’est pas l’amour nous dit Lacan. Le désir réduit l’autre à l’état d’objet. L’altérité est niée dans le désir là où elle est de rigueur dans la demande d’amour. Est-il possible d’aimer et désirer en même temps ? Nous pouvons trouver une partie de la réponse chez André Conte Sponville[10] : « Chacun désire ce qu’il n’a pas, et c’est ce qu’on appelle le désir. C’est pourquoi nous désirons le bonheur. Si le désir est manque, et dans la mesure où il est manque, le bonheur nécessairement est manqué. Un désir satisfait s’abolit comme désir : la faim disparaît dans la satiété, comme le désir sexuel dans l’orgasme. Le plaisir est la mort et l’échec du désir. Tantôt, donc, nous désirons ce que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce qui manque ; tantôt nous avons ce que dès lors nous ne désirons plus, et nous nous ennuyons. Quand elle est là, il s’ennuie : il est prêt à tout pour qu’elle s’en aille ou pour la remplacer par une autre. C’est vrai dans tous les domaines. Qui ne désire de préférence l’argent qu’il n’a pas, la maison qu’il n’a pas, l’homme ou la femme qu’il n’a pas ? L’objet est-il à nous que nous désirons autre chose ! Souffrance de n’avoir pas ce qu’on désire, ennui d’avoir ce qu’on ne désire plus. Comme le couple est difficile ! Or on peut désirer celle qui ne manque pas, qui est là, qui se donne, qui s’abandonne, et c’est pourquoi c’est si bon, si doux, si fort ! Ce n’est plus le vide dévorant de l’autre ; c’est la plénitude comblante et comblée de son existence, de sa présence, de sa jouissance, de son amour…après le coït, quoi ? La gratitude, la douceur, la joie d’aimer et d’être aimé. C’est le désir, selon Spinozza et non selon Platon ou Sartre. Non le manque, mais la puissance. Non plus le néant, mais l’être. Non plus la passion, mais l’acte. Non plus l’amour qu’on rêve, mais celui qu’on fait. Sagesse du corps, du désir : puissance de jouir, et jouissance en puissance ! Désirer la nourriture que l’on a, celle qui ne manque pas, c’est manger de bon appétit : c’est un acte, et c’est un plaisir. C’est pourquoi il n’y a pas d’amour heureux, tant qu’on n’aime que ce qui manque, ni de bonheur sans amour, lorsqu’on se réjouit de ce qui est. Le bonheur de désirer vaut mieux que le désir de bonheur, qui n’est qu’espérance. »[11]

On peut donc penser avec André Comte-Sponville qu’il faille pour être heureux d’aimer :

  • Désirer un peu moins ce qui manque et un peu plus ce qui est.
  • Désirer un peu moins ce qui ne dépend pas de soi et un peu plus ce qui en dépend.
  • Espérer un peu moins et vouloir un peu plus (pour ce qui dépend de soi).
  • Espérer un peu moins et aimer un peu plus (pour ce qui dépend de soi).

 « L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » (Lacan)

« Pour Lacan, aimer c’est faire don de son manque. On peut aimer quelqu’un sans le désirer et inversement. On peut désirer une femme, un homme qui ne nous aime pas. On peut aimer et désirer ailleurs comme on peut désirer sans amour. Le désir cherche un objet pour être satisfait. Dans ce don-Lacan, le sujet sacrifie au-delà de ce qu’il a. En d’autres termes, donner ce que l’on n’a pas, c’est lâcher la position phallique, masculine, pour donner son être même. C’est féminin. C’est pourquoi, aimer, pour un homme, c’est souvent se représenter le risque de perdre son genre. Ainsi, aimer là où il ne désire pas et désirer là où il n’aime pas est le mauvais compromis d’une virilité qui cherche à retrouver sa vigueur par-delà le risque de l’amour. L’on retrouve ici la scission entre l’amour et le désir, le courant tendre et le courant sensuel, de Freud. Le don de ce que l’on n’a pas est le don de son être. Il ne s’agit pas d’avoir mais d’être. Et Lacan oppose ici l’être et le paraître. Aimer, c’est aimer un sujet au-delà de son paraître. À la différence de l’amour pascalien, l’on n’aime pas des qualités, des spécificités, mais l’être dans son être, c’est à dire, son manque à être. Il n’y a donc pas de plus grand signe d’amour que le don de ce que l’on a pas, que de donner son manque. Un sujet qui se sent aimé pour ce qu’il n’a pas peut se donner pleinement. »[12]

« Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ” parce qu’il n’y a pas d’objet qui puisse répondre à la demande. C’est jamais ça, jamais l’objet de l’autre, mais toujours la demande comme objet. »[13] « L’amour, dit encore Lacan, c’est donner ce qu’on n’a pas (c’est-à-dire l’avenir) à quelqu’un qui n’en veut pas (parce qu’il n’aime que le passé). Ce quelqu’un, trop bien barricadé dans les pulsions de conservation de son moi est effrayé par l’amour qui est justement un changement périeux puisqu’il engage l’avenir. »[14] Nous détaillons tout cela dans un paragraphe suivant : « Il n’y a pas de rapport sexuel ».

Besoin, demande et amour

« Lacan part de la distinction entre le besoin et la demande. Il radicalisera l’écart sur le terrain de l’amour. Le besoin est de nature biologique – la faim – et se satisfait d’un objet qui l’assouvit – la nourriture -. Il manque quelque chose physiquement et qui peut être comblé par un objet. À l’inverse, la demande est, chez Lacan, toujours une demande d’amour. Derrière toute demande, une infinité de demandes, et au final, une demande d’amour. « Lacan prend soin de distinguer toute satisfaction du besoin – la mère qui va donner le lait, par exemple – et toute réponse à ce qui compose la demande qui, elle, vise la présence et l’amour, à tout le moins leur signe. Ainsi, Lacan essaye-il de démontrer comment s’annule la particularité de ce qui est accordé au niveau du besoin pour se transmuer en une preuve d’amour. L’enfant qui reçoit du lait parce qu’il avait soif tire de cette situation où un besoin est satisfait une preuve d’amour. Donc, qu’à la demande il soit répondu par de l’amour implique nécessairement à cause de la structure du langage que quelque chose ne soit pas complètement comblé, laissant place en marge de la demande à un reste insaisissable – dont Lacan va faire la cause du désir. Tout comblement de cette marge, de cet écart écrase le désir, relève d’une jouissance perverse à moins qu’il s’agisse, comme l’écrit Lacan, du piétinement d’éléphant d’une emprise de l’autre introduisant au fantôme de sa toute-puissance. »[15]

« Ainsi, d’être entendue, la souffrance liée au besoin qui ne peut que se signaler fait support pour se transmuer dans la demande d’amour. Cette demande est radicale. Lacan la qualifie d’inconditionnelle. Elle s’adresse à l’autre comme toute puissance de vie mais aussi de mort si tant est qu’il peut ne pas répondre. La demande d’amour comporte donc une exigence radicale que cet autre réel soit absolument au service de l’enfant, qu’il soit sans intérêt propre, uniquement là pour lui assurer dans une sorte d’urgence vitale qu’il va pouvoir continuer d’exister. Ainsi, du seul fait qu’ils doivent se confronter, se fragmenter dans un premier recours au signifiant, les besoins subissent une perte qui les altère. Et, comme il y a toujours une incertitude liée à la réponse de l’autre, ça transforme les cris en appel. Comme telle la demande de l’enfant ne peut pas être explicitement formulée : l’autre réel, aimant, alerté, celui que Freud qualifie dans L’Esquisse de « secourable », cet autre incarné par un personnage parlant a donc à interpréter les cris et les gestes de son enfant. C’est donc ce personnage qui subvient aux besoins et qui aime cet enfant, à moins qu’il en fasse un pur objet de jouissance ou le rejette sans l’entendre, c’est cet autre parlant qui conditionne l’Autre comme lieu psychique inconscient. »[16]

« Songeons enfin à la sécurité, à cette force qu’un certain amour de la mère assure à son enfant. Je dis un certain amour parce qu’il s’agit que la mère puisse dans son amour de l’enfant donner une place à la fonction du père qui représente la loi et donc fait vivre quelque chose de l’ordre de l’interdit. Mais si elle l’aime comme ça, il y a une force et une sécurité dans l’enfant qui est tout à fait repérable. Et c’est ce qui confère à l’enfant, au creux même de sa demande à lui, le pouvoir de symboliser l’absence de sa mère : il sait qu’il est aimé. Ce pouvoir symbolique conféré par l’amour ne peut opérer que s’il s’inscrit dans le manque immanent à la demande ouvrant à l’enfant une possibilité de désirer. Un enfant aimé est un enfant approuvé, reconnu dans sa différence et dans son être selon le pur éloge de qui l’accompagne, le regarde vivre et découvrir le monde, le soulève dans ses bras et lui sourit. »[17]

 Il n’y a pas de rapport sexuel

Il n’y a pas d’harmonie parfaite possible entre un homme et une femme. « Il n’y a pas de rapport sexuel, certes, sauf entre fantasmes ». « Il n’y a pas de rapport sexuel » signe avant tout un non rapport dans l’inconscient entre les sexes.

« Lacan joue de l’équivoque sur ce mot “ rapport ”, qui fait à la fois référence à l’usage métaphorique courant au sens des relations sexuelles et à son sens mathématique et logique ».[18] Le paradoxe de la sexualité est qu’il y a des relations sexuelles mais cela ne fait pas rapport entre deux être parlants. On ne peut pas, on ne peut plus, dans le champ de la psychanalyse, utiliser l’expression « rapport sexuel » dans son sens courant. L’acte sexuel et le rapport des sexes, sont deux choses différentes.

La sexualité = désir, jouissance, amour.

Le sexuel = pulsion, fantasme, désir.

« Les amants pensent qu’ils s’aiment, se complètent et que tout culmine dans la fusion, dans l’Un. Mais comme le souligne Lacan dans son séminaire intitulé Encore : « Chacun sait, bien sûr, que ce n’est jamais arrivé entre deux qu’ils ne fassent qu’Un. […] C’est de là que part l’idée de l’amour. »[19] C’est la différence des sexes, leur hétérogénéité radicale qui interdit toute complémentarité. Elle veut dire : « il n’existe aucun rapport entre l’homme et la femme.

Il n’y a pas d’égalité des sexes. Il n’y a pas de complémentarité des sexes. Un peu comme deux aimants qui s’opposent. Il s’agit d’un rapport sans être fusionné. Il n’y a pas de rapport entre la jouissance des partenaires. Chacun est de son côté.  On ne jouit jamais du corps de l’autre. Le rapport à l’autre est un rapport d’objet. Il existe une dysmétrie constitutive. Il y en a un qui aime et l’autre qui est aimé. L’aimant est sujet et l’aimé est objet. Ce que j’aime en l’autre c’est l’agalma c’est-à-dire quelque chose de plus que lui-même. L’agalma (du grec ancien ἄγαλμα, agalma (« gloire, délice, honneur ») représente l’objet du désir (objet a) énigmatique qu’on ne perçoit pas dans une image, mais qui la rend pourtant désirable. L’objet a est propre à nous éblouir : « il y a quelque chose en toi qui est plus que toi que j’aime encore plus que toi. » Le miracle de l’amour c’est que l’autre refuse ce jeu : « je ne suis pas ce que tu crois ». L’être aimé ne joue pas ce jeu : « je ne suis pas ce que tu crois ». Il ne joue pas le jeu de l’agalma. Il offre son « non », son vide. Il retourne son amour. Donner quelque chose qu’on n’a pas c’est donner son propre vide : « je n’ai pas l’agalma » ; toi tu le vois en moi par la fenêtre de ton fantasme mais je n’ai pas ce que tu dis de ce que j’ai. Donc je ne joue pas à ça. Je t’aime donc je te renvoie à quelque chose que je n’ai pas et toi tu n’en veux pas puisque toi tu veux mon agalma ». Je terminerai ce paragraphe, en précisant que ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour nous dira Lacan. L’amour est aussi créateur. Il permet un nouvel espace psychique où s’entrecroisent les dimensions personnelles de chacun. Si l’amour est une des voies de la réalisation de l’être, il y en a aussi deux autres : la haine et l’ignorance.

Quelques mots sur l’amour-haine

« Une question se pose : si l’amour est si bien, pourquoi y a-t-il de la haine ? Qu’est ce qui précède l’amour ou la haine ? La haine on la trouve partout. En tant qu’être ou plutôt en tant que lettre, elle est, comme on dit, au fond du jardin et au milieu du monde, elle commence la nuit et finit le matin. La haine d’être surgit dès la naissance. Si le bébé hait, il est : « il hait, il est ». (Lacan Encore p. 91). Cette haine d’exister est un puissant organisateur narcissique. Il y a la haine jalouse de la perte d’amour, dont tout le monde n’est pas sans avoir fait quelques expériences, la haine du semblable fraternel, l’envie, la vengeance, la haine de la différence sexuelle qui impose « le tout ou rien » de la valeur de l’existence, la haine des jugements du moi, du surmoi et de l’Autre »[20]. La haine, par ailleurs, est bien à l’œuvre dans toutes les guerres, même si elle se masque sous les prétextes les plus divers (en ce sens on peut dire que le nazisme est l’exemple le plus pur de la haine). « L’amour est blessure parce qu’il n’y a pas d’amour sans agressivité, sans violence, voire sans haine. La clinique psychanalytique tout comme l’observation de la vie quotidienne nous l’enseignent : je hais inévitablement celui ou celle que j’aime tandis que je suis inévitablement haï(e)par celle ou celui qui m’aime. Bien qu’elle soit couramment observable, cette face obscure de l’amour est souvent oubliée, occultée voire déniée. Cette occultation et cet oubli sont d’autant plus difficiles à comprendre si pour qui l’observe attentivement les enfants et leurs réactions agressives lors de multiples occasions de frustration ou d’angoisse qui viennent inévitablement s’intriquer aux moments de satisfaction et de plénitude. »[21] Ceci nous amène à explorer les revers de l’amour.

Les revers de l’amour ou la passion amoureuse

Être aimé équivaut à oublier ses manques et à cicatriser ses blessures d’enfance. Si l’amour est une des voies de la réalisation de l’être, il en existe, en effet, deux autres déjà cités plus haut : la haine et l’ignorance. On ne s’étonne plus trop de voir la haine jumelée avec l’amour. L’erreur propre de l’existence est décrite par Lacan sous trois chefs : l’amour, la haine et l’ignorance[22]. Dans l’amour il y a aussi la passion. La passion amoureuse, pour Lacan, est l’expression même de cette confusion entre image de soi et image de l’autre ; c’est ce qui explique, conclut-il, ce fait bien connu que « l’amour rend fou ». L’amour rend aveugle et il peut faire des dégâts.

Le mot passion vient du latin passio issu du verbe patior et de pati dont l’homonyme grec est pathos.  En latin, le verbe pati (pâtir) veut dire souffrir. Lorsqu’elle concerne la vie amoureuse, la passion signifie la souffrance, le supplice et désigne l’ensemble des pulsions primitives de l’être humain. Ses antonymes sont le calme, le détachement, la lucidité.

La passion amoureuse est paradoxale, car elle traduit à la fois un désir et l’angoisse d’être abandonné. C’est aussi ce que l’on appelle le « coup de foudre » qui est le fait de tomber amoureux de façon soudaine. Le mot foudre vient du latin fulgura et signifie l’apparition subite d’un violent sentiment d’amour pour quelqu’un.

« Le moment de la passion amoureuse, c’est l’heur, du bon-heur. Du ravissement soudain. De l’extase qui vous déplace et vous met dans l’être. C’est un moment dont on peut décrire les issues mortelles, si on veut le prolonger tel à tout prix : Roméo et Juliette, Tristan et Yseult. Mais par-delà la passion traversée, l’amour ouvre, dans la découverte d’un manque, à la mise en processus infini de la vérité que la passion recélait.

Peut-on s’interroger – non pas sur l’existence de l’amour, il est évident qu’il y a de l’amour – mais sur l’existence possible d’un destin d’amour qui se démarquerait de ces situations fondamentales, toutes sous le sceau d’une dépendance absolue à l’objet idéalisé, dispensateur de plaisir et/ou de soins ? En d’autres termes, est-il possible d’aimer autrement que dans la pure extension de l’amour primaire de soi ? Existe-t-il un amour qui ne serait plus soumis au diktat des premiers idéaux, un amour qui se construit après la rencontre amoureuse « à partir de » mais « hors de » ce qui fut marqué dans l’enfance ? »[23]

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Le prix à payer de la passion amoureuse peuvent être les suivantes :

  • L’hémorragie narcissique : plus on aime l’autre et moins l’on s’aime.
  • La trop grande dépendance envers l’autre partenaire.
  • Les angoisses démesurées (d’abandon, la jalousie, …).
  • La pulsion d’emprise

Citons quelques données chiffrées, statistiques des dégâts de l’amour :

« Selon le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé relayé le 9 mars 2021 par Theguardian.com, une femme et une fille sur quatre dans le monde ont déjà été agressées physiquement ou sexuellement par un mari ou un partenaire masculin. Le rapport révèle également que les violences conjugales commencent très jeunes. Même si les taux les plus élevés se trouvent chez les 30-39 ans. Des chiffres qui font froid dans le dos. »[24]

Autres données :

« En Belgique chaque année, plus de 45000 dossiers sont enregistrés par les parquets. Toutefois, les actes de violence conjugale sont loin d’être toujours dénoncés. En 2010, l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes estimait qu’en Belgique, une femme sur sept avait été confrontée à au moins un acte de violence commis par son (ex-) partenaire au cours des 12 mois précédents. La violence conjugale a coûté la vie à 162 personnes en 2013. Selon les chiffres de l’enquête de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE publiée en 2014, 6% des femmes ont subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire ou ex-partenaire. 24,9% des femmes se sont fait et/ou se sont fait imposer des relations sexuelles forcées par leur conjoint, selon le sondage réalisé par Amnesty International et SOS Viol en 2014.  Par ailleurs, un couple sur huit est confronté à des violences d’ordre psychologique en Belgique. Plus discrète, plus sournoise et moins visible que la violence physique, elle constitue une réelle souffrance pour celui ou celle qui la subit. (www.fredetmarie.be). »[25]

« Environ 75000 faits de violences sexuelles seraient commis chaque année en Belgique à l’encontre de femmes, mais seuls 8000 faits d’attentat à la pudeur ou de viol sont déclarés, selon les chiffres du cabinet de la justice. »[26]

Comment s’y retrouver dans l’amour ? Nous tentons quelques réponses ci-après.

Les effets d’un travail psychique sur soi en lien avec l’autre et ce qui est en jeu dans l’amour, dans le couple

La psychothérapie peut permettre d’apprendre à aimer. Essayer de mieux comprendre ce qui nous arrive, ce qui est en jeu dans l’amour, d’en reconnaître les déformations, se poser des questions, chercher des réponses, élaborer sa pensée, mettre des mots à la place des maux, pouvoir parler de sa souffrance sont autant d’aides à notre évolution personnelle.

Voici quelques pistes de ce travail sur soi :

  • Reconnaître ses sentiments de possession, de jalousie même si on veut les évacuer.
  • Analyser ses fantasmes.
  • Analyser ses projections, ce que l’on projette de soi sur l’autre.
  • Être plus au clair avec ses désirs.
  • Comment faire avec ses pulsions, sa pulsion sexuelle, … ?
  • Comment faire avec ses angoisses, celle de l’abandon, ?
  • Travailler les projections dans le couple. Retrouver les véritables destinataires de nos projections. (P. ex. mère abandonnante, père absent, …).
  • Atténuer la pulsion d’emprise (quand l’autre est tellement important qu’il ne faut pas qu’il parte…).
  • Diminuer l’importance subjective d’absolument « faire un ».
  • Développer un vrai « self ». « Au stade le plus primitif, le vrai “ self ” est la position théorique d’où provient le geste spontané et l’idée personnelle. Le geste spontané est le vrai « self » en action. Seul le vrai selfpeut être créateur et seul le vrai self peut être ressenti comme réel. A l’opposé, l’existence d’un faux self engendre un sentiment d’irréalité ou un sentiment d’inanité. Le vrai self provient de la vie des tissus corporels et du libre jeu des fonctions du corps, y compris celui du cœur et de la respiration. Il est étroitement lié à l’idée du processus primaire et, au début, par essence il n’a pas à réagir à des stimuli extérieurs ; il est simplement primaire. »[27]. « Chez l’individu bien portant, dont le self comporte un aspect soumis, mais qui existe et qui est un être créateur et spontané, nous trouvons en même temps une capacité à employer des symboles. En d’autres termes, la santé est étroitement liée à la capacité de l’individu à vivre dans une sphère qui est intermédiaire entre le rêve et la réalité et qu’on appelle vie culturelle.  A l’opposé, lorsqu’il y a une scission très importante du vrai self et du faux self qui dissimule le vrai self, on observe que la capacité d’employer des symboles est faible et que la vie culturelle est pauvre. A la place des intérêts culturels, ces personnes présentent une agitation extrême, une inaptitude à se concentrer, un besoin de s’exposer constamment à des heurts provenant de la réalité extérieure, si bien que l’existence de l’individu peut être remplie par des réactions de heurts »[28].
  • Elaborer sa pensée afin de créer un espace transitionnel, l’aire transitionnelle du couple dont voici, ici, la configuration schématique :

En conclusion les effets psychiques d’un travail psychothérapeutique vont permettre de mieux vivre, de mieux se vivre, de mieux vivre à deux, une meilleure conjugaison de chacun des partenaires du couple.

Conclusion

L’amour désigne un sentiment d’attachement d’un être pour un autre, souvent profond, voire violent, qui n’exclut pas le narcissisme. On désire seulement si l’on est manquant, et ce qu’on désire dans l’autre, c’est son manque, c’est-à-dire son désir. Par contre, la passion amoureuse est la négation du manque. La fusion empêche la vraie rencontre. L’amour est désaccord, séparation, car le désir y est forcément impliqué. Aimer, c’est aussi laisser l’autre être seul. Dans la Grèce antique il y avait quatre mots différents pour dire « amour » et qui dépendaient du contexte : Agapè, Éros, Storgê, Philia.  On peut aimer et désirer ailleurs comme on peut désirer sans amour. Le désir cherche un objet pour être satisfait.  On peut aimer quelqu’un sans le désirer et inversement. Le désir cherche un objet pour être satisfait. Il n’y a pas d’harmonie parfaite possible entre un homme et une femme. « Il n’y a pas de rapport sexuel, certes, sauf entre fantasmes ». « Il n’y a pas de rapport sexuel » signe avant tout un non-rapport dans l’inconscient entre les sexes. Une question se pose : si l’amour est si bien, pourquoi y a-t-il de la haine ? Être aimé équivaut à oublier ses manques et à cicatriser ses blessures d’enfance. Si l’amour est une des voies de la réalisation de l’être, il en existe, en effet, deux autres : la haine et l’ignorance. La psychothérapie peut permettre d’apprendre à aimer. Essayer de mieux comprendre ce qui nous arrive, ce qui est en jeu dans l’amour, d’en reconnaître les déformations, se poser des questions, chercher des réponses, élaborer sa pensée, mettre des mots à la place des maux, pouvoir parler de sa souffrance sont autant d’aides à notre évolution personnelle.

 

Mots-clés :

Le Narcissisme, un bout du chemin ensemble, vivre séparé-ensemble, tissage, l’amour n’est pas le désir, le manque est cet « objet perdu », heureuse solitude en présence de quelqu’un, Agapè, Éros, Storgê, Philia, inégalité des sexes, L’agalma (objet a), la haine, la passion amoureuse, les revers de l’amour, un travail psychique sur soi, développer un vrai « self », analyse des projections, l’aire transitionnelle du couple.

 

Références autres :

[1]https://carnets2psycho.net/dico/sens-de-amour.html

[2]http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2016/04/LQ-576.pdf

[3]http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[4] Bernard Porcheret, Session 2016-2017, séminaire théorique : lecture du Séminaire VIII, Le transfert, de Jacques Lacan.1 Première séance, novembre 2016. Réf. : https://sectioncliniquenantes.fr/wp-content/uploads/2021/04/16-11_textes_scn_porcheret.pdf

[5] Donald W. Winnicott, La mère suffisamment bonne, Ed. Payot,2006. P.83.

[6]Ibidem, p.84-85.

[7]Conférence : L’amour chez Lacan, 14 et 17 Mars 2018 aux séminaires psychanalytiques de Paris.. Réf. : http://www.psychotherapeute-paris11.fr/conf%C3%A9rences/lamour-chez-lacan-14-et-17-mars-2018/

[8]Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[9]Ricoeur Jean-Paul, Lacan, l’amour.p.5. Réf. : http://www.revuepsychanalyse-yetu.com/wp-content/uploads/2014/11/Lacan-l-amour.-THEORIE.PSY_10-J-P.Ricoeur.pdf

[10]André Comte-Sponville est né en 1952, à Paris. Ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé de philosophie et docteur de troisième cycle, il fut longtemps maître de conférences à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne), dont il démissionna pour consacrer davantage de temps à l’écriture. Il se définit comme philosophe matérialiste (à la façon d’Épicure), rationaliste (à la façon de Spinoza) et humaniste (à la façon de Montaigne). Parmi les contemporains, il se sent proche de Claude Lévi-Strauss, Marcel Conche et Clément Rosset.

[11]André Conte Sponville, Le goût de vivre, Albin Michel, 2010, p.178.

[12]Conférence : L’amour chez Lacan, 14 et 17 mars 2018 aux séminaires psychanalytiques de Paris.. Réf. : http://www.psychotherapeute-paris11.fr/conf%C3%A9rences/lamour-chez-lacan-14-et-17-mars-2018/

[13] Ibidem

[14]Guy Massat, « L’amour, le transfert et la passe », neuvième séance du séminaire 2009-2010, le 27 mai 2010. Réf. : http://psychanalyse-paris.com/1273-L-amour-le-transfert-et-la.html

[15] Ibidem

[16]Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[17] Ibidem

[18]https://www.tupeuxsavoir.fr/publication/il-ny-a-pas-de-rapport-sexuel-le-fondement-de-la-psychanalyse/?pdf=1463

[19]https://www.lexpress.fr/culture/livre/le-sexe-selon-lacan_814029.html

[20]Guy Massat, L’amour, le transfert et la passe, 9e séance (27 mai 2010), http://psychanalyse-paris.com/1273-L-amour-le-transfert-et-la.html

[21]Nathalie Frogneux et Patrick De Neuter, Violences et agressivités au sein du couple (volume 1). Ed. Bruylant-Academia s.a LLN,2009. P.73.

[22] J. Lacan, Ecrits I, op.cit., p.191-192.

[23] Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[24]https://www.ma-grande-taille.com/societe/violences-conjugales-femmes-monde-rapport-oms-mars-2021-chiffres-alarmants-289226

[25]https://www.amnesty.be/campagne/droits-femmes/les-violences-conjugales/article/chiffres-violence-conjugale

[26] Violences sexuelles, article du « Le Soir à la une », Samedi 23 et dimanche 24/10/2021.

[27]Donald W. Winnicott, La mère suffisamment bonne, Ed. Payot, 2006.P.113.

[28] Ibidem.P.118.

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Dans les bras de morphée ou pas ?

L’insomnie définit le plus souvent des problèmes de sommeil chez un individu. La « zone » de sommeil est une aire d’illusion (ou transitionnelle) a-conflictuelle, chargée de remplacer la mère et sa capacité d’apaisement. Winnicott invite à se laisser aller à rêver, de sorte que cette liberté de rêver sans but crée l’aire de l’informe, d’où une forme à soi peut se construire. Parfois l’angoisse de mourir peut nous empêcher de vivre. La peur de l’abandon peut être ressentie par suite d’un traumatisme lié à une séparation pendant l’enfance. L’angoisse de séparation fonde notre sentiment d’identité. Lorsqu’elle est apprivoisée l’angoisse de séparation devient source d’élan de vie. La capacité à être seul en présence de l’autre souligne cette solitude essentielle, et nécessaire, si l’on veut tenir debout, aller jusqu’au bout de ses projets, porter sa propre vie. Ne rien faire est une activité vitale. L’accompagnement et le moment de rencontre psychothérapeutique ouvre à l’existence. Ce moment est ouvert à la parole, au dessin à la représentation scénique, à l’hypnose, à la relaxation. « L’intégration de l’idée de mort nous sauve ; plutôt que de nous condamner à des existences empreintes de terreur ou de pessimisme, elle agit comme un catalyseur pour nous plonger dans des modes de vie plus authentiques, et elle améliore notre plaisir de vivre notre vie » (Irvin Yalom).

(L’insomnie)

https://www.nccri.ie/grec/pic/theseus_ar 1

Introduction

Morphée est le chef des Oneiroi (divinités personnifiant les rêves) qui comme lui sont des créatures ailées. Comme un vol de chauve-souris, ils émergent chaque nuit des profondeurs de l’Erèbe (fils du vide ou Chaos primordial). Il est, selon certains théologiens antiques, le fils d’Hypnos (le Sommeil) et de Nyx (la Nuit). Il a pour vocation d’endormir les mortels.

Hypnos, dans la mythologie grecque, est le dieu du sommeil. Il est souvent représenté sous les traits d’un jeune homme portant un croissant et une corne déversant le sommeil. Il est le fils de Nyx, déesse primordiale de la nuit et de l’Erèbe, fleuve de l‘enfer. Son frère jumeau est Thanatos, il a trois fils, Morphée, Icélus (Ikelos) Phantessus (Phantasos) :

https://www.nccri.ie/grec/pic/theseus_ar 2

Dormir est aussi indispensable à l’être humain que boire et manger. C’est en effet durant le sommeil que la plupart des organes du corps se reposent des efforts de la journée. Le sommeil profond correspond à une phase du sommeil lent qui précède l’entrée dans le sommeil paradoxal. Quand le sommeil devient profond, la fréquence des ondes cérébrales diminue, de même que la température corporelle, la fréquence de la respiration et la pression artérielle. Lorsque l’individu s’endort, il entre dans le sommeil lent. D’abord léger, ce sommeil devient de plus en plus profond. Le sommeil profond se met en place 30 à 45 mn après l’endormissement. En fin de cycle, l’individu entre dans le sommeil paradoxal, puis un nouveau cycle démarre. Un cycle du sommeil dure 1 h 30 à 2 h en moyenne.

En remarque préalable au texte sur l’insomnie, j’attire l’attention sur le fait qu’il ne faut pas confondre troubles du sommeil passagers et insomnies ! D’autre part il existe aussi une peur de l’insomnie appelée Aupniaphobie !

L’insomnie

L’insomnie définit le plus souvent des problèmes de sommeil chez un individu. Le terme est créé au XVIe siècle sur la base du latin insomnia (du latin somniculus, « état de celui qui dort ») et signifie stricto sensu la privation de sommeil. Dans l’acception commune et courante, l’insomnie est la diminution de la durée habituelle du sommeil et/ou l’atteinte de la qualité du sommeil avec répercussion sur la qualité de la veille du lendemain.

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Pour Françoise Dolto, l’insomnie est un symptôme qui peut rapidement disparaître. On ne peut pas guérir en prenant des somnifères nous disait-elle. « La peur de s’endormir, c’est la peur de ce qui peut permettre de bien vivre » précise-t-elle encore. On peut assimiler le sommeil à la mort, « dans ce qu’elle a de vrai : la mort du sujet du désir ». Si une personne ne dort pas, elle n’est pas sans désir, mais sans représentation de celui-ci. S’il y a rêve, c’est que le désir revient. Trop penser empêche de dormir car on n’a pas assez agi, notamment dans l’échange avec l’autre. Les dépressifs ne dorment pas parce qu’ils ne sont pas assez « fatigués », parce qu’ils sont occupés par un imaginaire victime et non par un imaginaire qui entre dans une création.

« Pour les parents l’essentiel n’est pas que le bébé dorme mais qu’il ne crie ou qu’il ne pleure pas. Le bébé peut dormir sans qu’on s’en rende compte : il dort éveillé, les yeux ouverts. Mais il peut aussi ne pas dormir, sans déranger personne, simplement parce qu’il n’est pas anxieux d’être éveillé, à la différence du bébé qui est angoissé de l’être. Angoissé parce qu’il n’a pas assez d’occupation à sa vie symbolique. « Ils ont le désir de vivre mais ils ne savent pas par quel moyen. Il faut alors leur laisser assez de signes de vie : leur parler pour lui donner à mémoriser, les mettre dans la société dès qu’ils naissent, ne pas leur donner l’impression de les quitter quand on les couche. C’est le bruit de la vie qui les endort parce que c’est le repos d’une libido fatiguée. »[1] A ce titre je trouve l’expression suivante intéressante : « L’insomnie est une convivialité ratée entre le bébé et l’adulte ».[2] Examinons maintenant ce que nous dit Winnicott à propos de l’insomnie au travers des concepts de l’aire transitionnelle, de l’aire de l’informe et de l’activité créatrice.

L’aire transitionnelle

La « zone » de sommeil est une aire d’illusion (ou transitionnelle) a-conflictuelle, chargée de remplacer la mère et sa capacité d’apaisement. Winnicott, tentant de représenter schématiquement l’aire transitionnelle, dessine la forme d’un oreiller ! Cette aire d’illusion est chargée de remplacer la mère et sa capacité d’apaisement. La mère chante et prononce les mots qui formeront l’aire transitionnelle, le matériau de l’infantile. Le dormeur doit croire en la maîtrise de ses pulsions et en son contrôle de la régression afin d’aménager une aire transitionnelle non conflictuelle. Dans cette aire, l’individu est au repos. Le processus de l’endormissement se blottit entre le rêve et le sommeil. L’endormissement est tout à la fois abandon de soi et recentrage sur l’essentiel d’une subjectivité. La zone de l’endormissement se définit comme un temps constitutif d’un espace intérieur.

Subterfuges

A la place de l’objet transitionnel, le dormeur doit parfois faire appel à un objet contra-phobique qui protège, dans l’illusion de maîtrise effective, de l’absence réelle de la mère : la zone d’endormissement se pervertit à l’image du fétiche qui vient pallier au manque maternel. Certains ont recours à des subterfuges comme une veilleuse qui est une tentative de combler l’absence maternelle.  Cette lumière fétiche vient combler le manque de (et/ou l’absence dans) l’Autre. Elle résout l’angoisse pendant quelques nuits.  Mais parfois un tel objet ne suffit pas ou plus à supprimer l’angoisse.

L’aire de l’informe

Winnicott[3] invite à se laisser aller à rêver, de sorte que cette liberté de rêver sans but crée l’aire de l’informe, d’où une forme à soi peut se construire. L’aire de l’informe n’est pas un modèle mais un repère d’où exister. L’aire de l’informe est une condition nécessaire pour échapper à la soumission à un faux-soi et recouvrer une liberté de rêver « sans but ». Cette notion winnicottienne est à rapprocher de l’idée de W.R. Bion[4] d’une « capacité au négatif » (capacité qui équivaut non pas à faire, mais à s’abstenir de faire). C’est cette capacité au négatif qui permet à une personne « … de demeurer au sein des incertitudes, des mystères, des doutes, sans s’acharner à chercher le fait et la raison … »

Le rêve est le gardien du sommeil

Un gardien est une personne apte à maintenir, à préserver quelque chose. Le rêve est une sorte de « soupape de sécurité » permettant à l’Inconscient de s’exprimer sans perturber l’équilibre psychique de l’individu. Le rêve, cette voie royale vers l’inconscient, s’apparente à une sorte de rébus qui met en images notre quotidien. Il condense, métaphorise, déplace des éléments (ordinaires ou extraordinaires) de nos journées passées, présentes ou à venir. Un mot ou un personnage va être pris pour un autre, la partie pour le tout… travestissement qui sert souvent à atténuer la violence de nos sentiments et nous permet de rester conforme à notre règlement intérieur.

Retrouver la voie du sommeil, consisterait aussi à faire taire le brouhaha pulsionnel qui encombre d’angoisse le chemin vers le sommeil. Retrouvons ces différentes angoisses.

La peur de mourir

« Comment l’homme fait-il pour tenir sa mort à la fois pour certaine et improbable ? C’est un mystère de l’existence, de la force vitale. C’est notre aptitude à savoir que nous allons mourir tout en sachant que ce n’est vraisemblablement pas pour maintenant. Comment fais-je pour vivre alors que je sais que je vais mourir ? C’est dans cette espèce d’oxymore[5] que se joue la beauté de la vie… ».[6] Parfois l’angoisse de mourir peut nous empêcher de vivre. Du latin mors, la mort s’entend comme la fin de la vie, la cessation physique de la vie. Dans son sens médical, elle correspond à la fin des fonctions du cerveau définie par un électro-encéphalogramme plat. La peur de mourir serait plus à rapprocher d’une angoisse de vivre, de cette incapacité à vivre pleinement les évènements de son existence, incapacités liées pour certaines personnes aux difficultés ou aux traumatismes vécus dans l’enfance.

La peur de l’abandon

L’angoisse d’abandon, peut faire suite à un abandon réel mais également à une sensation de vécu abandonnique ou d’un abandon psychique (ce qui est vrai pour la personne mais n’est pas toujours en rapport avec la réalité). La peur de l’abandon peut être ressentie par suite d’un traumatisme lié à une séparation pendant l’enfance. L’angoisse de perte d’objet ou angoisse d’abandon a été repérée par Sigmund Freud. Selon lui, le nourrisson n’est pas en mesure de faire la différence entre absence temporaire ou perte durable de l’objet. René Spitz[7] a été l’un des premiers à théoriser ce type d’angoisse, à partir de l’observation d’enfants ayant été séparés précocement de leur mère et qui développaient ce qu’il appelait une dépression anaclitique[8].

L’angoisse de séparation

L’angoisse de séparation fonde notre sentiment d’identité. Lorsqu’elle est apprivoisée l’angoisse de séparation devient source d’élan de vie. Se sentir seul signifie prendre conscience qu’on est soi-même unique. La confiance implique une qualité de l’interaction pour laquelle la séparation ne constitue pas une menace, mais un défi créatif. L’absence d’autrui et les nouvelles distances dans l’interaction avec l’environnement sont une opportunité pour que le bébé développe la « capacité d’être seul » (Winnicott, 1958). Selon Winnicott, telle est l’une des conquêtes fondamentales de son processus de développement, qui est également le moyen par lequel il peut éprouver l’effet de son action sur le monde et sur soi-même, mesurant ainsi « la confiance en soi et en ce qu’il peut espérer de la vie » (1950 : 292). Apprendre à être seul en présence de l’autre c’est tout autant apprendre à être soi en présence de l’autre. La notion de solitude se met en place en même temps que s’élargissent les possibilités d’un espace intérieur. La capacité à être seul en présence de l’autre souligne cette solitude essentielle, et nécessaire, si l’on veut tenir debout, aller jusqu’au bout de ses projets, porter sa propre vie. Cette capacité à être seul en présence de l’autre – c’est-à-dire à être vraiment soi-même au cœur de la relation, sans avoir « besoin » de l’autre – conditionne la possibilité d’affronter la « vraie » solitude.

Pour davantage de précisions à propos de l’angoisse en général, je renvoie le lecteur à un article plus complet sur mon site : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2019/09/15/comment-ne-plus-subir-langoisse-qui-nous-affecte-effroyablement/

Activité, non activité et activité créatrice  

Winnicott rappelle qu’il convient de ménager une occasion à l’expérience de l’informe et aux pulsions créatives, motrices et sensorielles, qui sont la matière (le tissu, l’étoffe,) du jeu. Il précise aussi son concept d’espace potentiel : « Il existe une troisième aire, celle du jeu, qui s’étend jusqu’à la vie créatrice et à toute la vie culturelle de l’homme. Cette troisième aire est un espace potentiel opposé, d’une part, à la réalité psychique intérieure ou personnelle et, d’autre part, au monde existant dans lequel vit l’individu, monde qui peut être objectivement perçu. J’ai localisé cette aire importante d’expérience dans l’espace potentiel entre l’individu et l’environnement, cet espace qui, au départ, à la fois unit et sépare le bébé et la mère, quand l’amour de la mère qui se révèle et se manifeste par la communication d’un sentiment de sécurité donne, en fait, au bébé un sentiment de confiance dans le facteur de l’environnement. L’espace potentiel entre le bébé et la mère, entre l’enfant et la famille, entre l’individu et la société ou le monde, dépend de l’expérience qui conduit à la confiance. On peut le considérer comme sacré pour l’individu dans la mesure où celui-ci fait, dans cet espace même, l’expérience de la vie créatrice. C’est là que se situe l’expérience culturelle. A l’opposé, l’exploitation de cette aire peut conduire à une condition pathologique où l’individu est littéralement encombré d’éléments persécutifs dont il n’arrive pas à se débarrasser. » [9]

Certaines activités peuvent masquer le « rien faire » comme certaines peuvent être créatrices. Ne rien faire est une activité vitale. « Le vide est une nécessité pour le vif désir (« eagerness » en anglais traduit par « l’ardeur ») de croître. « Rien » en chinois se dit « wu » et se traduit par « par-delà la pensée ». Il s’agit de l’agir du rien qui permet toutes les trouvailles. « Rien », c’est ce qui dégage la vue et qui permet ainsi de voir et de trouver la solution des problèmes.

Le désir et le rien ou le rien du désir

Le désir est une tension issue d’un sentiment de manque et en ce sens on ne désire que ce dont on manque. Dans l’anorexie mentale, la demande serait masquée par le besoin qui la représente : c’est parce que la mère devancerait toujours les besoins de l’enfant, que celui-ci n’aurait plus comme seule issue pour faire reconnaître sa demande que de refuser les aliments dont il est gavé ! C’est donc dans ce RIEN que mange l’anorexique qui exprime son désir, et c’est justement pour que ce désir ne s’éteigne pas qu’elle ne se laisse pas nourrir. L’anorexique choisit l’objet nourriture pour mettre en échec sa dépendance vis-à-vis de sa mère toute puissante, en se nourrissant de rien, avec avidité. L’attitude de refus de l’anorexique et le plaisir qu’elle y prend lui servent à s’autonomiser par rapport au monde extérieur et à l’entourage, et donc à renforcer un sentiment d’existence défaillant. Le désir, c’est le désir de rien (« rien » équivaut à manque). Lacan, dans son séminaire – livre X – L’Angoisse, fait, précisément un lien entre l’angoisse et l’absence du manque :« Ne savez-vous pas que ce n’est pas la nostalgie du sein maternel qui engendre l’angoisse, mais son imminence ? Ce qui provoque l’angoisse, c’est tout ce qui nous annonce, nous permet d’entrevoir, qu’on va rentrer dans le giron. Ce n’est pas, contrairement à ce qu’on dit, le rythme ni l’alternance de la présence-absence de la mère. La preuve en est que ce jeu présence-absence, l’enfant se complaît à le renouveler. La possibilité de l’absence, c’est ça, la sécurité de la présence. Ce qu’il y a de plus angoissant pour l’enfant, c’est justement quand le rapport sur lequel il s’institue, du manque qui le fait désir, est perturbé, et il est le plus perturbé quand il n’y a pas de possibilité du manque, quand la mère est tout le temps sur son dos, et spécialement à lui torcher le cul, modèle de la demande, de la demande qui ne saurait défaillir. »[10]

C’est ce manque qui constitue le désir en lui-même, cet objet perdu pourra avoir suivant les vues plusieurs sources :

  • L’objet perdu, c’est l’intensité et le contexte de notre première satisfaction lors de l’époque fusionnelle avec la mère.
  • L’objet perdu, c’est la vie intra-utérine.

Nous pouvons même aller plus loin, en s’inspirant de « Au-delà du principe de plaisir » de Freud et dire que la pulsion de mort nous donne comme désir absolu le retour à l’état anorganique, pour lequel le désir n’existant plus, il peut être supposé comme étant alors totalement assouvi. Nous sommes, comme le disait Lacan, des êtres « être-pour-la-mort ».

Me référant à ma pratique thérapeutique avec les personnes handicapées mentales, voici ce que j’en dis du « désir de rien » : « Certaines personnes nous disent en séance : « J’ai rien à dire » ! Comme ce « rien » est intéressant ! Ce « rien à dire » est comme le manger « rien » dans l’anorexie où le désir est annihilé. Cette phrase, apparemment banale pour certains, nous révèle quelque chose à dire en fait. Il s’agit non pas de ne rien dire, mais de dire « rien ». Nous pensons au réel lacanien par rapport à quoi, sur un mode thérapeutique, nous tâcherons de chercher des signifiants, de retrouver du sens au sujet. D’où l’importance de la rencontre[11], de cette partie féconde du psychodrame qui va mobiliser à nouveau et alimenter un souffle de vie. Le désir du thérapeute, quant à lui, c’est-à-dire sa mobilisation et sa disponibilité pour l’autre provoque la demande du participant. »[12] On peut aussi mettre en place les conditions de possibilités de la rencontre, ce qui exige parfois une démarche « d’asepsie » c’est-à-dire de nettoyage des préjugés et des idéologies, ce que Jean Oury[13] appelle « l’endoxalite chronique » (de doxa : opinion, croyance), une forme de « normopathie » ou l’illusion de maîtrise.

Qu’est-ce que la rencontre ? Voici quelques mots-clés en lien avec ce que j’en dis dans mon article « Le concept de la rencontre » : Humanité, dialogue, réciprocité, responsabilité, risque, tuchéphénoménologie, champ du « pathique », aire de jeu, renversement de rôle, surplus de réalité, masque. J’invite donc le lecteur à consulter cet article sur mon site web.[14] 

Trouble du sommeil et crise de la Covid-19

Voilà plus d’une année déjà que la pandémie nous accompagne au quotidien. Nous commençons à en sortir enfin. La société, en fait, s’est déstructurée au niveau fonctionnel, ce qui a un impact très important sur le sommeil. 

« Au printemps, jusqu’à 4,6 milliards de personnes ont été confinés à leur domicile dans le monde, soit presque 60 % des habitants de la planète. De nombreux pays ont pris des mesures coercitives afin d’imposer un ralentissement de la vie sociale, dans le but d’enrayer la pandémie de Covid-19. »[15]

Les troubles du sommeil sont en augmentation pendant cette période et également lors de cette période post-pandémique. Ils sont liés à l’augmentation du stress, de la solitude, de la charge psychologique et de l’épuisement consécutif. La consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs est en hausse également.

La crise du Covid-19 a ainsi créé un stress général et le confinement nous a fait perdre nos rythmes sociaux.

L’accompagnement et la psychothérapie

La psychothérapie individuelle peut être cet espace de jeu où, dans une séance, le psychothérapeute est seul avec son patient, et où l’évocation, le rythme de sa respiration, de celle du psychothérapeute, un regard, le visage, le langage non-verbal, nous donnent la certitude d’exister. Cet espace potentiel est un espace de présence à être, de permission à accueillir ce qui arrive, en tant qu’avènement de soi-même au sein de l’événement qui survient, hors de toute attente, autre que celle du désir d’exister.  Le moment de rencontre psychothérapeutique ouvre à l’existence. Ce moment est ouvert à la parole, au dessin, à la représentation scénique, à l’hypnose, à la relaxation. Voici, à titre d’illustration un petit exercice de relaxation :

 « Ne faites RIEN. Vous n’avez pas d’effort à faire pour vous détendre…Il n’y a Rien de particulier à devoir faire. Être là simplement… Ne dépensez aucune énergie à essayer de vous relaxer. Vous ne faites RIEN. Vous avez la liberté d’aller vous promener intérieurement où vous le désirez, dans un endroit qui vous plaît bien, où vous vous sentez en toute sécurité…sentez-vous libre de toute contrainte. Concentrez-vous sur votre respiration sans pour autant en changer le rythme. A chacune des respirations depuis notre toute première respiration à notre naissance, nous disons « OUI » à la vie. Prenons conscience qu’à chaque respiration nous pouvons améliorer notre qualité de vie comme ça nous plaît. A chaque inspiration c’est l’occasion d’accueillir un peu plus de calme, de détente et à chaque expiration c’est l’occasion d’évacuer quelques tensions devenues tout à fait inutiles. Libre à vous, à votre rythme, d’ouvrir les paupières quand vous le souhaitez…Sentez-vous suffisamment libre.  Libre à vous de faire vos propres suggestions en rapport avec la qualité de vie que vous aimeriez avoir ».

Concernant l’accompagnement et la psychothérapie, je renvoie le lecteur à mon livre paru en 2020 : « Prendre soin de soi et de l’autre en soi ».

La thérapie existentielle

La thérapie existentielle est une des approches dynamiques qui s’intéresse aux enjeux profondément enracinés dans l’existence humaine. L’approche existentielle met l’accent sur un conflit qui survient lors de la confrontation de l’individu aux fondamentaux de l’existence, à certains enjeux ultimes, certaines caractéristiques intrinsèques qui participent sans échappatoire possible, de l’existence d’un individu dans le monde. Dans son livre intitulé « Thérapie Existentielle », Irvin Yalom[16] a bien résumé les avantages de se familiariser plus étroitement avec sa peur de la mort :

« Un déni de la mort à n’importe quel niveau est un déni de notre nature fondamentale et entrave progressivement notre capacité à faire l’expérience consciente de notre vie. L’intégration de l’idée de mort nous sauve ; plutôt que de nous condamner à des existences empreintes de terreur ou de pessimisme, elle agit comme un catalyseur pour nous plonger dans des modes de vie plus authentiques, et elle améliore notre plaisir de vivre notre vie. »

Exercice :

La thérapie existentielle aborde le sujet de la mort, et propose des exercices pour mieux accepter cette notion inévitable de fin, par exemple :

  • Dessiner la mort
  • Imaginer sa propre tombe et se rédiger une épitaphe.
  • Se demander comment aimerait-on qu’on parle de soi après sa mort ?
  • Dessinez une ligne autour de soi et réaliser que le reste, les choses qui se trouvent en dehors, ne sont pas soi ; elles peuvent disparaître, mais nous continuons d’exister.
  • Dessinez une ligne droite sur une feuille blanche. Une extrémité de cette ligne représente notre naissance, l’autre, notre mort. Faire une croix à l’endroit où nous nous trouvons maintenant.
  • Se projeter dans l’avenir, jusqu’à sa mort et son enterrement

Méditer sur cette image pendant 5 minutes.

Imaginez sa mort : où se produit-elle ? Quand ? Comment ? En donner une représentation détaillée.

 Conclusion 

L’insomnie définit le plus souvent des problèmes de sommeil chez un individu. La « zone » de sommeil est une aire d’illusion (ou transitionnelle) a-conflictuelle, chargée de remplacer la mère et sa capacité d’apaisement. Winnicott[17] invite à se laisser aller à rêver, de sorte que cette liberté de rêver sans but crée l’aire de l’informe, d’où une forme à soi peut se construire. Parfois l’angoisse de mourir peut nous empêcher de vivre. La peur de l’abandon peut être ressentie par suite d’un traumatisme lié à une séparation pendant l’enfance. L’angoisse de séparation fonde notre sentiment d’identité. Lorsqu’elle est apprivoisée l’angoisse de séparation devient source d’élan de vie.  La capacité à être seul en présence de l’autre souligne cette solitude essentielle, et nécessaire, si l’on veut tenir debout, aller jusqu’au bout de ses projets, porter sa propre vie. Ne rien faire est une activité vitale. L’accompagnement et le moment de rencontre psychothérapeutique ouvre à l’existence. Ce moment est ouvert à la parole, au dessin à la représentation scénique (psychodrame), à l’hypnose, à la relaxation. « L’intégration de l’idée de mort nous sauve ; plutôt que de nous condamner à des existences empreintes de terreur ou de pessimisme, elle agit comme un catalyseur pour nous plonger dans des modes de vie plus authentiques, et elle améliore notre plaisir de vivre notre vie » (Irvin Yalom).

[1] https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Insomnie/Françoise Dolto

[2]http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/Insomnie/fr-fr/

[3] Winnicott D.W., 1971, « Rêver, fantasmer, vivre », in Jeu et réalité. L’espace potentiel, Gallimard.

3 Bion W.R., 1970, Attention et interprétation, Payot, 1974.

[5] C’est moi qui précise ici ce terme. Un oxymore (synonyme : alliance de mots) est une figure de style par laquelle on allie deux termes qui semblent se contredire. On rapproche de manière paradoxale des termes qui peuvent paraître contraires. Ainsi, par exemple, on parle souvent d’un silence éloquent. Comment un silence peut-il être éloquent, c’est-à-dire bien parlé ? On comprend pourtant tout de suite le sens de cet oxymore : parfois, un silence en dit bien plus qu’un long discours.

[6] Daniel Pennac, Entretien « Etats d’âme », La Libre Belgique, N° 67-68, 7 mars 2020.

[7] René Arpad Spitz est un psychiatre et psychanalyste américain d’origine hongroise né à Vienne le 29 janvier 1887, décédé à Denver le 14 septembre 1974. Il développe en particulier les notions d’hospitalisme et de dépression anaclitique à partir des carences affectives qu’il observe chez les nourrissons séparés de leur mère et de leurs conséquences sur le développement psycho-affectif.

[8] Spitz a définit la dépression anaclitique comme « un état d’apathie massive avec refus du contact ou indifférence à l’entourage chez un nourrisson de 6 à 8 mois privé brutalement de sa mère avec laquelle il avait construit une bonne relation »

[9] D.W.Winnicott,Jeu et réalité, l’espace potentiel,Gallimard 1971.P143.

[10]J. Lacan, Le Séminaire livre X, L’angoisse, Ed. du Seuil, Paris, 2004, p.67.

[11]Jacques Michelet, Handicap mental et Technique du psychodrame, Ed. L’Harmattan, 2008, p.42.

[12]Ibidem, p.76.

[13]Jean Oury est un psychiatre et psychanalyste français né le 5 mars 1924 et mort le 15 mai 2014. Figure de la psychothérapie institutionnelle, il est le fondateur de la clinique de La Borde qu’il a dirigée jusqu’à sa mort. Il a également été membre de l’École freudienne de Paris, fondée par Jacques Lacan.

[14] https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/08/22/le-concept-de-la-rencontre/

[15]https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/10/24/la-sante-mentale-eprouvee-par-l-epidemie-de-covid-19_6057201_4355770.html

[16]Irvin David Yalom est un écrivain américain. Né de parents russes, il est docteur en médecine depuis 1956 et professeur émérite de psychiatrie à Stanford depuis 1994, il a mené de front une double carrière de psychiatre et d’animateur de thérapies de groupe. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont deux romans : « Et Nietzsche a pleuré » (1991) et « Mensonges sur le divan » (1996) et des textes portant sur la psychothérapie, notamment « Le Bourreau de l’amour », qui fut sur la liste des best-sellers du New York Times en 1989.

[17] Winnicott D.W., 1971, « Rêver, fantasmer, vivre », in Jeu et réalité. L’espace potentiel, Gallimard.

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