Quand l’émotion affecte le corps et la pensée

Depuis Platon qui considérait les émotions comme perturbatrices de la raison, en passant par Kant pour qui elles étaient maladies de l’âme, Darwin pour qui elles s’intégraient dans les précieux comportements adaptatifs et évolutifs des espèces, Sartre pour qui elles étaient  » un mode d’existence de la conscience « , et pour beaucoup d’autres encore, le champ des émotions se présente cacophonique en philosophie comme dans les représentations populaires.

Tantôt on recherche les émotions, tantôt on les fuit. Ne plus en avoir est le but de certaines philosophies du Nirvâna, tandis que les  » libérer « et les faire « Librement circuler  » est l’objectif de certaines thérapies  » humanistes « , les unes comme les autres étant censées rétablir, maintenir ou développer le bonheur de vivre. Par ailleurs, il est de bon ton dans les entreprises de savoir les utiliser «Intelligemment » et dans les milieux du sport d’apprendre à les «gérer».

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L’émotion

Angoisse, culpabilité, envie, honte, empathie, tristesse, joie, amour, toutes ces émotions… rythment, nourrissent, envahissent notre clinique. Comment ces émotions et ces affects apparaissent-ils? Comment se construisent-ils? Les affects et les émotions, est-ce la même chose? Qu’en faire?

Dans le dictionnaire Le Robert (1993), « émotion » est un mot issu de « motion » qui concerne le mouvement, terme apparaissant au XIIIe siècle en français comme en langues saxonnes et portant l’idée d’un mouvement qui s’accomplit ; la racine latine emovere signifiant « mettre en mouvement ». L’émotion va exister au début du XVIe siècle par le mot « esmotion » qui induira la signification utilisée actuellement : l’émotion est un état de conscience complexe, généralement brusque et momentané, accompagné de signes physiologiques (par exemple : rougissement, sudation). On trouve donc chez Winnicott, plutôt que le rôle de l’émotion, l’importance du rôle de l’objet externe et l’importance des expériences affectives partagées ; cela a probablement favorisé l’émergence du paradigme anglo-saxon de la psychanalyse du bébé (l’étude systématique des interactions) et a influencé positivement la prise en compte de l’émotion dans l’étude de l’origine de la pensée. Ce que nous pensons de ce que nous ressentons fait alors vraiment corps avec notre vie. Du point de vue du sujet, il n’y aurait pas d’émotion qui se trace et reste dans le psychisme sans la présence d’un autre humain. Passer de la sensation (sentie) à l’émotion (vécue) nécessite au moins la présence de l’autre (réelle et/ou symbolique) et nécessite souvent, lors des phases précoces du développement, la présence de mobilisations corporelles interactives qui forgent ce que l’on désigne par « espace de contact ». Au plan théorique, parce qu’elle est émergente du corporel, l’étude de l’émotion induit la prise en compte nécessaire de la spatialité du psychisme. Le mouvement et la surprise (les transformations) sont particulièrement importants. Les émotions se comptent par dizaines : de la colère à la tristesse, en passant par le mépris, l’enthousiasme, l’envie, la peur, la frustration, la déception, l’embarras, le dégoût, la gaieté, la haine, l’espoir, la jalousie, la joie, l’amour, la fierté, la surprise. Bon nombre de recherches se sont évertuées à rassembler et à redéfinir toutes ces émotions en un ensemble fondamental restreint. Mais certains chercheurs affirment que considérer les émotions comme un ensemble restreint n’a aucun sens, car même les émotions les plus rares, comme la stupéfaction, peuvent avoir un effet très puissant sur nous. D’autres chercheurs, et même certains philosophes, pensent qu’il existe des émotions universelles communes à tous les êtres humains. René Descartes, qui est souvent considéré comme le père de la philosophie moderne, distingue « six passions simples et primitives » – l’émerveillement, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse – et déclare que « toutes les autres sont composées de l’une ou l’autre de ces six émotions ou en sont des dérivés». D’autres philosophes, tels que Hume, Hobbes, ou Spinoza, identifient leurs propres catégories d’émotions. Bien que les écrits de ces philosophes puissent être utiles, la recherche moderne doit, quant à elle, tenter de fournir la preuve que les émotions peuvent se réduire à un ensemble identifiable et restreint. L’émotion est un mouvement vers l’extérieur. Ce mouvement, cet aspect dynamique se donne à voir par des traductions comportementales et physiologiques. Bien évidemment, nous analyserons, à côté de la traduction comportementale, l’expérience interne et privée de l’émotion, c’est-à-dire l’affect.

L’affect

L’affect est un terme générique qui englobe un vaste champ de sentiments vécus. On y retrouve les deux notions d’émotion et d’humeur. L’émotion est un sentiment intense généré par un événement ou une interaction avec quelqu’un, puis dirigé vers ce quelque chose ou ce quelqu’un. Comprendre le pourquoi de l’affect fait partie du processus de guérison, et différencie à coup sûr une rééducation émotionnelle d’une psychothérapie Pour Freud l’affect est en effet  une dimension intrinsèquement subjective du vécu psychique. Au-delà de vouloir inscrire le patient dans une globalité, nous nous dirigeons vers un domaine qui nous intéresse, selon une approche psychanalytique des émotions. Dès que le mot psychanalyse s’approche, pour ainsi dire, de l’émotion, il devient affect.  La théorie des affects est donc un point important dans la compréhension de notre sujet. Green (1973), dans le prolongement de la théorie freudienne, fait une distinction au sein des affects. En effet, il existe un affect primaire (corporel) et un affect secondaire (psychique).

Différents affects : l’horreur, la pitié,  la pudeur, le dégoût, la honte, la colère, l’angoisse, la phobie, la peur, la haine, la violence, la sensation de mourir, le deuil, la douleur…  Mais aussi la joie, la jubilation, la tendresse, la quiétude, le plaisir, l’exaltation. La théorie de l’affect chez Freud (et plus encore chez ses successeurs) varie dans ses manifestations, mais reste immanquablement lié à la pulsion : l’affect est un dérivé de la pulsion. Lacan, quant à lui, n’a pas changé d’avis sur la question de l’affect : on peut inventer autant d’affects que l’on veut, et leur mise en relation a encore moins de valeur que le livre de Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, référence essentielle des analystes américains, et cible principale de la critique de Lacan. Un seul affect intéresse Lacan, l’angoisse. Pour Lacan, l’angoisse est un « affect qui ne trompe pas », une « atroce certitude ». Certitude de la survenue imminente d’un réel. L’angoisse est l’affect qui ne trompe pas parce qu’il renvoie directement à la structure. Avec tel signifiant, il est toujours possible de se tromper ; le monde de la représentation est tissé d’illusions ; mais la structure qui est à la fois la structure de la représentation et la structure du refoulement s’impose et l’angoisse – l’affect qui ne trompe pas — tient toujours sa place à partir de cette structure antérieure à tout ce qui viendrait s’y sentir ultérieurement. « L’angoisse, c’est cette coupure – cette coupure nette sans laquelle la présence du signifiant, son fonctionnement, son sillon dans le réel, est impensable – c’est cette coupure (…) laissant apparaître (…) l’inattendu, la visite, la nouvelle (…) le pré-sentiment, ce qui est avant la naissance du sentiment ». L’angoisse c’est « ce qui ne trompe pas, le hors du doute », parce que c’est « la cause du doute ». Mais par là même, elle est ce sur quoi se fonde la certitude de l’action : « c’est peut-être à l’angoisse que l’action emprunte sa certitude ». Dès lors, Lacan peut dire qu’« agir, c’est opérer un transfert d’angoisse » et construire sa montée de l’inhibition (sans mouvement) via le symptôme (avec empêchement et émotion) jusqu’à l’angoisse, comme valant au cœur de l’acte, avec sa dimension d’embarras et d’émoi. L’angoisse n’est dès lors pas sans objet, elle est l’angoisse d’un objet très peu objectif, l’objet a en tant qu’il est non pas l’objet représenté et désiré, mais l’objet cause de toute représentation et cause du désir ; l’âme en tant qu’elle est l’organe avec lequel on pense dans le cadre du principe de plaisir est une forme de l’objet a : c’est en fonctionnant dans le principe de plaisir que s’ouvre la dimension du désir qui dépasse le principe de plaisir. Le fantasme du retour au sein maternel, qui est, pour d’autres, l’image même de la félicité, est, pour Lacan, la source première de toutes les angoisses  : « Ce qui provoque l’angoisse, c’est tout ce qui nous annonce, nous permet d’entrevoir qu’on va rentrer dans son giron  » Ce type d’angoisse est très important dans la psychopathologie de la vie amoureuse, où un sujet, après avoir obtenu la réponse favorable qu’il désirait de l’objet aimé, recule brusquement en se demandant ce que l’autre va lui faire, illustrant « le rapport essentiel de l’angoisse au désir de l’Autre » : « Que me veut-il/elle ? » On le rencontre aussi presque constamment dans le mouvement par lequel les adolescents se déprennent de leurs objets maternels. La crainte que l’excès de sollicitude maternelle n’aboutisse à l’abolition du désir du sujet est primordiale pour Lacan . C’est aussi en plaçant ce type d’angoisse dans une position centrale que Laplanche a développé par la suite sa théorie personnelle des « signifiants énigmatiques » : que me veut ce sein qui s’approche de moi ?

Emotion et psychothérapie

La demande psychothérapique est en effet pratiquement toujours basée sur un sentiment de mal-être: anxiété, dépression, insatisfaction familiale ou professionnelle, etc… Il est rare et de mauvais augure que la demande soit purement d’ordres intellectuels initiaux avec la remémoration des situations traumatiques et la reviviscence des affects associés. Cependant la psychanalyse a beaucoup évolué depuis ses origines et l’on sait que la situation quasi-hypnotique initiale a été remplacée par une situation d’associations(verbales)libres qui permettent, à travers le transfert, à la fois la reviviscence affective et avec l’aide interprétative éventuelle de l’analyste, une prise de conscience des conflits sous-jacent. Il faut remarquer que le dévoilement purement intellectuel de l’inconscient reste en principe inefficace!: il est indispensable que les affects soient mobilisés et cette difficulté a donné lieu à différentes autres thérapies. Si une émotion douloureuse nous habite, c’est qu’une partie de nous s’y agrippe. Car, contrairement aux grandes croyances, nous pouvons ici et maintenant décider de lâcher prise sur ce qui nous fait souffrir. Notre attention (mise en lumière de l’émotion) accompagnée de notre intention (désir de se libérer de l’émotion), ouvrent les portes vers la guérison. La psychothérapie est un lieu de symbolisation, de représentation et de remémoration. On s’y soigne en se remémorant. En se remémorant on rejoue. En rejouant on symbolise. On se « ré-origine ». On peut se soigner en symbolisant le non-approprié de l’histoire subjective vécue. Le tableau des années oubliées peut se ré-organiser dans une perspective devenue alors constructive. La représentation, quant à elle, est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle.  Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en oeuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Penser, c’est se représenter mais dépasser les représentations. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »[1]

L’expression des émotions dans un groupe thérapeutique

Dans un groupe l’émotion d’une personne peut-être très vive et peut-être masquée, contenue par un silence. La représentation « cathartique »  d’une scène peut permettre à la personne de s’exprimer malgré ses difficultés verbales, de mettre une forme à son vécu, d’extérioriser ce qu’elle vivait mal en elle afin de mieux l’intégrer et d’être donc plus disponible pour le présent et le futur. Dans un groupe le jeu permet à d’autres participants du groupe d’exprimer, à leur tour, des difficultés vécues en famille, des traumatismes subis. L’avantage indéniable est de pouvoir en parler dans un cadre précis et de mettre des mots à la place des maux. Le soulagement et l’amélioration psychologique de la personne viendra d’ailleurs souvent par l’expression de ce qui jusque là est resté imprimé. Après une certaine décharge émotionnelle, la parole peut se charger à nouveau car elle s’adresse à quelqu’un. En quelque sorte nous faisons circuler le métro de ce qui n’est pas dit en dessous du boulevard de ce qui est difficile à dire ! Le cadre, quant à lui, a pour fonction l’inscription de l’autre qui va permettre une symbolisation. La marque délimitée par le processus psychothérapeutique produit du sens, triangule, relie les morceaux éparpillés du patient et permet à la pensée de reprendre un relais. Dans la mesure où certaines personnes n’ont pas accès facilement à une élaboration psychique par la parole, la représentation jouée dans un groupe de thérapie permet un travail sur soi à partir du ressenti, des émotions et impressions. On n’est pas seul avec ses difficultés. Celles-ci peuvent être partagées. Dans le groupe la personne n’est pas renvoyée à sa déficience, à sa difficulté à gérer seul son monde interne mais elle est accompagnée dans cette partie d’elle même pour en faire tout de suite, dans l’ici et maintenant, quelque chose d’autre. Le groupe, espace tiers de « confrontation » et cadré, libère la parole. Les mots et les émotions reliés aux gestes peuvent y être décodés. Dans cet espace tampon ou amortisseur, ce sas de décompression, les sensations éprouvées et les mots vont mettre du lien et donner du sens. Corps et psyché peuvent s’ordonner et une activité de pensée peut mieux prendre sa place. Le groupe, matrice à tricoter des liens, permet de retrouver une certaine unité et un espace psychique propre. Grâce à un autre, on passe dans une nouvelle perspective de communication. Chaque participant devient « co-thérapeute » de l’autre. L’identification à un semblable permet dans le cadre de l’enveloppe du groupe, d’aller mieux. Mais « le psychodrame ne représente pas seulement la possibilité d’explorer les conflits intra-psychiques. En stimulant la participation rythmique à la matrice communicationnelle d’ensemble, qu’ensemble les participants sont en train de constituer, il permet à chacun une renarcissisation énergétique. »[i][ii] Par la verbalisation des éprouvés, le groupe devient une enveloppe corporelle pour chacun. Cette enveloppe du groupe renforce l’enveloppe individuelle défaillante. « L’enveloppe accomplit une fonction de transformation : mutatis mutandis, le groupe comme enveloppe est un appareil de la formation et de la transformation de la réalité psychique ».[iii]La mise en scène de ses sensations apporte du contenant et les échos de chacun : souvenirs, images, scènes vécues, associations diverses.  Le groupe thérapeutique favorise les échanges dans un cadre structuré, remet en circulation les émotions, les pensées et la parole. Il permet de différer et de réinstaurer du temps et de l’espace pour soi. Le but final est de permettre une meilleure autonomie psychique où il n’est plus question de se satisfaire uniquement d’être porté mais de trouver du plaisir à porter et à se transporter soi-même dans une mise en pro-jet[2] !

[1] H. Lefebvre, « La présence et l’absence », p. 88.

[2] « Subjectif désigne à la fois la faille et le saut, l’obstacle et le jet », P. Fédida. « L’objeu », dans L’absence, Paris, Gallimard, 1978.

[ii] Ophélia Avron, La pensée scénique,p.9.Ed.Eres.Paris 1996.

[iii] René Kaës,  La parole et le lien, p.173.Ed. Dunod, Paris, 1994.

Référence :

Jacques Lacan, Le séminaire X l’Angoisse, Editions du Seuil, mai 2004, p.93

« Territoires et scénarios de rencontre dans une unité de soins » in Cosnier, Grosjean, Lacoste

(ed.) 1993.

https://www.cairn.info/revue-devenir-2009-1-page-61.htmhttps://ephep.com/fr/content/info/cfierens-laffect-en-psychanalyse-explique-par-le-detour-de-lethique-de-spinozahttps://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2005-3-page-917.htm#no41http://www.icar.cnrs.fr/pageperso/jcosnier/articles/Emotions_et_sentiments.pdf

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L’ennui

L’Ennui, la honte et l’inhibition

Ennuyer vient du latin inodiare, de odium, la haine. Je m’ennuie donc j’ai moi-même en haine. Les vieux démons réapparaissent lorsque nous n’y attendons plus. Ils retiennent nos élans de vie, interdissent l’expression de notre envie, de notre amour, de notre inventivité et peuvent même nuire à notre santé.

Il faut les détecter afin de ne plus avoir à les craindre. Nous avons besoin de savoir quand et comment, dans notre enfance, est apparue cette tristesse qui nous empêchait d’agir. Nous sommes ce que nous pensons !

 On peut se sentir coupé de la vie, sans que rien, en apparence, ne le justifie. La souffrance est là. Souffrance qui se manifeste par différents symptômes : asthme, crises d’angoisse, claustrophobie, échec scolaire, etc. Comment dire autrement une insuffisance d’air, d’espace et de liberté ?

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Voilà, on voudrait agir, s’occuper, ne pas rester sans rien faire, sortir de ce vécu de vacuité désagréable mais on ne peut pas. C’est souvent ainsi que l’ennui se trouve exposé, adressé à l’adulte et en particulier au psychothérapeute, invités à le partager sous la forme d’un vide dense. Parfois les secondes s’écoulent lourdement, laborieusement, et un gel anesthésiant, paralysant envahit l’espace de la relation.

Le dictionnaire ne dit pas autre chose de cet affect pénible, de cet état d’humeur diffus : une peine de l’âme comme une plongée dans un froid mortel (se morfondre, ce fut d’abord, à l’origine du terme, prendre froid), dans une lassitude et une mélancolie où c’est d’abord l’expérience du temps qui pèse douloureusement ; l’éprouvé souffrant du sujet soumis au poids temporel, entre vie et mort : c’est l’être temporel en souffrance (comme on le dit d’une lettre en souffrance). Celui qui s’ennuie, qui se languit (d’une langueur monotone), se trouve toujours pris dans cette dimension du temps et de l’attente, dans une tension tournée vers ce qui pourrait distraire, délivrer de l’ennui comme épreuve temporelle et stase indicible.

L’ennui est un vécu désagréable de vide, de désengagement, de lassitude morale, de perte d’intérêt et d’éveil, d’abaissement de l’activation et de l’excitation, expérience négative et dysphorique d’insatisfaction, d’engluement dans une situation dont on ne peut sortir, impuissance, passivité, désinvestissement, sans cause repérable ou dont l’attribution causale peut se fixer sur toutes sortes de situations ou de contraintes, objectives ou projectives.

Souvent aussi, l’ennui voisine avec la honte. L’adolescent qui s’ennuie a fréquemment « la honte » : cet état envahissant, insupportable et sans forme où l’imaginaire et le jeu symbolique restent en rade, sans métaphorisation possible. Même état de misère psychique et de haute présence d’être, de désubjectivation et de subjectivation mêlées qui frise parfois l’abjection, la déréliction .

Mais si l’ennui frôle parfois la honte, il s’apparente aussi à l’inhibition en tant que limitation ou arrêt d’une fonction. La théorie freudienne distingue classiquement une inhibition liée au symptôme (phobique ou obsessionnel par exemple) d’une inhibition pure ou inhibition-évitement (Freud parle aussi d’une inhibition par dérivation de l’énergie libidinale : « Un investissement latéral inhibant  ») qui se situe en deçà du symptôme et de l’angoisse. C’est cette seconde inhibition qui nous intéresse particulièrement ici dans la mesure où l’ennui se situe justement comme précédant le symptôme et l’angoisse. L’apport de Lacan, dans son séminaire sur l’angoisse, ne manquera pas ici de nous éclairer . Lacan, à partir du texte freudien Inhibition, symptôme, angoisse, y situe l’inhibition à l’intérieur d’un tableau ordonné selon les deux axes du mouvement et de la difficulté, et l’articule à plusieurs autres termes : l’émoi, l’émotion, l’empêchement, l’embarras, et les deux formes d’agir que sont l’acting-out et le passage à l’acte. Sans entrer dans un commentaire détaillé de ce tableau, nous retiendrons que l’inhibition s’y trouve positionnée comme un mécanisme élémentaire de défense par rapport au développement du symptôme et au risque de surgissement de l’angoisse. L’inhibition permet d’éviter le trop d’émotion et d’embarras, mais se place surtout dans l’axe de la motricité comme une mesure d’empêchement ou d’arrêt de l’acte. C’est dire que, même sous la forme de l’empêchement, l’inhibition est à penser comme un acte, un acte en négatif.

L’inhibition est également abordée par Lacan dans son rapport au désir qu’elle désigne et recouvre à la fois. Elle est toujours inhibition d’un désir, dissimulant lui-même un autre désir sous-jacent. Ce qui conduit Lacan à nous dire qu’« être inhibé, c’est un symptôme mis au musée », évoquant ainsi la mise en réserve muséale : ces collections d’œuvres non exposées, remisées et conservées intactes, prêtes à ressortir un jour.

Dans le tableau lacanien l’ennui serait frère de l’émotion et de l’embarras.  Il serait pensé comme un acte, dans sa dimension d’empêchement moteur (ne rien trouver à faire) ? En tant qu’acte, si l’on pense au passage à l’acte, il se présentera comme un acte désubjectivé, comme un appel à une symbolisation qui peine à se réaliser. Les mots pour le dire manquent et le sens est en panne. L’ennui n’est-il pas adressé à l’autre pour qu’il y réagisse, l’interprète ? L’ennui se présenterait alors comme une forme pleine derrière son vide apparent, comme un réservoir de désirs en jachère, en attente de surgissement.

L’ennui et la morosité retrouvent vite ceux qui voudraient les fuir. Ces sensations ne sont certainement pas liées à un endroit ou à des conditions de vie. Elles font partie d’une histoire. On ne peut pas s’en séparer comme d’un habit, elles collent à l’épiderme. Les souvenirs torturent. Le rejet de notre vie, avant de nous renvoyer à l’autre, aux autres, aux conditions extérieures à notre vie, nous renvoie à nous-mêmes. Au refus de ce que l’on est.

Dans l’incapacité de se fuir, il faut fuir. Mettre une distance entre soi et son passé, entre soi et soi. Se découvrir autre que celui ou celle que nous ne voulons plus être : libre des contraintes qui nous ont empêchées de vivre comme nous le souhaitons. On veut une vie autre que celle qui nous a été donnée en exemple, alors donnons-nous les moyens de l’obtenir.

L’ennui et son contraire l’hyperactivité :

La prescription sociale de l’activisme jette le discrédit sur l’ennui. La nouvelle norme sociale pousse au jouir, c’est-à-dire à l’activisme, quitte à se plaindre de l’hyperactivité et de la fatigue d’être soi qu’elle entraîne : il faut toujours avoir quelque chose à faire ; être actif, c’est être performant. La société libérale fonctionne ainsi sur un leurre, celui qui fait confondre au sujet l’objet cause du désir (qui n’est pas un objet puisqu’il vise l’Autre) et les objets qu’il consomme pour sa jouissance. Les patients le savent puisqu’ils reconnaissent tous continuer à s’ennuyer lorsqu’ils multiplient les activités ou pratiquent le zapping intensif. « Rien ne m’intéresse. Je ne sais pas quoi faire. Et quand je fais quelque chose, je m’ennuie encore », analyse finement l’un d’entre eux. L’ennui est un divertissement et non son contraire comme l’économie de marché voudrait nous le faire croire. « S’ennuyer à l’école est un signe d’intelligence », faisait remarquer F. Dolto déjà en 1979 dans une interview au Monde de l’éducation.

Le sujet hyperkinétique, quant à lui, traduit en acte et en agitation motrice l’agitation psychique qu’il ne peut gérer, faute de symbolisation suffisante. Après les enfants « hyperactifs », ce sont maintenant les adultes stressés, distraits, débordés ou débordant d’activités qui souffriraient de TDAH : « trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité ». Or ce trouble est considéré comme un problème important de santé publique par les uns, comme une fausse épidémie par d’autres – et comme une catastrophe par ceux qui s’élèvent contre la prescription associée de dérivés d’amphétamine dont on ignore les effets à long terme. L’hyperactivité peut être vue comme un trouble psychosomatique renvoyant à l’idée de processus auto-calmants paradoxaux. L’hyperactivité de l’enfant peut renvoyer à des troubles de l’attachement, à des troubles de la contenance psychique en lien avec des faillites du holding initial et des carences de l’environnement.

L’ennui dans le monde du travail, du bore-out au brown -out :

Des chercheurs ont fait la lumière sur une nouvelle pathologie liée au monde du travail. Le brown-out (qui signifie littéralement «baisse de courant») est vécu par un salarié qui ne comprend pas (ou plus) son travail.  Chaque jour au travail, vous avez le sentiment d’être inutile, ou d’effectuer des tâches dont vous ne comprenez pas la valeur? Vous ne comprenez plus votre rôle dans la structure d’une entreprise qui vous dépasse? Vous êtes peut-être atteint de «brown-out», une nouvelle pathologie au travail, théorisés par deux chercheurs britannique et suédois. Après le «burn-out» symbolisant l’excès de travail jusqu’à épuisement, le «bore-out» et l’ennui permanent au bureau, voici donc un nouveau terme, qui se traduit littéralement par une «baisse de courant» et une incompréhension du monde du travail de plus en plus prononcée. Au contraire du burn-out, sorte de boulimie de travail qui provoquerait une indigestion, le bore-out est le syndrome de l’ennui au travail. Source de fortes souffrances, il peut conduire lui aussi à la dépression.

La place de l’être dans sa guérison :

Un symptôme a une signification pour celui qui en souffre. La personne souffrante est donc la seule capable de le déchiffrer. D’où l’importance de la parole pour apporter une lumière sur ses souffrances. Déformée, masquée, sous forme de rébus, la vérité dont les symptômes témoignent, comme les rêves peuvent le faire, peut être dévoilée grâce au travail de la parole  en psychothérapie. Parole après parole, appuyée parfois par une technique thérapeutique spécifique, il est fait lumière sur un moment de son être à l’origine de sa souffrance. La psychothérapie est un traitement thérapeutique sollicité dans de nombreux contextes : dépression, deuil, maladie. Les patients qui s’engagent dans une psychothérapie ou une psychanalyse s’engagent avant toute chose pour eux-mêmes. Il s’agit d’un sauvetage que l’on décide pour soi, pour sortir la tête de l’eau et s’autoriser à prendre un chemin qui n’est pas celui de la douleur. Le burn out marque de son sceau l’inerte et le manque d’envie, de motivation, d’énergie, de volonté ; en somme un manque de désir qui s’est noyé ailleurs. Ce désir de le retrouver est la raison pour laquelle de nombreuses personnes s’adressent à un psychothérapeute. La psychothérapie permet d’apaiser cette souffrance tapageuse, omniprésente et qui prend le dessus sur notre réel désir. Elle offre le champ libre à celui ou celle qui désire connaître l’histoire de sa vie que l’on écrit chaque jour, comprendre ses choix, apprivoiser ses difficultés, soigner ses symptômes, améliorer sa relation à l’autre et, surtout à soi. « Chez une victime du burn out, la probabilité de rebondir est indexée au degré de sécurisation que produisent famille, amis, collègues, pouvoirs publics, histoire et culture personnelles. Un individu dépourvu d’une telle solidarité ne se redresse pas. Le tranquillisant le plus efficace n’est pas le médicament chimique ; c’est l’autre – le parent, le conjoint, le camarade – et particulièrement la confiance qu’ensemble ils ont tissé et ici donne toute sa force. » [i]i C’est pourquoi l’activité thérapeutique en groupe est fortement indiquée. En effet, par  la verbalisation des éprouvés, le groupe devient une enveloppe corporelle pour chacun. Cette enveloppe du groupe renforce l’enveloppe individuelle défaillante. La mise en scène de ses sensations apporte du contenant et les échos de chacun : souvenirs, images, scènes vécues, associations diverses.  Le groupe thérapeutique favorise les échanges dans un cadre structuré, remet en circulation les émotions, les pensées et la parole. Il permet de différer et de réinstaurer du temps et de l’espace pour soi. Le but final est de permettre une meilleure autonomie psychique où il n’est plus question de se satisfaire uniquement d’être porté mais de trouver du plaisir à porter et à se transporter soi-même dans une mise en pro-jet[1] !

[1] « Subjectif désigne à la fois la faille et le saut, l’obstacle et le jet », P. Fédida. « L’objeu », dans L’absence, Paris, Gallimard, 1978.

[i][i] Interview de Boris Cyrulnik – Psychiatre et neurologue

Références :

Tous hyperactifs ? Patrick Landman, Albin Michel, Février 2015.

 Inhibition, symptôme, angoisse, Paris, puf, 1975.

http://psychanalyse-paris.com/L-Ennui.html

L’angoisse, Le séminaire Livre X (1962-1963), Paris,…

https://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2005-2-page-37.htm

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La fonction symbolique de l’argent en psychothérapie

L’organisation prégénitale et l’argent :

« Le passage progressif vers le stade anal (appellation qui désigne l’ensemble de la musculature et non pas seulement le sphincter anal) permet à l’enfant d’accroître sa capacité d’agir sur le monde. Ici, la relation avec l’objet s’appréhende en termes de soumission et de domination. L’enfant peut trouver des compromis dans un commerce relationnel où les matières fécales, sa possession la plus précieuse, qu’il considère comme faisant partie de lui, sont données en échange des soins et de la protection de sa mère. Les angoisses liées à ce stade sont représentées sous la forme d’un danger d’être vidé, d’être asservi, exploité. En même temps que l’enfant progresse dans sa perception de la différence entre soi et l’autre il forme le désir de maîtriser cet autre qui lui semble tout-puissant. C’est la période du « non », de la constipation; le refus de donner ce que la mère semble désirer ardemment est un moyen d’agir sur elle, de la frustrer, comme l’inverse est un moyen de la combler… Déplacés sur le symbole argent, les désirs formés à ce stade s’expriment en termes d’avarice et de prodigalité. La figure d’Harpagon et sa cassette est le prototype de l’angoisse d’être vidé. L’avarice du vieillard se comprend comme un désir de retenir ses ressources, ses moyens vitaux, ses aptitudes d’autrefois. À ce niveau l’enfant désire inverser les rôles pour devenir la personne toute-puissante à la place de l’objet. D’où par exemple le fantasme d’être à la tête d’une multinationale, de faire sauter la banque… (On commence à voir des différences dans les projections entre filles et garçons. Les garçons cherchent plutôt le prestige, la maîtrise, les filles s’inscrivent plutôt dans une relation de donner et recevoir.) En suivant cette ligne de la pensée, où Freud conçoit l’argent dans son rapport à l’organisation prégénitale, on comprend que le surinvestissement du symbole est la conséquence d’une gestion de la libido en processus primaire. Autrement dit : on projette sur l’argent le pouvoir de colmater les angoisses primitives, le pouvoir de satisfaire les fantasmes générés par les expériences orales et anales pour parvenir à un sentiment de complétude.

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L’organisation génitale et l’argent :

Lorsqu’on se permet de penser l’argent en rapport avec le stade génital, il peut être appréhendé comme un objet partiel, « une petite chose détachable » qui facilite les relations d’échange. Ici, le fonctionnement psychique s’organise à partir des expériences liées à la reconnaissance de la différence des sexes et des générations avec ce qu’elles impliquent dans l’acceptation des limites de soi, la reconnaissance de l’autre comme semblable et différent à la fois. Ici on peut se concevoir en termes d’être, on est garçon ou fille, homme ou femme. On est appelé à renoncer au fantasme de complétude mais on peut concevoir la complémentarité du pénis et du vagin, où chacun des protagonistes donne et reçoit sans qu’obligatoirement quelqu’un en soit lésé. La résolution du conflit œdipien nécessite de gérer un attachement ambivalent à chacun de deux parents; on est capable de relativiser ses sentiments et, partant de là, de relativiser la valeur. La reconnaissance de la fonction du père comme tiers médiateur et l’acceptation de la loi permettent d’admettre que le signe monétaire a force de loi, qu’il régule la violence acquisitive et les antagonismes suscités par les désirs d’appropriation. On comprend que l’ensemble de ces éléments liés à la génitalité permet d’atténuer les projections inconscientes sur l’argent, à l’individu de se servir correctement de sa géniale invention. Il reste que notre époque assiste plutôt à une forme d’emballement maniaque qui conduit les individus à se jeter sur l’avoir pour se donner consistance, pour s’imaginer omnipotents. Pour le psychanalyste il s’agit d’une régression, l’expression d’un déficit identitaire, lié probablement aux effets pervers d’une autonomie trop angoissante. On assiste sans doute à une pathologie générée par la liberté…

Quelques mots pour conclure sur la fonction du paiement dans les traitements : le paiement structure la relation psychothérapeutique et analytique en introduisant un élément qui pousse à rompre avec la compulsion de répétition. Alors que la relation est organisée pour favoriser la régression vers le processus primaire, pour susciter le rêve et le transfert, le paiement « corrige » la situation analytique. Il introduit un principe de réalité. La relation est banalisée. Elle se donne comme commerciale, contractuelle, et permet ainsi de rassurer les patients du fait même de leur déception. »[i]

La question du tarif :

Les premiers entretiens entre un patient et un psychothérapeute ont pour fonction d’évaluer la demande du patient et d’établir le cadre du travail qui s’engage. Durée, fréquence, horaires et prix des séances sont donc en principe déterminés au départ par le psychothérapeute avec l’accord du patient.

L’argent est-il indispensable au déroulement de la psychothérapie ? Bien qu’il lui soit arrivé de pratiquer des cures gratuites, Freud considérait l’argent comme un paramètre important du processus analytique. L’absence de l’influence correctrice du paiement présente de graves désavantages ; l’ensemble des relations échappe au monde réel ; privé d’un bon motif, le patient n’a plus la même volonté de terminer le traitement. La gratuité pouvait être une source insurmontable de résistance et un obstacle majeur à la poursuite de la psychothérapie ou de l’analyse. Ces remarques de Freud conservent toujours leur part de vérité. On dit de l’argent qu’il n’a pas d’odeur, marquant ainsi le lien privilégié entre l’argent et l’analité. En cela, il permet cette médiation neutralisée qui, certes, favorise le refoulement des échanges primitifs dans leur corporéité, mais en même temps en autorise les substitutions symboliques et leur élaboration dans la cure à l’abri justement de cette isolation du contenu sensuel et corporel. Par ailleurs, l’argent est effectivement ce tiers chosifié qui permet éventuellement l’aménagement tolérable de la relation transférentielle et de l’érotisme à la fois amoureux et agressif qu’elle implique. Sans cette médiation, le risque est grand d’une collusion entre le psychothérapeute et son patient, qui annule la dimension objectale de la relation psychothérapeutique : le psychothérapeute ou l’analyste pourrait alors devenir ce personnage omnipotent qui empêche toute individuation du patient, et contraindre celui-ci à payer de sa personne plutôt qu’avec de l’argent. Le paiement a en effet pour avantage de moduler la relation de dépendance entre le patient et le psychothérapeute, car, si la relation psychothérapeutique représente une situation de dépendance très grande du patient à l’égard du psychothérapeute, l’argent donné par le patient permet d’inverser cette relation de dépendance ; sous cet aspect c’est le psychothérapeute qui dépend du patient.

De ce point de vue, l’argent dans la cure a une fonction symbolique [ii]qui, par sa matérialité même, viendrait pallier l’insuffisance du médiateur fantasmatique, qu’est l’imago paternelle, en fait indispensable à la constitution de la relation objectale, à la réduction de l’omnipotence. Comme médiateur réel, indispensable à l’efficacité de la cure analytique, l’argent fait ainsi écho aux origines mêmes de la symbolisation. Le mot « symbole » (du grec sumbolon) désignait en effet chez les anciens Grecs un objet brisé en deux (pierre, tablette), dont la réunion (sumballô = réunir, mettre ensemble) permettait à deux alliés ou à leurs délégués de se faire reconnaître comme liés entre eux ; ce pacte avait été conclu par la rupture de l’objet en deux et par son partage entre les deux personnes qui, auparavant, avaient voulu ainsi attester de leurs liens d’alliance.

Et, pourtant, l’analyse gratuite est possible, peut-être moins en clientèle privée, ainsi que Freud a pu en expérimenter et dénoncer les dangers et les risques, que dans une institution qui reprendrait à son compte la fonction médiatrice accordée à l’argent. Cela suppose d’accorder plus d’importance à l’argent fantasmé qu’à l’argent payé et d’évaluer à quelles conditions cette fantasmatisation peut être favorisée ou au contraire entravée. L’expérience montre que ce n’est pas toujours l’argent payé qui en permet l’élaboration fantasmatique.

A ces problèmes techniques correspondent des enjeux théoriques concernant la dimension symbolique de l’argent. L’argent est-il un symbole universel ou personnel ? Si le travail clinique montre que l’argent est polysémique et renvoie tout aussi bien à l’oralité et à la génitalité qu’à l’analité, pourquoi l’analité apparaît-elle, autant dans la cure analytique que dans la culture, le réfèrent essentiel de cette symbolisation ?

« Le point de départ de la réflexion psychanalytique sur l’argent est le travail de Sigmund Freud en 1908 quant au caractère anal de l’argent. Il émet un rapport d’équivalence entre le symbole argent et les fèces, autour de la rétention et de la défécation. Ferenczi analyse ce déplacement par le passage d’un objet sale à quelque chose de plus propre où l’œil prend plaisir à voir l’éclat et l’oreille à écouter le tintement métallique. À ce stade, les pièces sont estimées comme objet de plaisir à amasser et à contempler et non pour leur valeur économique. L’enfant comprend ensuite que l’argent est un moyen d’arriver à obtenir ce qu’il désire par sa capacité à exercer sa puissance sur ses parents et à susciter chez eux des réactions affectives. C’est pourquoi Melanie Klein attribue à l’argent une signification orale en tant que sein inépuisable. Ainsi Kaufman identifie-t-il plusieurs déséquilibres liés à l’usage affectif de l’argent par l’insécurité qui correspond à l’angoisse de ne pas être aimé. Selon les premières relations avec l’Autre maternel, soit l’individu développera un refus compulsionnel de la dépense par peur d’être abandonné, avec une sensation d’omnipotence, soit il ressentira l’argent nuisible en lui-même, se devant de le donner pour être aimé. L’argent n’a aucune valeur propre et c’est pourquoi Jacques Lacan le définit en tant que signifiant. Il permet d’accéder à son désir par son glissement dans la chaîne du langage. Quand le sujet le possède et le garde, il répond de la valeur et de la puissance qu’il a réellement à l’intérieur de lui. En tant que signifiant, il correspond à un manque, à l’objet « a ». Le figer arrête la course désirante et conduit à l’esclavage. Dans l’Avare de Molière, Harpagon est possédé par sa caisse qui le pousse à un désir de mort, ayant incarné le grand Autre. Comme le montre Freud avec l’exemple « Un enfant est battu », on assiste à un renversement de la pulsion, « en étant dominé » et réduit à une position d’objet ; se développent alors l’orgueil, le mépris et l’agressivité.

Ce glissement s’effectue par la confusion d’avec le don d’amour et par la nostalgie du « narcissisme primaire ». La relation fusionnelle, sans la médiation du langage et sans rupture, constitue le piège dans lequel se réfugie le désir. Par ce schéma, on retrouve les conduites addictives en tant que plaisir immédiat et intemporel. Cependant, cet enfant qui se nourrit à mort de la mère, revient à un état de dépendance. La possession qui se fétichise oublie que l’argent sert à s’en servir, à accéder à son désir. On retrouve cette approche dans le bouddhisme où il faut accepter de se détacher du matériel pour accéder à une liberté affective. C’est en 1918, dans « La technique psychanalytique », que Freud introduit la nécessité de paiement dans la cure : « L’absence de l’influence correctrice du paiement a de graves désavantages ; l’ensemble des relations échappe au monde réel ». À partir de cette évidence, il met en avant que l’analyste doit gagner sa vie, introduisant une valeur d’échange identique à celle utilisée dans le monde et le temps. Il avance, entre autres, comme raisons, d’éviter la résistance au changement pour le patient qui impute sa souffrance à la réalité extérieure et dont il serait une victime impuissante. Dans un autre registre, Lacan évoque la place de l’argent pour insister sur la fonction de rien de son contenu. L’argent, pur signifiant, marque du manque dans l’échange, est donc la garantie contre les forces de répétition que souligne Freud. Le patient doit arriver à se déprendre du fantasme évoquant ce qui lui est dû de ses parents, l’analyste n’apparaissant ni désintéressé, ni trop bon. De l’acte du paiement, l’analyste permet à l’argent donné séance après séance d’être un signifiant, non un objet et d’amener la circulation des signifiants. L’argent, dans l’analyse, sert à redonner à ce signifiant sa valeur symbolique. À travers ce que l’analysant donne ou refuse, il y a toujours une valeur d’appel. Pour accéder à sa position de sujet en acceptant l’insatisfaction du désir, l’analyse permet de ne pas confondre l’amour avec l’argent et de le substituer au fantasme de la relation primaire et totale à la mère. L’argent sert à se réaliser. Quant à l’amour, il n’a aucune valeur marchande. D’ailleurs, selon Lacan, « l’amour c’est donner ce que l’on n’a pas » ; il est, lui aussi, signifiant d’un manque fondamental mais qui ne signifie pas vouloir changer l’autre « à tout prix ».[iii]

Le sens du paiement en psychothérapie :

Faire le choix de payer sa thérapie, c’est déjà vouloir aller mieux, faire la démarche nécessaire à l’amélioration de la situation. Payer sa séance c’est vraiment différent de payer son  problème dans la vie ou de le faire payer à son entourage. Accepter la règle du paiement c’est rendre possible sa thérapie, s’y impliquer en vrai. Le libre paiement garantit un espace privé qui est hors des exigences du corps social. Le psychothérapeute n’impose pas de normes de guérison, d’adaptation. A chacun de trouver un mode d’être  qui, pour lui, soit satisfaisant, qui peut être à mille lieux de ce que le consensus social considère comme une existence valable.

Payer – parfois cher – la personne qui va nous écouter nous assure pourtant un rapport sain, non assujetti à elle. Il s’agit d’un échange. La fonction de l’échange est de se séparer d’une chose que l’on possède pour en acquérir une autre. Nous payons aussi pour parler à quelqu’un de compétent, qui ne portera pas de jugement, dans un lieu où rien de ce que nous dirons ne sera répété. Donner de l’argent, c’est une barrière contre la toute-puissance du thérapeute, et cela signe l’engagement du patient vis-à-vis de son psy, donc de sa cure. Il s’agit là de ce que l’on appelle “l’alliance thérapeutique”. Le paiement de la séance évite également au patient de se sentir symboliquement débiteur à l’égard du thérapeute.  Enfin, le règlement assure l’ancrage de la psychothérapie ou de l’analyse dans le réel. « L’argent, c’est l’irruption du principe de réalité dans un espace où se dit l’inconscient, donc le fantasme. » L’obligation de payer aide le patient à parler de son rapport à l’argent, sujet souvent aussi tabou que sa sexualité. Payer en fin de séance c’est prendre contact avec la vraie valeur de sa séance. Le fait de payer en espèces, objet pulsionnel du registre de l’analité, aide le patient à parler, au-delà de ses problèmes matériels, de son désir par rapport à l’argent. En effet, l’argent fonctionne comme une matérialisation de l’objet a, en tant qu’équivalent général des objets de désir. Au-delà du pulsionnel, qui établit la correspondance entre l’avarice et la constipation dans une problématique de rétention anale, on peut considérer la thésaurisation comme une façon d’éviter la castration qu’implique la réalisation d’un désir. Car désirer un objet implique de renoncer aux autres, alors qu’Harpagon peut virtuellement tout avoir !

MOTS CLES :

Fonction symbolique de l’argent ; prégénitalité et génitalité en lien avec l’argent ; colmatage des angoisses primitives ; avoir pour être ; Harpagon ; principe de réalité ; cadre de travail ; médiation; le signifiant « argent » ; l’objet « a » ; l’accès à son désir ; la fonction de l’échange ; l’engagement ; la participation ; la prise en charge de soi.

Références:

[i] « La Psychanalyse et l’argent » Broché – octobre 1993,

Ilana Reiss-Schimmel, Membre de la Société Psychanalytique de Paris 134, rue d’Assas – 75006 Paris.

[ii] Symbolique de l’argent et psychanalyse, Alain Gibault

Communications Année 1989 Volume 50 Numéro 1 pp. 51-79.Version remaniée de « La symbolique de l’argent », publié dans les Cahiers du Centre de psychanalyse et psychothérapie, n » 12, Association de santé mentale du \nf arrondissement de Paris, printemps 1986, p. 63-99.

[iii] Sabine Lacas, http://www.signesetsens.com/psycho-psychanalyse-communication-argent-la-valeur-de-largent-selon-la-psychanalyse.html

Les psychanalystes et l’argent, Conférence du 31/01/2017 par L’Espace Analytique, Centre Culturel « Op Weule » notes personnelles.

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Le séminaire de la lettre volée


La scène se joue dans le boudoir royal où la reine reçoit une lettre, que l’entrée du roi la contraint à dissimuler parmi d’autres papiers, montrant par là que le contenu ne peut qu’en être compromettant pour son honneur ou sa sécurité. Profitant de l’inattention du roi, la reine a laissé la lettre sur la table. Celle-ci n’échappe cependant pas à la vigilance du ministre, entré à la suite du roi, qui voit l’embarras de la reine et en comprend la cause. Le ministre sort alors de sa poche une lettre identique et feignant de la lire, la substitue à la première, au grand désarroi de la reine qui n’a rien perdu du manège, mais n’a pu l’empêcher, craignant d’éveiller la suspicion du roi. La reine sait donc que le ministre possède cette lettre et le ministre sait que la reine a été témoin de son geste.

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La deuxième scène se passe dans le bureau du ministre et semble bien répéter la précédente. Depuis dix huit mois, la police profitant des absences nocturnes du ministre a fouillé l’hôtel et ses abords, sans parvenir à découvrir cette précieuse lettre. Le chef de la police se fait alors annoncer au ministre, et inspectant lui-même les lieux derrière ses lunettes vertes, découvre bientôt l’objet de tant de recherches. Il s’agit d’un billet froissé, abandonné comme par inadvertance aux regards de chacun, ce qui comme chacun sait est bien le meilleur moyen de ne le faire voir de personne. Il s’en empare prestement, répétant en cela le geste du ministre, qu’il quitte sans trop de hâte, assuré que celui-ci n’a rien vu de la substitution. La situation nouvelle ainsi créée, c’est que le ministre n’a plus la lettre et ne le sait pas, tandis que la reine sait désormais que la lettre n’est plus entre ses mains.

Ce qui est intéressant ici c’est la manière dont les sujets se relaient dans leurs déplacements au cours de cette répétition intersubjective. Leur déplacement est déterminé par la place que vient à occuper le pur signifiant qu’est la lettre volée, dans leur trio. C’est ce que Lacan va nommer, confirmant Freud,  comme automatisme de répétition.

Ce qui nous charme dans ce conte, c’est bien que tout le monde soit joué. Il y a une vérité qui affleure et se cache. Il y a une vérité qui aveugle parce qu’elle est évidente, qui se dérobe et que personne ne voit. C’est en vain que la police a cherché partout la lettre : elle était à sa place sur la table du ministre, là où tout le monde pouvait la voir, mais où personne ne la voyait. Il faut donc admettre que la vérité puisse être là, aux yeux de tous offerte, mais dans un champ où l’on n’a pas coutume de pousser ses investigations. Edgar Poe parle d’un autre lieu, Freud parlait d’une autre scène. C’est bien ce jeu du regard aveugle et de la vérité qui voit, que le fondateur de la psychanalyse nous a appris à reconnaître comme le lieu de l’inconscient.

Que dire de cette histoire de personnages aveugles et aveuglés par une vérité qu’ils ne voient pas, et qui régit tous leurs gestes ? Il faut reconnaître au signifiant de la lettre volée la véritable fonction de sujet, et c’est bien là ce qu’exprime le conte d’Edgar Poe. Le déplacement du signifiant détermine les sujets dans leurs actes, dans leur destin et nul ne saurait échapper à cette loi. « La lettre, pas plus que l’inconscient du névrosé, ne l’oublie. Elle l’oublie si peu qu’elle le transforme » nous dit Lacan.

Ce que Lacan dégage du récit, c’est une même structure sous-jacente se composant de trois positions distinctes chacune définissables par trois regards distincts (et trois temps ):

–          position I : celui qui ne voit pas ce qui se passe sous ses yeux = l’imbécile (le roi dans la première scène puis la police dans la seconde),

–          position II : celui qui voit que le premier ne voit pas et qui de ce fait  pense que ce qu’il a à cacher (à savoir la lettre) est bien caché = le présomptueux bien trop sûr de lui (la reine puis le ministre),

–          position III : celui qui voit que le second pense que ce qu’il a à cacher est bien caché du fait que le premier ne voit pas et qui de ce fait se saisit de ce qui a à saisir à savoir la lettre = le malin (le ministre puis Dupin)

Réf. :

La lettre volée,Edgar Allan Poe, 1844. Ed.EMSE EDAPP SL

http://staferla.free.fr/Lacan/La%20lettre%20volee.pdf

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Le regard de la psychothérapie

 

  • Un autre regard :

 

« Le regard est une peau pour pour la pensée » nous dit Didier Anzieu.

« J’ai besoin fondamentalement de l’autre pour savoir qui je suis » c’est ce que Jacques Lacan (1901- 1981) affirme dans sa théorie du stade du miroir. L’enfant cherche le regard : « Quand je regarde, on me voit. Donc j’existe ».  Le cri du nourrisson ne devient langage que s’il est entendu par la mère. L’enfant se regarde dans le visage de la mère. L’absence de regard, d’échange créée la pathologie. Le regard est désirant. Le désir de l’un est le désir de l’Autre c’est à dire celui de la mère, nous dit lacan. Tout cela implique que le thérapeute soit visible.

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  • Le co-inconscient et l’inconscient :

 

Alors que Sigmund Freud (1856-1939) développe le concept d’Inconscient, Jacob Levy Moreno (1892-1974) préférera nous parler de Co-Inconscient. Il va à l’encontre de la psychanalyse dont la croyance, actuellement, serait définie de la manière suivante :

1)      la psychanalyse est la meilleure thérapie.

2)      Plus on va profondément, mieux c’est.

3)      Plus il y a de séances et plus on peut aller profond.

4)      La psychothérapie serait une sous-psychanalyse.

Pour Freud, l’inconscient à toujours raison. Sa vision est déterministe. Le modèle médical psychopathologique en vigueur dont fait partie le manuel psychiatrique DSM 4, d’ailleurs, ne dit rien du sujet. Au contraire, il s’impose au sujet comme un «  cancer ». Le sujet réel semble évacué. Cette théorie psychopathologique  où le sujet est expliqué nous amène vers une impasse. Or  Moreno est beaucoup plus optimiste tout comme d’autres psychothérapeutes comme Milton H. Erickson (1901 -1980),  chef de file de la célèbre école de Palo Alto. Selon cette dernière, l’inconscient révèle nos possibilités sous-exploitées, constitue une ressource, un réservoir dans lequel on peut chercher ce dont on a besoin. L’inconscient serait véritablement un allié. Nous devons donc lui faire confiance. L’inconscient peut rester inconscient. La véritable relation psychothérapeutique se ferait d’inconscient à inconscient. Communiquer avec l’inconscient, c’est la communication hypnotique. Ne serait-ce pas ce que Moreno appelle la spontanéité ?

La connaissance du pourquoi n’est ni nécessaire ni suffisante. Le comment devient plus important que le pourquoi.

Ce modèle représente davantage celui de l’épanouissement personnel plutôt que celui d’un déficit à réparer.

La théorie du constructivisme de l école de Palo Alto s’avère très proche de celle du renversement de rôle chez Moreno. Ma réalité n’est pas celle de l’autre ! Ma carte n’est pas le territoire. Or la psychanalyse s’imposerait comme une « rencontre à sens unique », une «  paranoïa dirigée ». Le problème actuel du déprimé, pathologie mentale la plus répandue sur la planète, consiste à rester exclusivement fixé sur le passé. A ce niveau on pourrait dire que les tentatives de solutions créent le problème.

Au contraire, la prise en compte de l’individu, dans l’ici et maintenant, dans son contexte, une rencontre sécurisante, dans un premier temps, permet au patient de retrouver son pouvoir, de le rendre actif. On pourrait objecter à la méthode  psychothérapeutique d’être trop directive. Mais une part d’influence et de suggestion est inévitable. La psychanalyse est, elle aussi, pétrie de suggestion par les interprétations. La véritable question est celle de savoir comment l’influence de la suggestion doit être traitée pour espérer que le processus thérapeutique puisse arriver, à la longue, à pouvoir en sortir. Le type de « suggestion »pour sortir de la suggestion, telle paraît plutôt être la question pertinente. Sandor Ferenczy (1873-1983) psychiatre hongrois, un des pionniers de la psychanalyse freudienne, misant sur les capacités positives, constructives du Moi, a mis au point des techniques actives élaborées avec Otto Rank(1884-1939) et Walter Georg Groddeck (1866-1934). Leur approche des patients (borderlines et pré-psychotiques) étaient devenue chaleureuse. Avec certaines personnes Ferenczy  a pratiqué une analyse réciproque où le patient et l’analyste interchangaient leur rôle. De cette manière, cette technique  se rapproche fort du renversement de rôle dans le psychodrame morénien. Dans la thérapie existentialiste et phénoménologique il s’agit d’un travail de co-création, de découvertes. Cette psychothérapie dite  humaniste remet le sujet au centre des préoccupations. La position anthropologique de Gregory Bateson (1904-1980) comme celle de Ludwig Binswanger (1881-1966), lui-même contemporain et dissident de Freud, nous rappellent toute l’importance du contexte environnant. En effet, l’individu donne des réponses dans un contexte déterminé. Il s’agira, dès lors, de se rendre compte dans quel contexte un comportement révélé produit lui-même un sens. Nous savons très bien que la mort n’a pas la même signification  en Europe qu’en Afrique. Un malade peut l’être dans un certain type de société et pas dans une autre. Même le fou a sa propre logique. Le délirant, dont Freud nous dit qu’il a toujours raison, qui en sait plus long que nous sur la réalité psychique, cherche à faire connaître la vérité de l’inconscient, l’insistance du désir. Le patient c’est celui qui sait le mieux. Cette position permanente de non-savoir  du thérapeute éveille la créativité, une co-créativité. Tout ce que je ne sais pas de moi, de l’autre stimule l’originalité. Tout est, chaque fois, à réinventer.  Partenaire de la relation, le thérapeute renvoie une résonance quand l’autre parle. Le thérapeute devient contexte de changement. L’approche anthropologique participe non pas d’un « comprendre » mais d’un « prendre à » c’est à dire prendre au mot, et de « prendre par » c’est à dire par le sentiment. Selon Binswanger, le thérapeute s’attachera à détecter à la fois le monde originaire du malade et la manière qu’à celui-ci d’être présent au monde. Loin de Freud, il s’agira de discerner quel type de relation le sujet entretient avec ses semblables.trouver-aide

Dialoguer consiste, pour l’ego, à franchir la distance qui le sépare de son allocutaire. Le franchissement de la distance est réalisé ipso facto par l’établissement de la relation interlocutive. Dialoguer c’est croiser deux voix dans une parole pour produire un sens comme co-signifiance. La relation interlocutive produit donc une co-signifiance.

En effet, dans son déploiement concret et quotidien, la véritable relation est « réciprocité, présence et responsabilité » au sens buberien du terme. La doctrine philosophique de Martin Buber (1878-1965) est une philosophie de la rencontre, une synthèse de l’événement et de l’éternité.  La véritable rencontre n’est-elle pas une manière de vivre l’éternité dans (de) l’instant présent ?

  • La représentation :psychotherapie individuelle

 

L’homme déficitaire est, avant tout, objet de sa maladie. Il est objet au sens où il est défini sur le mode du pâtir. Le corps douloureux apparaît de plus en plus comme le prolongement de malaises intérieurs prenant leur source dans la psyché.

Il s’agira d’intégrer les émotions dans l’action et la parole comme dans les « ressource work » et permettre au sujet d ‘avancer dans son discours. La mise en jeu va l’y aider, déjà, dans le groupe qui fait circuler la parole et par une représentation ensuite. Cette mise en jeu peut aussi se réaliser dans une thérapie individuelle.

La mise en jeu qui trouve audience auprès des autres va permettre une publication, exposer le sujet et amener, par la remémoration, une autre perspective. Elle va produire du sens qui représente la marque reçue et ce que le sujet décide d’en faire. Il s’agira de refaire quelque chose de ce qui a fait souffrir, de ce qui a manqué. Sartre nous y invite quand il dit : « il y a ce que l’on a fait de nous et ce que nous décidons nous-mêmes de faire ce qu’on a fait de nous ».

Chaque être humain a en lui les clefs pour résoudre ses problèmes.

La représentation psychodramatique va nous y amener. Représenter équivaut à mentaliser c’est à dire symboliser nos douleurs. Celles-ci révélées par nos humeurs, par exemple, sont, d’ailleurs, des représentations non parvenues à la conscience. L’essentiel du comportement est suscité par nos représentations. C’est ainsi que revivre les premières situations ayant structuré les relations futures permet de sortir de son enfermement. Jouer sur la scène psychodramatique (en groupe ou en situation individuelle), sur cette aire psychothérapeutique transitionnelle c’est réactualiser, réorganiser le tableau des années oubliées. Se «  ré-originer permet alors de se soigner. Les nouvelles expériences vont modifier les précédentes. La personne doit muer, créer plutôt que s’accrocher.

Sortir de ses prisons secrètes c’est rejouer là maintenant ce qui a pris naissance ailleurs et autrefois. Nous constatons, ici, immédiatement qu’il ne s’agit pas de nier l’inconscient car il nous rattrape : « ce dont je ne veux rien savoir m’habite et me rattrape en fait ! ».

En résumé, nous pouvons donc admettre la réalité de deux concepts pertinents majeurs : l’Inconscient et le Co-Inconscient.

Mots-clés :

L’inconscient- le co-inconscient- le renversement de rôle- le regard- la rencontre-position anthropologique- la psychothérapie humaniste- le psychodrame en groupe et individuel- la représentation scénique- l’aire transitionnelle- le thérapeute devient contexte de changement.

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Histoire de La verveine

Folia Psychodramatica Vol.7-1988-n°1.   3-14

 

 

HISTOIRE DE LA VERVEINE

 

 

PARTIE I.  LA CREATION et LES GOLDEN SIXTIES

 

Pierre FONTAINE

 

1958-1963. Mise en train par les T-groups à l’EPE

 

L’histoire de La Verveine, comme celle d’une séance de psychodrame, est liée à des cheminements personnels, des trajets singuliers, et en même temps reflète la quête d’un groupe de personnes et l’air d’une époque.

 

En 1958, je fis à des journées d’étude de l’Ecole des Parents et des Educateurs de Paris, la connaissance d’Anne Ancelin-Schützenberger et participai à un T-Group avec psychodrame qu’elle y menait. Je fus conquis, et rapidement la Belgique aussi, car, à partir de mai 1959, nous organisions à l’Ecole des Parents de Belgique (EPE) et ailleurs masse de T-groups (déjà la première année 10 groupes Schützenberger.) On y vit participer des directrices d’écoles sociales intéressées au groupwork, des psychiatres communautaires, des supérieurs de congrégations rogériens et tout un public en recherche dans cette mouvance pré-68.

 

Le psychodrame était intégré dans ces T-groups(psychodrame triadique: Moreno-Lewin-Freud) mais la mise en question personnelle, même si elle est appelée « développement personnel » posait des problèmes à l’Ecole des Parents et Educateurs qui se voulait d’orientation plus pédagogique et moins thérapeutique. Ainsi il fût convenu que , si nous poussions dans cette dernière direction, ce serait en dehors de I’EPE.

 

  1. Congrès de Milan et la fondation du Groupe Belge de Sociodynamique et Thérapie de Groupe

 

De cette formation par le T-group était sortie une équipe belge qui commençait à mener du T-proup en écoles sociales: René Portugaels, Lucien Welkenhuyzen, Françoise Monnoyer de Galland, et moi-même et elle s’intéressaient aux aspects thérapeutiques. Ainsi nous nous rendîmes ensemble au congrès de Psychothérapie de Groupe à Milan et participâmes à une journée de psychodrame post-congrès. J’y étais aussi avec mon épouse, Dorothée.

Nous jouâmes du psychodrame sous la direction de Moreno et j’en revins très enthousiaste. Sur le chemin du retour, notre groupe belge fonda le Groupe Belge de Sociodynamique et Thérapie de Groupe.

 

  1. Le premier congrès de psychodrame à Paris

 

A Milan, Anne Schützenberger s’était engagée à organiser, un an plus tard, un congrès international de psychodrame à Paris, à la Faculté de Médecine.

Ce congrès eut un succès fou: plus de 1.000 participants, dont beaucoup de belges. Les auditoires étaient trop petits. Nous fîmes la connaissance de l’équipe plus analytique de la SEPT: Lemoine et Blajan, de même que les époux Elefthery qui menaient un psychodrame qui nous séduisait. Moreno dirigea un psychodrame en anglais pour un petit groupe et la télévision ORTF. L’enregistrement existe encore. Il devait ensuite mener un psychodrame en public, dans un énorme auditoire de plus de mille places qui furent prises d’assaut par les étudiants. Moreno parla et joua, mais ne fit pas de psychodrame: le public était voyeur, les circonstances étaient défavorables. Je l’admirai beaucoup d’oser désappointer un millier de personnes plutôt que d’exposer et blesser un seul protagoniste.

 

  1. L’après-Paris et l’infusion de verveine de Mère Marie-Alphonse

 

Beaucoup de belges avaient été au congrès de Paris et étaient revenus enthousiastes. Parmi eux, Sœur Lucienne Carbonet (Mère Marie-Alphonse), une psychologue française qui avait travaillé au Brésil. Elle me proposa de réunir chez elle, dans une pédagogie de la rue des Joyeuses Entrées à Louvain, les anciens de Paris que nous connaissions, et dont bon nombre étaient de l’université de Louvain. Elle nous recevait avec plaisir et bien. Elle servit des sandwiches, et proposa au bon moment des breuvages: « Vous voulez du vin ? , De la limonade ? De la bière ? Du café ? Une infusion de verveine ? » Le public aimait les expériences nouvelles et dit: « Pourquoi pas de la verveine ? » II en fût de même aux réunions suivantes, de sorte qu’on se mit à parler entre nous de notre groupe de « La Verveine ».

 

Le groupe de « La Verveine »

 

Dans les années qui suivirent, Anne Ancelin-Schützenberger vint

régulièrement en Belgique pour mieux nous former et entendit toujours parler du groupe de « La Verveine », même si elle était invitée par le Groupe Belge de Sociodynamique. Dans son livre « Précis de Psychodrame »

(1966) elle parla de l’extension du psychodrame en France, et aussi en Belgique, et du leaderless groupe La Verveine, avec P. Fontaine. Je fus d’abord fâché. « Non, il s’agit de la section psychodramatique du Groupe Belge de Sociodynamique et Thérapie de Groupe! « La Verveine » est un petit nom destiné aux initiés et non à une publication ».

Puis, réflexion faite, quand d’autres se mirent à s’adresser à nous sous ce nom, on se dit « et pourquoi serait-ce mieux de porter un nom en jargon latin-grec comme « sociodynamique » ou une séries d’initiales, comme une entreprise industrielle. Pourquoi pas un nom de fleurs, comme certaines chambres de rhétorique flamandes. Et les infusions de simples et les filtres magiques ne peuvent-ils changer l’âme ? Ma « Flore médicale belge » de Sonet (1899:232), héritage familial, nous dit de la verveine: « son infusion guérit la jaunisse, la migraine, les coliques, pousse le calcul et guérit les plaies. Son suc éclaircit la vue et nettoie les yeux. Ce suc, nouvellement tiré, est purgatif. Il évacue particulièrement la pituite (humeurs mauvaises de I’alcoolique). Ces vertus de purge, purification et insight nous semblèrent correspondre au psychodrame.

Enfin remarquons que la verveine officinale est une fleur en grappe ou groupe, dont chaque fleur s’ouvre individuellement, dans un ordre difficile a prévoir.

Ainsi le nom fut accepté, et resta.

 

 

LA VERVEINE 1964-1965

 

Maria BELLO            Pierre FONTAINE

Lucienne CARBONNET     Francis MARTENS

Axelle CASSIERS        Annie MATTHEEUWS

Ferdinand CUVELIER     Yvonne ROUSSEAU

Agnès DELVILLE         Alfred VANESSE

Patrick DENEUTER       Jacques VAN RILLAER

Dorothée FONTAINE      Anne-Marie WILLETTE

 

 

  1. Le leaderless group

 

 

Le groupe de la Verveine demanda des formateurs français en week-ends résidentiels 3-4 fois par an. Nous eûmes principalement Anne Ancelin-Schützenberger, et quelque fois Paul et Gennie Lemoine, ainsi que Simone Blajan-Marcus de la SEPT.

Entre les week-ends, il y avait des séances le jeudi soir, au domicile de Pierre Fontaine, sans que celui-ci soit l’animateur du groupe. Il était reconnu comme hôte, et comme ayant toute une expérience psychodramatique, mais aux week-ends avec les animateurs étrangers,il jouait parfois ses problèmes personnels. Pour les séances du jeudi soir, il n’était pas payé,(mais Dorothée recevait un cadeau en fin d’année). Parfois il animait, mais d’autres se mettaient à animer aussi.

Pierre Fontaine ne se sentait pas prêt à prendre ce rôle de leader: à se démarquer ainsi dans un groupe de pairs d’une part, et à se déclarer égal de la mère de ce groupe Anne Schützenberger d’autre part. C’était donc un groupe sans leader fixe, qui cooptait ses membres, et passait assez bien de temps à cette gestion. C’était l’époque d’une certaine non-directivité et autogestion. La cooptation amenait à tourner un peu en rond  dans le même milieu d’amis et l’on trouvait des époux ensemble, et des patrons avec des assistants.

Certains voyaient ce groupe du jeudi comme un groupe d’Intervision technique, mais d’autres voulaient aller plus en profondeur, comme aux week-ends. Le besoin se faisait sentir d’avoir un vrai responsable, permanent, payé, qui resterait hors du jeu avec ses problèmes.

Autour de cette demande il y eut, fin 1965, une crise. Certains membres quittèrent le groupe et s’orientèrent vers la psychanalyse et ceux qui se sentaient responsables du groupe amorcèrent une structuration.

 

1966, Structuration : la table des formateurs Fontaine-Cuvelier

 

En janvier 1966, on redémarra de façon plus structurée. On plaça une petite table devant l’équipe des formateurs. On constitua une équipe dont Pierre Fontaine était le responsable, Ferdinand Cuvelier et Dorothée Fontaine les observateurs. Le responsable animait la séance jusqu’à ce qu’un protagoniste sorte du groupe. Celui-ci choisissait son animateur de jeu, et après le feed-back du protagoniste, le responsable reprenait le groupe en main pour le feed-back des participants, pour l’observation, et puis pour une discussion plus technique dont l’animateur du jeu était le centre et à laquelle les observateurs collaboraient.

Toutefois, progressivement, l’équipe s’affirmera, d’autres équipes se constitueront en dehors : Ferdinand Cuvelier et Annie Maltheeuws font du psychodrame a I’IMP de Lovenjoel, avec des alcooliques, et ils fondent l’Interaktie Akademie, centre néerlandophone de formation thérapeutique

 

  1. Le congrès de Barcelone. Les Elefthery

 

Le deuxième congrès international de psychodrame eut lieu a Barcelone. J’avais vu travailler les Elefthery à Paris, en avais gardé un bon souvenir et les avais contactés. Je les vis de nouveau à Barcelone, mener un jeu très bien structuré, qui nous séduit. Nous étions a Barcelone, Nand Cuvelier, Annie Mattheeuws, Dorothée et moi, avec Dolf Grünwald, psychologue néerlandais, que j’avais connu à la Kinderkliniek a Leiden, et qui avait partagé mon enthousiasme pour le psychodrame. Comme en Belgique, je ne connaissais pas assez de gens, parlant l’anglais, désireux de travailler avec Elefthery, on s’entendit avec Dolf: il inviterait les Elefthery aux Pays-Bas, en accord avec la Nederlandse Vereniging voor Groeps-psychothérapie et je me proposai d’amener quelques belges.

Nand Cuvelier, Anne Schützenberger et moi-même participâmes à ce premier groupe. Un élément que nous avons gardé de ce travail avec Dean et Doreen Elefthery était l’emploi du doublage. Doreen ne menait jamais la séance,mais était un double admirable. Revenant de notre première semaine avec les Elefthery, Nand et moi, qui menions le groupe, nous mîmes a doubler intensivement, ce qui provoqua pas mal de surprise, puis éclats de rire dans le groupe. Nous fîmes notre maladie d’identification,

 

  1. Co-animation Fontaine-Quintart

 

Nous étions dans notre phase expansive. Le groupe Elefthery nous émancipait par rapport à Anne Schützenberger, qui en faisait partie comme membre. Nous étions pleins d’idées et projets, et les demandes de formation au psychodrame affluaient. Anne prit en charge, en 4 week-ends par an, un groupe de formation, et j’étais prêt à prendre en charge un autre groupe, si je trouvais un bon co-animateur. Je désirais quelqu’un d’extérieur au groupe actuel, et ayant une formation analytique. J’avais en effet un peu peur de ne pas bien manier les problèmes de transfert, surtout vis-à-vis de moi, et, entrant en analyse, j’avais peur d’être fragilisé par moments.

Sur l’avis des Lemoine. je pris contact avec Jean-Claude Quintart, analyste, qui avait fait à Paris une formation chez eux et qui avait discrètement participé à un week-end de la Verveine.

II y eût entre nous pas mal de complémentarité. Je pus m’appuyer sur lui et il me laissait une place active. J’appréciais sa sensibilité.

 

  1. Folia  Psychodramatica

 

Les séminaires que nous organisions nous amenaient à traduire des textes de bons auteurs, à fournir des bibliographies, et à écrire nos propres idées. Ferdinand Cuvelier, si poète et rêveur par moment, était particulièrement habile à structurer avec rigueur des concepts, inventer des exercices. Ses séminaires étaient un plaisir. En plus, il pouvait les mettre sur papier.

Avec son aide, nous fondâmes une petite revue, Folia  Psychodramatica, destinée à recueillir des textes en langues différentes. Elle prît ensuite de l’extension dans la collaboration avec les Elefthery et l’International Foundation for Human Relations, mais un essai de la lancer à plus grand tirage amena sa ruine en 1972.

 

  1. La Verveine, Sezione Italiana et Elvira Pancheri

 

Entre-temps nous avions fait du psychodrame avec Elvira Pancheri, italienne de Trento, qui faisait une spécialisation en psychologie sous ma responsabilité, et logeait chez nous. De ce temps là on était moins attentif aux incompatibilités des personnes. Est-ce leur équilibre qui nous permit d’en sortir sans trop de difficultés et en amitié ?

 

 

Elle nous invita au printemps 1986 à faire une formation de psychodrame en Italie. Nous y allèrent Dorothée et moi, avec Herman Engelhard, environ 4 fois par an lors de week-ends prolongés, 8 fois de suite dans des villes différentes. Puis le groupe fut repris par Elvira et Sergio Capranico, avec Frans Bruyning, que nous avions appris à connaître dans le groupe Eleflhery, et qui connaissait parfaitement l’italien. De là la Verveine italienne, les deux numéros italiens de Folia Psychodramatica, et de bons amis.

 

  1. L’International Foundation for Human Relations

 

Les premiers groupes Elefthery eurent lieu dans le cadre de la Nederlandse Vereniging voor Groepspsychotherapie. Par la suite, ces groupes s’autonomisèrent et un organisme indépendant fut fondé par acte devant notaire : « l’International Foundation for Human Relations. Study and application of psychodrama Group therapy, Group functioning improvement, training and consulting » avec Dean Elefthery comme président. Les Moreno acceptèrent la présidence et vice-présidence honoraires.

Les plans étaient grands, et en effet nous débarquâmes en Angleterre pour y parler du psychodrame à la Royal Society. On conquit la Scandinavie, prépara le Congrès International de Psychodrame à Amsterdam, et je fus chargé d’organiser et mener avec Dorothée -qui avait suivi à l’International Foundation un des groupes de formation- et Herman Engelhard un groupe de formation en français, pour la Foundation. (avril 1970) en parallèle avec les groupes anglais menés par Dean et Doreen Elefthery, ce qui était fort agréable et instructif.

En fait, le recrutement de ce groupe se fit par la Verveine, belge et italienne, et après 4 semaines de formation, une bonne partie des membres, dont Bernard Robinson et Geneviève Turner continuèrent leur formation à la Verveine.

De même d’autres anciens et nouveaux de la Verveine, qui avaient une connaissance suffisante de l’anglais, furent adressés à des groupes menés par Dean et Doreen Elefthery et eurent une double formation.(André Moreau, Jacques Taminiau, Annie Mattheeuws, Nicole De Neuter, Monique Hageman,…).

 

Les colloques de Drongen (1970) et Louvain (1972)

 Le congrès d’Amsterdam (1971)

 

La formation à la Verveine comprenait en plus des groupes thérapeutiques-didactiques de l’époque, des séminaires que nous avions appelés soit théoriques, soit techniques, soit d’application. La formation à la Foundation se limitait au début à 4 fois une semaine résidentielle de groupe. L’idée fut d’y ajouter un séminaire de 4 jours pour des membres des 4 groupes Foundation et quelques uns de la Verveine que l’anglais  n’effrayait pas.

 

J’organisai avec Ferdinand Cuvelier le premier séminaire dans la vieille abbaye de Drongen près de Gand. Il y eut 49 participants, et un beau choix, bien structuré, d’exposés par des membres spécialement qualifiés de la Foundation.[1]

II y eût aussi excursion sur la Lys, souper aux moules, spectacle de mimes. soirée dansante, qui en firent une fête des rencontres intergroupes.

 

Le 6ème Congrès International de Psychodrame à Amsterdam (1971) fut organisé par le Prof. Jan Dijkhuis comme chairman. Mon expérience de Drongen m’amena à en être co-chairman. Il y eut un petit millier de personnes, et assez bien de Verveinards.

 

Il amena plus d’ouvertures vers d’autres psychodramatistes, et le colloque suivant de la Foundation que j’organisai avec Jacques Taminiau à Louvain en 1972, au Collège du Pape, fut ouvert un peu plus largement. II y avait des ateliers dont celui de Grete Leutz fut très marquant, et amena son invitation à la Verveine. Les Lemoine présentèrent un chapitre de ce qui deviendra leur livre. Il y eût une mémorable soirée, organisée par Jacques qui avait le sens de la fête au château d’Opheylissem avec du folklore belge: drapeaux. géants etc.

 

  1. Programme de formation

 

De notre travail et de ces échanges internationaux avec la Foundation (Amsterdam), le Groupe de Sociométrie (Paris), la SEPT (Paris), l’Interaktie Akademie (Hove, l’Association de Psychothérapeutes de Groupe (Bruxelles), la Nederlandse Vereniging voor Groep-Psychotherapie (Pays-Bas) et autres sortit progressivement un modèle de formation qui fut présenté au Congrès de Psychologie Appliquée à Liège en 1971 (Fontaine 1972).

Il utilisait cinq instruments:(l) l’accompagnement individuel et la supervision, (2) le groupe d’expérience thérapeutique, (3) le groupe didactique ou de perfectionnement, (4) le stage et la pratique supervisée, (5)les séminaires et les lectures.

Il y avait quatre niveaux de formation: (I) le participant actif, (II) l’assistant stagiaire, (III) le co-animateur responsable sous supervision, (IV) l’animateur formé indépendant.

Ce modèle est resté dans ses grandes lignes inchangé depuis lors[2], sauf une accentuation à partir de 1973 de la différence entre le groupe thérapeutique et le groupe didactique, et une meilleure élaboration du système d’évaluation et de reconnaissance.

 

Des pratiques

 

Au cours de ces dix dernières années différentes formes de pratiques se sont développées. Je voudrais en relever cinq (qui d’ailleurs toutes dans l’un ou l’autre cadre se continuent en Belgique).

 

   I. Les jeunes handicapés en institution

 

En septembre 1964 nous commençâmes, avec deux assistants, des groupes d’adolescentes avec handicap mental et social. (Fontaine e.a.1967, 1971) à I’IMP ( Institut Médico Pédagogique) de Lovenjoel. L’année suivante on y organisa aussi des groupes réguliers de psychodrame avec les éducateurs (Cuvelier 1964). Ce psychodrame avec handicapés continua pendant une quinzaine d’années à Lovenjoel (jusqu’au départ de certains psychodramatistes). Il permit à beaucoup de membres de la Verveine de faire leurs premières armes. Des équipes s’organisèrent aussi dans d’autres IMP: Spa, Namur: Ecole de Plein Air. Ensemble leurs animateurs formèrent le premier groupe d’Intervision de la Verveine.

A la même époque nous fîmes des essais de psychodrame individuel avec des handicapés moteurs cérébraux (IMC) à Landegem. Ce travail fut élargi à du sociodrame par Bernadette Back.

 

  1. Les jeunes adolescents en consultation ambulatoire

 

Au Centre de Guidance UCL à Woluwé, Maggy Siméon commença un groupe au début des années 70.

Des centres PMS (Psycho Medico Sociaux) aussi firent des essais

avec enfants et adolescents (André Finn,1977)

 

  1. Les malades mentaux hospitalisés

 

Deux cliniques débutèrent à la même période: la clinique universitaire psychiatrique de Lovenjoel (cfr D. Fontaine dans ce numéro), et la clinique de Fond’Roy à Bruxelles.

Dans la première on vit essentiellement du psychodrame avec un groupe de vie de patients, et intégré dans la vie de leur section. Dans le deuxième lieu se développa surtout du psychodrame individuel ou bien en groupes rassemblant des patients de différents pavillons avec une équipe plus importante (deux mi-temps).

Ces cliniques offrirent aux personnes en formation des possibilités importantes de stage d’assistant.

 

 

  1. Le jeu de rôle de formation ou psychodrame pédagogique

 

Dès le début le jeu de rôle fut employé aux cliniques universitaires à Louvain, puis a Woluwé, pour la formation de psychologues et psychiatres à la consultation et à la psychothérapie individuelle. La méthode ainsi que la différence avec le psychodrame thérapeutique et ses avantages furent décrits (Hayez 1975, Fontaine 1975).

Le jeu de rôle a également été utilisé dans la formation d’infirmières, d’enseignants et d’éducateurs spécialisés.

 

 

  1. Le psychodrame thérapeutique ou de développement personnel

 

Les groupes thérapeutiques(-didactiques) de la Verveine sont composés de personnes dont les buts peuvent se rejoindre, mais avec des accents différents dus à des motivations différentes : (1) ceux dont la motivation principale serait à long terme de se former « au » psychodrame c’est à dire à apprendre à l’utiliser, mais qui désirent aussi le vivre en amenant leurs propres problèmes, (2) ceux qui viennent se former « par » le psychodrame, apprendre à mieux comprendre les autres, eux-mêmes et leurs relations pour mieux exercer leur métier de travailleur de santé mentale, (3) ceux qui cherchent à travers le psychodrame un développement de leur personne et de leurs relations, (4) des personnes qui se sentent en difficulté, souffrent et cherchent une cure, sans avoir besoin d’un traitement plus intensif. En effet, les groupes thérapeutiques pour problèmes plus lourds se réunissent plus régulièrement et comptent moins de participants.

 

  1. La relève: la nouvelle génération

 

A partir de 1967, nous sortîmes de nos maladies d’enfance. Le programme de formation fut moins morcelé -fini de manger à la carte à gauche et à droite-, et plus structuré. II y eut deux groupes fixes: un avec Jean-Claude Quintart et moi-même, et avec Dorothée comme observatrice, et un autre avec Anne Ancelin-Schützenberger qui venait quatre fois par an. Des psychodramatistes firent des exposés a l’université. L’année suivante (68-69) nous avions trois groupes (en plus le groupe italien). L’année d’après cinq groupes (en plus un nouveau groupe Quintart-Dorothée, et le nouveau groupe français de la Foundation) et nous devions refuser, remettre, réorienter plus de 40 personnes. Notre croissance était donc considérable. Dans ces groupes se sont trouvés des participants qui ont voulu pousser leur formation et sont restés à la Verveine: en 1968 commencent leur formation psychodramatique Freddy Turner (un ancien du mouvement T-Group), Jacques Taminiau (étudiant psycho) et Chantal Nève; en 1969 Jean-Yves Hayez; en 1970 Geneviève Turner, Bernard Robinson, Elisabeth Croufer, qui tous deviendront animateur à la Verveine.

A partir de 1972 Freddy et Geneviève Turner commencent à animer trois groupes, un avec chacun des Fontaine, et un autre avec Jean-Yves Hayez; Jean-Claude Quintart anime un groupe avec Nicole De Neuter, et les Fontaine un groupe de perfectionnement pour les plus avancés.

L’année suivante Elisabeth Croufer, Chantal Nève, Chantal Servais, Jacques Taminiau et Maggy Siméon se joignent aux équipes comme stagiaires ego-auxiliaires.

Ensemble nous formons un Groupe de 12 qui prend la Verveine en main. Les réunions d’organisation se multiplient.

 

Nous entrons ainsi dans une nouvelle période que je voudrais laisser à cette nouvelle génération le soin de décrire.

 

Conclusion en métaphore

 

En parcourant les dix premières années de la Verveine telles que je les vois d’où je me suis trouvé, on pourrait parler de sa conception dans un coup de foudre pour les T-Groups avec psychodrame. d’une portée au sein de l’Ecole des Parents, d’une naissance officielle prématurée en 1963, de la naissance du groupe en 1964, d’un baptême à l’infusion chez la sage-femme, de maladies d’enfance telles leaderless group, attrapées à l’école des copains, de formation de bande, d’acquisition d’identité face à et grâce a la Foundation, d’entrée dans le monde, de bals à Drongen, Louvain, Amsterdam, et d’apparition d’une nouvelle génération qui prend la relève.

 

 

Bibliographie :

 

ANCELIN-SCHUTZENBERGER; A. Précis de psychodrame, Paris Editions Universitaires 1966.

 

ANCELIN-SCHUTZENBERGER. A. Communication à la Table Ronde sur la Formation au Psychodrame a l’International Meeting of Psychodrama à Barcelona 29.10-1.11 88.

 

CUVELIER. F., Groepswerk met opvoeders in een MPI ter verbetering  van hun therapeutische houding ten overstaan van mentaal gehandikapte meisjes. Folia Psychodramatica (Leuven) vol 2 (3) 101-106 1969

 

FINN, A. e.a. Approche de la problématique des adolescents à travers des groupes d’évolution à option thérapeutique. Revue de Neuropsychiatrie infantile 25 (2), 139-)50, 1977.

 

FONTAINE, D. Intégration du psychodrame en Institut Psychiatrique.

Folia Psychodramatica Vo1.7 (1) 1988.

 

FONTAINE, P. D’une formation et d’une qualification de psychodramatiste; p881-891 in Tome I Actes du XVlle Congrès de Psychologie Appliquée Liége l971, Bruxelles. Editest 1972.

 

FONTAINE, P. Psychodrame chez des adolescentes débiles mentales en institution (suivi de discussion par Tosquelles) Revue de Thérapie Institutionnelle n° 5, p.111-114. 1967.

 

FONTAINE, P. Psychodrame chez des adolescents handicapés en institution. Bulletin de Psychologie (Paris) 23 p.923-926 1971.

 

FONTAINE, P. Structuration en jeu de rôle de formation Acta Psychiatrica Belgica 75 p 904-915 1975.

 

FONTAINE, P Communication à la Table Ronde sur la Formation au Psychodrame à l’international Meeting of Psychodrama. Barcelona 29.10-1.11.88.

 

HAYEZ ,J.Y. Intérêt du jeu de rôle dans un groupe de formation professionnelle. Acta Psychiatrica Belg. 75, 916-919, 1975.

 

 

[1]   Les textes furent publiés des les Folia Psychodramatica, Vol 3 n°1-2 VI+80 p.

 

 

 

 

2  En ce moment il y a, avec la perspective de l’Europe 1992, une recherche d’équivalence des formations.(Ancelin-Schützenberger 1988) et une série de questions et alternatives ont été présentées à une table ronde sur la formation par P. Fontaine(1988) au Congrès de barcelone. Elles semblent mériter approfondissement et discussion.

 

L’indication première du psychodrame

Avant de préciser les indications premières il me semble important de décliner les indications générales.

Les indications générales du psychodrame :

image psychodrame

Depuis la nuit des temps (cf. la tragédie grecque) la représentation scénique et le jeu rituel autour des difficultés, des problèmes et questions qui nous touchent, font partie de notre humanité. Un psychiatre, J.L.Moreno, au début du 20ème siècle, en a fait une méthode thérapeutique dont les principes de base sont la spontanéité, la présence et la participation empathiques de spectateurs-acteurs, ainsi que la conduite de la séance par un meneur de jeu. Il l’a baptisée « psychodrame ».

Cette méthode convient tant à des buts thérapeutiques que pour former des professionnels à la relation d’aide, à l’animation de groupes, à l’exploration en groupe de questions familiales, pédagogiques, éducatives, sociales.

A sa suite, de nombreux courants de pensée et d’action psychothérapiques-on pense principalement aux approches psychanalytiques et systémiques- ont poursuivi et infléchi l’utilisation de l’outil psychodrame.

La représentation « théâtrale » des difficultés de la vie affective et personnelle en groupe convient particulièrement bien aux personnes qui ne sont pas désireuses, en tout cas dans l’immédiat, de s’engager dans une psychothérapie individuelle en profondeur, mais qui souhaitent clarifier ou approfondir certaines difficultés de leur vie. Elle convient aussi pour former des professionnels à la relation d’aide, à l’animation de groupes de parole, à l’exploration en groupe de questions familiales, pédagogiques, éducatives, sociales ou thérapeutiques.

Le groupe et la mise en scène permettent d’aller plus directement au cœur des problèmes, en étant soutenu par le groupe, qui est en même temps confrontant. La réflexion et le partage à propos du jeu relancent les questions plus loin et permettent de les approfondir.

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Le groupe en psychodrame constitue un groupe d’expression et de parole, pour toute personne éprouvant des difficultés dans sa vie, surtout quand dire les choses semble impossible, quand nous sommes débordés par nos émotions ou coupés d’elles, quand notre histoire est marquée par un blanc,… La mise en scène, la représentation et l’écoute vont redonner du sens, permettre une nouvelle rencontre avec soi-même et avec l’autre par la représentation scénique, la médiation, de redonner vie, de parler sans les mots parfois et surtout après coup sans les maux !

Le psychodrame thérapeutique en groupe (parfois mené en parallèle avec un travail individuel) offre plusieurs avantages. Il s’indique particulièrement pour ceux qui ont le sentiment de « patiner » depuis longtemps dans une thérapie individuelle, ceux qui rencontrent des difficultés de mentalisation, de représentation et de verbalisation de leur problématique, et/ou qui éprouvent des difficultés relationnelles dans les groupes sociaux.

Il convient aussi aux personnes qui, trop prises par des émotions intenses et envahissantes, ne peuvent pas soutenir leur travail thérapeutique par leur parole seule et le silence de l’analyste.

L’approche en groupe relance un processus d’identification et sert de point d’ancrage qui permet une différenciation et un certain décollage. La représentation permet de sortir de la sidération psychique, du néant, du trou, des clivages. Processus de liaison et perspectives de reliaison, la figurabilité remobilise les fonctions élaboratives. Il s’agira de sortir du signifiant « débile » comme « victime » par exemple qui ferme, condamne à l’avance. D’où l’importance de donner les moyens d’abandonner cette identification au « débile », à la « victime ». Le patient doit muer tel un serpent, changer au lieu de s’accrocher, se responsabiliser.

Le jeu, par la dramatisation, va permettre grâce au processus d’introjection de réduire la charge émotionnelle en transformant la pulsion en symbolisation. Le jeu est acte de parole, acte d’énonciation qui transforme celui qui était objet d’un évènement en sujet d’un acte symbolique. Ce renversement est capital !

« Cette interliaison énergétique représente une mobilisation, une circulation dynamique, déclive et ouvre sur le monde exté-rieur. Le psychodrame permet ce jeu énergétique de la stimulation réceptive à plusieurs »[i].

Le psychodrame est une thérapie relationnelle. Les participants viennent au groupe avec leur atome social, le réseau des interrelations dont ils sont le centre, dont ils souffrent et qu’ils veulent reconstruire. Ce réseau de rencontre, Moreno l’appelle le co-inconscient familial qui est, en quelque sorte l’ancêtre de l’inconscient collectif, familial et relationnel, Freud nous a apporté l’inconscient, Jung, l’inconscient collectif, et Moreno le co-inconscient familial et groupal que nous découvrons depuis une quinzaine d’années comme étant aussi un co-inconscient transgénérationnel. Ce dernier est rattaché au concept morénien d’atome social, sorte de liens d’une personne avec d’autres, vivantes ou disparues, et donc à la base de toute thérapie systémique et transgénérationnelle…et de tout psychodrame. Nous nous rencontrons quand nous pouvons voir le monde et nous-mêmes avec les yeux de l’autre…

Un groupe de psychodrame est ouvert à toute personne qui s’interroge sur les difficultés qu’elle rencontre (choix, ruptures, deuils, sentiment d’être en porte à faux avec son entourage,…), et est prête à les explorer en les jouant. Autant des situations traumatiques que des difficultés de la vie quotidienne peuvent être abordées. Le psychodrame permet également de (mieux) percevoir la place occupée dans les relations amoureuses, familiales, professionnelles,…

L’indication première du psychodrame et la fonction du Moi (Szondi[ii]) :

groupe_psychodrame

« Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection (défaut d’affirmation) ou en débordement (dont le moi est débordé, incapable de contenance). Ceci est le cas, par excellence, de l’enfant qui est incapable de dire ; « je suis responsable », qui n’a pas la responsabilité de ce qu’il est (cf. Tanguy !).

Il y a absence de la fonction K+ (je suis) et présence de P- (projection qui évite l’introjection).

K+ : vecteur du Moi qui représente l’introjection soit le repli sur soi, l’introversion, l’autisme, le « je suis ».

K- : représente l’adaptation, le renoncement, le « je suis pas ».

P+ : représente l’inflation, le « je suis tout ».

P- : représente la projection, être un et semblable à l’autre.

L’introjection est :

  • Une protection
  • Une institution du Moi
  • Un espace psychique intime
  • Permet d’être quelqu’un
  • Permet la frontière entre l’extérieur et l’intérieur. »[iii]

« Un sujet souffrant d’un défaut ou d’une inefficacité du processus d’introjection est comme excessivement « ouvert » sur la réalité externe. Ce défaut de fermeture de l’appareil psychique, qu’il ne faut pas confondre avec une inconsistance du moi (comme le montrerait l’exemple du paranoïaque), est cause de l’incapacité où se trouve le sujet de constituer et de conserver à l’intérieur de lui des objets internes plus classiques, de constituer un monde fantasmatique. Ce monde fantasmatique, tant conscient que préconscient, fonctionne chez le névrosé comme un pare-excitation vis-à-vis des agressions en provenance du monde extérieur. Toute une série de manifestations cliniques apparaissent dans cette perspective comme traduisant cette extrême dépendance du sujet vis-à-vis des objets externes et des évènements de la réalité. C’est ainsi qu’on pourra évoquer :

  • L’extrême influençabilité du psychopathe aux rencontres, elle-même responsable de son instabilité ;
  • Les difficultés inhérentes au travail de deuil chez le mélancolique, faisant courir un risque de décompensation, à chaque perte d’objet ;
  • La sensibilité particulière des patients somatisants aux à-coups de leur vie affective et/ou professionnelle ;
  • La décompensation délirante survenant, chez le psychotique, à la suite d’un incident de la vie relationnelle venant réveiller une problématique infantile élective insuffisamment symbolisée ;
  • La dépendance du toxicomane à son produit ;
  • La soumission du sujet opératoire aux conformismes sociaux, et son intolérance aux situations qui les remettent en question ;
  • La souffrance de tonalité persécutive de l’insomniaque que la défaillance onirique empêche de se soustraire aux moindres stimuli sensoriels de la réalité externe, vécus comme traumatiques. »[iv]

La notion d’ « introjection » est synonyme de celle de « symbolisation ». L’introjection comme processus constitutif de l’inconscient a un caractère fondateur dans la constitution du monde intérieur. «  Le caractère inhérent est le renversement du mode passif au mode actif : introjecter c’est proprement renverser les places de l’objet et du sujet. Procédé dont la technique psychodramatique fait un usage fréquent tout à fait concret, puisque, chaque fois qu’il le juge utile et intéressant, le meneur de jeu propose à son patient de jouer le rôle de l’autre, c’est-à-dire de reprendre en première personne ce qu’il a d’abord expérimenté dans le jeu comme une situation de passivité : « Ptolémisme » ici parfaitement légitime, puisqu’il encourage en toute connaissance de cause (exactement comme dans le jeu de la bobine) le mouvement du sujet lui-même dans son effort interminable pour s’approprier son destin. »[v]

Le Moi introjecté est un Moi constitué.

Le psychodrame permet une reprise en main de soi ainsi qu’une réinsertion dans le socius. Il va permettre de passer du singulier au collectif, grâce à la Projection (P-).Sur le plan technique deux questions essentielles sont posées: « qui veut jouer » (qui veut prendre sa place ?) et « comment tu termines ce jeu ? » (comment prendre sa part personnelle ?).image_groupe_réduite1

Le psychodrame permet aussi de relancer le processus onirique, de retrouver cette capacité de rêver (cf. la capacité de rêverie de la mère chez Bion). A ce sujet les terreurs nocturnes ne révèlent-elles pas l’échec du rêve ? Le jeu de l’enfant est le précurseur obligé de l’activité fantasmatique et de la capacité associative. Pratiquer le psychodrame c’est prendre au sérieux, dans la pratique concrète, le caractère indispensable de ce préalable pour rendre la méthode psychodramatique féconde. La représentation des choses, des situations ainsi que la dramatisation vont permettre cette réappropriation nécessaire de soi, le ressourcement identitaire. Le dispositif psychodramatique est une véritable invitation à aborder l’espace potentiel de jeu qui a fait cruellement défaut chez certaines personnes. Cette aire de jeu est exempte de danger, rassurante, fiable et source de plaisir. Le jeu (cf. la figuration du jeu de la « bobine (Freud) dans l’action de jeter et de reprendre, d’expulser et d’introjecter est fondamental. E jeu est résolutif de la tension pulsionnelle du fait de sa représentation dramatisée. Le jeu, puis le fantasme, apparaissent, dans cette perspective comme des mimésis de l’action. Plaisir, jeu et pensée représentent trois notions capitales dans le fonctionnement du psychodrame. Nous allons, là, par cette expérience de décentrement propre à l’espace potentiel [vi]que propose le psychodrame, du plaisir de jouer au plaisir de penser…ensemble.

En conclusion :

 « Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection et aurait  donc une fonction antipsychotique !

Il permet :

  • Une reprise en main de soi,
  • L’inscription d’un sujet dans le monde symbolique,
  • et enfin un travail de liaison. Grâce au passage de la charge émotionnelle à la symbolisation, renversement capital d’ailleurs, l’interliaison énergétique ouvre sur le monde extérieur »[vii]

 

MOTS CLES : groupe – différenciation – élaboration – reliaison – introjection – symbolisation – reprise en main de soi – relance du processus onirique – espace potentiel –thérapie relationnelle.

Références:

[i] Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres 1996.

[ii]  L.Szondi, « Introduction à l’analyse du destin », 1972.

[iii] Jacques Michelet/Conférence/Journée de « Psyhodrame etTransversalité » du 11/10/2008 à Namur

[iv] Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique,PUF,2005,Paris.P.141-142

[v] Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique,PUF,2005,Paris.P.259.

[vi] D.W.Winnicott,Jeu et réalité, l’espace potentiel,Gallimard 1971.P143.

[vii] Jacques Michelet/Conférence/Journée ABP (Association belge de psychodrame),  « Psyhodrame etTransversalité », – « Ophélia Avron et la pensée scénique » -, du 11/10/2008 à Namur.

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Clinique de la dépression

Osiris

Dépression et dépressivité :

La vie psychique  ne se construit que sur pertes et séparations, et cette capacité à les intégrer est concomitante de la capacité créatrice, la dépressivité est régulatrice du développement individuel. Le psychologique en général est une métaphore que se donne la vie psychique pour se défendre d’un anéantissement, en ce sens il a toujours rapport avec le deuil.

Fédida [1] propose une hypothèse celle de : « la différence qu’il convient d’établir entre la dépressivité, ou la capacité dépressive, inhérente à la vie psychique (la vie psychique est dépressive au sens où elle assure protection, équilibre et régulation à la vie et l’état déprimé qui représente une sorte d’identification à la mort ou à un mort ».

Si « la dépression peut être tenue pour une crise survenant dans une vie » à la suite de ruptures, de séparations ou de deuils, elle assure aussi une protection, douloureuse, certes, elle a une fonction de régulation des rythmes et des temps intérieurs, des changements.

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Si Fedida soutient que la dépression n’est pas une maladie, mais la maladie humaine de la modernité, il n’exclut pas que les avancées de la biologie vont faire disparaître la notion de dépression et avec elle la dimension tragique de l’existence. Être déprimé ou performant, telle sera la question. Et l’on trouvera la réponse en actionnant le bouton d’un distributeur automatique d’antidépresseurs.

Il souligne alors que le médicament n’est pas si antidépresseur qu’on le dit, puisqu’il provoque l’effacement de la souffrance par une action corticale plus que par une action sur les symptômes de la dépression. Il n’en reste pas moins que ce bien-être minimum restaure un autoérotisme nécessaire, et notamment nécessaire à ce que se reconstitue la fonction créatrice de la capacité dépressive, que la dépression avait anéantie. La molécule n’atteint son action que portée par une parole transférentielle, celle de l’analyste, qu’elle ne devient médicament qu’à cette condition.

Il faudrait simplement être conscient du fait que les anti-dépresseurs ne guérissent pas, mais qu’ils peuvent positivement servir de canne en aidant à passer un moment difficile.

Fedida invite chacun à devenir un peu moins sévère, un peu moins dur, un peu plus indulgent avec lui-même, en considérant surtout certaines fragilités ou faiblesses avec bienveillance, sans chercher à les déraciner, notamment par la chimie, dans la mesure où nos forces et nos créativités proviennent justement de ces supposés défauts que nous cherchons à éliminer de façon agressive.

La dépression :

La dépression est en effet cette fascination par un état mort qui serait la seule possibilité de rester vivant, sous la forme inanimée. de s’épuiser dans une sorte d’hémorragie vitale. Il y aurait dans toute dépression une mort inaperçue, et le déprimé mettrait en œuvre la conservation du mort par une identification au tombeau. La dépression serait en somme l’incapacité du psychique à porter ses morts, mais pour les avoir oubliés, deuil impossible qui neutralise l’action des morts par usage anesthésique de l’affect de dépression. La guérison de l’état déprimé passerait donc par la retrouvaille de cette mort inaperçue, et la sépulture serait la mémoire réminiscente, rendant l’oubli impossible.

Pou Moussa Nabati [2]La dépression est comme un clignotant, un avertisseur et elle ne peut être bénéfique que dans la mesure où, grâce à un travail sur son intériorité et sur son passé, on réussit à en découvrir les raisons et le sens.

En fait, ce n’est jamais l’adulte qui déprime, mais toujours son enfant intérieur, le petit garçon ou la petite fille en lui.

Un message important que l’on peut découvrir dans la dépression, c’est que on ne s’est pas occupé de soi durant de longues périodes, on n’a pas été présent à soi et à l’écoute de ses désirs. Sans doute, en raison du souci d’être parfait et irréprochable pour pouvoir se faire aimer. Donc, la dépression peut s’accompagner d’un bienfait dans la mesure où elle peut nous encourager à nous occuper plus de nous-mêmes sans forcément avoir besoin de trouver des justifications au dehors, mari enfants, travail, logement etc… En conclusion, ce n’est pas nous qui devons guérir la dépression mais c’est elle qui est venue nous guérir.

La dépression n’est pas héréditaire sur le plan biologique et génétique. Mais elle peut très bien se répéter au cours de plusieurs générations. Si on se donne la peine et le courage de l’accueillir et de l’écouter, on peut mettre fin à la répétition. « Quant à la culpabilité, elle est effectivement très présente dans la dépression dans la mesure où elle peut représenter une façon de s’auto-punir contre la dépression de la mère, comme si sa souffrance était de ma faute et que c’était à moi de la soigner. C’est exactement là la notion importante de l’enfant thérapeute. »[3]

La mélancolie :

D’après  Marie-Claude Lambotte[4]dans la mélancolie les jeux sont déjà faits. Cela se traduit par «  De toute façon, je suis né sous une mauvaise étoile, il n’y a rien à faire, et il est trop tard. C’est le destin ». Le « il est trop tard » reste sans doute à retenir pour l’indication qu’il exprime d’un « avant » et d’un « après » ; et cette perspective fait hésiter entre l’effet d’une privation originaire dont le sujet n’aurait rien su et celui d’une frustration de la part d’un Autre[5] dont il pensait à bon droit recevoir une réponse.

Ce négativisme va jusqu’à nier son propre moi dans le « je ne suis rien ». Mais on sait que le « rien » n’est pas rien , et qu’il renvoie à ce qui aurait pu être comme à cette déception fondamentale qui empêche, au début de l’analyse des patients mélancoliques, de s’appuyer sur de la représentation. Dans la position d’exception qu’il revendique et qui, par là même, lui offre quelque gratification narcissique, le sujet mélancolique exprime le manque de quelque chose dont auraient naturellement bénéficié les autres.

La mélancolie et la question du père :

Avec Gorana Bulat-Manenti dans la clinique lacaniène, nous abordons la question du père :

« nous allons essayer de différencier les deux entités cliniques, la dépression névrotique et la mélancolie, du fait de leur relation tout à fait différente au manque, à la privation qui, pour l’enfant, apparaissent sous le mode de la castration maternelle, évidemment imaginaire. C’est le père qui va être situé comme l’agent de ce dommage, de ce dam maternel, mais paradoxalement c’est ce père aussi qui va offrir l’espoir de regagner la jouissance perdue grâce au phallus, instrument de la jouissance par excellence. Dans la névrose, la haine du père va être refoulée et le père aimé car sauveur devant la menace de la demande maternelle, celle de l’identification à cette demande. Pour la psychose, les choses se passent différemment : la haine du père ne peut pas se transformer en amour pour ce père, le père ne peut pas être idéalisé. Il n’ouvre pas le chemin vers la stabilisation de l’Idéal du moi comme le montre le cas de Schreber observé par Freud, car non reconnu dans le désir de la mère, d’une part, et empêtré dans sa position d’hostilité flagrante envers le fils, d’autre part.

Cependant, pour les deux structures, pour la névrose comme pour la psychose, il y a éternellement un père excédent, gêneur, qui est celui qu’il convient de tuer pour jouir, accéder à la Chose perdue. Or, chez le névrosé, l’amour pour le père protecteur va aussitôt le faire renaître devant l’immensité de l’abîme maternel qui risque de s’ouvrir si ce père ne répond pas à l’appel. La fragilité de sa réponse va être saisie comme preuve de sa défaillance et symptomatisée : le symptôme abrite le souhait d’un père toujours à la hauteur, il maintient aussi l’espoir qu’il y ait du père qui libère de l’emprise maternelle. Certains symptômes, comme la spasmophilie, les vertiges, la peur du vide, relèvent directement de cette question de l’absence d’appui manifestée par le père ou un de ses substituts. »[6]

Au sujet de : « qu’il y ait du père », je trouve nécessaire de faire référence à « l’instance paternelle symbolique » définie par Jacques Lévine :

« La fonction paternelle, encore une fois, qu’elle soit exercée par une femme ou un homme, ce n’est pas seulement d’être quelqu’un qui sert de repère sexuel (le père-repère), ce n’est pas seulement le père-sévère qui opère des coupes progressives avec le monde maternel (le père-cutant), c’est également quelqu’un qui envoie des messages, des missives sur les bonheurs et difficultés de la vie (le père-missive) et celui qui accompagne l’enfant et l’adolescent dans sa croissance, qui joue le rôle d’un allié insuffleur de réalisme, de courage et de confiance pour affronter l’avenir (le père-perspective). »[7] Et dans un autre livre voici ce qu’il en dit : « On a, à juste titre, mis l’accent sur la fonction séparatrice du père par rapport à la fixation de l’enfant à la mère. En réalité, le père a deux autres fonctions qu’on ne peut banaliser : une fonction de message sur la réalité et la façon de s’y conduire et une fonction  de représentant de l’avenir qui invite l’enfant à se vivre dans une perspective de construction. »[8]

Lorsque le père manque dans le désir de la mère, le sujet s’équivaut au rien pourtant rempli du pulsionnel du désir de la mère et, dans ce cas, le corps peut venir colmater par sa chair la béance dont elle semble pâtir. La réponse du névrosé sera moins soumise à la pulsion de mort, pulsion incestueuse, enfermante, car le névrosé crée sa propre réalité psychique grâce au fantasme qui pose et transgresse l’interdit : « Jouir quand même. » Son corps retenu par le fantasme va être moins engagé vers une aspiration suicidaire que celui d’un mélancolique dont la dette imaginaire imposant une oblativité sans frein exige de répondre au désir de l’Autre, maternel, transgénérationnel, social, renonçant à sa propre existence pour devenir la barre qui manque à l’Autre. »[9]

Il est utile de remarquer qu’un deuil récent est présent comme toile de fond, dans quasiment tous les cas rapportés par Freud.

Freud cite cet exemple : « Ex : Les données qui concernaient son histoire et sa place dans la famille sont apparues très vite : un enfant mort – un garçon – avant sa naissance, et dont personne n’a jamais pu parler fit son apparition ».

Dans la névrose, après la chute d’un père, un autre père prend sa place, tandis que dans la mélancolie, il n’y a pas de substitution : « L’ombre de l’objet tombe sur le moi ».

L’addiction comme équivalent mélancolique :

Jacques Hassoun [10]appréhende l’addiction comme un véritable équivalent mélancolique, dans la mesure où elle serait « une tentative désespérée de créer de l’objet là où il n’y a rien ». L’objet addictif vient alors remplacer une absence énigmatique. En ce sens, J. Hassoun soutient que, finalement, si le deuil est impossible chez ces sujets, c’est que l’objet primordial est un objet non perdu, car non advenu. C’est donc l’impossibilité d’instaurer une « permanence mentale du Je », selon l’expression de Lacan, qui se joue ici. On peut relever que ce « trou psychique » résonne avec une sensation d’incomplétude, un vide intérieur assimilable à une brèche vertigineuse et menaçante. Le travail de reconnaissance est resté inachevé, la continuité entre le Moi et l’objet n’apparaît pas comme rompue, il y a comme un résidu du « sentiment océanique » évoqué par Freud dans Malaise dans la culture

La tristesse :

« Selon la théorie psychanalytique classique (Abraham, Freud, Klein), la dépression comme le deuil, cache une agressivité contre l’objet perdu.

La plainte contre soi serait donc une plainte contre un autre et la mise à mort de soi, un déguisement tragique du massacre d’un autre. Une telle logique suppose, on le conçoit, un surmoi sévère et toute une dialectique complexe de l’idéalisation et de la dévalorisation de soi et de l’autre.

L’analyse de la dépression passe, par conséquent, par la mise en évidence du fait que la plainte de soi est une haine de l’autre et que celle-ci est, sans doute, l’onde porteuse d’un désir sexuel insoupçonné. La tristesse serait plutôt l’expression la plus archaïque d’une blessure narcissique non symbolisable, innommable, si précoce qu’aucun agent extérieur (sujet ou objet) ne peut lui être référé. Pour ce type de déprimé narcissique, la tristesse est en réalité le seul objet : elle est plus exactement un ersatz d’objet auquel il s’attache, qu’il apprivoise et chérit, faute d’un autre.

Le dépressif narcissique est alors en deuil non pas d’un Objet mais de la Chose.

En même temps, cette tristesse désolante mais chérie et cultivée protège le sujet dépressif contre le passage à l’acte suicidaire. Cependant, cette protection est fragile. Le déni dépressif qui annihile le sens du symbolique annihile aussi le sens de l’acte et conduit le sujet à commettre le suicide sans angoisse de désintégration, comme une réunion avec la non-intégration archaïque aussi létale que jubilatoire, « océanique ».

Ajoutons ceci à la position d’Hanna Segal : ce qui rend possible un tel triomphe sur la tristesse, c’est la capacité du moi de s’identifier cette fois non plus avec l’objet perdu, mais avec une instance tierce – père, forme, schème. Condition d’une position de déni ou maniaque (« non, je n’ai pas perdu ; j’évoque, je signifie, je fais exister par l’artifice des signes et pour moi-même ce qui s’est séparé de moi »), cette identification qu’on peut appeler phallique ou symbolique est en effet une confiance, croyance, « investissement » au sens de credo, du sanskrit « kred », Glaubige Erwartungdit Freud. Elle assure l’entrée du sujet dans l’univers des signes et de la création. Le père-appui de ce triomphe symbolique n’est pas le père oedipien, mais bien ce « père imaginaire », « père de la préhistoire individuelle » selon Freud, qui garantit l’identification primaire.

Rappelons-nous maintenant la parole du déprimé : répétitive et monotone. Dans l’impossibilité d’enchaîner, la phrase s’interrompt, s’épuise, s’arrête. Les syntagmes mêmes ne parviennent pas à se formuler. Un rythme répétitif, une mélodie monotone, viennent dominer les séquences logiques brisées et les transformer en litanies récurrentes, obsédantes. Si l’état non dépressif était la capacité d’enchaîner (de « concaténer »), le dépressif, au contraire, rivé à sa douleur, n’enchaîne plus et, en conséquence, n’agit ni ne parle.

Le déprimé a acquis le langage (il n’est ni autiste ni psychotique), ce qui veut dire qu’il s’est séparé de la Chose (maternelle, naturelle) puisqu’il sait la nommer, et qu’il en parle. Mais il dénie cette séparation et le langage qui s’en est suivi.

Le mélancolique est comme un étranger dans sa langue maternelle. Il a perdu le sens – la valeur – de sa langue maternelle, faute de perdre sa mère. La langue morte qu’il parle et qui annonce son suicide cache une Chose enterrée vivante.

Aussi le dépressif est-il un observateur lucide, veillant nuit et jour sur ses malheurs et malaises, cette obsession inspectrice le laissant perpétuellement dissocié de sa vie affective au cours des périodes « normales » séparant les accès mélancoliques. Il donne cependant l’impression que son armure symbolique n’est pas intégrée, que sa carapace défensive n’est pas introjectée. La parole du dépressif est un masque – belle façade taillée dans une « langue étrangère ». L’échange verbal conduit à une rationalisation des symptômes mais non pas à leur élaboration (Durcharbeitung). L’expérience de nouvelles séparations, ou de nouvelles pertes, ravive l’objet du déni primaire. Cette tristesse est le filtre ultime de l’agressivité, la retenue narcissique de la haine qui ne s’avoue pas, non par simple pudeur morale ou surmoïque, mais parce que dans la tristesse le moi est encore confondu avec l’autre, il le porte en soi. Ainsi donc, si la tristesse retient la haine, c’est bien ma capacité de la nommer et de l’élucider –de nommer et d’élucider mes ambivalences amour/haine, mes latences dépressives – qui fait de cette transposition des affects dans le langage un antidépresseur. »[11]

La perte de l’objet et le trou du Moi :

La perte de l’objet est un moment fondamental de la structuration du psychisme humain et la position dépressive, événement inéluctable du développement. Green [12]s’intéresse à la notion d’angoisse.  L’angoisse de castration en rapport avec « la petite chose détachée du corps », sanglante, qu’il nomme angoisse rouge.  L’angoisse de la perte d’objet, perte du sein, perte de la protection du surmoi, d’abandon, dont le contexte n’est jamais sanguinaire, il la nomme l’angoisse blanche.

Cette dépression de transfert est la répétition d’une dépression infantile, qui n’est pas due à une perte réelle d’objet, mais en présence de l’objet. La mère absorbée par un deuil, aurait entrainé un désinvestissement libidinal de celle-ci vers son enfant. Il se produit un changement brutal, sans que l’enfant puisse en comprendre les raisons. La transformation dans la vie psychique, au moment du deuil soudain, est vécue par l’enfant comme une catastrophe, un traumatisme narcissique, une perte de sens dont il en résulte la constitution d’un noyau froid, dépassé par la suite, mais qui laissera son empreinte dans les relations amoureuses du sujet.

La triangulation est précoce et boiteuse. Dans la réalité le père ne répond pas à la détresse de l’enfant, le sujet est entre une mère morte et un père inaccessible qui laisse le couple mère-enfant sortir seul de cette situation. Deux séries de défense se mettent alors en place:

La première, un désinvestissement de l’objet maternel (meurtre psychique de l’objet, sans haine, un trou dans les relations d’objets avec la mère) et une identification inconsciente à la mère morte (identification miroir), après que la tentative de réanimation ait échoué, pour susciter de la sympathie et conserver l’objet dans l’inconscient sur un mode cannibalique, caractère aliénant. Dans les relations ultérieures, le sujets désinvestira l’objet en passe de décevoir, de manière inconsciente.

La deuxième, la perte de sens. Il déclenchera une mégalomanie négative. L’enfant s’attribue la responsabilité du changement de la mère. Il s’interdit d’être, afin de ne pas se laisser mourir, il trouve un autre responsable, le père.

Le trou du Moi :

Le sujet restera vulnérable dans sa vie amoureuse. La place est prise au centre par la mère morte. Le moment heureux entre la mère et l’enfant est resté en suspens, gelé. Son amour est retenu par la mère morte. Ce qui est craint par le sujet est la perte complète de l’objet, soit l’envahissement par le vide. Il n’y a pas de régression à la phase orale cannibalique, comme dans la mélancolie, mais une identification à la mère morte. L’analyse est fortement investie par le patient. Le style est narratif. Sur le fond de rationalisation le sujet nourrit l’analyste, par l’analyse, afin de la rendre interminable.

« Dans le cas complexe de la mère morte, il y a l’échec de l’expérience de séparation individuante. Le Moi primaire est resté confondu avec un objet mort, entrainant le Moi vers un univers déserté, mortifère, qui crée le vide dans les investissements. En fait si la mère demeure bien en vie, elle est psychiquement morte pour l’enfant. Cette relation asséchée provoquera chez l’enfant un état dépressif qui l’accompagnera jusque dans sa vie d’adulte. La perte de sens de la vie se succédant à l’expérience de la perte de l’amour maternel précoce. Par ce recueil, Green nous fait prendre conscience de l’importance de la relation mère-enfant et surtout les effets des dépressions postnatales qu’il faut prendre en charge rapidement, car aujourd’hui la famille est moins présente que dans le passé pour entourer la mère.

La technique Kleinienne d’interprétation systématique de la destructivité est dans ce cas d’un grand secours. Green propose d’aborder ce noyau par le détour d’une analyse du fantasme de la scène primitive, par l’’interprétation classique de la scène primitive sadique où la mère souffre et le père est violent et par la délibidinalisation érotique et agressive de la scène au profit d’une intellectualisation ou à la création artistique.

L’espace transitionnel, fait de l’analyste un objet toujours vivant, intéressé, éveillé. De cette façon l’analyste rend une vitalité à la mère, créant un renversement, c’est la mère qui devient dépendante de l’enfant. »[13]

Perspectives psychothérapeutiques :

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Le déprimé n’est pas un prunier que l’on pourrait impunément secouer. La meilleure attitude face au déprimé consiste à être vraiment présent, à l’écouter, à lui poser des questions sans chercher à lui démontrer de façon rationnelle, qu’il a tout pour être heureux et aucune raison de se plaindre, comparé à tant de malheureux. Cette attitude ne peut que l’enfoncer encore plus dans la dépression en intensifiant sa culpabilité.

Les chances de la dépression sont bien là, dans un renouveau de l’être, enfin capable de se laisser profondément animer par son désir. Cette nouvelle naissance par la mort est délicate et fragile comme toute naissance. Celui qui renaît, ressuscite après une dépression, doit être entouré de calme, de silence, de solitude.Il est comme un enfant, respectons ses jeux et ses rêves.

La souffrance (une dépression par exemple) ne revêt pas seulement des aspects négatifs, mais constitue souvent, à y regarder de plus près, une invitation au changement, à l’élargissement de nos horizons, une sorte de passage obligé à une métamorphose de la personnalité (un peu comme la chenille passe par la chrysalide avant de devenir papillon). Il existe donc au sein de l’inconscient humain des forces d’auto-guérison et de transformation. Jung a nommé ces forces « organisateurs inconscients » ou « archétypes ». Jung découvre donc qu’en se confrontant avec l’inconscient, le Moi se transforme. Il se produit une modification de la personnalité que Jung nomme « fonction transcendante », en prenant ainsi l’image d’une fonction mathématique. Cette fonction transcendante, nous la retrouvons à l’oeuvre en particulier dans les rêves, qui très souvent nous invitent au changement.

Si les antidépresseurs sont des alliés précieux contre la dépression, les psychothérapies restent la prise en charge de référence. Ce travail sur soi est essentiel pour identifier les causes de la maladie dépressive, et changer en profondeur pour guérir et éviter les rechutes.

A l’aide de jeux de rôles, d’hypnose, d’analyse clinique, systémique écosystémique, transactionnelle, par la thérapie brève voire l’emdr, des conseils de communication…il est possible de s’en sortir et de guérir. Il s’agit en quelque sorte de « mini-psychanalyses » focalisées sur une situation donnée. Elles sont  efficaces pour les dépressions d’intensité modérée. Pour les dépressions plus profondes, un suivi médicamenteux est nécessaire.

En général, les psychothérapies sont donc une aide précieuse, non seulement pour la guérison, mais pour éviter les récidives de dépression. Et ce travail sur soi peut également avoir d’autres bénéfices en matière de développement personnel et finalement permettre de sortir grandi et plus fort de cette épreuve de vie.

Si la dépression peut comporter certains bienfaits, ceux-ci consistent justement à retrouver cet enfant en soi et à écouter une souffrance qui a été pendant très longtemps combattue et refoulée.

Au « ça ne va pas » faire des hypothèses, chercher l’éprouvé qui introduit une rupture avec la certitude de la maladie qui fait destin. Rendre possible le deuil (acceptation d’une perte pour entrer dans les signifiants. Amener du jeu car le jeu est à l’arrêt, l’inconscient se trouve à l’arrêt. Enoncer des hypothèses, s’avancer, historiciser, être plus dans le semblant, le comme si, permet d’aborder le réel sans s’y abimer. Le thérapeute devient support du semblant, du comme si. Permettre un espace transitionnel par la création d’un lien, permettre une rencontre. Créer du nouveau à partir du transfert. N’oublions pas que le sujet mélancolique aurait subi un abandon, aurait été absent dans le regard de l’autre. L’Autre tout puissant a abandonné le sujet. Souvent il n’a pas été historicisé par le désir du père. L’investissement d’un possible va  à l’encontre de la perte de soi. Le mélancolique est rejeté du champ de reconnaissance qui commençait à se dessiner.

Klein, quant à elle, a considéré le transfert négatif comme la résistance par excellence au bon déroulement du processus analytique. S’appuyant sur la deuxième topique freudienne, la dernière théorie des pulsions (pulsion de vie / pulsion de mort) et la dernière théorie de l’angoisse (S. Freud, 1926), elle affirme très tôt dans son œuvre que la première forme d’angoisse, chez l’infans, est provoquée par le sentiment de mort imminente et de terreur de la désintégration comme effet de la pulsion de mort (M. Klein, 1933). Partant des avancées de S. Freud proposées dans La négation (S. Freud, 1925 b), elle voit dans le jugement d’attribution (« bon » à avaler, « mauvais » à recracher) la toute première opération de clivage, constitutive, de par l’introjection d’un objet « bon », des premiers linéaments du Moi. Avec le clivage, le déni, l’identification projective et l’idéalisation s’instaurent les premiers mécanismes qui organisent une position défensive qu’elle désigne comme position schizo-paranoïde (M. Klein, 1946), liée à un premier mode de relation d’objet (relation d’objet partiel). L’intégration progressive de ces angoisses primaires et l’expérience d’une réalité suffisamment bonne vont conduire l’infans à supporter d’éprouver tout à la fois de l’amour et de la haine pour un objet désormais reconnu comme objet total. La contrepartie de ce développement sera constituée par la souffrance liée à la culpabilité dépressive (la position dépressive; M. Klein, 1934). Progressivement, l’idée de séparation d’avec l’objet, constitutive du premier sentiment de soi, est rendue possible par la découverte (lors de la phase féminine primaire) du père comme tiers, comme Autre immédiatement investi et qui le sépare de la mère (Œdipe précoce). Dans la cure analytique, l’oscillation des défenses schizo-paranoïdes et des défenses dépressives est constante. Elle scande la douleur liée aux angoisses primaires de séparation et la révolte contre le sentiment de dépendance à l’égard de l’analyste comme objet de transfert (M. Klein, 1952).

Différentes pistes thérapeutiques :

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Hélichryse ( du grec hélios, soleil, et chrysos, or).

  • Favoriser la fonction du plaisir.
  • réinvestir la pensée, retrouver ses potentialités. Il s’agit d’une co-construction. Si je crois en toi, je te permets de croire en toi !
  • Supposer un sujet chez le mélancolique.
  • Mettre en scène une dramatisation active, acter, adresser un corps vivant avec un regard et la voix, la nomination. Nommer permet de s’auto-nommer.
  • Compter sur les effets de traduction comme acte imaginaire, comme écriture : le plus séduisant, le plus subtil des antidépresseurs. Ainsi donc, si la tristesse retient la haine, c’est bien la capacité de la nommer et de l’élucider – de nommer et d’élucider les ambivalences amour/haine, les latences dépressives – qui fait de cette transposition des affects dans le langage un antidépresseur.

Boris Cyrulnik [14]utilise une très belle image pour parler de «l’effet papillon» de la parole. Le simple fait de se préparer à parler allège la sensation que nous éprouvons de notre propre corps. «La parole est au corps ce que le papillon est à la chenille. Ce passage de la larve à l’imago (forme adulte définitive de l’insecte à métamorphose complète) s’effectue grâce à l’étonnant processus de la métamorphose.

  • Etablir une relation vivante, de réparation ou de régulation narcissique, construire un espace de pensée, de parole, d’énonciation, enrichir la vie imaginaire sinon « injecter du fantasme », solliciter le développement des déplacements métaphoriques et métonymiques, des inférences sémantiques en référence ou non à l’histoire du patient, encourager la « capacité de rêverie » et de pensée au plus près des affects, ralentir, déplier, défaire les condensations, établir des rapprochements, solliciter l’explicitation de la pensée, la datation des souvenirs, etc.
  • Aller vers un ailleurs où les choses iront mieux plutôt que d’expliquer et de comprendre.
  • Engager une relation véritablement thérapeutique où la dimension créative apparaît dans toute sa potentialité. Si je crois en toi, je te permets de croire en toi.  J.Schotte nous fait percevoir la relation thérapeutique plutôt comme un « concevoir » que réduite à un « expliquer ou un « comprendre ». L’ « expliquer » fait référence à une règle tangible admise par tous : « Votre coma vient d’une hypoglycémie ». Le « comprendre » renvoie à des références plus larges, d’ordre psychologique. Exemple dans le livre de Cocteau : « Je comprends que votre coma diabétique se soit passé au moment même où votre fils a découché pour la première fois, ce qui a rallumé en vous la problématique œdipienne. Sous-entendu, je vous ai compris ! ». Nous avons « compris » qu’il ne suffisait pas, justement, d’expliquer ou de comprendre, mais qu’il fallait encore aller plus loin, vers un « ailleurs » où les choses aillent mieux. C’est là que s’impose la nécessité de concevoir « cet ailleurs » et d’engager une relation véritablement thérapeutique où la dimension créative apparaît dans toute sa potentialité. C’est là qu’intervient la personnalité du thérapeute. C’est là que se trouve la nécessité de dépasser les simples résultats de biologie ou de l’imagerie médicale, aussi importants soient-ils ! C’est là que s’ouvre le champ « pathique » qui renvoie le malade à ce qu’il peut, à ce qu’il veut, à ce qu’il doit ou ose devenir ! »[15]

REFERENCES :

Pierre Fédida, Des bienfaits de la dépression, éloge de la psychothérapie, Paris, Odile Jacob, 2001, p., 22.

www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2003-1-page-144.htm.

Moussa Nabati, La dépression : une épreuve pour grandir ?, Paru le 13 janvier 2010 Essai (poche)

http://www.psychologies.com/Psycho-chat/Les-bienfaits-de-la-depression

Marie-Claude Lambotte : L’objet du mélancolique, Essaim 2008/1 (n° 20), ERES.

https://www.cairn.info/revue-essaim-2008-1-page-7.htm

Gorana Bulat-Manenti : Cliniques de la dépression, abords de la mélancolie. La clinique lacanienne 2010/1 (n° 17)
https://www.cairn.info/revue-la-clinique-lacanienne-2010-1-page-55.htm
Hassoun, La cruauté mélancolique, Paris, Aubier, 1995.

Julia Kristeva : Conférence du 14 janvier 2012.Ecole internationale de Genève www.kristeva.fr/le-langage-comme-antidepresseur.html

André GREEN. La mère morte, Broché – 29 mai 2009.

http://www.fedepsy.fr/resources/R$C3$A9sum$C3$A9-synth$C3$A8se_La+m$C3$A8re+morte_C$C3$A9line+RIAUX.pdf

J.Schotte , « Un parcours », éditions Le Pli, 2006,p.426.

Boris Cyrulnik. Un merveilleux malheur.Odile jacob 1999. P.163.

[1] Pierre Fédida, Des bienfaits de la dépression, éloge de la psychothérapie, Paris, Odile Jacob, 2001, p. 22.

[2] Moussa Nabati. La dépression : une épreuve pour grandir ?  2010 Essai (poche).

[3] http://www.psychologies.com/Psycho-chat/Les-bienfaits-de-la-depression.

[4] Marie-Claude Lambotte : L’objet du mélancolique. Dans Essaim 2008/1 (n° 20), ERES.

[5] Autre : précisé comme grand autre c’est-à-dire comme premier autrui, ce qui est hors signifié, le paradis perdu. La mère est le premier Autre et le père le second Autre.

[6] Gorana Bulat-Manenti : Cliniques de la dépression, abords de la mélancolie. La clinique lacanienne 2010/1 (n° 17) .

[7] Jacques Lévine, Michel Develay. Pour une anthropologie des savoirs scolaires.ESF,2003.p.97.

[8] Jacques Lévine,Jeanne Moll. Je est un autre.ESF.2001.p.72.

[9] Gorana Bulat-Manenti : Cliniques de la dépression, abords de la mélancolie. La clinique lacanienne 2010/1 (n° 17) .

[10]J. Hassoun, La cruauté mélancolique, Paris, Aubier, 1995.

[11] Julia Kristeva : Conférence du 14 janvier 2012.Ecole internationale de Genève www.kristeva.fr/le-langage-comme-antidepresseur.htm

[12] La mère morte André GREEN. Essais sur la Mère morte et l’oeuvre d’André Green Broché – 29 mai 2009.

[13] La mère morte André GREEN. Essais sur la Mère morte et l’oeuvre d’André Green Broché – 29 mai 2009.

[14] Boris Cyrulnik. Un merveilleux malheur.Odile jacob 1999. P.163.

[15] J.Schotte , « Un parcours », éditions Le Pli, 2006,p.426.

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François Roustang et le désintérêt de soi qui permet la libération de soi.

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Il s’agit de se délivrer soi mais pas par souci de soi. Se soucier de soi c’est tourner en rond. La connaissance de soi est typiquement occidentale. Elle privilégie l’ego et le mental. La psychologie n’est pas intéressante. Elle prône la connaissance des soi, concept typiquement occidental. D’ailleurs, dans son anthropopsychiatrie, Jacques Schotte nous dit aussi ceci : « la Psychologie est une affaire trop importante et trop sérieuse pour être confiée à des psychologues » ? [1].

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La culture occidentale est dans l’impasse. Le discours normatif est psychologisant. Il contrôle et cogite (cf. Descartes).

Là nous sommes dans un conflit culturel.

La culture orientale, au contraire, préconise de ne plus s’occuper de soi. Au fait, l’orient ne connaîtrait pas la culpabilité !

La mystique orientale préconise et favorise le lâcher de l’égo, appelé abusivement « lâcher-prise » (exploité par le marketing psychologique !) et le dépouillement c’est-à- dire ne pas être dans l’appropriation. « Se dépouiller » signifie l’abandon du soi.

Mais qu’est-ce que le soi ? Le Soi ?

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Grammaticalement, le mot est généralement utilisé comme le pronom réfléchi de la troisième personne indéfinie. On le rencontre par exemple comme complément d’une préposition, « en soi », pour renvoyer à l’existence, à « ce qui est ». Il peut aussi être nominalisé, « le soi », quand il se rapporte à l’individualité. Enfin, il se trouve différencié par une majuscule, « Soi », quand il traduit une notion plus spirituelle, en particulier en traduction de notions de la philosophie indienne et chez Gustav Jung qui en fait un concept clé dans sa psychologie analytique.

Se libérer du souci de soi telle est la proposition thérapeutique de François Roustang. Comment ?

Grâce à l’hypnose.

François Roustang rejoint jacques Lacan quand il dit : «  Là où je suis, je ne pense pas. Là où je pense, je ne suis pas. ».

Il faudrait donc lâcher la pensée pour être présent à ce qui se passe. Comment ? Grâce à l’hypnose toujours d’après François Roustang.

L’hypnose va, dans un premier temps, se centrer sur les points névralgiques vécus par la personne en souffrance et défaire les nœuds et, dans un deuxième temps, permettre de ne rien faire et rester dans le présent en accompagnant le mouvement de la vie. Accompagner le mouvement de la vie c’est rester en position d’émerveillement par rapport à l’autre et non pas contempler son nombril. Il faudra abandonner l’hybris.  L’hybris (aussi écrit hubris, du grec ancien ὕϐρις / húbris) est une notion grecque que l’on peut traduire par « démesure ». C’est un sentiment violent inspiré par les passions, et plus particulièrement par l’orgueil.    En hypnose on va se contenter de ne rien faire, de ne faire aucun effort, de ne plus se centrer sur ses préoccupations, de laisser tomber les choses et de prendre conscience de l’être en soi, de l’ensemble de nos forces. En anglais on peut le dire comme suit : « Let it be ! »

C’est la fin de la maîtrise et le début de l’inconscient qui recycle, un peu comme dans les rêves en acceptant un état de confusion généralisé.

 Vidéo de toute l’interview de François Roustang sur Youtube:    https://www.youtube.com/watch?v=x5W5Hc8ae4U

[1] J.Schotte, « Un parcours », 2006.

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Pourquoi le groupe ?

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Le groupe est une force pour certaines personnes. Il est indiqué pour certaines personnes qui éprouvent des difficultés en situations individuelles vécues comme frontales parfois, qui ne sentent pas prêts pour une analyse individuelle, qui ne demandent pas cette forme duelle de thérapie. Dans la mesure où certaines personnes n’ont pas accès facilement à une élaboration psychique par la parole, la représentation jouée dans un groupe de thérapie permet un travail sur soi à partir du ressenti, des émotions et impressions. On n’est pas seul avec ses difficultés. Celles-ci peuvent être partagées. Dans le groupe la personne n’est pas renvoyée à sa déficience, à sa difficulté à gérer seul son monde interne mais elle est accompagnée dans cette partie d’elle même pour en faire tout de suite, dans l’ici et maintenant, quelque chose d’autre. Le groupe, espace tiers de « confrontation » et cadré, libère la parole. Les mots et les émotions reliés aux gestes peuvent y être décodés. Dans cet espace tampon ou amortisseur, ce sas de décompression, les sensations éprouvées et les mots vont mettre du lien et donner du sens. Corps et psyché peuvent s’ordonner et une activité de pensée peut mieux prendre sa place. Le groupe, matrice à tricoter des liens, permet de retrouver une certaine unité et un espace psychique propre. Grâce à un autre, on passe dans une nouvelle perspective de communication. Chaque participant devient « co-thérapeute » de l’autre. L’identification à un semblable permet dans le cadre de l’enveloppe du groupe, d’aller mieux. Par la verbalisation des éprouvés, le groupe devient une enveloppe corporelle pour chacun. Cette enveloppe du groupe renforce l’enveloppe individuelle défaillante. La mise en scène de ses sensations apporte du contenant et les échos de chacun : souvenirs, images, scènes vécues, associations diverses. Le groupe thérapeutique favorise les échanges dans un cadre structuré, remet en circulation les émotions, les pensées et la parole. Il permet de différer et de réinstaurer du temps et de l’espace pour soi. Le but final est de permettre une meilleure autonomie psychique où il n’est plus question de se satisfaire uniquement d’être porté mais de trouver du plaisir à porter et à se transporter soi-même dans une mise en pro-jet[1]

 

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[1] « Subjectif désigne à la fois la faille et le saut, l’obstacle et le jet », P. Fédida. « L’objeu », dans L’absence, Paris, Gallimard, 1978.