Le retour à soi où l’otium

l’Otium est symbole de tranquillité, de quête de sens, du temps désintéressé, de la liberté d’esprit, de la rencontre avec soi et avec l’autre. A l’opposé de l’otium se trouve le negotium, le business qui nous envahit.

Otium est un mot d’origine latine qui désigne un état où l’on cesse d’agir, un état de ce qui est calme, tranquille. L’otium peut être défini comme un « loisir studieux », qui peut se traduire par une quête de sens et de beauté. Selon les principes de l’Otium, le plus important est de profiter du temps désintéressé qui s’offre à nous pour mieux comprendre le monde qui nous entoure et façonner notre liberté d’esprit. C’est un temps consacré à la rencontre, à la rencontre d’amis, à la lecture, à la philosophie, la méditation, etc. L’otium est le temps du loisir libre de tout negotium, de toute activité liée à la subsistance : il est en cela le temps de l’existence.

Le neg-otium est l’inverse d’Otium. Negotium signifie occupation, travail, affaire, négoce. D’origine latine, également, le mot « négoce » vient de nec otium, c’est-à-dire la négation du loisir. Le « negotium » est le nom que les Romains donnaient à la sphère de la production. C’est le commerce au sens large des affaires, le « business ».

Nous sommes envahi par le negotium, le négoce et nous luttons beaucoup avec nous-mêmes contre cet otium, pour nous interdire ce temps soi-disant improductif.

Le syndrome de l’escargot

Le syndrome de l’escargot est un état psychologique post-confinement. Certaines personnes n’osent plus sortir de leur coquille.

J’aime assez bien le langage métaphorique, celui qui transporte ( transe-porte !). La métaphore est avant tout déplacement, décalage, dégagement d’un sens nouveau ou d’une vision d’un problème. Elle a un effet de jaillissement.

Pour Françoise Dolto s’escargoter veut dire « retourner dans sa coquille, défendre sa peau, se préserver d’écouter, perdre pied avec la société, vivre de la matérialité de ses besoins, essayer de ne rien entendre parce que c’est trop dérangeant ».[1]

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Le syndrome de l’escargot est un état psychologique et émotionnel dans lequel on peut se retrouver après le confinement. Certaines personnes n’osent plus sortir de leur coquille.

La peur de se déconfiner et de se confronter au monde extérieur induit une fatigue émotionnelle, une perte de motivation avec un versant anxieux qui prend le pas lorsqu’il s’agit de sortir, une peur de tout ce qui pourrait nous arriver à l’extérieur. Ce syndrome cristallise d’ailleurs plusieurs peurs : la peur de la contamination, la peur d’être malade, la peur du regard des autres, la peur de la foule, la peur de retrouver un quotidien stressant… Avec ce confinement et ce déconfinement, le monde extérieur est vécu comme dangereux. Il faut s’en protéger avec l’utilisation des masques, des gants, de la distanciation physique…

Après une période d’isolement il est difficile, pour certaines personnes, de reprendre une vie sociale. Lorsque les interactions sociales sont absentes pendant de longues périodes, une rumination excessive peut conduire au développement d’autres symptômes dépressifs (désintérêt pour le contact social, diminution du plaisir découlant du contact social, trouble du sommeil,…).

Or il est nécessaire de trouver un équilibre entre moments sociaux et moments de solitude.  Le contact social aide à garder un meilleur sens de la réalité. Échanger avec les autres, aide à corriger ses propres pensées. Avec l’isolement, le sentiment d’auto-efficacité et d’estime de soi diminue.

Ce syndrome provoqué par les derniers évènements que nous venons de vivre peut aussi être proche de l’état de stress post-traumatique[2](ESPT) pour certaines personnes.

J’en reviens aux métaphores pour associer une autre qui est celle de la caverne de Platon. Il me semble y trouver des similitudes, des pistes de compréhension et d’ouverture. Le lecteur trouvera cette allégorie décrite et son développement dans mon livre[3]. Les réflexions proposées dans cette allégorie universelle sont très représentatives de ce que nous nommons aujourd’hui le conditionnement. Il faut beaucoup de temps au petit d’homme et beaucoup d’expériences et d’étapes à franchir pour que, dans le meilleur des cas, un rapport d’altérité plus équilibré puisse s’installer.

La pandémie du COVID-19, pour y faire référence, est fondamentalement, une crise anthropologique. Nous nous découvrons bien impuissants face à la mort, la maladie, l’isolement, la faillite, le chômage…elle est non seulement une crise sanitaire mondiale, économique, sociale avec ses conséquences sur le plan familial, sexuel, scolaire et professionnel, mais constitue aussi une crise psychique. Les effets psychiques peuvent être, pour certaines personnes, traumatiques (angoisse, dépression …).

Comment, dès lors, prendre soin de soi et de l’autre ? J’en parle dans mon livre Prendre soin de soi et de l’autre en soi paru chez L’Harmattan ce mois de septembre 2020.

Sachant que dorénavant rien ne sera plus comme avant, il faudra muter, se réinventer, être créatif et ouvrir, à partir de l’impossible, du réel traumatique, de nouveaux possibles, sortir du binaire exclusif, trouver une voie résiliente, symbolique et tierce !

Mots-clés :

Isolement, peur du déconfinement, symptômes dépressifs, estime de soi, reprise de la vie sociale, allégorie de la caverne de Platon, crise anthropologique, effets psychiques, traumatismes, prendre soin de soi, trouver de nouveaux possibles.

[1] J. Michelet, Handicap mental et Technique du Psychodrame, L’Harmattan, 2008, p.36-37. Réf. :

Emission de radio-TV. Projection A2-Unité de programme-Marc de Florès « Le langage et la folie », 1977.

[2] Le trouble de stress post-traumatique est une réaction psychologique consécutive à une situation durant laquelle l’intégrité physique ou psychologique du patient, ou celle de son entourage, a été menacée ou effectivement atteinte (notamment en cas de torture, viol, accident grave, mort violente, maltraitance, négligence de soins de la petite enfance, manipulation, agression, maladie grave, naissance, guerre, attentat, accouchement). Les capacités d’adaptation (comment faire face) du sujet sont débordées. La réaction immédiate à l’événement aura été traduite par une peur intense (effroi), par un sentiment d’impuissance ou par un sentiment d’horreur. Réf. : https://fr.wikipedia.org/wiki/Trouble_de_stress_post-traumatique.

[3] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Paris, Septembre 2020, p. 98-99

Vidéo d’information sur le contenu du livre: https://studio.youtube.com/video/XSTPySre0QQ/edit

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Du triangle dramatique et dépressif au circuit créatif via le triangle thérapeutique et pronominal des trois « S’A ».

La découverte du triangle pronominal des 3 « S’A » est le fruit d’une réflexion clinique dans le champ des interventions psychothérapeutiques et d’un rêve que j’ai eu où ces trois éléments conceptuels (s’accompagner, s’appartenir, et s’avoir) étaient reliés entre eux, sous la forme d’un triangle, d’un schéma que j’ai appelé ensuite : « le triangle pro-nominal des 3 « S’A ». Ultérieurement, surtout en fonction de mes recherches toujours reliées à ma pratique clinique, j’ai complété ce schéma par un autre que j’ai appelé le circuit créatif ou les 4 « S’A ».
Le lecteur trouvera une analyse approfondie dans mon livre : « Prendre soin de soi et de l’autre en soi » paru en septembre 2020 chez L’Harmattan.

D’un triangle à l’autre : le triangle dramatique de Stephen Karpman, dépressif de Thierry Melchior, thérapeutique de Patricia Cooseman et pronominal des trois « S’A » de Jacques Michelet.

La découverte du triangle pronominal des 3 « S’A » est le fruit d’une réflexion clinique dans le champ des interventions psychothérapeutiques et d’un rêve que j’ai eu où ces trois éléments conceptuels (s’accompagner, s’appartenir, et s’avoir) étaient reliés entre eux, sous la forme d’un triangle, d’un schéma que j’ai appelé ensuite : « le triangle pro-nominal des 3 « S’A ». Ultérieurement, surtout en fonction de mes recherches toujours reliées à ma pratique clinique, j’ai complété ce schéma par un autre que j’ai appelé le circuit créatif ou les 4 « S’A ».

Le lecteur trouvera une analyse approfondie dans mon livre : « Prendre soin de soi et de l’autre en soi » paru en septembre 2020 chez L’Harmattan.[1]

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Le triangle de Karpman

Le triangle de Karpman, également appelé triangle dramatique, est un jeu psychologique incontournable en analyse transactionnelle. Exposé en 1968 par Stephen Karpman, il met en évidence des scénarios relationnels basés sur trois rôles archétypiques: victime, persécuteur et sauveur. En voici le schéma:Voici le même schéma un peu plus développé :

J’invite le lecteur à se rendre sur mon site[2] s’il désire davantage d’informations et/ou à se référer à l’Analyse transactionnelle. Dans le cadre de l’analyse transactionnelle le triangle thérapeutique est proposé comme l’antithèse du triangle dramatique. En fait, on sort du triangle dramatique en se branchant sur l’Adulte et en donnant la juste place au Parent Normatif Positif, au Parent Nourricier Positif et à l’Enfant Libre. Cela permet d’entrer dans le triangle thérapeutique (selon Patricia Coosman[3]), dont les trois pôles sont la Puissance, la Permission et la Protection :Nous allons évoquer ensuite un autre concept de triangle, celui du triangle dépressif de Thierry Melchior.

Le triangle dépressif dont voici le schéma développé par Thierry Melchior[4] :

Thierry Melchior décrit trois scripts, celui de la grève, celui de la bouderie et celui du mémorial de la souffrance. Ces trois scripts présentent certaines relations entre eux ; ils forment comme les trois sommets d’un triangle. Selon le cas, la thérapie pourra davantage naviguer à proximité de l’un de ces sommets, entre deux d’entre eux ou entre les trois.

« La grève »

Le dépressif souffre. Il voudrait aller mieux. Il voudrait, dit-il, reprendre goût à la vie. C’est pour cela qu’il vient consulter. Pourtant malgré tous ses efforts, il n’y parvient pas, comme si une terrible force d’inertie l’empêchait d’aller mieux. Cette force, on peut bien sûr l’imputer à son état, cet état dans lequel il est « tombé »  «. On peut aussi faire le choix de l’imputer à une partie non consciente ou moins consciente de l’individu. Cette manière de voir les choses peut prendre tout son sens quand on a affaire à des personnes qui manifestement ont passé un temps assez long, avant que la dépression ne survienne, à faire des efforts considérables pour arriver à, parvenir à. À quoi ? Cela peut varier d’un cas à un autre. Très souvent, il s’agira de personnes qui ont fait d’intenses efforts pour présenter une image de soi positive à autrui (c’est-à-dire à elles-mêmes puisqu’il ne s’agit jamais de l’image réelle qu’autrui peut se faire de nous, mais de celle que nous imaginons qu’il peut se faire). Cette image de soi, ce moi social, est d’ailleurs très souvent vécue sur un mode négatif, ce qui rend les choses encore pires [5] : faire des efforts pour ne pas décevoir, pour ne pas risquer de ne pas être à la hauteur… Les domaines dans lesquels cela peut importer diffèreront selon les individus. Pour les uns, il s’agira d’une question d’apparence, de look : ne pas risquer de paraître laid(e), trop gros(se), trop moche, trop peu attirant(e). Pour d’autres, ce qui est en jeu est d’ordre plus moral : se montrer suffisamment gentil(le), attentionné(e), serviable, ne surtout pas risquer de paraître indifférent ou égoïste. Pour d’autres encore, il s’agira de se montrer suffisamment intelligent, compétent, cultivé,  » à la hauteur « . Mais, quel que soit le domaine dans lequel la question de l’image de soi témoigne d’une sensibilité particulière, le fait est que plus la personne fait des efforts pour essayer de satisfaire aux critères de son image de soi, plus elle se fait violence, en s’obligeant à faire quantité de choses qu’elle n’a pas envie de faire ou en s’interdisant de faire quantité de choses qu’elle aimerait faire. Elle se retrouve ainsi à repousser sans cesse ses besoins, ses désirs, ses envies, ses préférences, au point, assez souvent, de ne plus être à même de les ressentir, comme si elle avait coulé une dalle de béton entre elle et ses pulsions (« pulsions  » étant pris ici dans un sens général non technique). Il est donc assez compréhensible qu’une partie de la personne, une partie sans doute plus  » branchée  » sur son pôle pulsionnel finissent par en avoir plus qu’assez et déclenche une grève, un peu comme des ouvriers qui, à force d’être exploités et tyrannisés par un patron obsédé de rendement et de productivité, finissent, un beau jour, par se croiser les bras.

La bouderie

Une autre façon de métaphoriser la dépression est de la rapprocher de la bouderie. Tous autant que nous sommes, lorsque nous étions enfants, il nous est arrivé de bouder. Nous boudions quand nous estimions, à tort ou à raison, mais de notre propre point de vue, sûrement à raison, que la manière dont les choses se passaient, l’attitude que l’on avait vis-à-vis de nous était injuste, imméritée, abusive, illégitime. Et il serait sans doute erroné de croire que ce pattern infantile de bouderie aurait totalement disparu de notre répertoire à l’état adulte, même s’il se manifeste souvent de façon moins ouverte (parce que l’on a appris entre-temps que « ce n’est pas bien de bouder « ).

Analysons cette réaction de bouderie un peu plus avant.

La bouderie constitue une sorte de grève de la relation, de la communication :  » puisque tu ne me donnes pas ce à quoi j’estime avoir droit, je te prive de contacts avec moi, à la limite, tu cesses d’exister pour moi « , tel pourrait en être le message implicite. Je cesse de te regarder, je cesse de te parler et je contracte les muscles de mon visage pour qu’il perde sa mobilité expressive naturelle : plus question, bien sûr, de sourire, je fige mon visage dans une expression de mécontentement, d’insatisfaction ou au minimum, de profondes indifférences. ((Se) renfrogner :  » Manifester son mécontentement, sa mauvaise humeur en contractant le visage «  dit le Larousse).

La bouderie implique aussi une sorte de grève du plaisir. Si la Maman, consciente de la bouderie de son enfant vient vers lui en lui disant  » Voyons Toto, fais risette, tiens mange ce bonbon « Toto lui répondra éventuellement :  » Non ! J’en veux pas, na ! Ce que je veux c’est regarder la télé «. On n’a pas eu le plaisir auquel on estimait avoir droit, plus question d’en accepter un autre. Et à la limite si celui que l’on souhaitait finit quand même par être accordé, il peut venir  » trop tard  » : « Maintenant, je n’en veux plus, na ! » Le refus du plaisir propre à la bouderie peut bien sûr être rapproché de l’anhédonisme du dépressif.

Par ailleurs, puisqu’elle implique l’immobilité, la contracture, le repli sur soi, la bouderie est, en somme, une inhibition généralisée, une grève de la spontanéité, une grève de la vie. « Puisqu’on ne respecte pas (ce que j’estime être) les règles du jeu de la vie, je refuse de continuer à y jouer : je fais le mort, je cesse de vivre « . C’est ce en quoi la métaphore de la bouderie peut être rapprochée de celle de la grève, les deux renvoyant à l’apragmatisme du dépressif.

S’il n’est pas trop difficile de commencer à bouder, c’est en revanche infiniment plus difficile d’arrêter, c’est là un phénomène dont nous avons tous fait l’expérience. Pourquoi ? Probablement parce que, arrêter de bouder pourrait risquer d’équivaloir, à mes propres yeux de boudeur, à me déjuger. Cela pourrait signifier qu’après tout, il n’y avait pas vraiment de raisons pour bouder, cela reviendrait donc à me désavouer. En outre, le comportement moteur qui est le mien, lorsque je boude ne peut pas ne pas rétroagir sur mon vécu : que l’on fasse l’expérience de faire semblant de bouder pendant dix minutes ou un quart d’heure, le vécu (fait d’un mélange de tristesse, de colère, d’amertume et de rancœur) qui y correspond fera bien vite son apparition. Ce vécu suscite le comportement de repli, de retrait, d’inhibition, de mutisme et celui-ci renforce ce vécu.

Le comportement de bouderie s’auto-renforce aussi d’une autre façon : car tandis que, installé à l’écart, en retrait, je boude, les autres continuent à échanger, éventuellement à s’amuser, à vivre. Je me retrouve donc de plus en plus à l’écart, ce qui me rend de plus en plus triste, de plus en plus frustré et donc de plus en plus en colère. Cela me donne donc encore moins envie d’aller vers les autres, à qui j’en veux toujours davantage, et ainsi, ma bouderie ne cesse de s’intensifier et de prendre consistance.

Arrêter de bouder, cela risquerait aussi, aux yeux du boudeur, de banaliser les événements ayant motivé la bouderie. Cela pourrait revenir à dire qu’après tout, ce n’était pas si grave, pas si important, que l’offense subie était bénigne, voire même qu’il n’y avait pas offense du tout. Cela pourrait donc revenir à acquitter, à absoudre celui ou ceux que l’on tient pour responsables de cette offense : et cela il n’en est pas question ( » Na ! « )

Relevons aussi que dans la bouderie, le temps se fige. Celui qui boude reste collé à l’événement déclencheur, il le ressasse, il le rumine. Le présent cesse de fluer, le futur n’existe plus, seul le passé a le droit d’exister. Et dans la mesure où il s’agit de rester collé au passé, le boudeur se coupe de sa sensorialité. Il s’anesthésie, il se coupe de son corps, tant au point de vue moteur qu’au point de vue sensible (les deux vont d’ailleurs de pair) il reste dans sa tête, dans une sorte d’autohypnose négative. La bouderie est une grève du corps.

La bouderie évoque donc la grève, que ce soit celle des ouvriers qui estiment ne pas être traités suffisamment correctement par leur patron, ou que ce soit la grève de la faim du prisonnier d’opinion. Au point que la grève comme phénomène social trouve probablement une de ses racines psychologiques dans la bouderie de l’enfant (ce qui, faut-il le dire, ne la disqualifie nullement, à nos yeux, comme mode d’expression et de lutte).

Le mémorial de la souffrance

La dépression peut parfois commencer sans événement déclencheur marquant (si ce n’est éventuellement la  » petite goutte qui fait déborder le vase « ), simplement parce que la façon dont on se traite (et/ou dont on se laisse traiter) est ou semble insupportable. Mais il arrive aussi qu’elle survienne après une rupture sentimentale, un licenciement, une maladie organique invalidante, un cambriolage, un accident… C’est le genre d’événement qui peut bien sûr expliquer que l’on se sente triste, déçu et/ou en colère pendant un certain temps. Mais si cette réaction persiste et se fige sur un mode dépressif, il se peut que cela révèle une réaction qui entrave le rétablissement d’un état psychologique plus serein. C’est une réaction très fréquente surtout dans une culture qui comme la nôtre est marquée par deux mille ans de modèle chrétien valorisant la souffrance. On pourrait la décrire comme suit :  » Je suis triste et en colère parce qu’il m’a quitté, lui que j’aimais tant, lui pour qui j’ai tant fait, lui à qui j’avais tout sacrifié. Comment a-t-il pu me faire cela ? Quel salaud ! C’est trop injuste ! Voyez dans quel état je suis, à cause de lui ! Plus jamais je ne pourrai être heureuse ! Plus jamais je ne pourrai faire confiance et aimer à nouveau ! Voyez les blessures qu’il m’a faites ! Elles sont le témoignage vivant de la douleur qu’il m’a injustement infligée. Aller mieux ? Retrouver le sourire ? Pas question ! Ce qu’il m’a fait est trop grave, trop impardonnable ! Au point que personne ne peut m’aider ! Aller mieux reviendrait à banaliser le mal qu’il m’a fait. Cela reviendrait à dire qu’après tout ça n’était pas si grave ! Or c’est grave ! Cela reviendrait à l’acquitter, à l’absoudre ! Cela, il n’en est pas question ! Ma colère s’y oppose ! Ma dignité s’y oppose ! Il s’est moqué de moi sans vergogne et toute ma souffrance est là pour attester de la gravité de cette offense, pas question d’aller mieux !  » .

On voit en quoi cette variante comporte également des ressemblances avec la grève (la grève du plaisir, la grève du bien-être, en particulier), mais avec une nuance importante : le sujet tente ici de restaurer son image de soi, son moi social, son ego, en jouissant des charmes – ô combien délétères – du statut de victime dont l’image du christ sur la croix nous offre depuis près de deux mille ans le modèle. On peut penser que dans une culture qui valoriserait infiniment moins le statut de victime que dans la nôtre, ce genre de charmes délétères serait absent. »[6]

Voici, ici, une découverte inédite, celle du triangle pronominal des 3 « S’A » qui sera suivie d’un nouveau schéma, celui du circuit créatif appelé le circuit pronominal des 4 « S’A » :

Le triangle pronominal des 3 « S’A » ou comment exister en tant que sujet…libre et autonome

 

Un schéma nouveau de santé mentale :

Au préalable, il me semble utile de définir brièvement ce que l’on entend par « santé mentale ». L’OMS (Organisation mondiale de la santé définit la santé comme « Un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » Elle définit aussi la santé mentale de cette manière : « On définit la santé mentale comme un état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté. » Par ailleurs, il existe de nombreuses définitions scientifiques de la santé mentale, toutes répondant à des critères scientifiques d’observabilité, de mesurabilité et de quantifiabilité. La santé mentale serait une condition permettant un développement optimum de l’individu au point de vue physique, intellectuel et affectif dans la mesure compatible avec la santé mentale des autres. La santé mentale serait donc plus que l’absence de maladie mentale ou de troubles mentaux: elle constituerait une forme de bien-être complet. La question serait alors de savoir ce qu’est “le bien-être” (bien naître)! La santé mentale et la maladie mentale ne représenteraient pas les extrêmes d’un même continuum, mais constitueraient plutôt des concepts distincts, bien que corrélés. Pour une analyse plus approfondie, j’invite le lecteur à consulter l’article d’Alain Ehrenberg[7]: “Remarques pour éclaircir le concept de santé mentale[8]

Ma pratique psychothérapeutique m’amène très souvent à m’interroger, à me centrer davantage sur certains fonctionnements psychiques, sur certaines définitions et concepts qui pourraient peut-être éclairer, préciser, à certains moments, la clinique du champ psychodynamique. Comment aider une personne qui souffre d’un mal être à élaborer davantage sa pensée, à se penser (panser)? Comment accompagner quelqu’un si ce n’est qu’en lui permettant de s’accompagner et comment aider quelqu’un à sortir de la souffrance psychique si ce n’est qu’en lui permettant de s’appartenir et de savoir être, d’en savoir davantage sur lui-même, de s’avoir?

La découverte du triangle pronominal est le fruit d’une réflexion clinique dans le champ des interventions psychothérapeutiques et d’un rêve que j’ai eu où ces trois éléments conceptuels (s’accompagner, s’appartenir, et s’avoir) étaient reliés entre eux, sous la forme d’un triangle, d’un schéma que j’ai appelé ensuite : « le triangle pro-nominal des 3 s’a » dont vous trouverez, pour des raisons de clarté rédactionnelle, le schéma, à la fin de ce chapitre. Voici les trois axes de ce triangle :Les trois axes du triangle pronominal : (s’) accompagner, (s’) appartenir, s (’) avoir.

Accompagner et s’accompagner

Accompagner 

« Accompagner », n’est ni remorquer, ni pousser, mais avancer aux côtés de la personne au rythme de celle-ci et s’arrêter avec elle quand l’objectif est atteint ou quand elle le décide. « Accompagner » c’est offrir les possibilités de mobiliser toutes les ressources de la personne. L’accompagnement s’enracine toujours dans une demande formulée par la personne elle-même ou proposée par un tiers de référence, de confiance.  Dans le dictionnaire « le Petit Robert », accompagner signifie : « se joindre à quelqu’un pour aller où il va, en même temps que lui » ; « conduire, escorter, guider ».

S’accompagner 

S’accompagner c’est être son meilleur compagnon.

Ce verbe pronominal signifie « être suivi de », « avoir pour conséquence immédiate ». Son synonyme est « être » !

S’accompagner c’est prendre soin de soi. C’est aller à l’encontre du déterminisme de n’avoir pas été accompagné dès le départ (cf. plus loin la notion d’« être accompagné »). C’est aller à la rencontre de son meilleur, compagnon, associé c.-à-d. soi-même et laisser place au présent, au renouveau, au nouveau « vous », au nouveau « soi », à du positif, du constructif en utilisant les ressources du passé et en les rendant conscientes. C’est aussi faire ce voyage intérieur à l’intérieur de notre propre monde qui va nous permettre de profiter de ce moment pour apprendre, comprendre et développer quelque chose d’extraordinaire en soi, nos capacités à se permettre d’être comme on est, qui nous devenons. Françoise Dolto parlait d’un « allant-devenant » quand elle évoquait la thérapie. La psychothérapie est une co-création. La personne consultante est en demande d’une aide par un(e) psychothérapeute pour retrouver à son tour ses propres potentialités perdues à un moment donné. Étant aidée à retrouver son propre potentiel d’autoguérison, la personne en souffrance pourra devenir son propre thérapeute. La thérapie est une passerelle vers un réel changement. Dans cette rencontre avec soi-même, dans ce rendez-vous avec son meilleur ami l’on peut prendre le temps d’apprécier une autre façon d’être soi-même, peut être plus proche de soi-même, dans une relation plus douce à soi-même et dans un « endroit » où l’on peut, à son propre rythme, se détendre, s’entendre et ressourcer. L’hypnothérapie Ericksonienne, ici, va être très utile. La pratique de la Nouvelle Hypnose, créée par Milton H. Erickson[9], permet d’obtenir un mode de fonctionnement psychique particulier caractérisé par le lâcher-prise (la transe hypnotique). L’état de bien-être est un état hypnotique. Parler ne suffit pas toujours ! L’inconscient va être utilisé pour donner de l’inspiration à sa créativité et à ses prises de décision. L’hypnose permet d’effectuer un travail de réaménagement psychique, l’utilisation de nos ressources. La transe hypnotique a par elle-même un effet thérapeutique. L’hypnose éricksonienne puise parmi plusieurs techniques de communication afin de provoquer un dialogue entre celui-ci et le conscient : métaphores, recadrage, activation de rêves, suggestions indirectes ou composées, altération sensorielle, etc. Erickson disait : « L’hypnose, c’est une relation pleine de vie qui a lieu dans une personne et qui est suscitée par la chaleur d’une autre personne. » (Erickson).

Je souhaite ajouter ici la notion d’« être accompagné ».

« Il est important de comprendre que « je suis » (I am) n’a pas de sens si on ne dit pas d’abord je suis accompagné d’un autre être humain qui n’est pas encore différencié de moi. C’est pourquoi il est plus exact de parler d’« être » (being) que d’utiliser les mots « je suis » (I am) qui appartiennent à  la phrase suivante. On ne répétera jamais assez qu’être est le début de tout et que, sans cela, « faire » (doing) et « subir » (being done to) ne veulent rien dire. Il est possible d’inciter par la séduction un bébé à se nourrir et à jouir de ses fonctions corporelles, mais le bébé n’a pas le sentiment d’en faire l’expérience si cette expérience ne repose pas sur la quantité suffisante d’« être tout simplement » (simple being) pour mettre en place le self qui deviendra une personne. »[10]

 Appartenir et s’appartenir

Appartenir 

Appartenir vient du latin appertinere, composé de ad-et de pertinerer et signifie « être la propriété de, faire partie de, être de la responsabilité de, faire partie de, être à la disposition de quelqu’un, dépendre de lui, se prêter à une quelconque activité de sa part, se donner à quelqu’un d’autre par amour, être le propre de quelqu’un, lui revenir, relever de lui. » Appartenir peut se décliner de manière négative dans le sens d’une dépendance totale et peut se décliner de manière positive dans le sens de la filiation, du lien, de l’interdépendance et de la garantie d’avoir une place.

S’appartenir 

S’appartenir signifie « dépendre de soi-même ». Son synonyme : « être maître de soi ». Ne plus s’appartenir c’est ne plus être libre de ses actions, être dans un état de grande dépendance.

« S’appartenir, pour moi, c’est égal à être nomade, personne n’a de pouvoir sur toi. C’est toi qui as le pouvoir de toi-même. C’est ça moi dans ma langue. ». (Joséphine Bacon)[11]

La clinique montre la nécessité d’une emprise maternelle suffisante pour que l’enfant puisse développer un sentiment d’appartenance, nécessaire à la structuration de son identité. S’appartenir soi-même passe par la nécessaire reprise de l’emprise première dans la pulsion d’investigation… S’appartenir c’est se tenir à part !

Le simple fait de vivre implique une aptitude à l’innovation. Rien n’est plus stable que le changement ! Tout organisme pour s’adapter doit innover, tenter une aventure hors de la norme, engendrer de l’anormalité afin de voir si ça marche, car vivre, c’est prendre un risque. Tout change en permanence. La vie est un mouvement permanent de changement. On ne peut se baigner deux fois dans la même eau ! Un conte taoïste raconte qu’un pont était amoureux d’une rivière. Il le lui dit et ajoute : « j’aimerais que l’an prochain tu sois toujours la même ». Et la rivière lui répondit joliment : « si j’étais toujours la même, je serais devenue un marécage » ! Ce qu’il y a de plus constant c’est le changement. Vivre c’est s’adapter aux conditions de l’environnement. Il faut beaucoup de temps au petit d’homme et beaucoup d’expériences et d’étapes à franchir pour que, dans le meilleur des cas, un rapport d’altérité plus équilibré puisse s’installer. « Fondamentalement, l’enjeu de ce processus au long cours est de pouvoir construire les limites entre ce qui est Moi et ce qui n’est pas Moi, de pouvoir ériger les frontières entre soi et l’autre, entre soi et le monde. Ces frontières permettront l’assomption d’une subjectivité et d’une existence singulière. La subjectivation et la différenciation impliquent nécessairement la séparation. Or toute séparation contient toujours des relents de délaissement, d’abandon et l’ensemble des affects douloureux qui y sont liés. L’autonomisation est donc une conquête, une lutte à mener contre ces premiers autres dont nous avons été dépendants, mais aussi contre le Soi lui-même qui cherche toujours en même temps à s’épargner ces ressentis pénibles de séparation. Ce processus au long cours s’effectue par étapes successives. En bout de course, l’enfant et par la suite, tout au long de son existence d’adulte, doit pouvoir renoncer à l’espoir de recevoir pleinement de l’autre ce qu’il attend. Il s’agit pour lui de s’approprier pas à pas l’autonomie, dit-on, d’acquérir de l’indépendance. Cela suppose un deuil, douloureux, celui de ne plus attendre de l’autre qu’il comble ses désirs et ses besoins, mais de prendre la responsabilité personnelle de les assumer soi-même. L’avantage obtenu est un gain indéniable de liberté, mais aussi le fait de n’être plus parlé par un autre, d’assumer à son tour sa propre parole. »[12]« La vie, dit quelque part quelqu’un qui n’est pas analyste, Etienne Gilson, l’existence est un pouvoir ininterrompu d’actives séparations »[13].

S’appartenir c’est aussi devenir disponible et non plus être à disposition. On peut lutter contre un certain déterminisme, tels sont les propos de Boris Cyrulnik. En fait de déterminisme, je voudrais reprendre les quelques propos d’une patiente se condamnant par avance. Il s’agit d’une femme âgée d’une trentaine d’années qui demande un suivi thérapeutique suite à un « épisode dépressif majeur » (sic) vécu l’année passée. En quelques lignes très résumées, il s’agit d’une personne qui a été très tôt parentifiée. En effet, ses parents étant très fragiles psychologiquement elle a joué le rôle d’un enfant « pansement ». Ses symptômes principaux révèlent beaucoup d’anxiété, de culpabilité ainsi qu’une tendance dépressive importante. Ses propos sont très pessimistes et ont été dits par des spécialistes et entendus par elle selon son propre filtre : « je sais que je devrai prendre des antidépresseurs toute ma vie ; moins je fais, moins je ferai ; il y a tout ce lourd passé qui a conditionné ma vie à jamais ; tout le monde me voit malade », etc. Elle me dit aussi qu’elle a déjà été affublée de plusieurs diagnostics différents par plusieurs psychiatres à un certain moment. Il semble donc qu’elle n’arrive plus à se défaire de certaines étiquettes la coinçant, la figeant dans un statut de « malade » constituant une victimisation secondaire l’empêchant de guérir. En outre devenue très dépendante du regard de l’autre (la plupart du temps négatif) elle me dit avoir toujours besoin d’un spécialiste. On peut dire ici que la solution crée le problème. Le travail va consister à la dégager de cette toile d’araignée piégeante par un travail sur elle-même basée sur l’estime de soi (elle peut devenir son propre « spécialiste », c’est-à-dire son propre thérapeute), sur le comment, sur la pensée positive, à la rassurer sur elle-même c’est-à-dire sur ses propres capacités constructives, à la déculpabiliser, lui permettre de retrouver ses propres potentialités internes, à « s’appartenir », à « s’avoir » et développer un vrai self. En fait on peut se soigner, décider de changer, travailler à s’apprendre par la parole, l’interaction, une personne ressource appelée « tuteur », un thérapeute…si la parole rend malade, on peut guérir par la parole. Les mots qui sont des murs peuvent devenir des fenêtres. « L’essentiel n’est pas ce qu’on a fait de l’homme, mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui ».[14]

Savoir et s’avoir

Savoir 

Le savoir est défini habituellement comme un ensemble de connaissances ou d’aptitudes reproductibles, acquises par l’étude ou l’expérience. Le savoir désigne une construction mentale individuelle qui peut englober plusieurs domaines de connaissance. Pour Littré (1877), ce terme ne s’employait qu’au singulier et était défini comme « Connaissance acquise par l’étude, par l’expérience ». En français, les termes de connaissances et savoirs sont employés alors que, par exemple, l’anglais utilise knowledge dans tous les cas. Ce décalage a une origine ancienne puisque le mot provient du latin sapere, verbe qui employé intransitivement indiquait une entité qui possédait une saveur. Il n’y avait donc alors pas de référence au moindre processus cognitif. Ce n’est qu’au Moyen Âge qu’émergea le sens actuel après avoir transité par une forme figurée désignant une personne en quelque sorte « informée ». À partir de cette époque, le fait de savoir fut considéré comme une attestation ou garantie de sagesse, association qu’on retrouve de nos jours sous la forme de la confusion traditionnelle entre le savoir et l’intelligence ; des oppositions telles que « tête bien pleine » et « tête bien faite » rappelant que les choses ne sont pas si simples. Sachons aussi que nos savoirs sont incomplets. Ils sont expérientiels c’est-à-dire dans une interface, dans l’échange de savoirs, dans une réflexion partagée, une co-réflexion. Dans son livre « Le meilleur anti-douleur c’est votre cerveau », le Professeur John Sarno, au paragraphe « Savoir pour aller mieux », nous dit que « la connaissance est toujours essentielle à la guérison car, en rendant les personnes conscientes de ce qui se passe, tant du point de vue physique que psychologique, nous faisons échouer la stratégie du cerveau. En transférant l’attention sur la psyché, souffrir devient inutile, car la personne découvre alors ce que cachait ce symptôme. Il arrive, mais c’est rare, qu’elle soit submergée par une émotion, comme de la rage ou une profonde tristesse, avant la disparition de la douleur, ce qui demande toujours l’aide d’un psychothérapeute compétent. »[15]

Le savoir est un acte d’humilité. Il est aussi un savoir qui soigne. Colette Soler[16], dans son livre « Les affects lacaniens », nous en parle : « Il (en se référant à Lacan) a exploré plusieurs voies et d’abord celle d’un savoir qui soigne. On est là sur le terrain des effets et de la portée du savoir élaboré. On oppose généralement un peu hâtivement l’épistémique et le thérapeutique, mais il y a de l’épistémique qui soigne et même du thérapeutique qui enseigne. Qu’il s’agisse du savoir acquis de mon être d’objet rebut dans la béance du savoir ou du savoir de la carence du rapport, dans les deux cas l’impossible démontré fait la solution de l’impuissance imaginaire. C’est que l’aperçu de l’incurable est propre à résoudre les affres des espoirs de transfert. Passer de l’attente en échec à l’impossible est une solution. Le bien dire, qui n’est ni le bien ne dit ni le beau dit, satis-fait quand il permet de conclure à l’impossible. Cette conclusion ne comble certes pas les attentes ; au contraire, elle les déçoit radicalement, mais, de ce fait même, elle guérit des affects d’impuissance : découragement, sentiment d’échec, voire …coupabilité[17] et même horreur. »[18]

S’avoir  

S’avoir c’est voir « ça » c’est-à-dire composer avec l’Autre, l’inconscient, ce par quoi nous sommes constitués, le lieu psychique de « l’autre scène ». C’est aussi la question du rapport au savoir, au sujet supposé ne pas savoir, au sujet supposé « ne pas s’avoir » comme le dit Bernard Robinson.[19]Mais être sans l’autre c’est avoir l’autre avec soi. « S’avoir, c’est la nécessité de l’autre. L’image du miroir ne suffit pas. Nous avons besoin du regard de l’autre et de sa voix qui nous nomme. De sa voix qui nous nomme, pas n’importe quand, pas n’importe comment ; au moment où je le regarde parce que je me cherche ; d’une façon rassurante parce que je me sens incapable de me survivre à moi-même pour donner un sens à ma vie »[20]. La question de « s’avoir », nous l’avons débattue entre psychodramatistes et l’avons inscrite dans la charte des psychodramatistes : « Nous proposons l’écriture suivante : « sujet supposé s’avoir ». Cela revient à dire que, techniquement, le thérapeute renonce à toute suggestion autre que celle que lui prescrit son rôle de psychodramatiste en groupe, et qui consiste à permettre à quelqu’un de jouer sur la scène quelque chose de sa vie. Il faut donc distinguer son savoir et son pouvoir techniques, que le groupe et lui instituent et investissent par convention nécessaire, de son savoir et de son pouvoir éthiques, dont il est seul à devoir constamment se destituer au bénéfice d’une avancée subjective pour les participants. Ce n’est que dans l’intervision clinique et l’élaboration théorique qu’il peut espérer soulager cette solitude et cette responsabilité, en les partageant. »[21]Une des premières indications du psychodrame est de permettre un processus d’introjection manquant. Le psychodrame en groupe permet ce « savoir » c’est-à-dire « être ». Nous allons détailler cela dans ce qui va suivre.

S’avoir grâce au groupe 

« Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection (défaut d’affirmation) ou en débordement (dont le moi est débordé, incapable de contenance). Ceci est le cas, par excellence, de l’enfant qui est incapable de dire ; « je suis responsable », qui n’a pas la responsabilité de ce qu’il est (cf. Tanguy !). En termes Szondien il y a absence de la fonction K+ (je suis) et présence de P- (projection qui évite l’introjection). Je rappelle ici les significations des différents symboles :

K+ : vecteur du Moi qui représente l’introjection soit le repli sur soi, l’introversion, l’autisme, le « je suis ».

K- : représente l’adaptation, le renoncement, le « je suis pas ».

P+ : représente l’inflation, le « je suis tout ».

P- : représente la projection, être un et semblable à l’autre.

L’introjection est:

  • Une protection
  • Une institution du Moi
  • Un espace psychique intime
  • Permet d’être quelqu’un
  • Permet la frontière entre l’extérieur et l’intérieur. »[22]

« Un sujet souffrant d’un défaut ou d’une inefficacité du processus d’introjection est comme excessivement « ouvert » sur la réalité externe. Ce défaut de fermeture de l’appareil psychique, qu’il ne faut pas confondre avec une inconsistance du moi (comme le montrerait l’exemple du paranoïaque), est cause de l’incapacité où se trouve le sujet de constituer et de conserver à l’intérieur de lui des objets internes plus classiques, de constituer un monde fantasmatique. Ce monde fantasmatique, tant conscient que préconscient, fonctionne chez le névrosé comme un pare-excitation vis-à-vis des agressions en provenance du monde extérieur. Toute une série de manifestations cliniques apparaissent dans cette perspective comme traduisant cette extrême dépendance du sujet vis-à-vis des objets externes et des évènements de la réalité. C’est ainsi que l’on pourra évoquer:   

  • L’extrême influençabilité du psychopathe aux rencontres, elle-même responsable de son instabilité ;
  • Les difficultés inhérentes au travail de deuil chez le mélancolique, faisant courir un risque de décompensation, à chaque perte d’objet ;
  • La sensibilité particulière des patients somatisant aux à-coups de leur vie affective et/ou professionnelle ;
  • La décompensation délirante survenant, chez le psychotique, à la suite d’un incident de la vie relationnelle venant réveiller une problématique infantile élective insuffisamment symbolisée ;
  • La dépendance du toxicomane à son produit ;
  • La soumission du sujet opératoire aux conformismes sociaux, et son intolérance aux situations qui les remettent en question ;
  • La souffrance de tonalité persécutive de l’insomniaque que la défaillance onirique empêche de se soustraire aux moindres stimuli sensoriels de la réalité externe, vécus comme traumatiques. »[23]

La notion d’« introjection » est synonyme de celle de « symbolisation ». L’introjection comme processus constitutif de l’inconscient a un caractère fondateur dans la constitution du monde intérieur. « Le caractère inhérent est le renversement du mode passif au mode actif : introjecter c’est proprement renverser les places de l’objet et du sujet. Procédé dont la technique psychodramatique fait un usage fréquent tout à fait concret, puisque, chaque fois qu’il le juge utile et intéressant, le meneur de jeu propose à son patient de jouer le rôle de l’autre, c’est-à-dire de reprendre en première personne ce qu’il a d’abord expérimenté dans le jeu comme une situation de passivité : « Ptolémisme » ici parfaitement légitime, puisqu’il encourage en toute connaissance de cause (exactement comme dans le jeu de la bobine) le mouvement du sujet lui-même dans son effort interminable pour s’approprier son destin. »[24]

Le Moi introjecté est un Moi constitué. Mettre du jeu dans le groupe permet de sortir de la pensée clivée et de la sidération. Les participants vont être aidé en étant stimulé à décoller du besoin de faire, de l’agir et en s’interrogeant sur ce qui les déborde. À ce niveau plusieurs techniques sont utilisées dont celle, notamment, du renversement de rôle qui va permettre de décoller du vécu émotionnel. Cette technique sera surtout utilisée lorsque qu’il y a trop de projection, quand l’autre n’est plus vu comme un partenaire, quand il n’y a pas suffisamment de conscience. Le jeu de rôle va redonner du poids à la parole. Le psychodrame permet une reprise en main de soi ainsi qu’une réinsertion dans le socius. Il va permettre de passer du singulier au collectif, grâce à la Projection (P-). Sur le plan technique, deux questions essentielles sont posées : « qui veut jouer » (qui veut prendre sa place ?) et « comment tu termines ce jeu ? » (Comment prendre sa part personnelle ?). En stimulant la participation rythmique à la matrice communicationnelle d’ensemble, qu’ensemble les participants sont en train de constituer, il permet à chacun une renarcissisation énergétique. »[25]

Conclusion de ces concepts en interface 

Ces différents concepts semblent poser la question suivante : « qui suis-je, ici et maintenant, dans mon corps et avec mes limites ? ». Appartenance et individualité (appartenir et s’appartenir) semblent correspondre à être seul et en groupe, être seul en groupe, être seul à seul et relié aux autres en étant soi. Être avec l’autre c’est être sans l’autre. On ne peut pas apprendre à être seul tout seul !Nous pourrions également  faire référence à d’autres thématiques toutes en interface avec ces concepts tels que la liberté, l’autonomie ( du grec autos : soi-même et nomos : loi, règle.),  la responsabilité, la représentation de soi (revisiter le sens de son existence), la lucidité, la reconnaissance (être reconnu et se faire reconnaître), la rencontre (avec soi et avec l’autre), la résilience (« rebondir »), la prise de risque (« on apprend à marcher en marchand »), le principe de précaution (la sécurité), etc.

Le triangle pronominal des 3 « S’A »

Dans le schéma nous trouvons deux mots clé : « triangle » et « pronominal » (pro-nominal).

Considérons d’abord la définition du « triangle » :

Ce mot vient du latin tres, trois et angulus, angle. Les grecs utilisaient le mot trigone (trois angles) ou le mot tripleure (trois côtés). Un triangle est un polygone (figure plane fermée limitée par plusieurs segments de droites) qui possède 3 côtés, 3 sommets et 3 angles. En voici l’étymologie plus précise : Provenç. Triangle ; espagn. Et ital. triangulo ; du latin triangulus, de tri…, et angulus, angle.

Qu’en est-il du chiffre « 3 » et des chiffres 1 et 2 qui le précèdent ? :

Le 1 : viens de « unus ». Unité, union et oignon viennent de ce même mot. Dans la symbolique des chiffres, dans la tradition hébraïque, 1 représente le Tout, et symboliserait Dieu.

Le 2 : viens de « duo ». Dans cette même symbolique des chiffres avec 2 apparaît l’Autre, une unité distincte qui suggère la scission par rapport à 1 et induit une opposition. D’un point de vue symbolique, il s’agit de l’Homme. Dans la tradition hellénique, le 2 représente l’esprit d’analyse, incontournable pour accéder à la connaissance.

Le 3 : viens de « tres » (trio, triple, tricolore, trident, trimestre, trancher (couper en trois) ont la même racine). Le chiffre 3 fait esprit de synthèse qui permet de résoudre les conflits entre 1 et 2. En tant que nombre naturel, 3 est le premier des nombres premiers (divisible par 1 et par lui-même), le premier des nombres impairs et le premier des nombres triangulaires. C’est pourquoi Pythagore (philosophe et mathématicien grec, VIe siècle avant J-C.) identifiait en 3 un nombre parfait, moyen et proportionnel, qui présidait à la musique, la géométrie, l’astronomie. À partir de là, il érigea un système selon lequel « les nombres seuls permettent de saisir la nature véritable de l’univers ». Le 3 revêt un caractère universel. Citons parmi les triades les plus connues le Père, le Fils et le Saint-Esprit pour les chrétiens, Vishnu, Shiva et Brahma pour les hindous, Buddha, Dharma et Sangha pour les bouddhistes. Citons toute la symbolique du chiffre 3 que l’on retrouve dans : « les trois temps de la pulsion »; les trois fonctions symboliques du père (réel, symbolique, imaginaire) chez Lacan ; les trois registres de la peau chez Aquien Michèle[26]; le jeu des trois figures de Serge Tisseron ;  les trois temps d’une séance de psychodrame ; les trois instances de la personnalité de Freud (2e topique) ; les trois temps de la pulsion, les trois états du Moi en Analyse transactionnelle ; les trois étapes du stade du miroir (Lacan) ; la métaphore des trois poupées[27]; le jeu des trois figures ; la tiercéité : « c’est en effet le tiers, ce trait d’union séparant et reliant, un projet, une cause, une valeur, un principe fédérateur, qui serait capable de les transcender et de les étayer de l’extérieur pour les sauver du duo. On ne peut être deux que si l’on est trois. On ne désire en effet jamais quelque chose ou quelqu’un dans l’absolu, seulement pour ce qu’il est. Tout désir est désir du désir, de même que tout amour est amour de l’amour. Seule cette quête pourrait tenir la libido en érection, stimulant l’en-vie de cheminer ensemble, déliée des fantômes intérieurs, pour devenir, s’accomplir, telle la chenille se muant en papillon. »[28] Le chiffre 3 se rencontre également dans les contes : les 3 vœux qu’exaucent une fée ou un génie, les 3 objets clés, les 3 mousquetaires, boucle d’or et les 3 ours, les trois petits cochons. Et personne n’a oublié le troisième petit cochon qui, avec sa maison en pierre, réussit à échapper au loup ! Passer de « 2 » à « 3 » ? : passer de « 2 » à « 3 » revient à évoquer un espace de médiation. L’espace de médiation est un jeu de miroir : un espace renvoie à l’autre qui renvoie à un troisième…mais cet espace les contient tous et permet de les situer d’un seul tenant dans leurs divergences ou non-convergences. Comment intégrer les ruptures, cassures et traumas ? Ce lieu amène la transformation de l’insupportable en supportable. Qu’une chose impensable trouve des mots, c’est déjà un travail de médiation.

Examinons maintenant le deuxième terme du triangle : « pronominal » :

Ce qui est pronominal c’est ce qui est propre, qui appartient au pronom. La forme pronominale d’un verbe se caractérise par la présence obligatoire d’un pronom personnel conjoint qui est coréférentiel au sujet du verbe. Ceci veut dire que le référent du sujet est le même que celui du pronom. Voici, au travers de la séquence suivante, un exemple d’un verbe employé de façon pronominale : s’enseigner : « La crise de l’enseignement n’est pas une crise de l’enseignement : il n’y a pas de crise de l’enseignement ; il n’y a jamais eu de crise de l’enseignement. Les crises de l’enseignement sont des crises de vie : elles dénoncent, elles représentent des crises de vie, elles annoncent et accusent des crises de la vie générale ; les crises de vie sociale s’aggravent, se ramassent, culminent en crises de l’enseignement qui semblent particulières ou partielles, mais qui en réalité sont totales, parce qu’elles représentent le tout de la vie sociale ; le reste d’une société peut passer, truquer, maquiller : l’enseignement ne passe point. Quand une société ne peut enseigner, ce n’est pas qu’elle manque d’un appareil, c’est que cette société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas, qui ne s’estime pas ; et tel est apparemment le cas de la société moderne… »[29]

Ce qui est pro-nominal :

Pro-nominal vient du latin pro- (« pour »).Ce préfixe est un emprunt scientifique au grec ancien πρό, pro- identique au latin pour le sens du latin nominalis : relatif au nom. Je fais également, ici, référence à l’usage nominal. Nommer c’est nommer quelque chose, bref, l’objectiver. En nommant on impose des limites, des propriétés, on participe en quelque sorte à la structuration de l’objet ou du phénomène. Il s’agit ici d’une représentation objective. Précisons aussi que « La limite n’est pas, pour les Grecs, la fin de quelque chose, mais ce à partir d’où quelque chose commence ».[30]Nommer permet de s’auto-nommer comme rendre autonome permet aussi de « s’auto-nomiser » ! J’ajouterais aussi que la « pro-nominalité » permet la rencontre avec l’autre.

Voici le schéma du triangle pronominal des 3 « S’A » :

Expérimentant ma méthode du triangle pronominal des trois « S’A » je me suis rendu compte qu’il manquait un élément important aux trois termes « s’accompagner », « s’appartenir » et « s’avoir ». Ceux-ci constituent, à mes yeux, une condition d’efficacité thérapeutique nécessaire, mais reste néanmoins insuffisante. En effet, ce triangle représente le premier temps de mes interventions thérapeutiques, car je me suis aperçu qu’il ne prenait pas assez en compte la question des résistances, du changement, des résistances au changement, de la réaction thérapeutique négative, de la jouissance[31] et de la perlaboration[32] indispensable à la réussite du traitement. Ce quatrième élément, après avoir expérimenté et vérifié le schéma du triangle pronominal, est devenu rapidement une évidence, pour moi, permettant de boucler et d’assurer un travail psychothérapeutique efficace. Je l’ai nommé « s’autoriser ». Ce quatrième élément, je l’ai imaginé, non plus, en rêve cette fois-ci, mais sous la forme d’un circuit que j’ai nommé « circuit des quatre « S’A ». Vous allez donc faire cette autre découverte, inédite également, qui fait suite à celle du triangle pronominal des 3 « S’A » pour compléter un processus méta thérapeutique en cours. Je tiens à préciser ici que ces deux découvertes ont fait l’objet d’un enregistrement et d’une protection par copyright en tant que création conceptuelle nouvelle.

Le circuit pronominal des 4 « S’A » ou le « Circuit Créatif »

S’autoriser

S’autoriser vient du  latin auctorizare, de auctor ( « auteur ») ; de l’ancien français actorisier (« donner autorité à quelque chose, certifier, prouver ») et du  provençal : authorisar ; de l’espagnol : autorizar; de l’ italien : autorizzare ; de auctor.S’autoriser à penser, s’autoriser à jouer, s’autoriser à désirer, prendre du plaisir, jouir, jouir de tout ce que notre nature humaine nous permet, s’autoriser à s’émerveiller, s’autoriser à changer notre regard sur le monde, s’autoriser à ouvrir notre regard sur le monde, s’ouvrir à tout, à tout ce qui vient à soi, sans censure, ce n’est pas “je dois», «je devrais”, “cela se fait-il?”, « cela n’est-il pas ridicule?”, mais plutôt : “comment je me sens, là, tout de suite, avec cette idée? S’autoriser à être heureux passe aussi par l’accueil d’une souffrance, le lâcher-prise et la reconnaissance d’une difficulté, reconnaissance méritant de la compassion de nous-mêmes pour nous-mêmes. Je crois fermement que nous pouvons être notre meilleur ami en acceptant nos émotions, en les laissant s’exprimer, simplement, sans misérabilisme, mais avec humanité, sans fierté mal placée, sans peur de reconnaître la part de vie et de bonheur à l’instant présent. La douceur en fait également partie. « La douceur envers soi n’est pas seulement un baume mais un tonifiant qui autorise la persévérance et nous aide à sortir la tête de l’eau. »[33]

 « Le droit d’être consiste à se donner la permission radicale d’être ce que l’on est, tout simplement d’être celui ou celle que l’on est. Ce droit s’enracine dans la totalité des dimensions de l’existence, dans la structure de l’être lui-même. Parce que nous existons tels que nous sommes, nous avons le droit d’être ce que nous sommes. Le droit d’être est donc l’acte par lequel la personne, l’être humain affirme son propre être. Se donner ce droit sans s’obliger à être le meilleur, le premier, le plus fort, le plus « quelque chose » ! »[34]« Mais avoir le droit d’exister, c’est aussi être capable de me donner la vie que je souhaite et d’apprécier le moment présent. Le droit d’exister tel que je suis implique, en effet, que mon existence m’appartient et, par conséquent, que je suis responsable de ma vie. J’acquiers donc d’une part le droit d’être ce que je suis et j’en accepte la responsabilité d’autre part. Autrement dit, je prends sur moi de m’occuper de mes besoins, mes goûts et mes désirs, tout en portant les conséquences de mes choix. » [35]« Il est vrai que la conscience d’être juste ce que nous sommes et rien d’autre, de ne pas être « nos avoirs », nos conquêtes, mais ce que simplement nous sommes, ordinaire et humain, c’est encore ici se donner le droit d’être, le droit d’être juste ce que nous sommes. Le droit d’être, de juste être, juste être ordinaire, juste être ce que nous sommes sans aucun de nos masques et sans aucune de nos images pour rencontrer et échanger avec les autres, que cela est bon et satisfaisant ! Le droit d’être est une solide présence à soi-même qui fait que l’on se réfère à soi pour diriger sa vie, que l’on contacte sa propre expérience vivante pour se guider dans la vie. Cette acceptation totale et profonde d’être juste ordinaire, juste ce que l’on est et que cela soit bien approprié, bien correct, c’est se donner le droit d’être. S’accepter vraiment dans tout ce que l’on vit et avec tout ce qui émerge de nous est souvent, pour plusieurs d’entre nous, une expérience neuve sans aucun passé. Depuis très tôt dans la vie, nous nous sommes branchés sur la relation avec les autres et sur le besoin d’être accepté par eux tout en négligeant ce qui devait être à la racine, s’accepter soi-même. Se donner soi-même la permission et le droit d’être ce que l’on est en tout et partout est bien en contraste avec le sentiment d’être inappropriée, inadéquate et incorrecte qu’éprouve si fortement une personne trop anxieuse. Se donner le droit d’être adéquat selon ce que nous sommes et non pas selon ce que les autres attendent de nous, non pas non plus selon les dictats de l’image ou de l’idéal que nous portons tous. Nous donner nous-mêmes la permission d’être ce que nous sommes et cesser d’attendre cette permission de l’extérieur de nous, de l’autorité, des différents symboles que nous avons construits. Choisir de se donner soi-même ce droit d’être avec toute la puissance de notre « Je veux ». Voilà ce qu’est le droit d’être ! Nous vivons, mais existons-nous vraiment ? Quand nous n’osons pas dire ce que nous pensons, que nous n’osons pas mettre nos limites, que nous ne prenons pas les décisions qui s’imposent pour notre bien-être, que nous nous réduisons pour convenir à l’image que nous croyons que les autres ont de nous, alors nous n’existons pas vraiment. Se reconnaître le droit d’exister, c’est oser vivre selon nos valeurs, nos besoins, nos goûts, nos désirs, nos aspirations, nos rêves, notre âme ! Ce n’est pas en nous façonnant aux autres que nous deviendrons nous-mêmes ! C’est en écoutant la voix de notre âme que nous accueillerons notre mission de vie. Un jour, il faut nous accorder le droit d’exister pleinement, même si nos parents n’ont pas voulu de nous, même si nous avons de la difficulté à trouver notre place dans la société, même si nous avons l’impression de ne pas vivre pleinement. Nous avons le droit d’exister complètement. Nous avons choisi de venir sur cette terre pour y accomplir notre mission. Nous avons le devoir d’exister pleinement, d’être authentiques, vrais, intègres, d’être nous-mêmes, quoi qu’il advienne. Oui, nous avons tous le droit d’exister. Il ne nous manque que notre permission. Pas celle des autres, la nôtre. Accordons-nous le droit d’exister entièrement, complètement, en tout temps. Soyons bons pour nous, accueillons-nous dans notre intégralité. » [36] Dans ce droit et cette permission d’être il y a le « je veux ». Je citerais ici Sénèque :« Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir. » L’antonyme de « s’autoriser » est « s’interdire ». Est-il question de s’interdire par culpabilité ou par honte ?  Le lecteur trouvera un approfondissement de ces deux notions dans mon livre « Prendre soin de soi et de l’autre en soi »[37] au chapitre cinq.

Voici le schéma du circuit pronominal des 4 « S’A » appelé aussi « Circuit Créatif » :

N’avons-nous pas besoin d’une nouvelle épistémologie à savoir une manière novatrice de réfléchir, d’une passerelle nouvelle ?

Approfondissant cette élaboration conceptuelle du triangle pronominal des 3 « S’A » et du circuit créatif c’est-à-dire des 4 « S’A », je formulerai, dans la conclusion partielle qui va suivre, ce que l’on appelle « l’individuation psychique » ainsi que « la santé mentale » ( cf. p. 8-9).

Conclusion et prolongation du triangle pronominal des 3 “S’A” et du circuit créatif

Je rappelle le triangle pronominal des 3 « S’A » soit les trois angles du triangle représentés par: « s’accompagner, s’appartenir et s’avoir ». Je rappelle le circuit pronominal des 4 « S’A » soit ses quatre composantes représentées par: « s’accompagner, s’appartenir, s’avoir et s’autoriser ». Ce triangle et ce circuit nommés vont définir ce que j’appelle le « circuit créatif » transformé en formule par: « CC ». Ce circuit créatif « CC » serait révélé par la formule suivante: PSS + PSA, c-à-d « Prendre soin de soi et prendre soin de l’(A) autre ». Traduit en termes analytiques ce circuit créatif représenterait le « Processus d’Individuation » ou encore « l’Individuation Psychique » dont j’ai parlé plus avant.

Je résume:

Le circuit créatif avec ses quatre composantes représentées par: « s’accompagner, s’appartenir, s’avoir et s’autoriser » représente la prise en soin de soi et de l’(A) autre. Sa formule est la suivante:

CC = PSS + PSA

 Cette formulation ne serait-elle pas, par ailleurs, celle de l’effet anti-dépresseur?

Aux formules définies plus haut il faudrait ajouter, à mon sens, une autre dimension que nous ne pouvons pas ignorer, celle de l’environnement ou du contexte. Cette dimension serait définie par la formule suivante : PSE, soit « Prendre soin de l’environnement ».

Nous en arrivons au point final qui est la définition de la Santé Mentale (SM) qui serait la suivante: la santé mentale serait représentée par le circuit créatif et la prise en compte de l’environnement voire du contexte (prendre soin de l’environnement). La formule devient:

SM = CC + PSE.

 

Mots-clés :

Triangles dramatique, dépressif, thérapeutique, pronominal des 3 « S’A », la grève, la bouderie, le mémorial de la souffrance, s’accompagner, s’appartenir, s’avoir, devenir sujet libre et autonome circuit créatif, s’autoriser, soi, l’autre, l’environnement, la santé mentale.

[1]Comment se procurer mon livre ?

– Dans toutes les librairies classiques : P. ex. Filiganes, Fnac, Tropisme, Club, Le Rat Conteur (W.St.L.), Librel, … Pour la plupart le livre est sur commande.

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[2]https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/01/31/le-triangle-de-karpman/

[3]https://triangle-karpman-et-coosman.jimdo.com/le-triangle-de-patricia-coosman

[4]Thierry Melchior, psychologue, philosophe, Service de Santé Mentale de l’Université Libre de Bruxelles et Institut Milton H. Erickson de Belgique.

[5]http://www.thierrymelchior.net/depression.html#7

[6]Ce texte est l’élaboration d’une communication prononcée au Colloque sur l’Hypnose, la Douleur et la Souffrance, organisée par Didier Michaux et le GEAMH à Paris les 6 et 7 octobre 2000.

[7]Sociologue, Alain Ehrenberg dirige le groupement de recherche « Psychotropes, Politique, Société » du CNRS. Il est aussi directeur du centre de recherche « Psychotropes, Santé mentale, Société ». La Fatigue d’être soi est le troisième volet d’une recherche qui, après Le Culte de la performance et L’Individu incertain, s’attache à dessiner les figures de l’individu contemporain.

[8] https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rfas200401-art05.pdf

[9] Milton Hyland Erickson, né le 5 décembre1901 à Aurum (Nevada) et mort le 25 à Phoenix (Arizona), est un psychiatre et psychologue américain qui a joué un rôle important dans le renouvellement de l’hypnose clinique et a consacré de nombreux travaux à l’hypnose thérapeutique. Son approche innovante en psychothérapie repose sur la conviction que le patient possède en lui les ressources pour répondre de manière appropriée aux situations qu’il rencontre : il s’agit par conséquent d’utiliser ses compétences et ses possibilités d’adaptation personnelles. Atteint de poliomyélite à l’âge de dix-sept ans, Erickson a été une figure emblématique du « guérisseur blessé », expérimentant sur lui-même, lors de sa réadaptation, certains phénomènes qu’il met ensuite en application dans l’hypnose thérapeutique. Au cours de sa carrière, Erickson a collaboré notamment avec Margaret Mead, Gregory Bateson, Lawrence Kubie, Aldous Huxley, John Weakland, Jay Haley et Ernest Rossi. Il est considéré comme le père des thérapies brèves. Ses travaux ont inspiré plusieurs approches thérapeutiques, dont l’hypnose ericksonienne, la thérapie brève de Palo Alto et la programmation neuro-linguistique.

[10] Donald W. Winnicott, La mère suffisamment bonne. Ed. Payot 2006, P.66-67.

[11]Joséphine Bacon est une poète innue originaire de Pessamit, née en 1947. Réalisatrice et parolière, elle est considérée comme une auteure phare du Québec. Elle a travaillé comme traductrice-interprète auprès des aînés, ceux et celles qui détiennent le savoir traditionnel et, avec sagesse, elle a appris à écouter leur parole. Joséphine Bacon dit souvent d’elle-même qu’elle n’est pas poète, mais que dans son cœur nomade et généreux, elle parle un langage rempli de poésie où résonne l’écho des anciens qui ont jalonné sa vie. Chez Mémoire d’encrier, elle a écrit son premier recueil Bâtons à message/Tshissinuashitakana (2009) en pensant à ces nomades amoureux des grands espaces, et a reçu le Prix des lecteurs du Marché de la poésie de Montréal en 2010 pour son poème « Dessine-moi l’arbre ». Toujours chez Mémoire d’encrier, elle a publié en collaboration avec José Acquelin Nous sommes tous des sauvages (2011) et en 2013 Un thé dans la toundra/Nipishapuinetemushuat (finaliste du Prix du Gouverneur général et finaliste du Grand Prix du livre de Montréal). (2015).

[12]Anne-Françoise Dahin, La victime dans tous ses états, février 2013, Yapaka.be.

[13]J. Lacan, Le Séminaire livre X, L’angoisse, Ed. du Seuil, 2004, p.171.

[14]Citation de Jean-Paul Sartre , L’Être et le Néant ,1943.

[15]Pr. John Sarno Le meilleur anti-douleur c’est votre cerveau, Ed.Thierry Souccar, Mayenne 2019, p. 208.

[16]Philosophe et docteur en psychologie, elle a fait toute sa formation avec Jacques Lacan avant de choisir d’exercer la psychanalyse et de l’enseigner à Paris et dans divers pays du monde. En 1998, elle a été à l’origine du mouvement des Forums du Champ lacanien puis de son Ecole internationale de Psychanalyse dans laquelle elle travaille actuellement.

[17]En français dans le texte !

[18] C. Soler, Les affects lacaniens, PUF, 2016, Paris, P.133.

[19] B. Robinson, Psychodrame et psychanalyse, Paris, De Boeck Université, p.383.

[20] Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1972 ; Éditions de Minuit, 1969, pour la postface de Gilles Deleuze.

[21]Charte des psychodramatistes de l’ABP (Association Belge de Psychodrame) A S B L. Siège : Rue de l’invasion ,77 à 1340 Ottignies. N° d’entreprise :462 082 363.

[22]Jacques Michelet/Conférence/Journée de « Psychodrame et Transversalité » du 11/10/2008 à Namur.

[23]Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, PUF, 2005, Paris. P.141-142.

[24]Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, PUF, 2005, Paris. P.259.

[25] Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres. Paris, 1996.p.9.

[26]« Si Peau d’Âne m’était conté…. Lecture psychanalytique du conte », Le Journal des psychologues 9/2008 (n° 262), p. 67-71).

[27]Métaphore des trois poupées : une en verre, une en plastique, une en acier. Les trois poupées reçoivent un coup de marteau. L’effet du choc sera différent en fonction de la constitution du sujet et de sa vulnérabilité.

[28] Moussa Nabati, Guérir son enfant intérieur, Ed Fayard, 2008. p.130-131.

[29]Jacques Lévine, Pour une anthropologie des savoirs scolaires, Ed. ESF.2003, p.80.

[30]Silvia Lippi, La décision du désir, Eres, Paris 2013 (Référence à Martin Heidegger). p.50.

[31]Jacques Lacan fait de la jouissance un concept à part entière, distinct du plaisir et du désir. Il opposera plaisir et jouissance : cette dernière se voudrait outrepasser le principe de plaisir. Plaisir et déplaisir sont des sentiments conscients restant attachés au Moi. La jouissance serait une souffrance inconsciente : « là où tu souffres, c’est peut-être là où tu jouis le plus » ! Elle est toujours synonyme de complication. L’impératif de ce savoir inconscient est de s’opposer à la propension au bonheur. La jouissance se soutiendrait d’une injonction amenant à abandonner le désir même, dans une subordination au grand Autre c’est-à-dire l’inconscient, les parents… Lacan définira la jouissance en relation avec la notion de répétition. Selon cette nouvelle conceptualisation, c’est la jouissance qui exige la répétition, ou formulé autrement, c’est à la jouissance qu’aspire la répétition. La pulsion de mort ; c’est elle, nous dit Freud, qui est à l’œuvre dans la répétition. Lacan, relisant Freud, dira que la répétition « est proprement ce qui va contre la vie » et que ce qui la nécessite « s’appelle la jouissance ». On voit apparaître la jouissance comme un autre nom de la pulsion de mort.

[32] Le mot perlaboration est un néologisme créé en 1967 par Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis pour traduire le terme allemand : Durcharbeitung qui signifie élaborer, travailler avec soin. On peut le voir comme la contraction de parélaboration. Il s’agit d’un processus par lequel l’analyse intègre une interprétation et surmonte les résistances qu’elle suscite«  (Ancelin 1971). La perlaboration est constante dans la cure mais plus particulièrement à l’œuvre dans certaines phases où le traitement paraît stagner et où une résistance, bien qu’interprétée, persiste (Lapl. -Pont.1967).

[33]Alexandre Jollien, Christophe André, Matthieu Ricard, A nous la Liberté ! L’Iconoclaste et Allary Editions, Paris, 2019, p. 45.

[34]http://lasolutionestenvous.com/le-droit-dexister

[35] http://www.redpsy.com/infopsy/liberte.html

[36] http://lasolutionestenvous.com/le-droit-dexister

[37]Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Paris, Septembre 2020.

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Le concept de la rencontre

Le mot rencontre se définit comme un hasard, une occasion qui fait trouver fortuitement une personne, une chose. C’est l’action de trouver quelque chose ou quelqu’un par hasard sur son chemin. La rencontre est un phénomène rare, inattendu, imprévisible. Le dictionnaire Le Littré définit la rencontre comme l’action d’aller vers quelqu’un qui vient. Ses antonymes sont la  séparation, l’abstention, l’opposition.

 

La philosophie de la rencontre chez Martin Buber

« Toute vie véritable est rencontre »

« Au commencement est la rencontre. La rencontre a précédé notre propre existence, une rencontre succède immédiatement à notre venue au monde. Ainsi s’égrène la vie de chacun, rencontres après rencontres…Aussi, il ne convient plus de laisser l’égo d’un seul homme penser le monde pour l’ensemble. »

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Martin Buber nait à Vienne en 1878 et meurt à Jérusalem en 1965. Il consacre ses écrits et son engagement à œuvrer pour un meilleur rapprochement entre les hommes. Dans l’aventure de cette rencontre entre le « Je » et le « Tu » qui est, pour Martin Buber, à l’origine de l’Humanité entière, il ne cesse de poursuivre et de diriger ses recherches vers l’idée de « Paix universelle ».

Le dialogue repose sur la réciprocité et la responsabilité, laquelle existe uniquement là où il y a réponse réelle à la voix humaine. Dialoguer avec l’autre, c’est affronter sa réalité et l’assumer dans la vie vécue. Selon Buber, l’homme peut vivre sans dialogue mais qui n’a jamais rencontré un Tu n’est pas véritablement un être humain. Cependant, celui qui pénètre dans l’univers du dialogue prend un risque considérable puisque la relation Je-Tu exige une ouverture totale du Je, qui s’expose ainsi à un refus et à un rejet total. La réalité subjective Je-Tu s’enracine dans le dialogue, tandis que le rapport instrumental Je-cela s’ancre dans le monologue, qui transforme le monde et l’être humain en objet. Dans l’ordre du monologue, l’autre est réifié — il est perçu et utilisé — alors que dans l’ordre du dialogue, il est rencontré, reconnu et nommé comme être singulier. Pour qualifier le monologue, Buber parle d’Erfahrung (une expérience « superficielle » des attributs extérieurs de l’autre) ou d’Erlebnis (une expérience intérieure insignifiante), qu’il oppose à Beziehung – la relation authentique qui intervient entre deux êtres humains. Ces conceptions s’opposent bien sûr à l’individualisme.

 

La tuché et la psychanalyse : la rencontre « manquée »

La tuchê est le hasard pur, ce qui ne peut être deviné à l’avance, ni prédit, encore moins calculé. Tyché est la déesse grecque de la Chance, de la Fortune et du Hasard. Au Moyen Âge, on l’a représentée avec une corne d’abondance, la barre emblématique d’un bateau et la Roue de Fortune. Tyché décide du destin des mortels, comme jouant avec une balle, rebondissant, de bas en haut, symbolisant l’insécurité de leurs décisions. 

 

La psychanalyse a découvert qu’il y avait un rendez-vous auquel nous sommes toujours appelés, un rendez-vous avec un réel qui se dérobe, une rencontre qui est toujours manquée, d’où sa reproduction. Ce qui se répète est en effet toujours quelque chose qui se produit comme au hasard. La tuché est conçue comme la rencontre du réel. Du réel, conçu comme impossible à rencontrer. La tuché, c’est la rencontre du réel, en tant qu’elle est rencontre manquée.

« Lorsque survient chez un sujet un événement auquel le sujet ne peut faire face –il ne peut ni l’intégrer dans le cours de ses représentations ni l’abstraire du champ de sa conscience en le refoulant –, cet événement prend la valeur du traumatisme : « mauvaise rencontre », tuchê, dit Lacan. C’est le réel qui fait trauma. Le trauma, pour que le sujet puisse être libéré de son joug, exige d’être « réduit », autrement dit, il doit être symbolisé, subjectivé. Son retour incessant, sous forme d’images, de rêves, de mise en acte, a précisément cette tâche : l’intégration à l’organisation symbolique du sujet. Une des fonctions de la répétition est donc celle de réduire le trauma (un peu comme on dit « réduire une fracture »). Mais l’automatisme – automaton dit Lacan – ne fait que répéter le ratage de la symbolisation et finit par se perpétuer à l’infini. »[1] Le réel est donc exclu du symbolique quand ce qui fait trauma ne peut pas être dit. Quelque chose de l’ordre de l’impossible est poursuivi dans l’automatisme de répétition. Le sujet souffre et se tourmente. Il est en proie à sa compulsion de répétition, à sa pulsion de mort. Il est objet de la jouissance de l’Autre. « Lacan fait valoir que, dans la répétition, derrière l’automaton – l’automatisme de la chaîne signifiante (le symbolique) – ce qui se répète est toujours la tuché : la « mauvaise rencontre », la rencontre avec le réel comme manquée[2]. La tuché détermine la chaîne signifiante et se répète (automaton) à l’insu du sujet. Le sujet est complètement passif dans le processus, piloté par le réel et aliéné dans le symbolique. »[3]

Pour D.W. Winnicott, qui prolonge les propositions de S. Ferenczi, le trauma est en relation avec la dépendance et la temporalité. « Le traumatisme est un « échec » en rapport avec la dépendance (D.W. Winnicott, 1965), car il « rompt l’idéalisation d’un objet au moyen de la haine d’un individu, en réaction au fait que cet objet n’a pas réussi à atteindre sa fonction » ; il provient de « l’effondrement dans l’aire de confiance à l’égard de ‘l’environnement généralement prévisible’ ».[4] « Le traumatisme originaire est une « déchirure » spéciale : la perte – la séparation d’avec la mère – est déjà advenue, est déjà là depuis toujours (plutôt que de dire que le sujet a perdu sa mère, il faudrait rappeler qu’il ne l’a jamais eue). Le rejet (Ausstossung) de la signification phallique du corps du sujet marque sa séparation inévitable d’avec l’Autre, sa castration originaire. En revanche, dans la maladie psychosomatique, il s’agit d’une perte effective. Pour Lacan, l’expérience inaugurale du sujet prend l’aspect d’une « mauvaise rencontre », ou d’une « rencontre manquée », toujours traumatique, ce qui n’empêche pas que sa répétition ne soit recherchée avec acharnement. Le désir est désir de répétition de cette première jouissance ratée. La répétition réitère le ratage de la première rencontre, mauvaise et manquée[5]. Le désir étant bloqué, le sujet s’affectera d’un phénomène psychosomatique. Lacan explique dans le séminaire sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, que le premier signifiant (le S1, le signifiant qui vient de l’Autre symbolique, le signifiant « unaire », celui de la première identification avec le père) représente le sujet pour un autre signifiant (le S2, liée au savoir inconscient). Ce deuxième signifiant a comme effet l’aphanisis[6] (disparition) du sujet : d’où la division du sujet ($). L’aliénation signifiante est indissolublement liée au processus de séparation : « séparer » vient du latin separare, qui veut dire « se parer », « s’habiller », « se défendre », et surtout, « engendrer ». Le sujet peut désirer seulement lorsqu’il se manifeste comme fading, à la suite du processus d’aliénation – le désir gît entre le premier et le deuxième signifiant[7] – et de séparation. La métaphore paternelle[8] crée une discontinuité entre S1 et S2, qui fait qu’il y a émergence de l’objet a : pensons à separare dans le sens d’« engendrer », il s’agit d’engendrer notamment l’objet a. L’objet a est la cause du désir, il représente une perte de jouissance et met en marche le désir : désir aussi dans le sens freudien de « répétition », tentative de récupérer la jouissance ratée. »[9]

« Si le patient est névrosé, c’est qu’il a subi un traumatisme, un trauma, un choc dont il ne s’est jamais remis. Ce choc, Lacan le définit fondamentalement comme rencontre avec le réel, et reprend pour cela le mot grec employé par Aristote dans la Physique : τύχη3. Qu’apporte la référence à Aristote ? Dans la Physique, Aristote articule tuchè, la rencontre de deux objets, le choc (pour Lacan le trauma), à automaton, la force d’inertie, le fait que le mouvement se poursuit de lui-même, automatiquement : pour Lacan, la répétition. Le monde physique d’Aristote différencie les mouvements qui se perpétuent sur leur lancée de ceux qui bifurquent, naissent, se transforment à partir du hasard d’une rencontre. Tuchè, c’est donc l’origine, la cause qui déclenche chez le patient le mécanisme de la répétition : une phobie, un cauchemar, une situation qui se répète interminablement pour le patient, toujours comme par hasard, et constitue sa névrose. Le problème, c’est qu’entre l’origine qui expliquerait tout, donc l’élucidation apporterait la guérison, et la névrose elle-même, il y a toujours la clocherie de la causalité… La fonction de la tuché, du réel comme rencontre — la rencontre en tant qu’elle peut être manquée, qu’essentiellement elle est la rencontre manquée — s’est d’abord présentée dans l’histoire de la psychanalyse sous une forme qui, à elle seule, suffit déjà à éveiller notre attention — celle du traumatisme. N’est-il pas remarquable que, à l’origine de l’expérience analytique, le réel se soit présenté sous la forme de ce qu’il y a en lui d’inassimilable — sous la forme du trauma, déterminant toute sa suite, et lui imposant une origine en apparence accidentelle ? […] au sein même des processus primaires, nous voyons conservée l’insistance du trauma à se rappeler à nous. Le trauma y reparaît en effet, et très souvent à figure dévoilée. Comment le rêve, porteur du désir du sujet, peut-il produire ce qui fait surgir à répétition le trauma — sinon sa figure même, du moins l’écran qui nous l’indique encore derrière ? (P. 65-66) »[10]

Phénoménologie de la rencontre

 

La phénoménologie et son analyse du « pathique »[11]propose une méthode de description du monde par un « retour aux choses mêmes » (Husserl). Comme l’avance Henri Maldiney[12], il s’agit dans cette méthode de mettre « hors-jeu toute prise de position préalable, en premier lieu toute distinction normative, ou même simplement théorique, entre normal et pathologique »[13], dans la suspension donc des jugements de valeur et des préjugés. Cet auteur précise ainsi la critique d’une nosologie appliquée mécaniquement, qu’il qualifie d' »horizon de possibles précontraints »[14]. Il ne s’agit pas d’une pensée de système, mais d’une démarche qui peut s’appliquer à de nombreux objets. Le pathique est une communication immédiatement présente, intuitive-sensible, encore préconceptuelle, que nous avons avec le monde. Henry Maldiney ne manque jamais de rappeler la formule de Straus : « Le sentir est au percevoir ce que le cri est au mot ». Le champ du « pathique » est celui qui renvoie le malade à ce qu’il peut, à ce qu’il veut, à ce qu’il doit ou ose devenir ! Nous retrouvons également, ici, ce thème très important de la rencontre, qui est au cœur du travail de l’humain : soin, pédagogie, formation… « L’horizon anthropologique est le garant du respect de l’humain dans les sciences du même nom, comme le rappelait Maldiney qui posait la question de l’objectivité de ces sciences en dépit du fait que l’homme n’est pas un objet[15] »[16]

 

La rencontre avec la personne vivant avec un handicap mental

« Favoriser la rencontre, c’est tendre la main. Je ne cherche pas à vouloir communiquer à tout prix. Je cherche à rencontrer une personne, non pas un personnage, et à donner l’envie aux patients de parler s’ils le désirent. L’essentiel est d’alimenter un souffle de vie en instaurant une possibilité de jeu qui faisait cruellement défaut dans le champ de la souffrance.

Moreno disait d’ailleurs «: Le seul moyen, ce n’est pas la parole mais la rencontre ».

A ce niveau, le jeu psychodramatique n’est pas toujours nécessaire. Le patient y est mis en périphérie et non au centre de l’adulte, des experts qui, souvent, ont envie de trop vite comprendre c’est-à-dire de « prendre avec » ! J’accepte le non-sens de l’autre comme le non-sens entre nous. L’expérience informe peut devenir la trame d’un jeu. Je réponds à l’autre si c’est nécessaire dans la mesure de sa demande. De cette manière, j’essaye de ne pas reproduire un système relationnel souvent employé, c’est-à-dire lorsque le thérapeute se trouve en position dominante et le patient en position dominée. Il faut savoir également que les personnes handicapées mentales plus que d’autres personnes sont « surprotégées » parce qu’elles sont perçues comme manquant toujours de quelque chose ! Placée en position d’assistée, la personne handicapée mentale fait souvent ce que l’adulte juge bon pour elle. Souvent, son entourage lui attribue plus d’incapacité qu’il n’en a au départ. Là où j’interpelle le sujet, par contre, c’est dans l’aire de jeu, lieu de surprise. Je synthétiserai le concept de la rencontre par un résumé de deux textes, l’un emprunté à Moreno (je rappelle qu’il est le fondateur du psychodrame) et l’autre à P. Montangerand – ex Président de l’Institut International de Psychanalyse de Genève, texte qui s’intitule : « Ballade pour un jeune thérapeute » :

« Une véritable écoute, dans le silence intérieur débarrassé de la mémoire du passé et des cogitations sur l’avenir nous fait vivre l’instant fulgurant de la rencontre.

Vivre l’instant de la rencontre n’est pas le résultat d’une volonté mais le fruit mûri d’une ouverture immédiate sur l’infini de l’Autre. C’est au présent que l’homme peut vivre sa mesure d’éternité. Le vrai silence n’est ni indifférence, ni fascination, il est présence hors de tout savoir et de toute compréhension, car vouloir comprendre l’autre, c’est chercher à l’enfermer dans un déjà connu. La compréhension, écrit Jung, est un pouvoir terrifiant, parfois même un assassinat de l’âme…La véritable compréhension semble être une compréhension qui ne comprend pas mais qui vit et oeuvre. Le vrai silence désencombre notre psychisme des déductions théoriques et des projections qui en découlent. Le danger qui guette l’analyste et l’analysant, c’est le bavardage, l’accumulation de mots morts jetés dans la fosse commune d’une pseudo-rencontre. L’analyste doit avoir trouvé son silence intérieur pour pouvoir en présence de son patient, se taire quand il le faudra. Je sais bien que la compassion d’autrui soulage un moment, je ne la méprise point. Mais elle ne désaltère pas, elle s’écoule dans l’âme comme à travers un crible. Et quand notre souffrance a passé de pitié en pitié, ainsi que de branche en branche, il me semble que nous ne pouvons plus la respecter ni l’aimer. Ecouter en silence, c’est aimer. Aimer, c’est oser s’ouvrir sur l’infini de l’Autre, c’est accepter, au-delà de la peur, l’aventure la plus difficile et la plus extraordinaire. Aimer, c’est peut-être renoncer à nier l’inconscient et assumer sa peur afin qu’elle ne nous paralyse plus dans le cercle répétitif des automatismes de notre intellect. Le symptôme que présente le patient est un mot d’amour qui ne peut pas se dire… »[17]

 

Et voici ce que Moreno nous dit de la rencontre dans « In Einladung zu einer begegnung (Vienne 1914) » :

« En 1914, j’ai introduit le concept de la « Rencontre » …

Selon lui, ce concept a constitué le début des fondements théoriques de la psychothérapie de groupe (thérapie par la « Rencontre »). « Mes activités pratiques avec des enfants dans les jardins de Vienne, les discussions de groupe avec des adultes (1913-1914) et mon expérience au camp de Mittendorf (1915-1917) ont grandement contribué à l’explication des problèmes essentiels. Dans mes « dialogues » sur la rencontre, dans mon « théâtre d’improvisation », ces préoccupations ont trouvé un point d’aboutissement provisoire ».[18]

Ce concept est une prescription technique constituée par l’empathie, l’écoute, l’engagement, la créativité du thérapeute ainsi que la confrontation avec l’autre. »[19]

Je vais en décrire cet aspect plus technique dans la thérapie psychodramatique.

La rencontre en psychodrame d’un point de vue technique 

 

« Le psychodrame est rencontre dans la mesure où l’individu pendant la représentation scénique de ses relations et des interactions interpersonnelles ne parle pas de celles-ci mais est confronté directement dans l’action avec les personnes de référence. Dans un de ses premiers écris expressionnistes, Invitation à la rencontre, paru en 1915, Moreno utilise pour cette confrontation l’image du fleuve. Pensant à la réussite de l’homme, il écrit : « Alors la rencontre ne m’arrête pas, tel un fleuve qui n’est gêné dans son cours par aucun méandre et par aucun banc de sable. « Pensant à son échec possible, il dit : « Si j’avance lentement ou si je ne réussis pas à avancer sur mon chemin, alors il y a dans ma rencontre avec toi une fissure, une cassure, un malaise, une contrariété, une maladresse, une imperfection. C’est pourquoi je dois me renseigner sur notre situation, l’examiner, la reconnaitre pour en sortir. » en corollaire, il formule dans ce même texte trois questions fondamentales de la thérapie psychodramatique, à savoir : « Quelle est la situation ? Qu’est-ce qui nous a conduit à cette situation ? Qu’est-ce qui peut nous permettre de sortir de cette situation ? »[20] D’un point de vue technique la rencontre morénienne va être facilitée par la méthode du renversement de rôle.

Le renversement de rôle

En psychodrame mettre du jeu dans le groupe permet de sortir de la pensée clivée et de la sidération. Les participants vont être aidé en étant stimulé à décoller du besoin de faire, de l’agir et en s’interrogeant sur ce qui les déborde. À ce niveau plusieurs techniques sont utilisées dont celle notamment du renversement de rôle qui va permettre de décoller du vécu émotionnel. Le changement de rôle s’inspire du dialogue socratique : « Une rencontre à deux, oeil à oeil, face à face. Et quand vous serez tout près, je vous retirerai vos yeux et les mettrai à la place des miens, et vous retirerez mes yeux et les mettrez à la place des vôtres ; alors je vous regarderai avec vos yeux et vous me regarderez avec les miens ». Cette technique sera surtout utilisée lorsque qu’il y a trop de projection, quand l’autre n’est plus vu comme un partenaire, quand il n’y a pas suffisamment de conscience. Le renversement de rôle redonne du poids à la parole. D’après Ophélia Avron (psychanalyste et psychodramatiste) le renversement de rôle est indiqué :

  • Quand la projection du participant est trop forte.
  • Quand l’autre n’est plus vu comme partenaire.
  • Pour souligner le mouvement pulsionnel (violence par rapport à la gentillesse).
  • Pour décoller du vécu émotionnel.

 

« Renverser les places de l’objet et du sujet revient à renverser le mode passif en mode actif. Jouer le rôle de l’autre c’est reprendre en première personne ce qu’il a d’abord expérimenté dans le jeu comme une situation de passivité exactement comme dans le jeu de la bobine le mouvement du sujet lui-même dans son effort interminable pour s’approprier son destin. »[21]

Réveiller le non traduit concourt à l’introjection. L’introjection est vue comme un processus constitutif du monde intérieur, ressourcement identitaire. Elle est action et procès dont le sujet grammatical et réel est le « sujet », l’individu lui-même. Elle est la face traductive du processus contribuant à la constitution du moi préconscient-conscient. Renverser les rôles c’est passer du mode passif à un mode actif (cf. jeu de la bobine où il s’agit de jeter et de reprendre, où il y a figuration de la pensée par la représentation). Il arrive souvent d’observer chez l’un ou l’autre participant des transformations spectaculaires du corps lors des changements de rôle : le corps se redresse, devient plus tonique, les gestes gagnent en amplitude, les expressions du visage réapparaissent, les modulations de voix se diversifient, etc. Cette transformation en action peut rester insu du sujet qui reprend son rôle, comme si de rien n’était, mais les observations des autres participants à qui la transformation a « sauté aux yeux », lui font retour de manière saisissante.

 La technique du surplus de réalité (le surplus de réalité ou la reality therapy) 

Le surplus de réalité va au-delà de la réalité et offre au sujet une expérience nouvelle et plus étendue de la réalité. Moreno a été influencé par le concept de « plus-value » de Marx. Il a écrit : « La plus-value fait partie des gains du travailleur ou elle lui est volée par des employeurs capitalistes. Mais la réalité excédentaire n’est, en revanche, pas une perte mais un enrichissement ou une réalité par les investissements et l’utilisation extensive de l’imagination. Cette expansion de l’expérience est rendue possible dans le psychodrame par des méthodes non utilisées dans la vie – égos auxiliaires, chaise auxiliaire, double, inversion des rôles, miroir, la boutique magique, soliloque, répétition de la vie et autres.

Décrivant la fonction du rôle d’auxiliaire, Moreno met l’accent sur l’utilisation thérapeutique du contact corporel pour donner au sujet la chaleur et l’immédiateté de la vie non seulement en mots mais aussi en paroles et en action. Par exemple, s’il y a eu absence de soins dans l’enfance, une personne peut avoir besoin de vivre l’expérience d’un « nouveau père » ou d’« une nouvelle mère » qui agit de la manière qu’elle souhaite que la mère ou le père ait agi. Adam Blatner appelle cela le « moi auxiliaire réformé » par lequel une personne utilise la réalité excédentaire pour créer une expérience souhaitée. La reality therapy prend aussi la forme d’un enseignement ou d’un apprentissage. Elle essaie d’accomplir en une période relativement courte et intense, ce qui aurait dû être fait au cours de la période normale de croissance. Une nouvelle expérience réparatrice est menée. Les effets réparateurs permettent de compléter le développement émotionnel ou de surmonter un traumatisme. La thérapie va s’orienter vers une réécriture de l’histoire traumatisante ou souffrante du sujet. Le processus psychique devient alors actif, dynamique où l’histoire personnelle est continuellement redite, racontée de nouveau. Cette nouvelle perspective donne au protagoniste la liberté et l’opportunité de redire, raconter à nouveau son histoire d’une manière plus positive et constructive. Lorsque le protagoniste est invité à rejouer, avec une issue plus positive, un événement anxiogène qu’il vient de mettre en scène, une première fois, il investit d’images plus constructives sa propre histoire familiale. Il est amené à ressentir les dimensions kinesthésiques, cognitives, émotionnelles et relationnelles de cette nouvelle expérience qui devient réparatrice ou corrective. Ce changement de compréhension de l’expérience interne de base, qui conduit en thérapie à réexpérimenter un événement négatif d’une façon plus affirmative, constructive et positive, s’aligne sur le pouvoir créatif de la spontanéité développée en psychodrame. Cette nouvelle perspective thérapeutique fait ressortir à la surface de la scène psychodramatique des expériences traumatiques et fait en sorte de restructurer celles-ci autour d’un sens constructif. Elle permet de connecter des expériences vécues dans le présent de la séance psychodramatique à un passé problématique auquel on attribue un nouveau sens. Les souvenirs et leurs sens offrent une protection symbolique si l’histoire personnelle est redite d’une façon plus positive et constructive. À partir de ses ressources personnelles et de celles du groupe, l’individu se dégage de l’emprise de ses récits néfastes en développant, dans une séance psychodramatique, une expérience nouvelle ou plus adaptée de son histoire personnelle. Autrement dit, il s’agit ici du pouvoir réparateur de la réalisation symbolique ou du surplus de réalité fourni par le psychodrame. C’est là une des richesses de la méthode du psychodrame que de pouvoir mieux comprendre, par le jeu, les investissements et de pouvoir agir sur ces investissements pour favoriser un effet réparateur par l’efficacité symbolique du psychodrame. La technique du surplus de réalité peut permettre aussi, par exemple, au protagoniste, d’avoir une rencontre avec un défunt qui n’a pas réellement eu lieu dans la réalité de leur relation. Ainsi, le protagoniste endeuillé a la possibilité d’expérimenter et d’exprimer ses sentiments et ses pensées envers le défunt dans leur complexité et leur variété. La décharge émotionnelle et la compréhension intellectuelle de cette rencontre psychodramatique peuvent aider le protagoniste à traiter certains aspects de son deuil non résolu en obtenant plus de perspicacité et une meilleure compréhension.

La rencontre actuelle masquée par le Covid-19

Avec cette obligation de « porter un masque » la population terrorisée est maintenue dans la peur et l’ignorance par les médias. Le masque est voile, occultation, bâillon. La voix est transformée. Seuls les yeux dépassent. La vision se réduit, perd en acuité, en sélectivité et en repérage de la différence. Le masque cache, tache, stigmatise et rappelle sans cesse la situation infantilisante dans laquelle chacun se trouve. Nous distinguons, d’un côté, le visage, la mobilité, l’invitation à l’échange et de l’autre la figure, soit le masque, l’immobilité, la fixité, une forme accomplie, close sur elle-même.  Il est également à se demander ce que je co-crée dans ce monde voilé que je vois de manière masquée ?

Cette crise mondiale sans précédent nous rappelle aussi que c’est la solidarité qui a permis à l’humanité de survivre ! Cette solidarité n’est-elle pas née de la rencontre responsable avec l’autre, les autres ? La santé, dans cette pandémie, s’est imposée en urgence face à l’économie. Quel renversement de situation ! Pourrions-nous nourrir l’espoir d’un retour d’activités plus porteuses de sens, accordant une plus grande attention à l’autre en remettant en cause notre tropisme matérialiste ? Enfin, l’Homo Ethicus pourrait-il remplacer l’Homo Economicus ?

Masque et psychanalyse

Quel est ce masque dont on se trouve paré malgré « soi » ? Lacan en fait en quelque sorte le modèle et même l’emblème de la division du sujet.

Le masque donne à voir.

Pour Carl Gustav Jung chaque individu doit assumer un masque pour son « être au monde » et en changer selon les rôles qu’il joue dans ses relations humaines. Ces masques lui sont fournis par la Persona. La Persona représente les attitudes conscientes envers le monde existant.

Dans sa psychologie analytique, Jung a repris ce mot pour désigner la part de la personnalité qui organise le rapport de l’individu à la société, la façon dont chacun doit plus ou moins se couler dans un personnage socialement prédéfini afin de tenir son rôle social. 

Le mot persona vient du latin (du verbe personare, per-sonare : parler à travers), il désignait le masque que portaient les acteurs de théâtre. La persona pour Jung n’a rien de réel, elle n’est qu’une interface entre l’individu et la société. La persona représente un « masque social », une image, créée par le moi, qui peut finir par usurper l’identité réelle de l’individu.

 

Conclusion :

Ce texte sur le concept de la rencontre est complexe et fondamental dans ma clinique psychothérapeutique. Il reste en chantier pour permettre d’approfondir cette élaboration.

Mots-clés 

Humanité, dialogue, réciprocité, responsabilité, risque, tuché, phénoménologie, champ du « pathique », aire de jeu, renversement de rôle, surplus de réalité, masque.

Références :

[1] Silvia Lippi, La décision du désir, Ed. Eres, 2013, p.192.

[2] Lacan emprunte les termes à Aristote pour définir la première rencontre traumatique pour le sujet, qui est de l’ordre de la tuché, tandis que sa répétition correspond à l’automaton.

[3] Silvia Lippi, La décision du désir, Ed. Eres, 2013, p.27-28.

[4] Thierry Bokanowski, « Le concept de traumatisme en psychanalyse », Sillages critiques [En ligne], 19 | 2015, mis en ligne le 15 juillet 2015, consulté le 24 février 2020. URL : http://journals.openedition.org/sillagescritiques/4153.

[5]22 Les positions de Freud et de Lacan à l’égard de la première rencontre du sujet et de l’Autre et du désir qui en découle sont différentes. Qu’est-ce que le sujet recherche quand il désire ? Selon Freud, la répétition de la première satisfaction liée a une expérience de plaisir, selon Lacan la répétition traumatique de la « mauvaise rencontre », de l’ordre de la jouissance. Voir Sigmund Freud, « Esquisse d’une psychologie scientifique », op. cit., p. 336 ; et aussi, Sigmund Freud, L’interpretazione dei sogni, Bollati Boringhieri, Turin, 1973, p. 490 ; et Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 129 ; et aussi Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973, p. 53. 23 Terme que Lacan emprunte à Jones mais en en faisant un usage différent. Jones parle d’une disparition du désir comme effet de l’angoisse de castration. »

[6] Terme que Lacan emprunte à Jones mais en en faisant un usage différent. Jones parle d’une disparition du désir comme effet de l’angoisse de castration. Ernest Jones, « Le développement précoce de la sexualité féminine », dans Théorie et pratique de la psychanalyse, Payot, Paris, 1969, p. 401.

[7] « C’est dans l’intervalle entre ces deux signifiants que gît le désir offert au repérage du sujet dans l’expérience du discours de l’Autre, du premier Autre auquel il a affaire, mettons, pour l’illustrer, la mère en l’occasion. » Jacques Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, op. cit., p. 199.

[8] Le désir de la mère se dirige vers le père.

[9]L’« acte psychosomatique » Silvia Lippi,p.11.Réf. : file:///C:/Users/User/AppData/Local/Packages/microsoft.windowscommunicationsapps_8wekyb3d8bbwe/LocalState/Files/S0/1299/Attachments/L_acte_psychosomatique[2739].pdf

[10] De la chaîne signifiante à l’entrelacs du visible : le tournant du Séminaire XI sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse Réf. : http://utpictura18.univ-montp3.fr/Dispositifs/Lacan_sem11.php

[11]Ce concept est né dans le champ médical pour éclairer la relation du médecin à son patient ; il a ensuite servi à illustrer la relation de l’homme à son milieu, dans la perspective d’une épistémologie de la psychologie. Ce glissement d’une clinique médicale (existentielle) à un registre qui fonde même cette clinique (existential) explique son émergence dans le champ de l’esthétique où le pathique est alors la dimension originaire qui fonde l’esthétique, envisagée comme aesthesis : un sentir. « Le pathique est un terme qui a été élaboré par Viktor von Weizsäcker, par Erwin Strauss et de nos jours par Henri Maldiney et Jacques Schotte. Or il faut déjà “être là” pour être dans le pathique. Cela correspond à quelque chose de l’ordre des sentiments les plus primordiaux. Ce qui donne la qualité même de la rencontre, c’est le pathique, lequel se définit par des verbes pathiques, qui impliquent toujours un mouvement. En allemand, on parle du “pentagramme pathique” alors qu’en français il n’y a que trois verbes pathiques : vouloir, pouvoir, devoir. Par exemple, les deux acceptions en allemand de pouvoir sont können et dürfenKönnenexprime la capacité de tandis que dürfen, Jacques Schotte le traduit par oser se permettre deDürfen est un verbe essentiel quand on est en rapport avec quelqu’un : est-ce que l’on ose se permettre de ? »

Réf. : https://www.ouvrirlecinema.org/pages/reperes/constel/pathique.html

[12]Maldiney était professeur de philosophie et d’esthétique à l’université de Lyon. Maldiney a pris le problème de l’homme psychiquement malade en le conciliant avec le point de vue esthétique. Il ne veut pas faire de différenciation normative ou théorique, entre le normal et le pathologique.

[13]Maldiney H., Penser l’homme et la folie, « Psychose et présence » in Penser l’homme et la folie, Millon, Grenoble, 1997, pp.5-82, p.7.

[14] Maldiney H., Penser l’homme et la folie, « Psychose et présence » in Penser l’homme et la folie, Millon, Grenoble, 1997, pp.5-82, p.9       

[15]Maldiney H., Comprendre, in Regard, pp.27-86, p.27. Regard Parole Espace, L’Age d’Homme, Lausanne, 1973, 1994.

[16] Philippe Bernier, Anthropologie du pathique, in Les mots sans visa (Les cahiers de l’école Numéro 9). Ecole doctorale « Connaissance, Langage, Modélisation » Université Paris-X Séminaire interdisciplinaire du 4 mai 2007.

[17] P.Montangerand,  « Ballade pour un jeune thérapeute », Bulletin de la Société Balint Belge, n°37, juin 1993.

[18] J. L. Moreno, « Psychothérapie de groupe et psychodrame », p 30.

[19]Jacques Michelet, Handicap mental et Technique du psychodrame, Ed. L’Harmattan, 2008, p.42.

[20] Dr Grete-Anna Leutz, Mettre sa vie en scène, Ed. Desclée de Brouwer, 1985, Paris, p.29-30.

[21] Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, Ed. PUF, 2005, p.259.

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Psychothérapie et introjection

« La psychothérapie et le psychodrame en particulier sont indiqués pour les personnes qui ont un défaut d’introjection (défaut d’affirmation) ou en débordement (dont le Moi est débordé, incapable de contenance). Ceci est le cas, par excellence, de l’enfant qui est incapable de dire : « je suis responsable », qui n’a pas la responsabilité de ce qu’il est.  Cela s’apparente aussi au phénomène appelé Tanguy[1] !

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En termes Szondien il y a absence de la fonction K+ (je suis) et présence de P- (projection qui évite l’introjection). Je rappelle ici les significations des différents symboles :

K+ : vecteur du Moi qui représente l’introjection soit le repli sur soi, l’introversion, l’autisme, le « je suis ».

K- : représente l’adaptation, le renoncement, le « je suis pas ».

P+ : représente l’inflation, le « je suis tout ».

P- : représente la projection, être un et semblable à l’autre.

L’introjection est :

  • Une protection
  • Une institution du Moi
  • Un espace psychique intime

L’introjection permet :

  • D’être quelqu’un
  • La frontière entre l’extérieur et l’intérieur. »[2]

« Un sujet souffrant d’un défaut ou d’une inefficacité du processus d’introjection est comme excessivement « ouvert » sur la réalité externe. Ce défaut de fermeture de l’appareil psychique, qu’il ne faut pas confondre avec une inconsistance du moi (comme le montrerait l’exemple du paranoïaque), est cause de l’incapacité où se trouve le sujet de constituer et de conserver à l’intérieur de lui des objets internes plus classiques, de constituer un monde fantasmatique. Ce monde fantasmatique, tant conscient que préconscient, fonctionne chez le névrosé comme un pare-excitation vis-à-vis des agressions en provenance du monde extérieur. Toute une série de manifestations cliniques apparaissent dans cette perspective comme traduisant cette extrême dépendance du sujet vis-à-vis des objets externes et des évènements de la réalité. La notion d’« introjection » est synonyme de celle de « symbolisation ». L’introjection comme processus constitutif de l’inconscient a un caractère fondateur dans la constitution du monde intérieur. « Le caractère inhérent est le renversement du mode passif au mode actif : introjecter c’est proprement renverser les places de l’objet et du sujet. Procédé dont la technique psychodramatique fait un usage fréquent tout à fait concret, puisque, chaque fois qu’il le juge utile et intéressant, le meneur de jeu propose à son patient de jouer le rôle de l’autre, c’est-à-dire de reprendre en première personne ce qu’il a d’abord expérimenté dans le jeu comme une situation de passivité : « Ptolémisme » ici parfaitement légitime, puisqu’il encourage en toute connaissance de cause (exactement comme dans le jeu de la bobine) le mouvement du sujet lui-même dans son effort interminable pour s’approprier son destin. »[v]

Le Moi introjecté est donc un Moi constitué.

Réveiller le non traduit concourt à l’introjection. L’introjection est vue comme un processus constitutif du monde intérieur, ressourcement identitaire. Elle est action et procès dont le sujet grammatical et réel est le « sujet », l’individu lui-même. Elle est la face traductive du processus contribuant à la constitution du moi préconscient-conscient. Renverser les rôles c’est passer du mode passif à un mode actif (cf. jeu de la bobine où il s’agit de jeter et de reprendre, où il y a figuration de la pensée par la représentation). Il arrive souvent d’observer chez l’un ou l’autre participant des transformations spectaculaires du corps lors des changements de rôle : le corps se redresse, devient plus tonique, les gestes gagnent en amplitude, les expressions du visage réapparaissent, les modulations de voix se diversifient, etc. Cette transformation en action peut rester insu du sujet qui reprend son rôle, comme si de rien n’était, mais les observations des autres participants à qui la transformation a « sauté aux yeux », lui font retour de manière saisissante.

Conclusion :

La psychothérapie et le psychodrame en particulier permettent une reprise en main de soi ainsi qu’une réinsertion dans le socius. Il va permettre de passer du singulier au collectif, grâce, notamment, à la Projection (P-).

MOTS CLES : groupe – différenciation – élaboration – reliaison – introjection – symbolisation – reprise en main de soi – relance du processus onirique – espace potentiel –thérapie relationnelle.

Références:

[i] Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres 1996.

[ii]  L.Szondi, « Introduction à l’analyse du destin », 1972.

[iii] Jacques Michelet/Conférence/Journée de « Psyhodrame etTransversalité » du 11/10/2008 à Namur

[iv] Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique,PUF,2005,Paris.P.141-142

[v] Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique,PUF,2005,Paris.P.259.

[vi] D.W.Winnicott,Jeu et réalité, l’espace potentiel,Gallimard 1971.P143.

[vii] Jacques Michelet/Conférence/Journée ABP (Association belge de psychodrame),  « Psyhodrame etTransversalité », – « Ophélia Avron et la pensée scénique » -, du 11/10/2008 à Namur.

[1]De Tangi, prénom breton. (Nom commun) Du prénom, suite au succès de Tanguy, film d’Étienne Chatiliez (2001) mettant en scène un jeune adulte qui continue à vivre au foyer de ses parents. Le phénomène Tanguy désigne un phénomène social selon lequel les jeunes adultes tardent à se séparer du domicile familial.

[2]Jacques Michelet/Conférence/Journée de « Psychodrame et Transversalité » du 11/10/2008 à Namur.

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De la dépendance affective à l’indépendance effective

La personnalité dépendante

Les personnalités dépendantes ont tendance à étouffer leur vie intérieure et à renoncer à leurs besoins réels. Ils cherchent parfois à disparaître dans l’autre et à n’exister qu’en fonction du jugement de l’autre. Une carence affective vécue durant l’enfance serait à l’origine de la dépendance affective. « Lorsque la dépendance est inhérente à la négligence et au manque d’attention de parents eux-mêmes vulnérables, assaillis de soucis ou englués dans une problématique non réglée, l’enfant se sentira constamment inquiet et cherchera une position de dépendance, imaginant y trouver une réelle sécurité. Le sempiternel manque risque de se faire ressentir dans l’ensemble de ses relations. Il acceptera toutes les situations, toutes les humiliations, épousant des rôles dans lesquels il se moulera en fonction des attentes de l’autre, niant ainsi sa propre existence. La peur du rejet et de l’abandon est au cœur de cette problématique. »[1]… « Les personnalités dépendantes étouffent leur vie intérieure et cherchent à disparaître dans l’autre, à se confondre jusqu’à effacer les frontières déjà vacillantes de leur moi, perdant tout contact avec leurs désirs et niant toute envie. N’osant pas solliciter d’attention, elles restent dans une éternelle attente, ignorant la plupart du temps leurs besoins réels, faute d’avoir pu nouer une relation authentique basée sur la parole. »[2] La dépendance interdit précisément toute intimité avec soi- même. La relation à l’autre est utilisée comme moyen de réassurance. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas vivre seules car elles ont constamment besoin de quelqu’un pour valider leurs décisions. La décision de consulter est souvent déclenchée par la survenue d’un épisode dépressif ou d’un trouble anxieux. On retrouve souvent chez ces personnes un comportement soumis qui est lié à un besoin excessif d’être pris en charge et apprécié par les autres. Les relations interpersonnelles sont marquées par la soumission, le renoncement à exprimer ses propres désirs et l’effacement devant les autres. Ceci a pour effet de conduire les sujets à se sentir victime d’un système qu’ils qualifient de tyrannique mais qui est un système auquel ils participent en priorité par les comportements décrits précédemment. Ils ont un style enfantin et immature (dénomination par un diminutif, vêtement évoquant l’adolescence attardée). Ils présentent une incapacité à prendre des décisions sans en passer par les autres, et parfois de manière insistante. Cette manière d’agir peut tout aussi bien concerner des domaines importants de la vie du sujet (choix professionnels, familiaux) que des aspects moins importants (choix d’un restaurant, du programme télé etc.). Ils présentent également des difficultés à exprimer un désaccord avec les autres par crainte de perdre leur soutien, voire d’être rejeté. Ce besoin peut les conduire à certains comportements, attitudes incohérentes. Ils sont décrits comme ayant peu d’initiative par manque de confiance en eux. Ils vont souvent accepter d’effectuer des taches déplaisantes. Ce sont des sujets qui vont avant tout essayer de rendre service aux autres, et de combler les désirs des autres avant de réaliser leurs propres désirs. On souligne chez eux une anxiété qui va être massive à chaque fois que des décisions doivent être prises (d’où un besoin de réassurance perpétuel de la part d’autrui).

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De la colère et de ses résolutions

Définition et étymologie
La colère, émotion contemporaine
La colère en psychologie
La colère et la psychanalyse
La colère et l’altérité
La colère toxique
La colère et la non symbolisation
La colère et la communication non violente (CNV)
La colère rentrée
La colère et la pulsion paroxysmale
« Le pétage de plombs » !
…..

Définition et étymologie

Le mot colère vient du latin cholera, bile, colère ; du grec χολέρα, qui signifie non pas bile, mais choléra. « Colère » n’est entré qu’assez tard dans la langue ; le mot habituel dans les âges anciens était ire ; puis est venu chole, bile (χολὴ, bile) ; chaude chole, pour dire emportement, a été longtemps usité. La colère indique un état affectif violent. Ses synonymes sont le courroux, l’emportement. Ses antonymes sont l’apaisement, le contentement, la douceur, la modération, la patience.

La colère, émotion contemporaine

« La colère est sans doute la plus fréquente et la plus intense des émotions si bien qu’elle amplifie tout ce qu’elle suscite. Elle est composite : au contact d’autres affects, elle entre en effervescence, elle les magnétise pour produire des molécules colériques et, dans cette réaction chimique, s’intensifie d’autant. C’est sans doute la raison pour laquelle, à l’ère de l’ego-roi, elle est valorisée par l’individu contemporain. La colère est un signe de puissance, de défense et de création de soi. Savoir se mettre en colère semble parfois une condition de l’existence dans le monde actuel, comme si elle était devenue un fait social. Serait-elle l’émotion de notre époque, comme le fut le spleen pour les romantiques ou le Peace and Love pour la génération des années 60 ? La colère, c’est la vie qui palpite dans le corps de l’enfant qui naît comme dans le coeur de l’homme livré au mal le plus absurde. Elle est originelle et immémoriale. »[1] Pour Michel Erman[2], dans son livre « Au bout de la colère, Réflexion sur une émotion contemporaine » la colère tiendrait plutôt d’une intelligence sensible qui signe la limite entre « ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas ». Il ne s’agit évidemment pas de se laisser entraîner par elle mais « d’agir sur ou avec elle ».

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La colère en psychologie

Au même titre que la joie, la tristesse, la peur, la surprise et le dégoût, la colère est une émotion. La colère est une émotion qui signale de l’insatisfaction. Elle est vécue à l’égard de ce qu’on identifie, à tort ou à raison, comme étant « responsable » de notre frustration. On peut relever une gamme d’émotion qui traduit la colère comme p. ex. la rage qui est déclenchée par une forme d’impuissance à éviter une situation non désirée, la révolte qui signale une perception d’injustice, des émotions composites reflétant la colère comme le mépris, le dépit, la rancune, la jalousie…L’expression « la moutarde me monte au nez » traduit bien la sensation physique que produit le début de cette mobilisation physiologique. Nous éprouvons de la colère envers « l’obstacle » à notre satisfaction. En effet, il y a de multiples occasions d’insatisfaction durant une journée de vie. En outre, certaines d’entre elles perdurent parce que nous négligeons, sans doute, de nous en occuper adéquatement. La colère surgit lorsque l’équilibre est rompu dans un aspect de notre vie. Le déséquilibre prend la forme générale d’une insatisfaction. Celle-ci peut signifier qu’un besoin est insatisfait, qu’un désir n’est pas comblé, qu’une attente est sans réponse ou peut-être même qu’un caprice n’est pas satisfait. Est-elle fondée ou défensive ? La colère peut effectivement être une réaction au sentiment d’injustice, au mépris ou à la souffrance dont on tente de délivrer par une réaction vive ou violente (frapper sur la table, crier, voir nuire aux autres…). Elle se manifeste suite à une volonté arrêtée, à un élan contrarié, à ce qui vécut comme injuste. Elle peut constituer un ultime moyen pour se faire entendre.  Elle s’exprime alors quand nous n’en pouvons plus de nous taire. Elle équivaut à une non satisfaction pulsionnelle.  Ferait-elle porter la responsabilité de notre insatisfaction sur l’autre ?
Servirait-elle à masquer de la tristesse ou encore à agresser au lieu de reconnaître une vérité dénoncée ?

La colère et la psychanalyse

« C’est l’affect qui surgit quand du réel se met en travers des entreprises du désir, elles toujours ordonnées par le symbolique. « Il est fort difficile de ne pas s’apercevoir qu’un affect fondamental comme celui de la colère n’est pas autre chose que cela : le réel qui arrive au moment où nous avons fait une fort belle trame symbolique, où tout va fort bien, l’ordre, la loi, notre mérite et notre bon vouloir. »[3] « La colère est une passion, mais qui se manifeste purement et simplement par tel ou tel corrélatif organique ou physiologique, par tel ou tel sentiment plus ou moins hypertonique, voire élatif ; que peut-être la colère nécessite quelque chose comme une sorte de réaction du sujet ; qu’il y a toujours cet élément, fondamentalement, d’une déception, d’un échec dans une corrélation attendue entre un ordre symbolique et la réponse du réel. Autrement dit, la colère, c’est essentiellement quelque chose de lié à cette formule que je voudrais emprunter à Péguy qui l’a dite dans une circonstance humoristique : c’est quand les petites chevilles ne vont pas dans les petits trous. » [4] Alors, hypertonique en effet, on tape du pied, on casse tout, les assiettes ou la tête du semblable, on hurle, etc. Intéressant de constater que le fracas accompagne la colère et qu’il s’en prend justement aux arrangements discursifs qui se sont montrés impuissants à satisfaire. Question : son imprécation vise-t-elle plutôt l’Autre ou plutôt le réel empêcheur de tourner en rond ? La rage du petit enfant, futur Homme aux rats dont parle Freud, semble bien faire insulte à l’Autre lorsqu’il hurle à son intention, sans doute faute d’autre vocabulaire : « Toi lampe, assiette, serviette », comme si l’inconscient l’avertissait que tout signifiant fait injure au sujet et qu’il est propice à le faire descendre au rang d’objet. Tous les exemples de vitupération contre Dieu iraient dans le même sens, ainsi que le registre de l’insulte qui du dialogue est « le premier mot comme le dernier, ne touchant au réel qu’à perdre toute signification »[5]. On peste donc contre l’Autre qui n’en peut mais, et contre les autres qui le présentifient, faute de pou­voir émouvoir le réel. »[6]

La colère et l’altérité

La colère ne veut rien savoir de l’altérité (les autres ne font pas ce que je dis !). Elle est aveugle. Elle est le point aveugle de notre imaginaire et entretient la confusion. La colère dénie l’autre. Elle s’auto entretient dans la négation de l’autre. Le sentiment d’être dans son bon droit empêche la colère de se désamorcer et, dans une sorte de cercle vicieux, la colère elle-même devient la preuve du bon droit. Le refus de l’autre se donne à lire comme reconnaissance ou création de soi, le mensonge qui est en nous se proclame en nous comme injustice des autres, la condamnation où nous nous enfermons nous-mêmes, nous la projetons sans cesse comme persécution par les autres ! De fait, avoir raison nous confirme toujours dans le bien-fondé de notre colère. Dans le caprice, pour y faire référence, c’est de moi seul qu’il s’agit.

La colère toxique

Ce type de colère est très bien cernée par trois auteurs dans leur livre « À nous la liberté » :

 « Matthieu : Certes, la colère incite à l’action. Elle présente des aspects de vivacité, de vigueur et d’efficacité qui, en eux-mêmes peuvent être utiles, tant qu’ils ne sont pas associés à la malveillance. Mais dans la plupart des cas, la colère dégénère très vite. L’énervement, la perte de contrôle et, finalement, le désir de nuire prennent le dessus. La colère devient toxique. Une étude portant sur plusieurs centaines d’étudiants qui ont passé un test de personnalité mesurant leur degré de colère chronique et d’hostilité a montré que, vingt-cinq ans plus tard, les plus agressifs d’entre eux avaient eu cinq fois plus d’accidents cardiaques que les moins coléreux.

ALEXANDRE : …d’où la nécessité de se mettre au boulot sans tarder pour ne pas finir complètement rance et amer, et s’avancer dans la grande santé. Ne négligeons pas non plus la violence qui, retournée contre soi, fait d’énormes ravages. Le défi ? Repérer déceptions, trahisons, échecs et traumatismes, toutes ces bombes à retardement. Pour se lancer dans un travail de libération, dans une ascèse, il faut du carburant, des actes répétés au quotidien, de la joie, des amis dans le bien. Et pour les irascibles de tout poil, le génial Sénèque peut déjà fournir la trousse de secours. Il nous prodigue son traitement contre la colère : « Prenons le contre-pied de tous les indices qui la révèlent : que le visage se détende, que la voix s’adoucisse, que la démarche se ralentisse ; peu à peu, l’intérieur se modèlera sur l’extérieur. »

Un de mes amis, stoïcien sur les bords, me disait qu’à chaque fois qu’il sentait naître en lui des reproches, du courroux, la moindre occasion de semer la zizanie au sein de son couple, il s’allongeait par terre et laissait s’évanouir les étincelles avant que l’incendie ne se déclare… J’aime que la transformation de soi s’inscrive dans des petits actes, au cœur du quotidien. Se libérer, sortir du cachot, oser l’évasion réclame une ingéniosité, de le la persévérance et un paquet d’humour. Rien ne sert de partir en guerre contre les émotions, courons plutôt à grands pas vers la paix !

Matthieu : Du point de vue de l’évolution et de la survie de l’espèce, comme l’a souligné Darwin dans L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux, toutes les émotions ont une utilité. La jalousie contribue à maintenir la cohésion d’un couple en incitant le conjoint à écarter ses rivaux, augmentant ainsi les chances de survie de sa progéniture. La colère peut aider à surmonter rapi­dement un obstacle qui entrave la réalisation de nos désirs ou constitue une menace. La convoitise incite à s’approprier ce dont on a besoin. Mais ces émotions deviennent sources de tourments lorsqu’elles s’amplifient au point d’échapper à notre contrôle et de ne plus être appropriées à une situation donnée. »[7]

La colère et la non symbolisation

La colère vient à la place de la parole. Le sujet s’épuise en évitant la parole. Il est égaré. Non symbolisée, non symbolisable, la colère est destructrice. Au lieu de trouver une issue dans les mots, l’affect s’empare du corps dans le passage à l’acte. Elle est une réponse à un trop d’injustice, de privation, de sollicitation, d’insécurité ou de sécurité. Elle n’est pas objective.

La colère et la communication non violente (CNV)

Selon la CNV, la colère est le signe que l’on est coupé de ses besoins et que l’on est « dans sa tête » occupé à juger l’autre en se disant des phrases du genre : « Il aurait dû ; elle n’aurait pas dû ; il a tort, elle est égoïste, incompétente, etc. ». Cette sorte de colère est destructrice, car elle est coupée de la vie ; il est donc important de la transformer en une énergie au service de la vie.

La colère rentrée

Dans notre société on est prié de garder la colère pour soi et l’on voit exploser la consommation des médicaments destinés à tenir en laisse nos émotions comme les antidépresseurs et les anxiolytiques. Il s’agit donc de bouillir en silence ! La colère rentrée est celle qui s’autoalimente de ne pas pouvoir se dire et qui, d’être enfermée dans le corps, le détruit. Cette colère est suicidaire. Les affects de la colère annoncent également une déconstruction de l’image orgueilleuse de nous-mêmes qui est liée à un fantasme de toute puissance (imaginaire).

La colère et la pulsion paroxysmale

La pulsion des affects, selon Szondi[8], est appelée Paroxysmale (P). Les pulsions, Freud l’avait déjà dit, ne sont pas identifiables en elles-mêmes. On ne peut les reconnaître qu’à travers leurs manifestations extrêmes, lorsqu’elles se dissocient d’une totalité où elles étaient censées faire bon ménage avec les autres. C’est la démesure d’une revendication pulsionnelle qui déséquilibre la structure. Par exemple, puisque nous parlons du sujet paroxysmal, le besoin de se venger ou, à l’inverse, de réparer, de se racheter par ses mérites, ces besoins peuvent être si forts qu’ils orientent toute la destinée d’un sujet, faisant parfois la grandeur de cette destinée, mais parfois aussi sa misère, le rendant malade ou fou, infernal pour lui-même et pour les autres. Les troubles paroxysmaux sont les troubles névrotiques. Evidemment, la définition que Szondi se donne de la névrose n’est pas celle de tout le monde. Pour Szondi, les troubles névrotiques au sens strict, sont ceux qui interviennent dans la vie des affects et qui se manifestent bruyamment par des crises, par des paroxysmes, d’où dérive le concept de paroxysmalité. La crise naît du refus du dialogue, et de la loi qui est l’instance tierce sans laquelle il ne peut y avoir de dialogue. Les paroxysmaux sont des sujets déroutants en raison de la temporalité critique de leurs troubles et de la structure de leur personnalité qui, oscillant entre un pôle épileptique et un pôle hystérique, est portée, comme on sait, à la pathomimie, offrant à voir la panoplie complète des tableaux psychiatriques. En appelant angoisse « paroxysmale », Szondi y désigne, premièrement, la décharge violente de « l’affect », « pulsion paroxysmale » elle-même violente ; deuxièmement, l’expression corporelle de cette décharge qui a les caractéristiques de la crise hystérique, elle aussi relevant du vecteur paroxysmal.

« Le pétage de plombs » !

L’expression « péter les plombs » s’entend comme un cri du cœur où la subjectivité vient à se dévoiler. Cette expression fait référence aux anciens dispositifs de fusibles en fils de plombs des installations électriques. Ces éléments en métal reliant deux bornes d’un circuit avaient pour rôle de prévenir les surcharges d’intensité électrique en fondant afin de protéger les appareils branchés en aval et les conducteurs (Aujourd’hui souvent remplacés par un disjoncteur). L’expression, bien vivante, a donc survécu à l’objet. Autres expressions : péter une durite ou un câble. La colère est une émotion parmi d’autres, qui permet de se positionner. Elle permet de dire qu’une règle du jeu n’est pas respectée. Grâce à elle, on pose ses limites. Mais si elle n’est pas canalisée, on l’associe souvent à la violence. De même partir en vrille pour un oui ou pour un non constitue une tyrannie pour l’entourage. Plusieurs facteurs peuvent être à l’origine d’un « pétage de plomb » : un surmenage professionnel, une crise de vie, un épuisement maternel… La personne se met à agir de manière inhabituelle allant jusqu’à « s’en prendre aux autres ». Une vidéo intéressante à regarder de 26’ :

https://commedesfous.com/jai-pete-les-plombs/

Une lecture pour certains parents de certains adolescents :

https://www.yapaka.be/campagne/manuel-de-survie-pour-parents-dados-qui-petent-les-plombs

La colère chez l’enfant

Les crises de colère font partie du développement normal de l’enfant, particulièrement à l’âge où celui-ci commence à développer son autonomie, soit vers 18 mois. Certaines crises ne durent que quelques minutes, mais d’autres peuvent se prolonger pendant plus d’une heure. Pendant une crise, l’enfant peut crier, pleurer, donner des coups de pied, de poing ou de tête, mordre, se rouler par terre ou avoir des gestes incontrôlés, lancer des objets, refuser de se faire prendre, retenir son souffle (cf. spasme du sanglot[9]) …Jusqu’à 2-3 ans, un enfant est « tout puissant », le centre du monde. Puis il apprend petit à petit que tous ses désirs ne seront pas satisfaits. Entre colères et caprices cette période est difficile mais le sentiment de frustration que ressentira l’enfant va lui permettre de s’inscrire dans la vie réelle.

Selon Isabelle Filliozat[10], il existe trois types de colère chez les jeunes enfants :

– Les colères liées à la décharge (trop-plein de tensions) ne sont en réalité pas de vraies colères mais des décharges de stress.

– Les colères liées à une affirmation des limites personnelles. Par exemple, un enfant peut se mettre en colère contre son frère qui a touché ses affaires sans lui demander la permission. Dans ce cas-là, la colère est l’émotion qui permet d’affirmer des limites personnelles et de réparer l’intégrité. Des outils de régulation émotionnelle comme le fait de taper des pieds ou dessiner la colère permettent d’éviter que cette colère ne se transforme en violence.

– Les colères liées à la frustration. Quand les adultes laissent à l’enfant le droit d’éprouver de la colère pour se remettre de sa frustration, celle-ci finit par passer. L’enfant en proie à une colère de frustration a besoin d’apprendre à mettre des mots sur ses désirs et ses désirs frustrés (pas forcément que ses désirs soient exaucés).

L’agir expressif et la colère

Tout d’abord qu’est-ce que l’agir expressif ?

« L’agir expressif, c’est la façon dont le corps se mobilise au service de la signification, c’est-à-dire au service de l’acte de signifier à autrui ce que vit le ‘Je’ »[11]

« Essentiel à la compréhension du sens, l’agir expressif est également une façon d’agir sur son interlocuteur, et donc de le transformer au travers du dialogue intersubjectif. Ainsi, en mobilisant le corps (dans notre culture : arrêt brutal de la parole ou cri, accélération ou blocage de la respiration, yeux rouges fixant autrui…), la dramaturgie de la colère permet de signifier à l’autre son état, puis dans un second temps, de lui faire connaître ses propres limites de tolérance émotionnelle. »[12]

« L’agir expressif mobilise toutes les fonctions physiologiques, non plus au service de la régulation des milieux intérieurs ou de l’homéostasie, mais au profit de la mise en scène du sens, au profit de la dramaturgie. L’on ne peut échapper sans dommage à l’obligation d’en passer par l’agir expressif. La mise en scène de la signification est nécessaire à l’avènement de cette dernière et à sa compréhension par autrui. De sorte que se soustraire à l’exigence dramaturgique et livrer un discours monocorde, plat, inexpressif, risque de nuire tant à sa compréhension par autrui qu’à sa puissance illocutoire. Car le corps, dans l’agir expressif, ne porte pas seulement le sens : il provoque aussi des réactions dans le corps de l’autre, il agit sur l’autre, auquel il s’adresse. En général, cet agir ne laisse pas l’autre indifférent, c’est-à-dire qu’il a une action sur ce dernier qui peut infléchir la dynamique intersubjective en indiquant à l’autre les limites qu’il ne faut pas franchir, les limites de tolérance émotionnelle et affective du sujet. »[13]

Nul ne peut sortir sans dommage de son inhibition ! En effet, incapable d’affirmer ses limites, l’effraction de soi devient inévitable et aboutit nécessairement à des ressentis d’étouffement : « je ne peux plus le sentir », « il m’étouffe », « j’ai besoin d’air », « besoin de respirer, de souffler ». « Je tiens la structuration de l’agir expressif de la colère pour une des fonctions dialogiques nécessaires à la préservation de l’identité et de la santé mentale, et cela chez tout un chacun, sans exception… »[14] « La structuration de l’expressivité de la colère est difficile chez l’enfant. Beaucoup de parents sont totalement désemparés devant leurs chérubins en colère. Or c’est bien de la façon dont ils jouent cette question, au long cours, avec eux, que dépend la structuration et l’usage souple de la puissance expressive de la colère chez l’adulte. »[15]

« L’impuissance expressive est dangereuse, non pas tellement au plan économique, comme le suggère la théorie de Marty[16], mais au plan proprement dynamique. Ce n’est pas l’absence de décharge pulsionnelle qui est délétère. C’est qu’en absence d’agir expressif, la patiente (ici C. Dejours relate un exemple à la page 37 de son livre « Le corps d’abord ») ne peut pas se protéger efficacement de ce qui, venant de l’autre, provoque en elle sa propre hostilité…L’hostilité est bel et bien représentée chez cette patiente par des fantasmes. Son analyse en fournit de nombreux exemples, où elle rêve de tuer ou de faire exécuter des gens qui l’irritent. Ce qui fait défaut ici, c’est l’agir expressif de la colère. »[17]

L’échec de l’agir expressif

 « Que se passe-t-il alors en cas d’échec dans la réalisation de cet agir expressif ? DEJOURS (1995) montre que cet échec « fait surgir la violence contre l’autre. » Deux solutions se présenteraient alors au sujet : « le passage à l’acte compulsif ou la répression. Dans cette dernière, la violence se solderait par une paralysie de la pensée. Alors peut survenir une crise somatique » (p. 75). Dans sa conception, DEJOURS (1989) pense en effet « qu’il faudrait accorder à la violence une place spécifique dans le fonctionnement psychique, aussi importante qu’au désir » (p. 55), et que c’est l’animalité qui serait la source de la violence et des motions destructrices » (p. 56). Il précise que si le sujet s’oppose à l’exercice de cette violence instinctuelle par un retournement contre soi, « cette animalité devient motion suicidaire ou motion mutilatrice. S’il s’oppose, au contraire, par la répression, « il se réserve d’un passage à l’acte suicidaire », mais en risquant « de déclencher un processus de somatisation (…), mouvement qui, selon lui, « n’est pas suicidaire stricto sensu » (p. 56), mais qui relève bien « de l’économie de la violence » (1995, p. 75). … Mais alors, comment expliquer le recours à l’une des solutions plutôt qu’à l’autre ? C. DEJOURS (1995) propose une réponse à cette question : ce serait l’impuissance vécue dans le corps, le vécu de douleur au niveau du corps, qui aiguillerait les sujets vers le passage à l’acte compulsif, et ce serait le ressenti de honte, ou de peur de la violence de l’autre, qui aiguillerait les sujets vers la maladie somatique. En envisageant chez le sujet passant à l’acte, le contexte antérieur d’une lutte pour l’éviter, d’une impossibilité de verbalisation de cette lutte contre le passage à l’acte, et d’une paralysie de la pensée, pouvant alors entraîner la survenue de somatisations, C. DEJOURS (1989) semble articuler à l’hypothèse d’une alternative, passage à l’acte ou somatisation, celle de l’éventualité d’un lien de succession dans le temps entre passage à l’acte et somatisation … Il souligne en tout cas la complexité et l’intrication probable entre ces deux processus, puisque « la répression » est, selon lui, requise « pour conjurer le passage à l’acte », sans permettre la perlaboration (p. 58). »[18]

La colère dans différentes cultures

Le mot « culture » vient du latin cultura qui signifie « habiter », « cultiver » ou « honorer », lui-même issu de colere (cultiver et célébrer) !

Le contrôle des émotions dépend fortement des normes sociales (par exemple, exprimer sa colère peut être valorisé, car signe de force, dans une culture mais réprimé dans une autre car signe d’immaturité).

Les Chinois, pour les citer, ne se servent pas de leurs mains pour exprimer des sentiments. La gesticulation implique la colère, la perte de contrôle de soi, or les Chinois ont pour principe de se dominer en toutes circonstances et sont très choqués par notre façon d’élever la voix et de gesticuler pour montrer notre colère ou notre impatience. Là où nous manifestons toute la gamme de nos sentiments dépit, colère, joie, tristesse, les Chinois opposent leur sérénité leur calme à notre agitation.

Au Japon, il n’y a pas de terme pour désigner une “émotion”. Dans leur langage, ils ont “jodo” qui correspond à la joie, à la colère mais qui renvoie aussi à la chance.

Chez les Inuits, la colère s’exprime volontiers en public, et sur un mode bien ritualisé : les deux adversaires s’injurient copieusement, sans échanger de coups, jusqu’à ce que les rires des spectateurs les départagent.

Je précise ici que cette description n’est pas exhaustive. Une recherche plus étendue serait nécessaire. Avis aux amateurs !

Nous allons maintenant proposer quelques moyens pour s’aider.

Résolutions de la colère et utilité de la psychothérapie

Un travail sur soi

La psychothérapie ne promet pas de miracle. Mais elle dit qu’en travaillant sur soi-même, on peut consentir à ne plus se voiler la face, et se saisir de la corde qui nous lie à notre souffrance. Il s’agit de retourner l’événement à l’origine de nos fourvoiements, de l’instrumentaliser plutôt que d’en être l’esclave. Et de libérer ainsi notre désir. Quand nous y arrivons enfin, nous acquérons une grande force intérieure. Ce n’est pas le bonheur, pas la complétude, pas l’unité de soi, mais une forme d’énergie et de satisfaction que nous ressentons dans tout ce que nous accomplissons. Choisir notre vie ? Décider de notre désir ? La psychothérapie le propose. Elle suggère de repérer les obstacles récurrents qui se dressent systématiquement devant nous à chaque fois que nous essayons d’être en accord avec nos désirs. Face à sa souffrance intérieure, un choix va s’imposer. Lequel ?  Soit de nous complaire et de nous laisser dominer par la souffrance, soit d’établir une rupture radicale et de passer à un second niveau, que l’on peut appeler « la conscience réfléchie ». Au cours de cette étape, nous apprenons à faire le tri entre nos désirs, nos projets, nos pensées, nos émotions… Nous devenons ainsi plus libres parce que nous nous détachons de nos désirs confus et contradictoires. Nous constatons que nous étions aveuglés par des fantasmes, des imaginations irréalistes où tout tournait uniquement autour de nous-mêmes et de notre supposée grandeur. Ensuite, nous nous réalisons, parce que nous parvenons à des choix où nos aspirations s’accordent à la vie en société. Il s’agit en fait de choisir « avec » les autres, sans pour autant nous soumettre passivement à leur domination.

Espace de transition, le jeu représentatif

La thérapie est au moins une expérience à deux, quelque chose d’inéluctable qui permet au sujet d’advenir. Elle peut être individuelle ou en groupe selon la demande et l’analyse de cette demande. Le thérapeute contribue à donner un sens à des comportements apparemment insensés. Le travail thérapeutique peut devenir un travail de liaison. Celui-ci s’effectue grâce à un intermédiaire, grâce à un espace de transition, un « sas d’étayage ». « L’intermédiaire », écrit René Kaes, « est une instance de communication, une médiation, un rapprochement dans le maintenu-séparé ; il est aussi une instance d’articulation des différences, un lieu de symbolisation. Cet intermédiaire assure une fonction de pontage sur une rupture maintenue, un passage, une reprise ». D’où le rôle du jeu notamment. Ce jeu qui distingue le psychodrame de toute thérapie de groupe et de la psychanalyse, va permettre de supporter ce qui, précisément, est insupportable dans la vie.

L’agir expressif dont nous parle C.Dejours plus haut, peut se traduire en psychodrame par son aspect « corporant ». « Le psychodrame est « corporant » parce qu’il y est question d’une dynamique corporelle, d’une dynamisation du corps, bref de la « corporéité » prise dans le sens de l’être humain considéré dans sa globalité. La corporéité se situerait dans une zone intermédiaire entre l’action de rendre une parole corporelle et l’acte de faire parler le corps. C’est aussi une zone où les objets transitionnels et le langage métaphorique prennent une place importante. A propos de l’objet transitionnel, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages de D.W. Winnicott. »[19]

En psychodrame le soulagement et l’amélioration psychologique de la personne viendront souvent par l’expression de ce qui jusque-là est resté imprimé. Après une certaine décharge émotionnelle, la parole peut se charger à nouveau car elle s’adresse à quelqu’un. En quelque sorte les animateurs du groupe psychodramatique font circuler le métro de ce qui n’est pas dit en dessous du boulevard de ce qui est difficile à dire ! Le cadre, quant à lui, a pour fonction l’inscription de l’autre qui va permettre une symbolisation. La marque délimitée par le processus psychothérapeutique produit du sens, triangule, relie les morceaux éparpillés du patient et permet à la pensée de reprendre un relais. Qu’est-ce que la symbolisation ?

La symbolisation et la représentation

Grâce au travail de symbolisation, ce qu’on veut montrer et dire peut prendre sens. La symbolisation permet de devenir autre, de découvrir l’autre en soi. Elle permet aussi d’immerger de la sidération, du traumatisme subit. La symbolisation permet une représentation, une représentation de soi sous forme théâtrale ou non. Dès lors l’insupportable devient supportable.

La psychothérapie, qu’elle soit individuelle ou groupale, est un lieu de symbolisation, de représentation et de remémoration. On s’y soigne en se remémorant. En se remémorant on rejoue. En rejouant on symbolise. On se « ré-origine ». On peut se soigner en symbolisant le non-approprié de l’histoire subjective vécue. Le tableau des années oubliées peut se ré-organiser dans une perspective devenue alors constructive. La représentation, quant à elle, est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle.  Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en œuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Penser, c’est se représenter mais dépasser les représentations. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »[23] [20]

Les effets d’un travail psychique sur soi en lien avec l’autre

La psychothérapie peut permettre d’apprendre à aimer, d’essayer de mieux comprendre ce qui nous arrive, ce qui est en jeu dans l’amour, d’en reconnaître les déformations, se poser des questions, chercher des réponses, élaborer sa pensée, mettre des mots à la place des maux, pouvoir parler de sa souffrance sont autant d’aides à notre évolution personnelle. Un symptôme a une signification pour celui qui en souffre. La personne souffrante est donc la seule capable de le déchiffrer. D’où l’importance de la parole pour apporter une lumière sur ses souffrances. Déformée, masquée, sous forme de rébus, la vérité dont les symptômes témoignent, comme les rêves peuvent le faire, peut être dévoilée grâce au travail de la parole en psychothérapie[21]. Parole après parole, appuyée parfois par une technique thérapeutique spécifique, il est fait lumière sur un moment de son être à l’origine de sa souffrance. La psychothérapie est un traitement thérapeutique sollicité dans de nombreux contextes : dépression, deuil, maladie. Les patients qui s’engagent dans une psychothérapie ou une psychanalyse s’engagent avant toute chose pour eux-mêmes. Il s’agit d’un sauvetage que l’on décide pour soi, pour sortir la tête de l’eau et s’autoriser à prendre un chemin qui n’est pas celui de la douleur. Le burn-out, pour le citer comme exemple, marque de son sceau l’inerte et le manque d’envie, de motivation, d’énergie, de volonté ; en somme, un manque de désir qui s’est noyé ailleurs. Ce désir de le retrouver est la raison pour laquelle de nombreuses personnes s’adressent à un psychothérapeute. La psychothérapie permet d’apaiser cette souffrance tapageuse, omniprésente et qui prend le dessus sur notre réel désir. Elle offre le champ libre à celui ou celle qui désire connaître l’histoire de sa vie que l’on écrit chaque jour, comprendre ses choix, apprivoiser ses difficultés, soigner ses symptômes, améliorer sa relation à l’autre et surtout à soi. « Chez une victime du burn-out, par exemple, la probabilité de rebondir est indexée au degré de sécurisation que produisent famille, amis, collègues, pouvoirs publics, histoire et culture personnelles. Un individu dépourvu d’une telle solidarité ne se redresse pas. Le tranquillisant le plus efficace n’est pas le médicament chimique ; c’est l’autre – le parent, le conjoint, le camarade – et particulièrement la confiance qu’ensemble ils ont tissé et ici donne toute sa force ».[22] C’est pourquoi l’activité thérapeutique en groupe est fortement indiquée. En effet, par la verbalisation des éprouvés, le groupe devient une enveloppe corporelle pour chacun. Cette enveloppe du groupe renforce l’enveloppe individuelle défaillante. La mise en scène de ses sensations apporte du contenant et les échos de chacun : souvenirs, images, scènes vécues, associations diverses.  Le groupe thérapeutique favorise les échanges dans un cadre structuré, remet en circulation les émotions, les pensées et la parole. Il permet de différer et de réinstaurer du temps et de l’espace pour soi.

Pistes de travail sur soi

Voici quelques pistes de ce travail sur soi :

  • Reconnaître ses sentiments de possession, de jalousie même si l’on veut les évacuer
  • Analyser ses fantasmes.
  • Nommer sa colère.
  • Analyser ses projections, ce que l’on projette de soi sur l’autre.
  • Être plus au clair avec ses désirs.
  • Comment faire avec ses pulsions, sa pulsion sexuelle… ?
  • Comment faire avec ses angoisses, celle de l’abandon… ?
  • Travailler les projections dans le couple notamment. Retrouver les véritables destinataires de nos projections. (P. ex. mère abandonnante, père absent…).
  • Atténuer la pulsion d’emprise (quand l’autre est tellement important qu’il ne faut pas qu’il parte…).
  • Diminuer l’importance subjective d’absolument « faire un ».
  • Développer un vrai « self ». « Au stade le plus primitif, le vrai « self » est la position théorique d’où proviennent le geste spontané et l’idée personnelle. Le geste spontané est le vrai « self » en action. Seul le vrai self peut être créateur et seul le vrai self peut être ressenti comme réel. À l’opposé, l’existence d’un faux self engendre un sentiment d’irréalité ou un sentiment d’inanité. Le vrai self provient de la vie des tissus corporels et du libre jeu des fonctions du corps, y compris celui du cœur et de la respiration. Il est étroitement lié à l’idée du processus primaire et, au début, par essence il n’a pas à réagir à des stimuli extérieurs ; il est simplement primaire. ».[23] « Chez l’individu bien portant, dont le self comporte un aspect soumis, mais qui existe et qui est un être créateur et spontané, nous trouvons en même temps une capacité à employer des symboles. En d’autres termes, la santé est étroitement liée à la capacité de l’individu à vivre dans une sphère qui est intermédiaire entre le rêve et la réalité et qu’on appelle vie culturelle. À l’opposé, lorsqu’il y a une scission très importante du vrai self et du faux self qui dissimule le vrai self, on observe que la capacité d’employer des symboles est faible et que la vie culturelle est pauvre. À la place des intérêts culturels, ces personnes présentent une agitation extrême, une inaptitude à se concentrer, un besoin de s’exposer constamment à des heurts provenant de la réalité extérieure, si bien que l’existence de l’individu peut être remplie par des réactions de heurts. »[24]
  • Développer l’assertivité et la communication non-violente. A ce sujet j’invite le lecteur à se rendre sur ces deux liens pour approfondir cette question :

https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2019/04/13/lassertivite/

https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2019/03/19/la-communication-non-violente-cnv/

Conclusion ou le « devenir-homme »

« Etre homme signifie être un avec soi-même, avec son prochain et avec l’esprit. Etre homme signifie ouvrir le poing serré de Caïn à l’amour et à la bonté, au besoin de secourir et de guérir. Mais avant tout, être homme signifie renoncer à être et à posséder par sa propre toute-puissance, établir une confiance foncière en soi-même, en autrui et en l’esprit, tout comme accepter une charge qui implique la responsabilité personnelle ».[25]

Mots-clés :

chaude chole : emportement, forme d’impuissance, équilibre rompu, aveugle, toxique, fondée ou défensive ?, passion, « c’est quand les petites chevilles ne vont pas dans les petits trous », bouillir en silence,  défaut de l’agir expressif, inhibition, limite, penser, passage à l’acte, somatisation, carence de représentations,  pulsion paroxysmale, péter les plombs, tyrannie, « ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas », libérer notre désir, se libérer, psychothérapie, espace transitionnel de symbolisation, travail psychique sur soi, apaisement, communication non violente, assertivité, développer un vrai « self ».

Références :

https://www.denis-vasse.com/la-colere-2/

https://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2011/08/20/01006-20110820ARTFIG00450-boris-cyrulnik-il-faut-apprendre-a-ritualiser-sa-colere.php

https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/la-colere-emotion-interdite_497338.htmlhttp://www.redpsy.com/guide/colere.html

https://fr.wiktionary.org/wiki/péter_les_plombs>>

[1] https://www.franceculture.fr/oeuvre/au-bout-de-la-colere-reflexion-sur-une-emotion-contemporaine

[2] Philosophe et professeur de linguistique à l’université de Bourgogne.

[3] J. Lacan, « Le désir et son interprétation », inédit, 14 janvier 1959.

[4] J. Lacan, Le Séminaire, livre Vil, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 123.

[5] J. Lacan, « L’étourdit », Scilicet 4, op. cit., p. 44.

[6] C. Soler, Les affects lacaniens, PUF, Paris, 2016, p.88-89.

[7] Andre, C., Jollien A., Ricard, M., A nous la Liberté ! L’Iconoclaste et Allary Editions, Paris, 2019, p.436-437.

[8] Léopold Szondi,( 1893-1986), est un médecin, psychopathologiste hongrois, fondateur de la « psychologie du destin ». Ses recherches – influencées par Freud et Ludwig Binswanger – ont porté sur l’hérédité et les théories géniques. Il cherchait à élucider la transmission génétique de facteurs conditionnant notre vie mentale. Pour ce faire, il a étudié de nombreuses généalogies et a mis à jour le concept « d’inconscient familial ».

[9] Le spasme du sanglot est une pause respiratoire de quelques secondes qui peut survenir quand un enfant en bas âge fait une grosse colère. C’est souvent très impressionnant pour les parents, mais c’est absolument sans danger pour l’enfant. Lors de pleurs importants (lors d’une contrariété, d’une peur, d’une douleur), la respiration de l’enfant se bloque, sa peau se cyanose et devient bleue. Pendant cette apnée forcée, le sang irrigue moins bien le cerveau et cela provoque une brève perte de connaissance, une sorte de syncope. La première fois, les parents imaginent le pire et appellent les secours, paniqués. Heureusement, la perte de connaissance ne dure que quelques secondes. L’enfant retrouve ensuite ses couleurs et une respiration normale.

[10]Isabelle Filliozat est une psychothérapeute française, didacticienne en psychothérapie, conférencière et auteure, née le 12 décembre 1957 à Paris

[11] Ibid. p.37.

[12] https://www.psychologie.fr/article/est-ce-mal-de-se-mettre-en-colere–A-677.html

[13]C. Dejours, Le corps d’abord, Petite biblio Payot, p.38.

[14] [14]C. Dejours, Le corps d’abord, Petite biblio Payot, p. 39.

[15] Ibid. p.40.

[16] C’est moi qui précise ici dans le texte même de C. Dejours. Médecin français Pierre Marty (1918-1993) a fondé l’Ecole Psychosomatique de Paris avec comme objectif d’intégrer la pathologie somatique à la médecine. De nos jours, cette approche globale constitue un courant à part entière dans la pratique médicale. La psychosomatique est ainsi définie comme un défaut de mentalisation. La mentalisation étant la capacité à discerner, à faire face et à élaborer des conflits internes et interpersonnels. Elle permet de faire appel à des représentations. Ainsi lorsque nous devons faire face à une perte, au début il y a une sidération, puis on fait appel à des représentations, à des images psychiques dans le préconscient. La carence de représentations entraîne un surinvestissement de l’agir.

[17] C. Dejours, Le corps d’abord, Petite biblio Payot, p.36-37.

[18] Rosine Diwo, Evénements de vie, mentalisation, somatisation et tentatives de suicide : approche comparée à     l’adolescence. Thèse de Doctorat en Psychologie. Réf. :   https://hal.univ-lorraine.fr/tel-01776235/document,p.103-104.

[19] Jacques Michelet, Handicap mental et Technique du psychodrame, Ed. L’Harmattan, 2008, p.45.

[20] H. Lefebvre, « La présence et l’absence », p. 88.

[21] A ce sujet j’invite le lecteur à se rendre sur ce lien pour approfondir cette question : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2018/11/27/le-pouvoir-de-la-parole/

https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2018/11/24/le-savoir-de-la-parole/

[22]  Interview de Boris Cyrulnik – Psychiatre et neurologue, Boris Cyrulnik : « Le travail peut être beau et rendre heureux », https://acteursdeleconomie.latribune.fr/debat/2010-11-19/boris-cyrulnik-le-travail-peut-etre-beau-et-rendre-heureux.html

[23] Donald W. Winnicott, La mère suffisamment bonne, Ed. Payot, 2006.P.113.

[24]Ibidem. P.118.

[25] Leopold Szondi, Introduction à l’analyse du destin. Ed. Nauwelaerts, 1972. P.65

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L’éthique, la réflexion et l’action

L’éthique

Le mot éthique vient du grec ethikos signifiant « moral » et de de ethos signifiant « mœurs ». Etymologiquement le mot « éthique » est un synonyme, d’origine grecque, de « morale ». Il a cependant, de nos jours, une connotation moins péjorative que « morale » car plus théorique ou philosophique. L’éthique s’attache aux valeurs. L’éthique est une réflexion sur les valeurs qui orientent et motivent nos actions. Cette réflexion s’intéresse à nos rapports avec autrui et peut être menée à deux niveaux. Au niveau le plus général, la réflexion éthique porte sur les conceptions du bien, du juste et de l’accomplissement humain. Elle répond alors à des questions comme : « qu’est-ce qui est le plus important dans la vie ? que voulons-nous accomplir ? quels types de rapports voulons-nous entretenir avec les autres ? Les valeurs deviennent ainsi des objectifs à atteindre, des idéaux à réaliser. À l’échelle individuelle, nos actions sont autant de moyens d’actualiser nos valeurs. À l’échelle collective, l’imposition de règles est aussi un moyen de réaliser l’idéal partagé ; les actions qui vont dans le sens de l’idéal deviennent des devoirs, des obligations. Les règles, cependant, sont générales et ne peuvent couvrir toutes les situations où des choix d’actions sont nécessaires. C’est pourquoi la réflexion éthique porte aussi, au niveau particulier, sur les cas embarrassants et les dilemmes. Elle répond alors à des questions comme : quelle est la valeur la plus importante dans cette situation ? quelle est la meilleure décision éthique dans ces circonstances ?

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L’action et la réflexion

La réflexion sans l’action

    introduit l’inertie.


L’action sans la réflexion

    introduit l’agitation.

L’action et la réflexion

    conjugués introduisent du sens

    et une direction,

                 l’ouverture de soi à ce que vit

    l’autre, sans être submergé,

     sans se laisser submerger et

     sans submerger l’autre par

     nos «bons» sentiments     !

 

 

 

 

L’agir expressif

« L’agir expressif, c’est la façon dont le corps se mobilise au service de la signification, c’est-à-dire au service de l’acte de signifier à autrui ce que vit le ‘Je’ »[1] 

« Essentiel à la compréhension du sens, l’agir expressif est également une façon d’agir sur son interlocuteur, et donc de le transformer au travers du dialogue intersubjectif. Ainsi, en mobilisant le corps (dans notre culture : arrêt brutal de la parole ou cri, accélération ou blocage de la respiration, yeux rouges fixant autrui…), la dramaturgie de la colère permet de signifier à l’autre son état, puis dans un second temps, de lui faire connaître ses propres limites de tolérance émotionnelle. »[2]

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« L’agir expressif mobilise toutes les fonctions physiologiques, non plus au service de la régulation des milieux intérieurs ou de l’homéostasie, mais au profit de la mise en scène du sens, au profit de la dramaturgie. L’on ne peut échapper sans dommage à l’obligation d’en passer par l’agir expressif. La mise en scène de la signification est nécessaire à l’avènement de cette dernière et à sa compréhension par autrui. De sorte que se soustraire à l’exigence dramaturgique et livrer un discours monocorde, plat, inexpressif, risque de nuire tant à sa compréhension par autrui qu’à sa puissance illocutoire. Car le corps, dans l’agir expressif, ne porte pas seulement le sens : il provoque aussi des réactions dans le corps de l’autre, il agit sur l’autre, auquel il s’adresse. En général, cet agir ne laisse pas l’autre indifférent, c’est-à-dire qu’il a une action sur ce dernier qui peut infléchir la dynamique intersubjective en indiquant à l’autre les limites qu’il ne faut pas franchir, les limites de tolérance émotionnelle et affective du sujet. »[3]

L’agir expressif et la colère

Nul ne peut sortir sans dommage de son inhibition ! En effet, incapable d’affirmer ses limites, l’effraction de soi devient inévitable et aboutit nécessairement à des ressentis d’étouffement : « je ne peux plus le sentir », « il m’étouffe », « j’ai besoin d’air », « besoin de respirer, de souffler ».

« Je tiens la structuration de l’agir expressif de la colère pour une des fonctions dialogiques nécessaires à la préservation de l’identité et de la santé mentale, et cela chez tout un chacun, sans exception… »[4]

« La structuration de l’expressivité de la colère est difficile chez l’enfant. Beaucoup de parents sont totalement désemparés devant leurs chérubins en colère. Or c’est bien de la façon dont ils jouent cette question, au long cours, avec eux, que dépend la structuration et l’usage souple de la puissance expressive de la colère chez l’adulte. »[5]

« L’impuissance expressive est dangereuse, non pas tellement au plan économique, comme le suggère la théorie de Marty[6], mais au plan proprement dynamique. Ce n’est pas l’absence de décharge pulsionnelle qui est délétère. C’est qu’en absence d’agir expressif, la patiente (ici C. Dejours relate un exemple à la page 37 de son livre « Le corps d’abord ») ne peut pas se protéger efficacement de ce qui, venant de l’autre, provoque en elle sa propre hostilité…L’hostilité est bel et bien représentée chez cette patiente par des fantasmes. Son analyse en fournit de nombreux exemples, où elle rêve de tuer ou de faire exécuter des gens qui l’irritent. Ce qui fait défaut ici, c’est l’agir expressif de la colère. »[7]

Le trouble somatique

 « Pour DETOURS (1996), comme nous l’avons déjà signalé, « le trouble somatique est ontologiquement premier » (p. 23) et la possibilité d’être libéré de ce symptôme dépend, selon lui, « de la capacité d’être accompagné par l’autre dans la symbolisation de ce vécu corporel. » C’est seulement l’échec de cette perlaboration qui entraînerait secondairement « la chronicisation du trouble somatique » (p. 23). »[8]

« La perspective de DETOURS, centrée ici sur les relations entre l’échec de la mentalisation et la somatisation, nous confronte une nouvelle fois au travail essentiel de symbolisation et pose « l’hypothèse de la violence réprimée comme processus central de la somatisation (1989, p. 54). Elle nous permet aussi d’enrichir la définition de ce concept de mentalisation de racines corporelles. »[9]

L’échec de l’agir expressif

 « Que se passe-t-il alors en cas d’échec dans la réalisation de cet agir expressif ? DEJOURS (1995) montre que cet échec « fait surgir la violence contre l’autre. » Deux solutions se présenteraient alors au sujet : « le passage à l’acte compulsif ou la répression. Dans cette dernière, la violence se solderait par une paralysie de la pensée. Alors peut survenir une crise somatique » (p. 75). Dans sa conception, DEJOURS (1989) pense en effet « qu’il faudrait accorder à la violence une place spécifique dans le fonctionnement psychique, aussi importante qu’au désir » (p. 55), et que c’est l’animalité qui serait la source de la violence et des motions destructrices » (p. 56). Il précise que si le sujet s’oppose à l’exercice de cette violence instinctuelle par un retournement contre soi, « cette animalité devient motion suicidaire ou motion mutilatrice. S’il s’oppose, au contraire, par la répression, « il se réserve d’un passage à l’acte suicidaire », mais en risquant « de déclencher un processus de somatisation (…), mouvement qui, selon lui, « n’est pas suicidaire stricto sensu » (p. 56), mais qui relève bien « de l’économie de la violence » (1995, p. 75). … Mais alors, comment expliquer le recours à l’une des solutions plutôt qu’à l’autre ? C. DEJOURS (1995) propose une réponse à cette question : ce serait l’impuissance vécue dans le corps, le vécu de douleur au niveau du corps, qui aiguillerait les sujets vers le passage à l’acte compulsif, et ce serait le ressenti de honte, ou de peur de la violence de l’autre, qui aiguillerait les sujets vers la maladie somatique. En envisageant chez le sujet passant à l’acte, le contexte antérieur d’une lutte pour l’éviter, d’une impossibilité de verbalisation de cette lutte contre le passage à l’acte, et d’une paralysie de la pensée, pouvant alors entraîner la survenue de somatisations, C. DEJOURS (1989) semble articuler à l’hypothèse d’une alternative, passage à l’acte ou somatisation, celle de l’éventualité d’un lien de succession dans le temps entre passage à l’acte et somatisation … Il souligne en tout cas la complexité et l’intrication probable entre ces deux processus, puisque « la répression » est, selon lui, requise « pour conjurer le passage à l’acte », sans permettre la perlaboration (p. 58). »[10]

Somatisation, fonctionnement mental et diabète

« Il est bien connu que chez les diabétiques insulino-dépendants (DID) hyperglycémie et cétose[11] peuvent être aggravées par les stress psychologiques. De plus, certains diabétiques présentent un déséquilibre métabolique persistant en dépit d’une technique correcte (insulinothérapie, régime alimentaire, autosurveillance), en l’absence de cause banale de déséquilibre (infection, lipodystrophie.) et en l’absence même de trouble majeur du comportement vis-à-vis du traitement de leur diabète. Il apparaît d’autre part que la psychothérapie de certains DID pourrait influencer favorablement, en plus de l’état mental, le contrôle métabolique à court terme. »[12]

« Du fait d’un défaut des processus de liaison intrapsychique, le DID est plus vulnérable qu’un autre aux traumatismes psychiques. En termes de fonctionnement mental : l’excitation insuffisamment métabolisée par l’appareil psychique se manifeste sous forme « d’angoisse actuelle ». Au lieu d’un processus de mentalisation (de liaison), l’angoisse subit un processus de somatisation…Au lieu de représentations psychiques et d’une verbalisation impossible, ces malades donnent seulement à observer un « état de détresse », sans autre symptôme, cependant que l’excitation, la tension et l’angoisse donnent lieu à une contre-régulation neuro-endocrinienne et à une hyperglycémie de stress. Cette simultanéité et cette équivalence entre angoisse non représentée, actuelle et automatique d’une part, et contre-régulation glycémique d’autre part, évoquent la formule de J.McDougall : dans le processus de « somatisation », le corps réagit à une menace psychique comme s’il s’agissait d’une menace physique »[13] »[14]

« A l’angoisse non représentée mentalement répond une désinhibition de l’axe hypothalamique-viscéral conduisant à une hyperglycémie. L’inefficacité des défenses mentales chez les DID, vis-à-vis d’une angoisse incontrôlée, pourrait jouer un rôle important dans le mauvais contrôle du diabète. L’approche psychothérapeutique ne peut espérer conduire à un changement de structure. Mais elle pourrait parvenir, à l’intérieur de la lignée structurale, à rétablir un équilibre psychique meilleur. »[15]

L’agir expressif dans le psychodrame

Depuis la nuit des temps (cf. la tragédie grecque) la représentation scénique et le jeu rituel autour des difficultés, des problèmes et questions qui nous touchent, font partie de notre humanité. Un psychiatre, J.L.Moreno, au début du 20ème siècle, en a fait une méthode thérapeutique dont les principes de base sont la spontanéité, la présence et la participation empathiques de spectateurs-acteurs, ainsi que la conduite de la séance par un meneur de jeu. Il l’a baptisée « psychodrame ». Le jeu, par la dramatisation, va permettre grâce au processus d’introjection de réduire la charge émotionnelle en transformant la pulsion en symbolisation. Le jeu est acte de parole, acte d’énonciation qui transforme celui qui était objet d’un évènement en sujet d’un acte symbolique. Ce renversement est capital ! « Cette interliaison énergétique représente une mobilisation, une circulation dynamique, déclive et ouvre sur le monde exté-rieur. Le psychodrame permet ce jeu énergétique de la stimulation réceptive à plusieurs »[16].

L’agir expressif dont nous parle C.Dejours peut se traduire en psychodrame par son aspect « corporant ». « Le psychodrame est « corporant » parce qu’il y est question d’une dynamique corporelle, d’une dynamisation du corps, bref de la « corporéité » prise dans le sens de l’être humain considéré dans sa globalité. La corporéité se situerait dans une zone intermédiaire entre l’action de rendre une parole corporelle et l’acte de faire parler le corps. C’est aussi une zone où les objets transitionnels et le langage métaphorique prennent une place importante. A propos de l’objet transitionnel, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages de D.W. Winnicott. »[17]

En psychodrame le soulagement et l’amélioration psychologique de la personne viendront souvent par l’expression de ce qui jusque-là est resté imprimé. Après une certaine décharge émotionnelle, la parole peut se charger à nouveau car elle s’adresse à quelqu’un. En quelque sorte les animateurs du groupe psychodramatique font circuler le métro de ce qui n’est pas dit en dessous du boulevard de ce qui est difficile à dire ! Le cadre, quant à lui, a pour fonction l’inscription de l’autre qui va permettre une symbolisation. La marque délimitée par le processus psychothérapeutique produit du sens, triangule, relie les morceaux éparpillés du patient et permet à la pensée de reprendre un relais. Qu’est-ce que la symbolisation ?

La symbolisation

Ce terme désigne la fonction d’expression ou de représentation psychique de la vie pulsionnelle. Que signifie exactement symboliser ? Pour répondre à cette question, il nous paraît nécessaire de revenir au jeu de la bobine mis en évidence par Freud. C’est le jeu du « Fort-Da »[18]au cours duquel le petit-fils de Freud renouvelle le geste d’Hermès en créant son propre jouet.

Dans ce jeu, la bobine (l’objet petit a) est l’équivalent de la mère (abandonnante) mais aussi de tout ce qui est susceptible de disparaître : personne ou objet. « Ce premier jeu inventé par l’enfant fonctionne comme un schème de représentation »[19]. Cette description ne va pas sans évoquer le processus que Winnicott place à l’origine des « objets transitionnels ». La symbolisation implique la représentation d’un objet absent. Dans la réalité, l’enfant a subi la séparation. Elle l’a fait souffrir. S’il arrive à la représenter symboliquement par un jeu, c’est d’abord qu’il a pu prendre un certain recul vis-à-vis d’elle, qu’il la voit de dehors, sur un certain plan, en provoquant la présence-absence du substitut, et qu’enfin il pourra interpréter pareillement des séparations comparables et ne plus être totalement surpris.

L’enfant était passif, envahi par l’expérience mais, en la répétant, il acquérait un rôle actif. « Le moi qui a vécu passivement le trauma en répète maintenant activement une reproduction affaiblie, dans l’espoir de pouvoir en diriger le cours en agissant par lui-même. Nous savons que l’enfant se comporte de la même manière face à toutes les impressions qui lui sont pénibles en les reproduisant dans le jeu ; par cette façon de passer de la passivité à l’activité, il cherche à maîtriser psychiquement ses impressions de vie. »[20] Dès qu’il mime l’absence et la présence, l’enfant fait vivre l’objet « ici » et « maintenant ». La mère présente doit être appréhendée comme celle qui pourrait ne pas être là. Ce travail permet à l’enfant de ne pas s’enfermer dans l’imaginaire. Ce mouvement d’alternance, dans une relation d’ouverture et de fermeture est décomposé, aussi, par Sami Ali comme un mouvement agressif, comme un désir actif de l’enfant de se séparer de sa mère (« Ma mère ne m’abandonne pas », « Je ne suis pas abandonné par elle » ou encore « Ce n’est pas toi qui me laisses tomber », « Je n’ai pas besoin de toi », « Je t’envoie promener moi-même »). Ce mouvement semble s’inscrire dans un contexte ambivalent qui fait naître chez l’enfant de l’angoisse et de la culpabilité. La plupart de ces jeux symboliques tentent à reproduire ce qui a frappé, à évoquer ce qui a plu ou participer de plus près à l’ambiance, bref, à construire un vaste réseau de dispositifs permettant au moi d’assimiler la réalité tout entière c’est-à-dire se l’incorporer pour la revivre, la dominer ou la compenser. C’est aussi la conscience du « comme si ». C’est une aire intermédiaire qui, par la symbolisation, permet le désillusionnement, le sevrage et l’acceptation de la réalité. Celle-ci, parfois très dure, est soulagée par l’aire intermédiaire. C’est une aire transitionnelle qui sépare et unit. C’est un lieu privilégié d’expression, de création et de surprise. Grâce au jeu, l’histoire du sujet peut reprendre un sens, s’intégrer à une chaîne signifiante. Jouer est toujours une expérience créative, une expérience qui se situe dans le continuum-espace-temps, une forme fondamentale de la vie. Le moment clé est celui où l’enfant se surprend lui-même, et non celui d’une brillante interprétation par le thérapeute. Le jeu implique aussi le corps. Le psychodrame permet une mise en place des corps qui entraîne une dynamique. Le corps comme métaphore est mis en scène. Le corps en mouvement va permettre, grâce à l’abréaction, de réintégrer des représentations enfouies. Dans la réalité de la vie quotidienne, ce corps est surtout agi. A l’inverse, en psychodrame, il se trouve en représentation. Le corps représenté va favoriser le langage du cœur. La symbolisation implique la représentation d’un objet absent. D’après Lacan, « le réel (l’impossible, le subi, ce qui constitue, avant tout, ce qu’on ne peut   changer, ce qui heurte nos désirs) est ce qui résiste absolument à la symbolisation ».[21] La symbolisation des anxiétés, p.ex., pour citer la problématique anxieuse elle-même, va opérer un déplacement de l’angoisse somatique vers une expression névrotique externe, hors du corps. En effet, une fois nommée activement et non uniquement subie, l’angoisse ne collant plus à la peau, peut être mieux maîtrisée. Qu’est-ce que la représentation ?

La représentation 

La représentation est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle.  Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en oeuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Penser, c’est se représenter mais dépasser les représentations. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. « Le langage est une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »[22]

[1] Ibid. p.37.

[2] https://www.psychologie.fr/article/est-ce-mal-de-se-mettre-en-colere–A-677.html

[3]C. Dejours, Le corps d’abord, Petite biblio Payot, p.38.

[4] Ibid. p. 39.

[5] Ibid. p.40.

[6] C’est moi qui précise ici dans le texte même de C. Dejours. Médecin français Pierre Marty (1918-1993) a fondé l’Ecole Psychosomatique de Paris avec comme objectif d’intégrer la pathologie somatique à la médecine. De nos jours, cette approche globale constitue un courant à part entière dans la pratique médicale. La psychosomatique est ainsi définie comme un défaut de mentalisation. La mentalisation étant la capacité à discerner, à faire face et à élaborer des conflits internes et interpersonnels. Elle permet de faire appel à des représentations. Ainsi lorsque nous devons faire face à une perte, au début il y a une sidération, puis on fait appel à des représentations, à des images psychiques dans le préconscient. La carence de représentations entraîne un surinvestissement de l’agir.

[7] C. Dejours, Le corps d’abord, Petite biblio Payot, p.36-37.

[8] Rosine Diwo, Evénements de vie, mentalisation, somatisation et tentatives de suicide : approche comparée à     l’adolescence. Thèse de Doctorat en Psychologie. Réf. :   https://hal.univ-lorraine.fr/tel-01776235/document, p.106.

[9] Ibidem, p.106.

[10] Rosine Diwo, Evénements de vie, mentalisation, somatisation et tentatives de suicide : approche comparée à     l’adolescence. Thèse de Doctorat en Psychologie. Réf. :   https://hal.univ-lorraine.fr/tel-01776235/document,p.103-104.

[11] C’est moi qui précise ici ce terme : La cétose est un état du métabolisme humain provoqué par les régimes faibles en glucides. Elle est un état dans lequel l’organisme se trouve après avoir subi une alimentation très faible en sucres.

[12]C. Dejours, Les dissidences du corps, Petite biblio Payot, Paris, 1989, Annexe, p.197.

[13] J.McDougall, «  De la douleur psychique et du psycho-soma », in Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, 1978.

[14] C. Dejours, Les dissidences du corps, Petite biblio Payot, Paris, 1989, Annexe, p. 217.

[15] Ibidem, p.226.

[16] Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres 1996.

[17] Jacques Michelet, Handicap mental et Technique du psychodrame, Ed. L’Harmattan, 2008, p.45.

[18] S. Freud, « Essais de Psychanalyse », p. 16-18.

[19] A. Sami, « L’espace imaginaire », p. 48.

[20] S. Freud, « Inhibition, symptôme et angoisse », p. 79.

[21] J. Lacan, « Le séminaire- RSI », p. 80.

[22] H. Lefebvre, « La présence et l’absence », p. 88.

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