Le « mensonge », cet « acte parlé »

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Le mensonge, loin de n’être qu’un simple écart moral, constitue un phénomène psychique complexe, historiquement et théoriquement associé à l’activité mentale et au lien à l’autre. Le mot lui-même, issu du latin mentire et de la racine indo-européenne men, rappelle que mentir concerne avant tout l’esprit, la pensée en acte. Le mensonge est un acte-parlé, c’est-à-dire une parole qui agit, plus qu’elle n’informe.

Le mensonge comme construction de l’espace transitionnel

W. Winnicott est l’un des auteurs majeurs à avoir conceptualisé le mensonge dans une perspective développementale. Selon lui, lorsqu’un enfant n’a pas pu bénéficier pleinement du stade transitionnel — cet espace intermédiaire entre soi et l’autre qui permet le jeu, l’illusion et la créativité — il peut recourir au mensonge pour tenter de recréer artificiellement cet espace manquant. Le mensonge devient alors un outil psychique de réparation, destiné à rétablir une continuité affective défaillante.

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Winnicott associe notamment le mensonge à l’espoir : l’enfant déprivé, en trompant son entourage, oblige celui-ci à intervenir, à « le prendre en main ». Le mensonge serait ainsi une quête d’amour, une tentative pour réactiver un lien primordial rompu ou perturbé. L’enfant cherche à solliciter l’environnement là où quelque chose s’est brisé dans ses premières relations d’attachement. En ce sens, mentir peut être compris comme une manière de transitionnaliser la relation à autrui : le sujet attend de l’autre une adhésion à son récit pour réparer narcissiquement un espace interne fragile.

Le mensonge, dans cette perspective, a aussi pour fonction de faire gérer à l’environnement une souffrance dont le sujet n’a pas conscience, ou qu’il est incapable de dire autrement. Il partage ainsi involontairement une douleur indicible. Sa « mécanique » intersubjective exprime l’attente d’une réponse secourable.

Le mensonge comme acte de se cacher — et d’être trouvé

Pour Winnicott, la dynamique du mensonge s’inscrit dans le paradoxe de la communication et de la non-communication. Certains individus éprouvent simultanément un besoin urgent d’être en lien et un besoin encore plus urgent de ne pas être trouvés. Le mensonge condense ces deux tendances : il est un jeu de cache-cache, un appel embrumé à l’autre tout en s’en défendant. Le mensonge se distingue du secret. Le secret est une position passive : on garde pour soi. Le mensonge est une position active : on va vers autrui pour le tromper. À ce titre, mentir constitue une manière singulière d’entrer en relation.

Le mensonge comme symptôme

Plusieurs auteurs, dont A. Green et R. Smadja, permettent de concevoir le mensonge comme un symptôme. Comme tout symptôme, il manifeste un écart entre une histoire consciente et un passé enfoui. Il témoigne de la détresse du sujet, là où sa parole ordinaire échoue à exprimer ce qui le tourmente. Le mensonge révèle ainsi la trace d’un traumatisme relationnel, d’une distorsion environnementale ayant entravé le développement psychique.

L’enfant qui ment de manière répétée exprime une dépendance extrême à l’environnement, dont il attend réparation et stabilité. Cette tendance est fréquente chez les enfants souffrant de troubles de l’attachement, qui éprouvent leurs parents par une succession d’exigences, de manipulations, de mensonges et parfois d’agressivité. Le mensonge sert ici de barrière protectrice contre l’intrusion de l’autre dans un monde interne fragile.

Les formes évolutives du mensonge chez l’enfant

Sur un plan développemental, mentir est d’abord une conquête cognitive. Le jeune enfant découvre que l’autre peut penser autrement que lui : le mensonge est alors un jeu, un essai de maîtriser cette nouvelle complexité des relations. On ne peut donc réduire cette phase à une faute morale.

En grandissant, le mensonge devient ruse utilitaire : il sert à éviter une sanction, à se protéger d’un désagrément. L’enjeu éducatif est alors d’interroger les motifs plutôt que de condamner l’enfant (« qu’est-ce qui te pousse à ne pas m’avouer ton résultat ? » plutôt que « tu mens en plus ! »).

À l’adolescence, le mensonge peut devenir trahison, voire rupture du lien. Les capacités cognitives matures rendent alors ce mensonge particulièrement destructeur, car il rend impossible l’établissement d’une confiance durable. Le message éducatif doit porter sur les conséquences relationnelles, non sur l’identité globale de « menteur ».

Le mensonge comme protection du Moi

Dans la métapsychologie freudienne, le mensonge protège le Moi contre une intrusion ou un risque de fragmentation. Mentir, c’est préserver son monde interne contre celui d’autrui : « mon monde contre le tien ». Le mensonge peut être vital : certains sujets mentent « comme ils respirent ». Ils redoutent avant tout d’être mis à nu par le regard de l’autre, ce qui provoquerait effondrement ou anéantissement narcissique.

Ferenczi, dès 1927, voyait dans le mensonge pathologique un clivage du moi : deux parties du sujet s’ignorent mutuellement. Le mensonge n’est plus un simple refoulement mais un évitage radical de la vérité interne. Le sujet maintient une fiction identitaire indispensable à sa survie psychique — d’où l’entêtement à mentir même face à l’évidence.

Conclusion

Le mensonge ne peut être compris comme une simple faute morale.
Il constitue un acte relationnel, un mécanisme psychique sophistiqué répondant à des besoins profonds :

  • Créer ou recréer un lien transitionnel défaillant ;
  • Solliciter l’environnement pour réparer une blessure précoce ;
  • Protéger le Moi de l’intrusion ou de l’effondrement ;
  • Exprimer un impossible à dire ;
  • Maintenir une fiction identitaire permettant au sujet de tenir debout.

Mentir, paradoxalement, est souvent une manière d’entrer en relation tout en s’en défendant. C’est une communication qui dit « je ne veux pas communiquer », mais qui appelle pourtant l’autre. Le mensonge, en définitive, révèle autant qu’il dissimule : il dit la vérité sur le menteur, sa fragilité, son espoir, son besoin vital de lien.

Mots clés :

Un outil psychique de réparation – une manière de transitionnaliser la relation à autrui – jeu de cache-cache – détresse du sujet – traumatisme relationnel – dépendance extrême à l’environnement – enfants souffrant de troubles de l’attachement – ruse utilitaire – clivage du moi – acte relationnel.

Références :

Le besoin de mentir : aspects cliniques et enjeux théoriques Sébastien Chapellon :
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00959860/document;

Les enfants /ados et les mensonges, Bruno Humbeeck , psychopédagogue : https://www.facebook.com/bb.atiredailes/posts/les-enfants-ados-et-les-mensongesmentir-est-dabord-une-conqu%C3%AAte-une-conqu%C3%AAte-de-/949458880537060/

Le mensonge, Patricia León-Lopez, article : https://shs.cairn.info/revue-psychanalyse-2004-1-page-31?lang=fr

Mensonge pathologique et clivage du moi : une question d’identité, article de Michèle Bertrand : https://shs.cairn.info/article/RFP_791_0108.

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