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ASPECT ETHIQUE DU PSYCHODRAME AVEC LES PERSONNES HANDICAPEES MENTALES :

Par

Introduction :
Mon expérience d’une vingtaine d’années de pratique, partagée avec différents co-thérapeutes, m’amène à développer une thématique centrale, l’éthique du psychothérapeute en situation psychodramatique. Cet aspect éthique constitue un fil conducteur au cœur même de cette pratique.

Je considère le psychodrame[1], à la fois, comme une psychothérapie et comme une pédagogie des relations. A ce niveau, le regard posé par l’animateur s’avère essentiel. Face à certaines situations, il suffit parfois d’une étincelle pour retrouver de l’espoir !

Le psychodrame possède un pouvoir prodigieux : celui de démonter les instances psychiques, d’en révéler, de manière quasi-alchimique, la matière psychique brute. Celle-ci apparaît, en séance, comme un manuscrit se déroulant pour rendre visible un texte hiéroglyphique dont l’alphabet resterait à décoder.

En psychodrame, lors de certaines séances, à mon grand étonnement, tout comme à celui des stagiaires psychologues que je suis amené à superviser, nous trouvons que les personnes handicapées mentales ne sont plus « débiles » !!!

Souvent, les personnes handicapées mentales ont renoncé à leur véritable personnalité et sont incapables de la révéler à leurs compagnons de vie. Leur créativité se montre quasi inexistante. Les rencontrant en tant que personnes, nous essayons de les inciter à nous rencontrer. De cette manière, elles pourront peut- être se rencontrer elles-mêmes.

Il ne s’agit pas de « réadapter » dans le sens de l’utilisation pratique des capacités restantes de la personne dite « arriérée mentale » et donc de l’isoler dans son défaut, son déficit capacitaire, mais plutôt de découvrir le sens, l’histoire du sujet dans son handicap, de chercher la personne, l’être qui subsiste intact derrière le drame de nos incapacités à correspondre entre nous.

Ma question devient alors de savoir de quelle manière établir avec ces personnes une relation qu’elles pourront éventuellement utiliser pour évoluer elles-mêmes. Nous essayons alors ensemble de redécouvrir une créativité perdue. La créativité, même chez les personnes handicapées mentales, n’est jamais complètement détruite, me semble-t-il. Mon postulat est qu’il existe un potentiel de croissance en tout homme. Winnicott écrit ceci: « J’irai jusqu’à dire que, dans les cas graves, tout ce qui est réel, important, original et créatif est caché et ne donne nul signe de vie »[2]. Il nous dit aussi que la pulsion créatrice est présente en chacun d’entre nous. Reste donc à saisir le comportement « éloquent », « parlant » de ceux qui ne savent pas parler nous dit aussi F. Dolto[3]. Nous tâchons, en tant qu’animateurs, d’être attentifs à ce que font les personnes handicapées mentales. Nous proposons ce que nous entendons, ce que nous croyons comprendre avec eux et essayons de mettre des noms à l’insolite. C’est en quelque sorte un travail de nomination.

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Certaines personnes sont arriérées mentales parce qu’elles se sont « escargotées » nous dit encore F. Dolto. Je la cite: « S’escargoter » cela veut dire retourner dans sa coquille, défendre sa peau, se préserver d’écouter, perdre pied avec la société, vivre de la matérialité de ses besoins, essayer de ne rien entendre parce que c’est trop dérangeant. Cela peut amener jusqu’à l’arriération.

L’arriération est vue par autrui alors que ça peut être un enfant très intelligent complètement escargoté qui aurait une possibilité d’être en contact avec quelqu’un qui a perdu l’habitude de faire confiance à qui est vivant à côté de lui. Il ne demande qu’à manger et dormir. C’est dans les institutions où il y a des enfants dits « arriérés » et dits « psychotiques » que se trouvent des êtres qui étaient potentiellement les plus humains au départ de leur vie. C’est terrible… »[4].

Quant à moi, je tâche avec l’aide d’un co-animateur ou co-animatrice d’aider les patients à prendre une parole sur eux, à sortir de leur isolement en favorisant une circulation d’énergie positive. La situation de groupe permet d’ailleurs des effets thérapeutiques engendrés par les nombreuses interactions, identifications et échos chaleureux et clarifiants de chacun.

Ma pratique psychodramatique est sous-tendue par une éthique dont voici le développement :

Conception éthique:
1. l’éthique du thérapeute :

· L’éthique constitue une réflexion sur l’action, renvoie à la question du savoir sur le faire :

Savoir ce que nous faisons est, notamment, une question posée par l’éthique. Platon, Aristote et d’autres philosophes antiques et contemporains en ont largement débattu. La question posée par Aristote est celle de savoir quelle est la fin dernière de l’homme, c’est-à-dire une fin par rapport à laquelle les autres fins ne seraient que des moyens et qui ne serait pas elle-même moyen pour une autre fin.

En psychothérapie, la question des méthodes et des moyens doit renvoyer d’abord à celle de l’éthique. Il s’agit de penser sa pratique et d’élaborer psychiquement les situations rencontrées. Avoir assimilé les outils et techniques relatifs à la pratique ne suffit pas. S’interroger, par contre, sur le sens des actes que l’on pose et sur les valeurs qui les sous-tendent permet d’en être davantage conscient, de se rapprocher des objectifs poursuivis et de mieux cadrer ses interventions.

· L’éthique représente le respect de la personne, la prise en compte du caractère unique et irremplaçable de chaque personne :

La visée thérapeutique que je poursuis est surtout humaniste c’est- à-dire que j’essaye de permettre ce qu’il y a de plus humain dans la personne au-delà de ses manques, ses handicaps. Faire le bilan des compétences me paraît plus constructif et respectueux de la personne que de faire l’inventaire de ses incapacités.

· L’éthique est une visée positive de l’être humain :

Nous pouvons bouger davantage dans le positif. Une vision ou une perception positive de l’être humain semble libérer davantage ce dernier. Nous adressant à la partie saine des personnes que nous rencontrons, n’avons-nous pas davantage de chance d’obtenir des résultats ? Il s’agit donc de trouver les ressources chez les personnes que nous rencontrons, de miser sur leur créativité plutôt que sur leurs incapacités. Sans le nier, nous pouvons faire d’un handicap un moteur.

Le regard porté sur soi et sur l’autre me paraît déterminant : « Si je crois en toi, je te permets de croire en toi » ! Nous pouvons être porteur d’espoir, prendre le risque de trouver une étincelle d’espérance et croire au développement de l’autre. « Un plus petit signe suffit à transformer un vilain petit canard en cygne » ![5]

L’essentiel de nos comportements n’est-il pas suscité par nos représentations ? L’ennemi de la « vérité » n’est-il pas la conviction, le jugement définitivement porté ? Ce qui éloigne, ce qui oppose, c’est l’ignorance. Quand nous ignorons, nous construisons des représentations arbitraires que nous tenons pour des vérités.

Dans la théorie constructiviste, pour y faire référence, la perception du monde, chez l’homme, restera toujours une construction de l’esprit. Nous ne pouvons connaître que ce que nous construisons nous-mêmes. L’intérêt que j’y trouve personnellement réside, en outre, dans cette synthèse : « La conclusion de tout cela est bien intéressante : le monde empirique du vivant, la logique de la réflexibilité et l’histoire naturelle nous disent donc que l’éthique,- la tolérance, le pluralisme, la distance qu’il nous faut prendre à l’égard de nos propres perceptions et valeurs pour pouvoir prendre en compte celles des autres- est le fondement même de la connaissance, mais aussi son point final. En trois mots, mieux vaut faire que dire : les actes parlent davantage que les mots »[6].

Aider la personne handicapée, c’est lui permettre d’avoir un projet et lui donner le sentiment d’exister. La mobilisation du désir de vivre constitue une action essentielle de l’élaboration psychique des personnes en proie au trauma, car lorsque le désir de vivre fait son retour, les symptômes post-traumatiques s’en vont.

Comme thérapeute , dans le cas de handicap, de traumatisme, il me paraît nécessaire d’établir une dissociation instrumentale pour agir c’est-à-dire être du côté de la vie , du « malgré tout », peut-être même « à travers tout » même si, en vérité « on » déprime.

Mais garder confiance dans un changement possible, cela passe aussi par une réflexion institutionnelle où est posée la question du statut de la personne déficiente, question éthique relative à sa position de sujet.

· L’éthique vise à ce que la rencontre avec l’autre ne soit pas manquée :

Favoriser la rencontre, c’est tendre la main. Je ne cherche pas à vouloir communiquer à tout prix. Je cherche à rencontrer une personne, non pas un personnage, et à donner l’envie aux patients de parler s’ils le désirent. L’essentiel est d’alimenter un souffle de vie en instaurant une possibilité de jeu qui faisait cruellement défaut dans le champ de la souffrance. Moreno disait d’ailleurs : « Le seul moyen, ce n’est pas la parole mais la rencontre ». A ce niveau, le jeu psychodramatique n’est pas toujours nécessaire. Le patient y est mis en périphérie et non au centre de l’adulte, des experts qui, souvent, ont envie de trop vite comprendre c’est-à-dire de « prendre avec » !

J’accepte le non-sens de l’autre comme le non-sens entre nous. L’expérience informe peut devenir la trame d’un jeu. Je réponds à l’autre si c’est nécessaire dans la mesure de sa demande. De cette manière, j’essaye de ne pas reproduire un système relationnel souvent employé, c’est-à-dire lorsque le thérapeute se trouve en position dominante et le patient en position dominée.

Il faut savoir également que les personnes handicapées mentales plus que d’autres personnes sont « surprotégées » parce qu’elles sont perçues comme manquant toujours de quelque chose ! Placée en position d’assistée, la personne handicapée mentale fait souvent ce que le parent juge bon pour elle. Souvent, son entourage lui attribue plus d’incapacité qu’elle n’en a au départ. Là où j’interpelle le sujet, par contre, c’est dans l’aire de jeu, lieu de surprise.

Je synthétiserai le concept de la rencontre (développé par ailleurs dans la charte des psychodramatistes.[7]) par un résumé de deux textes, l’un emprunté à Moreno (je rappelle qu’il est le fondateur du psychodrame) et l’autre à P. Montangerand – ex Président de l’Institut International de Psychanalyse de Genève, texte qui s’intitule : « Ballade pour un jeune thérapeute »:

« Une véritable écoute, dans le silence intérieur débarrassé de la mémoire du passé et des cogitations sur l’avenir nous fait vivre l’instant fulgurant de la rencontre.Vivre l’instant de la rencontre n’est pas le résultat d’une volonté mais le fruit mûri d’une ouverture immédiate sur l’infini de l’Autre. C’est au présent que l’homme peut vivre sa mesure d’éternité. Le vrai silence n’est ni indifférence, ni fascination, il est présence hors de tout savoir et de toute compréhension, car vouloir comprendre l’autre, c’est chercher à l’enfermer dans un déjà connu. La compréhension, écrit Jung, est un pouvoir terrifiant, parfois même un assassinat de l’âme…La véritable compréhension semble être une compréhension qui ne comprend pas mais qui vit et oeuvre. Le vrai silence désencombre notre psychisme des déductions théoriques et des projections qui en découlent. Le danger qui guette l’analyste et l’analysant, c’est le bavardage, l’accumulation de mots morts jetés dans la fosse commune d’une pseudo-rencontre. L’analyste doit avoir trouvé son silence intérieur pour pouvoir en présence de son patient, se taire quand il le faudra. Je sais bien que la compassion d’autrui soulage un moment, je ne la méprise point. Mais elle ne désaltère pas, elle s’écoule dans l’âme comme à travers un crible. Et quand notre souffrance a passé de pitié en pitié, ainsi que de branche en branche, il me semble que nous ne pouvons plus la respecter ni l’aimer. Ecouter en silence, c’est aimer. Aimer, c’est oser s’ouvrir sur l’infini de l’Autre, c’est accepter, au-delà de la peur, l’aventure la plus difficile et la plus extraordinaire. Aimer, c’est peut-être renoncer à nier l’inconscient et assumer sa peur afin qu’elle ne nous paralyse plus dans le cercle répétitif des automatismes de notre intellect. Le symptôme que présente le patient est un mot d’amour qui ne peut pas se dire… ».[8]

Et voici ce que Moreno nous dit de la rencontre dans « In Einladung zu einer begegnung (Vienne 1914) » :

« En 1914, j’ai introduit le concept de la « Rencontre »…

Selon lui, ce concept a constitué le début des fondements théoriques de la psychothérapie de groupe (thérapie par la « Rencontre »). « Mes activités pratiques avec des enfants dans les jardins de Vienne, les discussions de groupe avec des adultes (1913-1914) et mon expérience au camp de Mittendorf (1915-1917) ont grandement contribué à l’explication des problèmes essentiels. Dans mes « dialogues » sur la rencontre, dans mon « théâtre d’improvisation », ces préoccupations ont trouvé un point d’aboutissement provisoire ».[9]

Ce concept est une prescription technique constituée par l’empathie, l’écoute, l’engagement, la créativité du thérapeute ainsi que la confrontation avec l’autre.

· L’éthique comme enjeu, dans l’aire de jeu, de l’individualisation :

Avec la personne handicapée mentale l’enjeu de la thérapie sera de chercher « du sujet » qui puisse entrer en jeu. L’aire de jeu est une aire neutre d’expérience où l’action structurée reste observable par le moi. C’est une aire intermédiaire qui, par la symbolisation, permet le désillusionnement, le sevrage et l’acceptation de la réalité. Celle-ci, parfois très dure, est soulagée par l’aire intermédiaire. C’est une aire transitionnelle qui sépare et unit. C’est un lieu privilégié d’expression, de création et de surprise. C’est un lieu protégeant la relation où peut advenir un espace potentiel de liberté, de communication qui permet de jouer et d’évoluer créativement.

L’aire de jeu ne relève ni de la réalité psychique intérieure ni de la réalité extérieure nous précise Winnicott. « Cette aire où l’on joue n’est pas la réalité psychique interne. Elle est en dehors de l’individu, mais elle n’appartient pas non plus au monde extérieur »[10]. C’est aussi un lieu de symboles. Le symbole anime et concrétise les choses. Le mot symbole vient du grec signifiant : « Jeter ensemble, réunir, intégrer » d’où la fonction d’intégration que joue la fonction symbolique. C’est sur le symbole que s’édifie la relation du sujet au monde extérieur et à la réalité en général. Jouer, c’est faire. Le jeu introduit au langage. Il permet à la personne handicapée mentale, chez qui le « faire » est plus facile que le « dire », d’arriver à un « dire » efficace c’est-à-dire non plus comme faisant partie de l’acte mais comme évocateur de ce dernier. Nous le constatons avec Maurice quand il nous dit : « En psychodrame, on peut imaginer, on peut inventer. C’est comme un jeu. On peut chercher les mots et trouver une solution à mes problèmes ». L’aire de jeu est une aire qui permet de mettre du jeu dans sa vie, de renouer avec l’enfance, de découvrir ses capacités ludiques. Il est préférable de mettre du jeu dans sa vie plutôt que d’être le jouet du jeu ! Grâce à la représentation, l’histoire du sujet peut reprendre un sens, s’intégrer à une chaîne signifiante.

Jouer est toujours une expérience créative, une expérience qui se situe dans le continuum-espace-temps, une forme fondamentale de la vie. Le moment clé est celui où l’enfant se surprend lui-même, et non celui où le thérapeute pourrait faire une brillante interprétation. Le jeu implique aussi le corps. Le psychodrame permet une mise en place des corps qui entraîne une dynamique. Le corps comme métaphore est mis en scène. Le corps en mouvement va permettre, grâce à l’abréaction, de réintégrer des représentations enfouies. Dans la réalité de la vie quotidienne, ce corps est surtout dans l’agir. A l’inverse, en psychodrame, il se trouve en représentation. Le corps représenté va favoriser le langage du cœur.

Permettre un imaginaire suffisamment souple pour que le moi devienne capable d’intégrer des situations nouvelles me paraît constituer une position intéressante et réalisable. Je pense que le travail portant sur « l’imaginaire » est plus important que celui visant « l’adaptation sociale ». Cela revient à dire qu’adopter une attitude de pédagogue ne suffit pas, voire même contrarie l’évolution personnelle du patient. En fait, c’est le patient, lui-même, qui indique clairement aux thérapeutes leur erreur et l’impasse dans laquelle ils se fourvoient lorsqu’ils restent centrés sur la dite réalité où la demande est fixée.

Quand nous voulons travailler, grâce à un jeu de rôle, un « savoir-faire », c’est-à-dire donner à la personne une plus grande maîtrise de la situation, augmenter sa capacité d’apprentissage, alors la situation se fige. Le protagoniste se bloque et son symptôme s’amplifie comme si nous étions restés fixés dans une relation parents-enfants non identifiée, non analysée dans sa dimension transférentielle essentiellement.

· L’éthique, c’est tenir la contradiction entre les aspects contraires rencontrés chez l’être humain :

C’est toute l’ambiguïté du pulsionnel comme le côté pessimiste et optimiste de la pensée par exemple. Avec Szondi, nous retrouvons un vecteur positif et négatif aux pulsions comme par exemple l’appartenance à un groupe et l’individuation, comme la tendance à l’exhibitionnisme (hy+) et la tendance à la pudeur (hy-). Dans le vecteur « pulsions de contacts (vecteur c) », nous retrouvons à la fois une tendance (m+), une tendance à s’accrocher à l’autre, à l’oralité, à l’hédonisme et une tendance (m-), une tendance à se séparer, à la solitude. Que dire aussi des traits bipolaires universels comme le « yin » et le « yang », comme l’ « anima » et l’ «animus », comme la « primarité » et la « secondarité », comme l’ « introversion » et l’ « extraversion » du point de vue de la psychanalyse jungienne, comme l’ « Eros » et le « Thanatos » du côté freudien ? Que dire, en neurophysiologie, du système nerveux sympathique et parasympathique, etc. ?

Il me paraît donc important de rencontrer l’individu avec ses contradictions et ses ambivalences car celles-ci font partie intrinsèque de la nature humaine. Je pense que nous ne pouvons pas les ignorer. L’éthique serait la gestion des réalités plurielles, des aspects contraires. L’équilibre de la personne ne résiderait-il pas dans notre capacité à accepter nos antinomies ?

· La conception éthique ainsi que l’engagement thérapeutique sous-tendant la pratique prennent leur source dans une visée éclectique de l’être humain :

Je trouve important de puiser dans des références les plus nombreuses possibles. Je rejoindrais, notamment, Claude Lorin[11]quand il s’oppose aux excès que peut représenter une idéologie dogmatique de l’être qui serait opposée à la dimension du soin. Je rejoindrais également, en partie, Marc Ledoux [12] quand il nous dit que « parler ne suffit pas », il faut se mettre ensemble » ou encore « prendre soin de l’autre ce n’est pas le traiter », tout comme « travailler ce n’est pas exécuter une tâche » etc. Je me rallie à lui quand il propose et oppose l’objet « b » à l’objet lacanien « a » signifiant par là un concept « collectif » privilégiant la nécessité de soigner d’abord l’institution avant le patient ! Cette approche relevant de manière plus globale de la psychothérapie et de la socio psychanalyse institutionnelles n’enrichit-elle pas notre rencontre avec l’autre ? Bref, le chantier reste ouvert aux nouvelles lectures et représentations de l’être humain ! Oeuvrant dans le champ de la santé mentale, nous ne pouvons pas, me semble-t-il, ignorer d’autres continents, la diversité des approches, source de créativité, la multidisciplinarité scientifique telle que l’anthropologie, l’ethnologie, l’éthologie animale et humaine, la sociologie, la neurophysiologie, et plus récemment l’anthropopsychiatrie développée par Jacques Schotte[13], etc. N’est-il pas vrai, comme l’a souvent dit Jacques Schotte, que « la Psychologie est une affaire trop importante et trop sérieuse pour être confiée à des psychologues » ?[14]

2. L’engagement du thérapeute :

La thérapie est au moins une expérience à deux, quelque chose d’inéluctable qui permet au sujet d’advenir. Dans notre pratique, le thérapeute est fort investi en tant que personne, parce que la personne handicapée mentale est souvent en manque de structure et en position de morcellement. Les problématiques rencontrées sont surtout identitaires. Elles révèlent des angoisses massives liées au corps perdu. Par ailleurs, nous nous rendons compte que la résistance du patient est parfois considérable à certains moments, comme si celui-ci faisait tout pour que rien ne bouge, probablement pour se protéger.

Chez la personne handicapée mentale le désir de guérir est tout simplement le désir d’exister ! Au centre du vécu des personnes handicapées mentales se trouvent des fantasmes de mort, de destruction corporelle et de morcellement.

Dans la mesure où le patient peut trouver une personne dans le chef du thérapeute et non pas un analyste qui lui renvoie une image, un reflet peu engagé, il peut alors mieux se situer. Cela pose l’indication de l’analyse avec les personnes handicapées mentales comme avec les psychotiques d’ailleurs. Il est plus facile pour le patient d’éprouver des sentiments s’il les perçoit chez son thérapeute.

La visibilité du thérapeute est importante. La relation d’identification aux thérapeutes ainsi qu’aux membres du groupe doit servir à la reconstruction du patient. C’est la relation émotionnelle qui est importante, celle où il se passe quelque chose, celle où le patient peut prendre ce qu’il n’a jamais pu prendre ! Il nous paraît important que la personne handicapée mentale perçoive la présence de quelqu’un faisant support. Le patient nous demande souvent de lui restituer une certaine unité de lui-même. Dans un premier temps, nous sommes une réponse par notre présence. Cet appel de présence redonne existence. Trouver quelqu’un qui peut supporter empêche de tomber. Le thérapeute peut faire support, dans un premier temps, à ce qui est insupportable pour le patient. La qualité de la présence et de la rencontre s’avère, ici, primordiale. La santé ne réside-t-elle pas dans la façon dont l’autre nous considère ?

Le thérapeute se trouve dépositaire des parties handicapées voire psychotiques de la personnalité, ce qui va empêcher la survenue d’angoisses confusionnelles. La « dramatisation » des échanges (au sens du jeu psychodramatique) dans le « playing » winnicottien partagé avec les patients permet de prendre conscience des expressions de nos affects et de leur modulation.

C’est aussi le regard, voire le contre-transfert du thérapeute sur l’autre qui paraît valoir davantage. Le contre-transfert du thérapeute s’avère tout aussi important à prendre en compte que le transfert du patient. Le patient et le thérapeute ne sont-ils pas, tous deux, en recherche de vérité ? Cette quête n’est-elle pas celle du sujet dans son histoire singulière ? Ne s’agit-il pas de faire advenir du sujet dans la relation ? D’ailleurs, de quelle vérité, de quel savoir, à son insu, l’ignorant est-il porteur ? C’est la question du rapport au savoir, au sujet supposé ne pas savoir, au sujet supposé « ne pas s’avoir » comme le dit Bernard Robinson.[15]

Il nous faudra, également, rester attentif à la place occupée par le thérapeute, se poser la question de savoir où il se situe dans la représentation du patient. Quelle place est occupée, aux yeux du patient, par le psychodramatiste ? Ne croyons-nous pas trop vite savoir ? Prenons par exemple le mot « lourdeur ». Bien souvent, ce mot est associé à l’inertie. Or il pourrait avoir une toute autre signification. Nous devons donc découvrir, pour et avec la personne, la lourdeur. Je pense que les mots les plus communs sont souvent les plus mystérieux ! Tout ce que nous ne savons pas de nous, de l’autre, éveille la créativité. La psychothérapie n’est-elle pas une co-création ?

Le thérapeute contribue à donner un sens à des comportements apparemment insensés. Le travail thérapeutique peut devenir un travail de liaison. Celui-ci s’effectue grâce à un intermédiaire, grâce à un espace de transition, un « sas d’étayage ».[16] « L’intermédiaire », écrit René Kaes, « est une instance de communication, une médiation, un rapprochement dans le maintenu – séparé; il est aussi une instance d’articulation des différences, un lieu de symbolisation. Cet intermédiaire assure une fonction de pontage sur une rupture maintenue, un passage, une reprise ». D’où le rôle du jeu. Ce jeu qui distingue le psychodrame de toute thérapie de groupe et de la psychanalyse, va permettre de supporter ce qui, précisément, est insupportable dans la vie.

Prenant la parole sur scène, la personne handicapée mentale se réapproprie un processus de pensée vivante. Elle n’est plus le théâtre d’une action mais devient acteur qui peut se défendre. Elle n’est plus un moi dont on parle mais peut devenir un moi qui parle !

3. Le regard du thérapeute:

Le regard que nous portons sur autrui est un regard rythmé, scandé. C’est un temps qui découpe l’espace. Le regard du thérapeute devient un acte clinique si ce regard ponctue les situations. Le regard qui surprend, qui découvre, qui arrête, qui coupe, qui rythme, apporte la ponctuation. Ce regard peut faire interprétation. D’ailleurs « Etre heureux, n’est-ce pas être beau dans le regard de l’autre ? » nous dit Albert Jacquard.

Le film « Le huitième jour » ne change-t-il pas le regard des gens sur les mongoliens quand Harry et Georges, les deux acteurs principaux, s’offrent une minute de silence ? Cet instant leur appartient complètement. « Votre vie vous appartient, profitez-en, goûtez-la entièrement et quand vous le désirez ; la vie est là, simple et tranquille, dans cette minute de silence au milieu de la nature » est-il dit dans ce film.

Comment se fait-il que les enfants abandonnés dans les orphelinats de Roumanie témoignent que leur devenir change radicalement quand la société accepte de les regarder avec un autre œil ? « Un enfant sain dans un environnement malade tombe malade. La négligence affective par l’isolement sensoriel, par exemple, est plus grave que la maltraitance physique. Une modification de l’environnement provoque une atrophie cérébrale. De même que cette atrophie peut disparaître quand on touche à l’environnement sensoriel de l’enfant. Un enfant malade sécrète moins d’hormone de croissance. La base de sécurité est une prémisse à la confiance en soi. Mais un leurre sensoriel suffit à sécuriser. Un substitut de « base de sécurité » permet à la sécrétion de redevenir normale. Une rencontre stimulante change la sécrétion. Nos sécrétions dépendent du contexte qui nous entoure »[17].

Sous le regard de l’autre ce que je fais devient signifiant. C’est par l’autre qu’on perçoit quelque chose de soi, c’est dans le regard de l’autre qu’on se voit voir. Le champ perceptif d’un enfant peut devenir complètement sauvage, indomptable, irraisonné tant qu’il ne trouve pas de communauté pour interpréter les perceptions qui sont les siennes. Si ce que je ressens tout seul dans mon coin se fait tout seul, il ne se passera rien mais si je peux le confronter, le partager, le vérifier à un autre que moi-même, je trouve dans cet échange, non seulement une limite à mes perceptions mais une aune qui mesure mon plaisir ou mon désagrément.

C’est ici aussi que le stade du miroir prend toute sa valeur. Il montre bien qu’il n’y a pas de rapport au monde s’il n’est pas médiatisé par le semblable et que l’intensité de la jouissance, vérifiée et confirmée par l’autre, permet l’engagement dans une communauté intra – mondaine: je peux entrer dans le monde. Le stade du miroir rappelle qu’il n’y a pas de rapport du sujet immédiat au monde. Notre rapport est filtré, médiatisé par le semblable et par une boucle qui fait référence commune à un grand Autre. On peut affirmer que le travail de la pensée afin de ne pas être délirante, pour avoir quelque efficacité, est contraint de s’engager dans les mêmes défilés: nécessité de poser sans cesse ces deux instances, comme le dit Lacan- le petit autre « a », (objet partiel imaginaire) et le grand Autre « A » (l’inconscient)-.

Le lecteur aura compris, à la lumière de ce qui vient d’être développé, que le regard pluriel est reconnaissant de la pluridimensionnalité de la personne handicapée mentale.

Conclusion :

En psychodrame, nous nous rendons compte que les personnes vivant avec un handicap ne paraissent plus débiles ! Pourquoi ?

Le handicap mental nous pose vraiment la question de savoir comment nous nous conduisons envers l’autre et surtout envers l’autre en nous-mêmes.

La relation à l’autre est constitutive de notre humanité mais en même temps « elle ne va pas de soi ». Elle implique une dimension éthique. Dans cette « confrontation » avec l’autre en souffrance, au sein de situations complexes et angoissées, parfois aux portes de la mort, les situations représentées sur la scène psychodramatique forcent à découvrir des sens insoupçonnés et peut-être à transformer un malaise, un mal-être en crise structurante. La souffrance psychique est vécue à la première personne du singulier. L’approche psychothérapeutique du psychodrame dans son dispositif groupal vise la singularité de chacun des participants.

Au-delà de son incontestable intérêt thérapeutique le psychodrame se révèle un outil heuristique irremplaçable pour interroger le psychisme humain. Il nous semble surtout indiqué pour les personnes handicapées mentales par son caractère représentatif, par son support à l’expression personnelle dans le langage verbal et non-verbal souvent métaphorique qui leur est propre : celui des gestes, des mimiques, des silences, des cris, des positions corporelles…

TABLE DES MATIERES :

ASPECT ETHIQUE DU PSYCHODRAME AVEC LES PERSONNES HANDICAPEES MENTALES : ……………………………………………………………………………………………………….1

Introduction :…………………………………………………………………………………………………………………….1

1. l’éthique du thérapeute :………………………………………………………………………………………………………….3

· L’éthique constitue une réflexion sur l’action, renvoie à la question du savoir sur le faire : …………. .3

· L’éthique vise à ce que la rencontre avec l’autre ne soit pas manquée : ……………………………….. 5

· L’éthique comme enjeu, dans l’aire de jeu, de l’ individualisation :………………………………….. 6

· L’éthique, c’est tenir la contradiction entre les aspects contraires rencontrés chez l’être humain :……. 8

3. Le regard du thérapeute : ……………………………………………………………………………………….11

Conclusion : ……………………………………………………………………………………………………………………13

BIBLIOGRAPHIE :

CYRULNIK (B) : Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1997.

KAES (R) : Introduction à l’analyse transitionnelle, Paris, Dunod, 1979.

LORIN (C) : Traité de psychodrame d’enfants, Toulouse Cedex, Privat, 1989.

MONTANGERAND (P) : Ballade pour un jeune thérapeute, Bulletin de la Société Balint Belge, n°37, juin 1993.

MORENO (J.L) : Psychothérapie de groupe et psychodrame, Paris, P.U.F., 1965.

ROBINSON (B) : Psychodrame et psychanalyse, Paris, Bruxelles, De Boeck Université, 1998.

SCHOTTE (J) : Un parcours, , Montreuil, Editions Le Pli, 2006.

WATZLAWIK (P) : L’invention de la réalité, Paris, Seuil, 1988.

WINNICOTT (D.W.) : Jeu et réalité – L’espace potentiel, Paris, Gallimard 1975.

Auteur de l’article et qualification :

L’auteur est psychologue dans une institution à caractère psycho-médico-social depuis une trentaine d’années.

Il est aussi psychodramatiste et exerce avec succès le psychodrame depuis une vingtaine d’années également en institut médico-pédagogique. Il est titulaire du CEP (Certificat Européen de Psychothérapie : http://www.europsyche.org ) depuis janvier 2004.

Par ailleurs il est également membre fondateur de l’ABP (Association Belge de Psychodrame : http://home.scarlet.be/micheletj/abp) asbl créée fin 1997 dont il est le président.

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[1] Le psychodrame utilisé ici est triadique dans le sens où il est à la fois analytique, morénien et systémique.

[2] D. W. Winnicott : Jeu et réalité – l’espace potentiel -, Paris, Gallimard, 1975, p. 96.

[3] Emission de radio-TV. Projection A2-Unité de programme-Marc de Florès « Le langage et la folie », 1977.

[4] F.Dolto, Ibidem.

[5] B. Cyrulnik : Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1997, p.262.

[6] P. Watzlawick : L’invention de la réalité-Contributions au constructivisme, Paris, Seuil, 1988, p.344.

[7] Charte créée par l’Association Belge de Psychodrame (ABP) en 1997 (Moniteur Belge du 18/12/97). Site web: http://home.scarlet.be/micheletj/abp

[8] P.Montangerand : Ballade pour un jeune thérapeute, Bulletin de la Société Balint Belge, n°37, juin 1993.

[9] J. L. Moreno : Psychothérapie de groupe et psychodrame, Paris, P.U.F., p. 30.

[10] D.W. Winnicott : Jeu et réalité – L’espace potentiel -, Paris, Gallimard, 1975, p. 73.

[11] CL. Lorin : Traité de psychodrame d’enfants, Toulouse Cedex, Privat, 1989.

[12] M.Ledoux : Qu’est-ce que je fous là ? Conférence 18/04/ 2006, Théâtre-Poème, Ixelles, notes personnelles.

Marc Ledoux (philosophe, docteur en sociologie, psychanalyste) travaille depuis vingt ans dans la clinique Cour-Cheverny (La Borde), lieu de psychothérapie institutionnelle, et transmet depuis plusieurs années ses concepts fondamentaux dans différentes structures de soins en Belgique, par des séminaires, des supervisions et des publications.

[13] J.Schotte : Un parcours, Montreuil, Le Pli, 2006.

[14] J.Schotte : ibidem, p. 386.

[15] B. Robinson : Psychodrame et psychanalyse, Paris, De Boeck Université, p.383.

[16] R. Kaes : Introduction à l’analyse transitionnelle, Paris, Dunod, p.11.

[17]Boris Cyrulnik, Cours d’éthologie 13 et 14/12/2006, UMH. (Université de Mons- Hainaut), notes personnelles.

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