La sanction éducative et la punition impulsive

Souvent la sanction est associée au mot « punition ». Or ces deux notions ne sont pas assimilables. Pour mieux les comprendre il faut les différencier. La sanction est une réponse donnée à une transgression de la règle. C’est un acte qui ne se pose pas dans l’emportement, la colère. La sanction donne une consistance à la règle. La sanction éducative a pour fonction de réaffirmer l’importance de la loi et non de rendre tout puissant la personne qui la fait respecter. Sanctionner c’est faire preuve d’autorité en confrontant l’autre à la réalité qui l’entoure. Qu’est-ce que l’autorité ? (cf. mon texte : » Quelques mots sur l’autorité »).

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La punition est plutôt une réaction (avec un bonne part d’émotionnel) à un comportement perçu comme une transgression. Punir c’est réagir dans l’émotionnel et décharger ses sentiments en affirmant sa domination vis-à-vis de l’autre (enfant, adolescent, adulte). Souvent la punition est imposée, non pour réparer ou apaiser, mais culpabiliser (« tu as vu ce que tu as fait, tu l’as bien mérité, tu n’es qu’un sale gamin » ou pour servir d’exemple (« voilà ce qui arrive quand on provoque »). La punition est souvent exagérée en espérant dissuader l’enfant, l’adolescent de recommencer. Elle est peut être exagérée aussi parce que le parent ou l’éducateur est en colère et que c’est un moyen de décharger son agressivité. Par ailleurs, la punition est souvent décidée non en fonction de ce qui s’est objectivement passé mais en fonction de la résonnance immédiate que cette transgression provoque chez celui qui découvre ces faits. C’est pour cette raison qu’elle est souvent vécue comme injuste. Punir  c’est réagir dans l’émotionnel et décharger ses sentiments négatifs en affirmant sa domination. Ce faisant on répond à une transgression d’enfant, d’adolescent par une transgression d’adulte.

Quand la sanction est énoncée dans un moment de colère, l’adulte court plusieurs risques :

–          La sanction peut être disproportionnée par rapport à l’acte

–          La sanction peut être mal choisie

–          La sanction a plus d’inconvénients pour les autres que pour le « fautif »

–          La sanction est inapplicable dans les faits ou ne correspond pas aux valeurs des parents (ex. « je ne veux plus te voir jusque demain » alors qu’il est 17h.

Dans ces différentes situations, l’adulte peut être amené à revenir sur sa parole et entacher sa crédibilité (en tout cas si cela arrive souvent).

La sanction est un coup d’arrêt. Sans celui-ci, l’enfant peut être conduit à persévérer, à aller plus loin, à faire plus mal, à se faire plus mal. « La sanction, écrit Jean-Bernard Paturet (1997, p. 6), a donc comme fonction essentielle, quand elle est fondée sur cette reconnaissance du sujet désirant, d’empêcher que le sujet se perde dans une régression infinie ou dans une puissance mortifère. » L’éducateur doit soutenir des « non », savoir faire face même si ses prétentions narcissiques doivent en souffrir. La peur de ne plus être aimé taraude souvent l’éducateur qui s’oppose ou se risque à poser un refus.

Adossée à la loi, la sanction repose sur le principe d’humanisation et est au service de l’avènement du sujet. Sa vocation première est bien de rappeler que la loi prime sur le pouvoir des adultes.

Le mot sanction, nous dit le Robert historique, dérive du sancire qui signifiait « rendre sacré, inviolable », puis « établir solennellement, par une loi ». Par son action bivalente, la sanction permet aux thérapeutes de borner et restaurer les limites, de continuer à œuvrer pour que du sens advienne là où était le chaos de l’excitation, l’impératif du besoin. La sanction s’adresse à un individu, elle appelle la parole. La punition  vise l’indignité de l’être et relève du dressage par la contrainte tandis que la sanction permet une élaboration des conséquences d’un acte par son auteur. Cette volonté actuellement affirmée de vouloir restaurer les valeurs de l’autorité et de la discipline influe sur les pratiques pédagogiques en matière d’éducation des jeunes enfants. L’évolution des pratiques enseignantes « innovantes » se heurte à un enracinement qui privilégie la compétence, l’efficacité, voire la précocité.

La sanction vise à rappeler la primauté de la loi et non la prééminence des adultes. Plus généralement, elle manifeste l’importance de l’existence d’un ordre symbolique structurant : le droit ou plus simplement l’ensemble des règles explicitées. Une sanction qui entend faire œuvre d’éducation ne peut donc être utilisée comme une stratégie de réactivation du pouvoir du maître ou de l’adulte. Rappeler la loi, c’est aussi en appeler à sa valeur d’instance, c’est-à-dire à sa capacité à lier un « je » à un « tu » pour faire advenir un « nous ».

Il n’y a pas de « vivre-avec » (autrui) qui ne soit articulé à un « vivre-devant » (la loi). Le vivre-ensemble ne peut être pensé comme ferme et permanent que sur fond d’une instance transsubjective. Et ce transsubjectif, c’est la loi. La sanction rappelle que les lois que le groupe se donne ne peuvent être impunément ignorées ou violées au risque de le faire éclater. Telle est la finalité politique de la sanction : rappeler la loi pour préserver l’identité et la cohésion du groupe. Toute infraction met en péril le groupe dans son existence sociale, car la loi est ce qui nous relie par la dialectique des droits et des devoirs.

Le règne de l’autoritarisme, même si les thèmes de la répression et de la discipline sont de retour, est mis à mal et ses nuisances reconnues. Aujourd’hui, l’éducation distingue la sanction qui s’attache à l’acte, de la punition qui s’en prend à la personne. Les parents comme les professionnels reconnaissent que sans légitimité il est impossible d’asseoir leur autorité et de faire accepter une sanction. Une légitimité qui se gagne dans le respect, la fermeté et la prise de conscience de l’acte commis.

 Les quatre règles d’or de la sanction

La sanction doit, tout d’abord, donner à penser et non à voir ; et donc renoncer tant au spectaculaire, qu’à la mise en scène ou à l’édification du groupe. S’il n’y a pas de sanction exemplaire, mais que des punisseurs exemplaires, c’est parce que ce qui doit toujours être privilégié, c’est le sens donné par une parole établissant une relation avec la transgression. La sanction n’a pas l’obligation d’être admise, du moment qu’elle est comprise. Cette compréhension peut se manifester tardivement, ses effets ayant un rôle bien plus structurant qu’on ne l’imagine. En cela, la sanction se distingue de la vengeance qui, elle, est silencieuse et ne s’annonce pas forcément.

Seconde règle, la sanction porte sur des actes : on sanctionne un manquement à un contrat social, pas celui qui s’en est rendu coupable, l’indignité de ce qui a été commis et non l’indignité de son auteur, le vol et non le voleur. Le sujet doit bénéficier d’une bienveillance inconditionnelle. C’est sur ses conduites que s’exerce l’intolérance. On préserve ainsi l’infracteur d’une culpabilité ontologique qui porterait sur sa personne, sur son manque ou son déficit.

Troisième règle, la sanction doit apparaître comme privative d’un avantage, d’une joie ou d’un droit partagé (comme être avec ses pairs). S’il y a là une inévitable source de frustration, il ne peut y avoir d’humiliation. Aristote expliquait qu’il y a une bonne honte, c’est celle qui freine les attitudes, sans altérer la personnalité.

Dernière règle d’une sanction qui se veut éducative : un geste à l’intention de la victime. Ce qu’il est de coutume d’appeler la réparation, permet non seulement de compenser le tort commis, mais aussi, par un acte positif, de réintégrer le lien social.

Réparer, c’est remettre en état, refaire, raccommoder. C’est aussi compenser. C’est à Melanie Klein  que revient le mérite d’avoir introduit la notion de réparation comme concept clinique pour désigner un mécanisme inhérent à la position dépressive. Selon cet auteur, l’enfant est très tôt confronté à la peur inconsciente de l’anéantissement, à des pulsions persécutrices qui sont des fantasmes de destruction, de mise en pièces et de dévoration. Face à ses pulsions morbides, l’enfant est envahi par l’angoisse et la culpabilité d’avoir détérioré l’objet d’amour (la mère). Craignant de perdre l’amour en même temps que l’objet, l’enfant désire annuler le mal qu’il a fait. À l’origine de la tendance réparatrice se trouvent donc la peur de perdre l’amour et le sentiment de culpabilité qui l’accompagne. La réparation est une tentative d’apaisement et d’élaboration des pulsions, un processus de maturation qui se fonde sur la reconnaissance de la souffrance causée. C’est en ce sens que les procédures réparatoires nous intéressent, car celui qui manifeste le désir de réparer est en position de responsabilité par rapport à ses actes. Il les reconnaît et les assume.

Le besoin de réparer est aussi le désir de se réparer. La dialectique réparer/se réparer est bien réelle, car l’objet réparé ne revient jamais à l’état antérieur ; il est autre, il est créé à nouveau. C’est en recréant l’objet que le fautif se recrée lui-même. La réparation est, en ce sens, un mouvement de construction du moi. Réparer, c’est aussi être en position de reconnaissance par rapport à autrui, car si l’on répare quelque chose, on répare aussi et d’abord à quelqu’un. La réparation est orientée vers « un autrui ». Avoir recours à une procédure réparatoire, c’est au-delà du face-à-face punisseur-puni introduire une tierce personne qui est la victime. C’est à elle que s’adresse la réparation. En ce sens, on peut dire qu’une sanction éducative est reconstructive, car elle tend à retisser les fils et à renouer le lien social, un instant blessé.

Références :

Jacques Trémintin, Lien Social numéro 918,26 février 2009, Le sens de la sanction dans l’action éducative.

La sanction, La lettre de l’enfance et de l’adolescence, 2004/3 (no 57) , ERES .

« Grandir avec des limites et des repères….pour aller plus loin » (brochure ONE : N° Edition : D/2007/74.80/67).

La lettre de l’enfance et de l’adolescence, 2004/3 (no 57), La sanction, Réflexions sur la sanction dans le champ de l’éducation.

 

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Quelques mots sur le concept d’autorité

L’autorité (auctoritas), faculté de l’auctor, est « ce don réservé à peu d’hommes de faire surgir quelque chose et – à la lettre – de produire à l’existence » .[i] Kojève[ii] insiste sur la distinction entre autorité et force (violence) et considère que l’autorité est l’apanage d’un être conscient et libre. Là où il y a force et contrainte, il n’y a pas autorité. L’autorité fait agir alors que le pouvoir agit ; cette définition permet à Kojève d’établir la distinction entre force (potestas) et autorité d’une part et entre autorité et « discussion » ou « compromis » – que Arendt[iii] nomme « persuasion » – d’autre part. Ainsi, s’il y a distinction entre les deux termes et notions, il y a association de l’un avec l’autre : le pouvoir n’est pas sans autorité, l’autorité n’est pas sans pouvoir. Mais aussi, en position dominante, l’un peut se manifester sans l’autre. Le pouvoir peut se manifester sans l’autorité, c’est la figure de l’aliénation du dominé au dominant dont le rapport de la foule au meneur fournit le modèle exemplaire où chacun est « au pouvoir » d’un chef.

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Dans les plus anciens emplois, augeo indique l’« acte de produire hors de son propre sein ; acte créateur qui fait surgir quelque chose d’un milieu nourricier et qui est un privilège des dieux ou des grandes forces naturelles, non des hommes » . Augur, terme religieux, aurait d’abord désigné « la “promotion” accordée par les dieux à une entreprise et manifestée par un présage. En somme, l’auctoritas, faculté de l’auctor, est « ce don réservé à peu d’hommes de faire surgir quelque chose et – à la lettre – de produire à l’existence.

L’auteur est celui qui inspire l’entreprise, à la différence de l’artifex qui l’a seulement faite. Ce terme provient de augere, « augmenter », nominalisé en auctor, nom d’agent issu du verbe augeo, qui appartient à la sphère politique à côté de laquelle se trouve le doublet religieux augur, « augure », dont est dérivé l’adjectif augustus ; ces deux noms ont donc la même étymologie. Le radical en indo-iranien signifie « force ».

« Auteur » vient du latin auctor qui avait le sens de « instigateur, fondateur, auteur », mais aussi de « conseiller ». Mais bien sûr, on peut aller plus loin : auctor est dérivé du verbe augere, « faire croître, augmenter ». L’auteur est donc « celui qui augmente »… « Auteur » a la même origine que « autorité » : auctoritas en latin dérive également de augere, augmenter. Ici, l’idée est que celui qui détient l’autorité augmente l’efficacité, la valeur d’un acte (juridique, par exemple). Auteur et autorité ont longtemps été liés, et aujourd’hui encore on peut dire d’un auteur qu’il « fait autorité dans son domaine », par exemple.

Mais pour Émile Benveniste, linguiste spécialisé dans la grammaire comparée des langues indo-européennes, rapporter « auteur » et « autorité » (mais aussi « augure » et « augustin ») à l’idée d’augmenter n’est pas suffisant. En indo-européen, la racine aug- désigne la force, notamment la force divine. Alors, est-il possible qu’ « augere » en latin ait eu un sens plus fort que simplement « augmenter » ? Augere, augmenter, c’est accroître ce qui existe déjà, mais dans un sens plus ancien, c’est produire ce qui n’existe pas encore. Augmenter le réel, c’est créer.

L’auteur est donc un créateur. Auctor, c’est « celui qui accroît, qui fait pousser, l’auteur », traduisent couramment les dictionnaires latins. Conrad de Hirsau, grammairien du xie siècle, explique dans son Accessus ad auctores : « L’auctor est ainsi appelé du verbe augendo (« augmentant »), parce que, par sa plume il amplifie les faits ou dits ou pensées des anciens. »

Si l’on interroge le petit Larousse, l’autorité signifie « droit ou pouvoir de commander, de se faire obéir ». Mais si l’on se penche sur les « origines », à travers un « antique » dictionnaire d’étymologie, autorité nous renvoie à auteur, du latin auctorem qui lui-même se rattache à augere, auctum . Vaste programme ! L’auteur est proprement celui qui augmente d’où, celui qui produit, celui qui concède un droit. À ce dernier sens se réfèrent les acceptions des dérivés savants, autoriser , autorité, autoritaire.

« Ainsi, à celle de l’autorité serait intimement liée la notion de respect, indépendante elle de l’exercice du « pouvoir soumettre », mais qui autoriserait l’idée que la personne qui dépend puisse en ça-voir, momentanément, plus ou mieux, que celle qui représente le pouvoir qui confère autorité. Et de ce fait d’avoir, à son tour, une certaine autorité qu’il est bon de reconsidérer pour maintenir le contact en lui permettant de s’exprimer. »[iv]

Références :

François Dutrait ,Marc Derycke  Revue, Le Télémaque 2009/1 (n° 35) Autorité : retour aux sources .PUF

https://www.cairn.info/revue-le-telemaque-2009-1-page-113.htm#no8

http://www.signesetsens.com/psycho-de-ces-equivoques-limites.html

[i] https://www.cairn.info/revue-le-telemaque-2009-1-page-113.htm#no8

[ii] A. Kojève, La notion de l’autorité, Paris, Gallimard, 2004.

[iii] H. Arendt, « La crise de l’éducation », in La crise de la culture, Paris, Gallimard (Folio essais), 1996, p. 247.

[iv] http://www.signesetsens.com/psycho-de-ces-equivoques-limites.html

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La phobie, sa compréhension et son traitement

Les phobies sont-elles un symptôme ou une maladie ? Symptôme, syndrome, pathologie,… Qu’importe car c’est l’arrêt et la suppression, grâce à leur compréhension et à leur traitement, des conduites handicapantes qui prime. Leur interprétation ne se réduit pas à la névrose mais suppose la prise en compte de tout le contexte ; en revanche, leur traitement selon un modèle médical (avec la classification du DSM-IV : personnalités évitantes, trouble panique avec ou les phobies, ces peurs irraisonnées déclenchées par une circonstance sans danger, sont psychanalytiquement définies par le déplacement (projection), sur un objet, une personne ou une situation du monde extérieur, d’une figure angoissante de l’univers psychique. Elles se distinguent, par leur irrationalité, des peurs devant un danger réel ou devant ce qui rappelle un traumatisme antérieur. Elles concernent donc des situations ou des objets dépourvus de dangerosité. La phobie implique ainsi une distorsion partielle des possibilités de jugement appliquées au monde extérieur, une altération partielle du sens de la réalité, ou du moins leur contamination par un élément fantasmatique qui vient les troubler. La phobie est universelle, car c’est un mécanisme normal de l’enfance : peur du loup, du noir, des fourmis, etc. Mais la persistance des symptômes phobiques est souvent source d’une gêne considérable et d’un combat psychiquement coûteux. C’est par exemple la lutte épuisante de l’agoraphobique qui veut réussir à sortir faire ses courses ou chercher ses enfants, son effort pour trouver une personne accompagnante servant d’objet contra-phobique. Ce sont les excitants à dose dangereuse pour affronter les situations publiques. C’est la phobie, rationalisée par l’idée de pouvoir se dégager en cas d’accident, qui empêche de boucler sa ceinture de sécurité. Ce sont, fréquemment, les « choix » d’un travail proche mais moins intéressant ou moins rémunéré, pour éviter d’avoir à prendre les transports en commun.

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Ordinairement, les phobies infantiles disparaissent lorsque le danger attribué à l’objet phobogène s’estompe du fait des progrès de l’élaboration des fantasmes. C’est le développement du Moi qui surmonte les phobies, car elles n’ont alors plus de raison d’être. Lorsque la phobie infantile s’installe et se maintient jusqu’à l’âge adulte, trois stratégies inconscientes peuvent se mettre en place : l’évitement, souvent accompagné d’une formulation qui nie la peur mais justifie l’évitement ( « j’aime monter les escaliers, cela fait faire de l’exercice » ; « je n’aime pas les chiens » ) ; la transformation de ce qui est craint en investissement privilégié, comme une passion pour les chiens ou les chevaux ; enfin, les conduites contra-phobiques qui consistent à prendre le dessus sur la peur en la niant, par une négation de l’affect d’angoisse et une affirmation de toute-puissance. Gérard Bayle (Le trésor des phobies, Paris, PUF, 1999) oppose et rapproche la fuite en arrière de l’évitement et la fuite en avant de la réponse contra-phobique : toutes deux sont des solutions qui recourent à l’agir, et la contre-phobie nie parfois des dangers bien réels.

La phobie est un support de l’angoisse qui permet au sujet de fonctionner « comme si tout allait bien » lorsque l’objet cause est absent, sur fond de présence. Une des questions cliniques qui se pose est celle du caractère transitoire ou définitif de la solution phobique. Lacan va reprendre cette question dans son séminaire de l’année 1969. Le signifiant phobique est un recours qui reste énigmatique pour le sujet ; il pose une question à laquelle rien ne vient répondre et qui risque donc de se répéter indéfiniment. L’objet phobique constitue une nécessité qui, bien qu’énigmatique, s’impose au sujet comme un réel. Dans un excellent article sur la phobie , Melman évoque Legrand du Saulle qui, au xixe siècle, avait déjà bien perçu la structure de l’agoraphobie. Il a noté que l’angoisse se déclenche dans un espace comme un théâtre ou une cathédrale lorsque le sujet est en rapport direct avec l’abîme, ce qui peut se produire à l’opéra du haut d’un balcon en regardant la corbeille, lorsque plus rien ne fait obstacle entre le sujet et le trou ou le vide. Il suffirait d’un petit rien architectural pour le rassurer. Plus précisément, nous pouvons constater que l’angoisse se déclenche dans un espace à point de fuite. Ce point phobogène est le point à l’infini d’où le regard peut émerger dans l’espace. Bref, le trou vaut comme regard.

S’intéresser au dégoût, par exemple, à la peur de vomir (émétophobie),  c’est tenter de lever le voile sur la part d’« ombre » qui, aussi bien que les prescriptions explicites, participe à la régulation des pratiques sociales. Cette « part maudite » [Bataille, 1967] s’insinue dans tous les espaces de la vie sociale et impose son ordonnancement, à notre insu le plus souvent. Écrivains, essayistes, philosophes sont sans doute ceux qui ont le moins répugné à traiter du dégoût . Mais c’est la littérature surtout qui en a proposé, à sa manière bien particulière, une première forme d’objectivation. Elle s’y est confrontée très tôt sans fausse pudeur, révélant notre ambivalence vis-à-vis des objets qui provoquent le dégoût et indiquant l’intérêt qu’il y a à travailler sur cet objet. Victor Hugo, par exemple, écrit au sujet des égouts, dans le tome V des Misérables (Jean Valjean), livre deuxième (« L’intestin de Léviathan ») : « L’observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de son laboratoire. »

Parmi les nombreux auteurs de langue française qui se sont saisis de la question, il faut citer Rabelais, Sade, Hugo, Zola, Bataille, Céline et Artaud, auxquels on peut ajouter plus récemment Claude Simon ou encore Christian Prigent. L’immonde et la laideur n’ont cessé d’exercer sur la littérature et l’art en général un attrait mêlé de fascination [Ribon, 1995 : 99]. Cette part de monstrueuse altérité que nous refusons d’abord de voir, l’art la déplace, mais en offre en même temps une première re-présentation. Ce n’est plus l’immonde à l’état brut, mais une représentation de celui-ci. Le dégoût perd alors un peu de son empire qui lui vient de son caractère irrépressible et difficile à penser. L’activité de l’écrivain ou de l’artiste a pour effet de le domestiquer et de le maîtriser, et, pour ce faire, de l’objectiver à minima. Au quotidien, l’émétophobie, pour y revenir, se traduit par un mal-être, voire des crises d’angoisse, dans de nombreuses situations qui peuvent entraîner des nausées ou des régurgitations : les transports en commun, les soirées alcoolisées, la foule, les relations sexuelles, les films au cinéma, la grossesse… Tout ce qui touche à la préparation des repas, à la conservation des aliments, ou à l’hygiène alimentaire, peut également être source d’appréhension. Certains émétophobes allant jusqu’à refuser de manger en dehors de chez eux, que ce soit au restaurant ou chez des amis. Dans certains cas, les symptômes peuvent être vécus sur un mode obsessionnel, et faire l’objet de ruminations permanentes, que rien ne vient rassurer. D’autres problèmes peuvent alors surgir : panique, dépression…L’émétophobie peut devenir ensuite plus préoccupante encore. Se mettent alors en place des stratégies d’évitement et de contrôle : la personne s’observe en permanence, et vit dans la crainte perpétuelle d’avoir envie de vomir comme si elle s’attendait sans cesse à être malade.  Le symptôme n’est pas qu’une formation de l’inconscient, c’est-à-dire un message inconscient à déchiffrer comme un rêve. Il est aussi la production d’une jouissance, ce que la névrose traumatique, la répétition et la réaction thérapeutique négative nous apprennent.

Le dégoût, nous dit le dictionnaire, c’est d’abord le « manque de goût, d’appétit pour les aliments en général (v. anorexie, écœurement, inappétence, nausée, haut-le-cœur) », puis en second sens la « répugnance que l’on ressent pour certains aliments (v. horreur, répulsion, répugnance) ». Ce n’est qu’ensuite que le terme prend un sens plus moral : « aversion que l’on éprouve pour quelque chose (v. aversion, éloignement, exécration, horreur, répugnance, répulsion) ; et fig. Ce qui nous dégoûte des choses (v. chagrin, déboire, déception, dépit, déplaisir, mortification)   ». Une définition provisoire du dégoût : « une réaction très négative face à une substance, une situation, un être ou une classe d’êtres, se traduisant par un malaise pouvant aller jusqu’à la nausée et s’imposant comme un affect dont l’expression est indissociablement somatique et psychique, mais peut prendre une signification morale ».

La psychanalyse a proposé une autre forme d’objectivation, qui va à son tour inspirer d’autres auteurs. Dans son approche du dégoût, Freud [1929 : 50] souligne la puissante association entre le dégoût et l’excrémentiel, au point que tout ce qui est porteur d’odeurs fortes lui est annexé. La proximité de l’excrémentiel et du génital renforce par ailleurs la répugnance, déjà notée par Freud, à l’égard du sexuel seul. Mais la psychanalyse ouvre aussi la voie pour penser la réversibilité du dégoût : l’attirance et la fascination y apparaissent indissociables de la répugnance provoquée par les fonctions excrémentielles et génitales. Au point que l’on peut dire que le dégoût comme affect a servi pour Freud – Affektbetrag (chez Freud) ou Affektwert (chez Breuer) – de métaphore du refoulement. Dans cette lignée interprétative psychanalytique, Julia Kristeva, quant à elle, fait du dégoût une forme de protection somatisée contre tout ce qui pourrait compromettre l’intégrité du corps.

Une protection aussi contre le pouvoir mystérieux des femmes et des mères que cristallise le sang menstruel. Plus généralement, les humeurs et les déchets corporels touchant « aux limites de ma condition de vivant » [Kristeva, 1983 : 11] sortent de mon corps pour que je vive, mais rappellent en permanence le danger qu’ils écartent [Raveneau, 2008]. Autre exemple du développement de cette inspiration psychanalytique : le travail que Pascal Quignard [1996] a consacré au sexe, masculin et féminin, et surtout à sa représentation, comme productrice de dégoût et d’horreur. Autant d’auteurs, autant de manières de désigner et faire réapparaître en pleine lumière ce que la civilisation ne parvient à recouvrir qu’avec peine. Le dégoût échappant au contrôle volontaire et conscient, ses manifestations étant difficilement répressibles, il nous a semblé un peu réducteur de n’y voir qu’un artefact culturel [Couchard, 1990]. Car, encore une fois, ce qui étonne dans cet affect, c’est l’intensité du somatique qui s’y trouve investi. Du somatique, la notion de dégoût est traversée de part en part. Somatique de la réaction de dégoût : haut-le-cœur, vomissement, mélange de fascination et de détournement du regard. Mais somatique présent aussi dans la source du dégoût. Ce qui est caché dans le corps et expulsé vers l’extérieur provoquerait en tant que tel des sensations de dégoût : l’archétype en étant ce qui a déjà partie liée avec le haut-le-cœur et la nausée, à savoir le vomi (sachant que le vomissement est aussi un mécanisme de « sécurité physiologique », comme la régurgitation) lequel apparaît comme un cas unique : à la fois excrétion du corps, réaction de dégoût et objet de dégoût.

Autre source possible du dégoût : des morceaux normalement liés au corps qui s’en trouvent détachés (ongles, dents, poils, squames). Enfin, l’intrusion dans la sphère proche de l’enveloppe corporelle d’un autre individu serait susceptible de provoquer du dégoût. Last but not least, les animaux fantasmatiquement pensés comme susceptibles d’envahir les orifices corporels (araignées, cafards , scorpions, serpents, voire souris) constitueraient une autre source de dégoût (Margat, Pezeril). Bref, le somatique semble ici omniprésent.

Le traitement repose essentiellement sur une approche psychothérapique globale, holistique.

Je ferais ici un bref commentaire concernant le travail accompli avec une patiente afin d’illustrer un exemple de ma pratique clinique. Suite à un traitement d’une jeune femme souffrant d’émétophobie, je résumerais ici ses difficultés :

Son corps est toujours en alerte, son niveau d’angoisse est très élevé. Elle se sent souvent «  prise à la gorge ». La somatisation est prégnante. Cette jeune femme se sent envahie par les autres et se résigne la plupart du temps. Elle éprouve le sentiment d’un éternel combat contre soi et contre les autres. Son image de soi est très négative et elle refoule beaucoup de colères.  Elle est incapable de dire « non » la plupart du temps et dépend fort du regard de l’autre. Au fur et à mesure de son cheminement thérapeutique des évènements traumatiques liés à des attouchements durant l’adolescence sont relatés…

Le travail psychothérapeutique a consisté en 16 séances[i] et lui a permis, au bout du compte, de reprendre une pleine confiance en elle et surtout à être libérée de ses dégoûts. Elle semble, actuellement, épanouie et fonctionner à plein rendement sur le plan professionnel.

 En quoi le travail psychothérapeutique a consisté ?

Durant ses quelques seize séances au total, un travail analytique a été poursuivi grâce, en partie, à l’analyse, à la représentation psychodramatique individuelle, par quelques jeux de rôles bien à propos, très ciblés et par quelques séances d’hypnose (l’hypnose thérapeutique est reconnue comme un moyen efficace de traiter divers problèmes, et de plus en plus de professionnels de la médecine recommandent cette technique).

Ma grille de lecture et mon approche clinique sont surtout axées sur les aspects intrapsychiques, interrelationnels et systémiques de la personne. Mon approche, en effet, est transversale. Le concept de « transversalité »[ii] constitue, en fait, le fil conducteur de ma clinique. L’interdisciplinarité à l’intérieur des psychothérapies relationnelles entraîne, me semble-t-il, une meilleure utilisation de chacune d’entre elles dans la clinique quotidienne du praticien.

Se resituer dans le cadre familial, désacraliser la relation à la mère, ré-établir un lien tiers au père, parler de soi, pour soi et non plus être parlé par l’autre a constitué une étape important pour elle. Dire « non », se différencier, s’individuer, se dégager de la bienveillance étouffante dont elle faisait l’objet, sortir de situations paradoxales dans lesquelles elle vivait énormément de confusions, ont constitué également une étape importante pour elle ensuite.

La représentation psychodramatique de situations réelles et symboliques, grâce au langage métaphorique, a grandement contribué à accélérer le processus de guérison. Par exemple, une représentation consistait à « jouer  « je traine des vielles casseroles » ! Une certaine alchimie s’en est dégagée !

Cette jeune femme, en réinterrogeant son positionnement psychique (le fait d’avoir été davantage dans le désir de l’autre plutôt que dans le sien) a retrouvé ses propres capacités, ses ressources personnelles et lui a permis de mieux se positionner face aux autres, en accord avec son système de valeurs, à vraiment prendre sa place avec assertivité, cette fois-ci.

Références :

Simone Wiener, Grandeur et misère de la phobie, La clinique lacanienne,2005/2 (no 9)  Eres.

Christian Hoffmann, La phobie,  Journal français de psychiatrie ; 2007/3 (n° 30), ERES.

Bourdin, Les phobies de Paul Denis,  Revue française de psychanalyse, 2008/1 (Vol. 72, PUF

[i] C’est le temps qu’il a fallu à cette patiente pour guérir de sa phobie. Je précise, à ce sujet, qu’il n’y a pas un nombre x de séances programmées à l’avance (comme le propose parfois certains thérapeutes !). Ce temps thérapeutique(cf.http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/02/03/engager-une-psychotherapie/),cet espace-temps privilégié, singulier est celui du temps nécessaire à une déconstruction et à celui d’une reconstruction psychique fondamentale qu’on ne peut donc déterminer à l’avance. La thérapie est au moins une expérience à deux, quelque chose d’inéluctable qui permet au sujet d’advenir. La « cure » psychique est une rencontre pendant un laps de temps donné et en un lieu précis, de deux êtres humains. La parole dite, écoutée et entendue libère, en psychothérapie individuelle comme en analyse de groupe aussi parce qu’elle est, notamment, un contenant psychique et une forme de réparation symbolique. Françoise Dolto disait que la thérapie permet un allant-devenant. La psychothérapie est une co-création. La personne consultante est en demande d’une aide par un psychothérapeute pour retrouver à son tour ses propres potentialités perdues à un moment donné. Etant aidée à retrouver son propre potentiel d’auto-guérison la personne en souffrance pourra devenir son propre thérapeute. La thérapie est un tremplin, un marchepied vers le changement.

[ii] http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/02/01/conceptualisation/

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Pourquoi le changement fait-il si peur ou comment s’empêcher d’agir ?

Comment faire son propre malheur ou le mythe de la caverne de platon ?

 

L’homme libre fait-il peur ?

Qu’est-ce qui pourrait nous arriver de pire que le non-changement ?

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Nous ressemblons parfois à ces oiseaux qui, ayant longtemps vécu en cage, retournent à celle-ci alors même qu’ils ont la possibilité de s’envoler dans l’espace. Nous sommes habitués depuis si longtemps à nos imperfections, que nous avons du mal à imaginer ce que ce serait la vie sans elles : le ciel du changement nous donne le vertige. L’homme libre fait peur. Serons-nous notre propre architecte ou notre  propre victime ? Le refus du changement c’est tout d’abord la peur de l’inconnu. Un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras » nous dit La Fontaine. Effectivement on peut s’accrocher à son symptôme comme à une bouée de sauvetage plutôt que d’opérer une petite remise en question (et surtout les actions qui en découlent). Entreprendre une démarche de changement c’est affronter l’inconnu à nouveau, prendre le risque de perdre ses sécurités, de contrarier son entourage, de modifier ses conditions de vie et bien sûr d’échouer dans cette démarche. Autant de choses qui nous font reculer avant même de faire un point objectif sur les avantages et les inconvénients de cette tentative qui nous diraient qu’au pire l’échec nous renverra dans notre situation initiale, au mieux, on risque d’être plus heureux.

Le simple fait de vivre implique une aptitude à l’innovation. Rien n’est plus stable que le changement ! Tout organisme pour s’adapter doit innover, tenter une aventure hors de la norme, engendrer de l’anormalité afin de voir si ça marche car vivre, c’est prendre un risque. Pour  Albert Einstein la vie c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre. Comment s’empêcher d’agir, comment faire son propre malheur, comment se rendre efficacement malheureux en se maltraitant ? Rappelons-nous l’allégorie de la caverne de Platon. Dans une demeure souterraine, en forme de caverne, des hommes sont enchaînés. Ne nous ressemblent-ils pas ? Jamais ils n’ont vu directement la lumière du jour, dont ils ne connaissent que le faible rayonnement qui parvient à pénétrer jusqu’à eux. Des choses et d’eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos. Que l’un d’entre eux soit libéré de force de ses chaînes et soit accompagné vers la sortie, il sera d’abord cruellement ébloui par une lumière qu’il n’a pas l’habitude de supporter. Il souffrira de tous les changements. Il résistera et ne parviendra pas à percevoir ce que l’on veut lui montrer. Alors, Ne voudra-t-il pas revenir à sa situation antérieure ? S’il persiste, il s’accoutumera. Il pourra voir le monde dans sa réalité. Prenant conscience de sa condition antérieure, ce n’est qu’en se faisant violence qu’il retournera auprès de ses semblables. Mais ceux-ci, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ?

La caverne symbolise le monde sensible où tous les hommes vivent et pensent accéder à la vérité par leurs sens. Mais cette vie n’est qu’illusion. Le philosophe en témoigne grâce à une interrogation permanente (à laquelle Socrate se livre tout au long de l’œuvre), ce qui lui permet d’accéder à l’acquisition des connaissances associées au monde des idées comme le prisonnier de la caverne accède à la réalité qui nous est habituelle. Mais lorsqu’il s’évertue à faire partager son expérience à ses contemporains, il se heurte à leur hostilité. Platon montre que la connaissance des choses nécessite un travail, des efforts pour apprendre et comprendre. Socrate considère le monde sensible comme la prison de l’âme. Il s’agit d’une représentation de la réalité de ce que peut vivre une personne ayant fait son chemin de réflexion, d’élévation d’elle-même. Platon évoque le monde illusoire dans lequel vivent les citoyens d’Athènes. Le message certainement le plus fort est de ne pas prendre pour vraies les données de nos sens et les préjugés formés par l’habitude. Platon met en évidence la difficulté des Hommes à changer leurs conceptions des choses, leurs résistances au changement, l’emprise des idées reçues. Mais le philosophe voit que sa mission est de montrer aux prisonniers leur erreur, eux qui discourent sans fin sur les ombres, persuadés qu’elles sont la seule réalité. Cette allégorie de la caverne de Platon est une allégorie universelle : « Imagine des hommes dans une demeure souterraine… » Chacun est potentiellement dans une position impliquant des habitudes de vie, des croyances, des convictions, des certitudes, des façons de penser, de se représenter le monde, de concevoir ce qui est vrai et faux, combinant aprioris et préjugés, déductions hâtives.

Le philosophe pointe là l’étape du déni qui est la première étape lors de la confrontation violente à l’inattendu : l’annonce d’une rupture, d’un licenciement, d’un rejet, d’une transformation radicale des habitudes devenues tellement évidentes qu’elles présentent un « confort », le confort d’être vécues comme la condition humaine normale. Les réflexions proposées dans cette allégorie sont très représentatives de ce que nous nommons aujourd’hui le conditionnement.

Il faut beaucoup de temps au petit d’homme et beaucoup d’expériences et d’étapes à franchir pour que, dans le meilleur des cas, un rapport d’altérité plus équilibré puisse s’installer. « Fondamentalement, l’enjeu de ce processus au long cours est de pouvoir construire les limites entre ce qui est Moi et ce qui n’est pas Moi, de pouvoir ériger les frontières entre soi et l’autre, entre soi et le monde. Ces frontières permettront l’assomption d’une subjectivité et d’une existence singulière. La subjectivation et la différenciation impliquent nécessairement la séparation. Or toute séparation contient toujours des relents de délaissement, d’abandon et l’ensemble des affects douloureux qui y sont liés. L’autonomisation est donc une conquête, une lutte à mener contre ces premiers autres dont nous avons été dépendants mais aussi contre le Soi lui-même qui cherche toujours en même temps à s’épargner ces ressentis pénibles de séparation. Ce processus au long cours s’effectue par étapes successives. En bout de course, l’enfant et par la suite, tout au long de son existence d’adulte, doit pouvoir renoncer à l’espoir de recevoir pleinement de l’autre ce qu’il attend. Il s’agit pour lui de s’approprier pas à pas l’autonomie, dit-on, d’acquérir de l’indépendance. Cela suppose un deuil, douloureux, celui de ne plus attendre de l’autre qu’il comble ses désirs et ses besoins mais de prendre la responsabilité personnelle de les assumer soi-même. L’avantage obtenu est un gain indéniable de liberté mais aussi le fait de n’être plus parlé par un autre, d’assumer à son tour sa propre parole. »[i]

Quel pourcentage de notre vie passons-nous à attendre ? Attendre est un état d’esprit. Vouloir l’avenir et non le présent ! Nous ne voulons pas de ce que nous avons et désirons ce que nous n’avons pas[ii]. Qu’attendons-nous avant de commencer à vivre ? Si nous adoptons un tel scénario mental, peu importe nos réalisations et nos accomplissements, le présent ne sera jamais assez bien. L’avenir semblera toujours meilleur. C’est la recette parfaite pour concocter une insatisfaction ou un inassouvissement permanent !

En résumé et en plan :

« Changer = grandir ».

« Grandir =changer=abandonner quelque chose=accepter de perdre=quitter le nid pour pouvoir voler=ne plus retourner dans le ventre maternel. En y restant on meurt. C’est une frustration éternelle. Apprendre= accéder à un mode de raisonnement. Ecole=castration=je ne retournerai plus à la crèche, dans ce cocon…Grandir=perdre une sécurité mais en retrouver une autre (symbolique)=accéder à quelque chose qui me donne envie de grandir. C’est une castration dynamique ».

Notre vie est ce que nous en faisons. Le monde est ce que nous en pensons. «  La carte n’et pas le territoire, le nom n’est pas ce qu’il nomme, et une interprétation de la réalité n’est pas la réalité elle-même, mais seulement une interprétation. »[1] Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous troublent, mais l’opinion que nous en faisons. L’homme est troublé, non par les événements eux-mêmes mais par la perception qu’il en a, a écrit Epictète[2]. “C’est le  monde des mots qui crée le monde des choses »[3] nous dit Lacan.

Au volant de notre vie nous pouvons choisir notre chemin, ouvrir nos yeux, nos oreilles et écouter notre petite voix intérieure. Nous pouvons « cultiver notre propre jardin »[iii] et « développer nos propres compétences »[iv]

Changer par un travail sur soi, prendre rendez-vous avec soi :

L’objectif de la psychothérapie est de guérir de ses souffrances[v]. Que faire avec sa souffrance ? Et qu’est-ce que la souffrance ? Le mot « souffrance » vient de deux mots latins : le préfixe « sub » qui signifie « en dessous » et le verbre « ferre », qui signifie « porter ». le mot implique donc l’image d’un support qui supporte tout ce qui se trouve dessus. La souffrance subie (ou niée qu’on s’inflige à soi-même) renvoie à d’autres mots dont l’étymologie est tout aussi éloquente : on parle de dépression (latin « de » et « premere » – impliquant une pression vers le bas tout le contraire de sub-ferre), d’affliction (latin « af » et « fligere » impliquant l’idée de soufflet). La souffrance est une expérience unique, subjective et globale. « En souffrance » (d’après le dictionnaire Le Petit Robert) se dit de marchandises qui n’ont pas été retirées ou d’une affaire qui reste en suspens.

Le changement grâce à la psychothérapie :

Le mot «Thérapeutique» est un emprunt savant au grec therapeutikos, «qui prend soin de» et «relatif au soin qu’on prend», aussi substantivé désignant l’art de prendre soin de quelqu’un. Il est dérivé de « therapeuein » : «prendre soin de ».Le mot est introduit pour désigner la partie de la médecine qui étudie puis qui applique les moyens de soigner les maladies (qu’à partir du XVIIième et usuel qu’à partir du XIXième). «Thérapeutique» s’emploie ensuite pour l’ensemble des moyens de traitement convenant à un cas particulier (synonyme de thérapie). «Thérapeute» est un terme d’antiquité emprunt au grec avec le sens originel de serviteur, adorateur pour désigner des ascètes juifs qui vivaient près d’Alexandrie. Il est réemprunté tardivement au grec « Therapeutes » spécialisé en médecine sous l’influence de thérapeutique et de thérapie.

Dès ses premiers emplois pour «personne qui soigne les malades», il semble spécialisé dans un contexte psychologique. L’art de prendre soin d’un malade, «la thérapeutique» désigne aujourd’hui tous les moyens mis en œuvre (le traitement) pour lutter contre un mal, une maladie.

Entreprendre une psychothérapie c’est déjà vouloir aller mieux, faire la démarche nécessaire à l’amélioration de la situation. Payer sa séance c’est vraiment différent de payer son  problème dans la vie ou de le faire payer à son entourage. Accepter la règle du paiement c’est rendre possible sa thérapie, s’y impliquer en vrai. Le libre paiement garantit un espace privé qui est hors des exigences du corps social. Le psychothérapeute n’impose pas de normes de guérison, d’adaptation. A chacun de trouver un mode d’être  qui, pour lui, soit satisfaisant, qui peut être à mille lieux de ce que le consensus social considère comme une existence valable.

Payer – parfois cher – la personne qui va nous écouter nous assure pourtant un rapport sain, non assujetti à elle. Il s’agit d’un échange. La fonction de l’échange est de se séparer d’une chose que l’on possède pour en acquérir une autre. Nous payons aussi pour parler à quelqu’un de compétent, qui ne portera pas de jugement, dans un lieu où rien de ce que nous dirons ne sera répété. Donner de l’argent, c’est une barrière contre la toute-puissance du thérapeute, et cela signe l’engagement du patient vis-à-vis de son psy, donc de sa cure. Il s’agit là de ce que l’on appelle “l’alliance thérapeutique”. Le paiement de la séance évite également au patient de se sentir symboliquement débiteur à l’égard du thérapeute.  Enfin, le règlement assure l’ancrage de la psychothérapie ou de l’analyse dans le réel. « L’argent, c’est l’irruption du principe de réalité dans un espace où se dit l’inconscient, donc le fantasme. » L’obligation de payer aide le patient à parler de son rapport à l’argent, sujet souvent aussi tabou que sa sexualité. Payer en fin de séance c’est prendre contact avec la vraie valeur de sa séance. Le fait de payer en espèces, objet pulsionnel du registre de l’analité, aide le patient à parler, au-delà de ses problèmes matériels, de son désir par rapport à l’argent. En effet, l’argent fonctionne comme une matérialisation de l’objet a, en tant qu’équivalent général des objets de désir. Au-delà du pulsionnel, qui établit la correspondance entre l’avarice et la constipation dans une problématique de rétention anale, on peut considérer la thésaurisation comme une façon d’éviter la castration qu’implique la réalisation d’un désir. Car désirer un objet implique de renoncer aux autres, alors qu’Harpagon peut virtuellement tout avoir !

[1]   L’invention de la réalité- Contributions au constructivisme » Paul Watzlawick,, p.233.

[2] Epictète, philosophe grec du Ier siècle ap. J.-C., né à Hiérapolis en Phrygie . Fils d’esclave et lui-même esclave, Epictète a suivi les leçons du philosophe stoïcien Musonius Ruffus. Affranchi par l’Empereur Néron, il devient avec Marc-Aurèle et Sénèque adepte du « nouveau stoïcisme ». C’est grâce à l’un des ses disciples, Arrien, que l’on connaît les réflexions et règles de conduite édictées par Epictète. Dans un style très direct et peu théorique, on appréhende sa pensée qui, alliant dialectique et morale, prône la liberté intérieure et une grande rigueur de conduite dans les relations humaines.

[3]  Ecrits 1,  Jacques Lacan,  Seuil, Paris, 1966, p.155.

[i] La victime dans tous ses états, Anne-Françoise Dahin, Yapaka.be

[ii]http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/01/31/desirez-sa-vie-et-vivre-son-desir/

[iii] http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/01/31/cultiver-son-jardin/

[iv] http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/01/31/developpons-nos-competences-et-non-nos-defauts/

[v]http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2017/08/16/psychotherapie-individuelle-en-groupe/

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Psychothérapie individuelle en groupe

Pourquoi une psychothérapie ?

L’objectif de la psychothérapie est de guérir de ses souffrances. Que faire avec sa souffrance ?

Le mot «Thérapeutique» est un emprunt savant au grec therapeutikos, «qui prend soin de» et «relatif au soin qu’on prend», aussi substantivé désignant l’art de prendre soin de quelqu’un. Il est dérivé de « therapeuein » : «prendre soin de ».Le mot est introduit pour désigner la partie de la médecine qui étudie puis qui applique les moyens de soigner les maladies (qu’à partir du XVIIième et usuel qu’à partir du XIXième). «Thérapeutique» s’emploie ensuite pour l’ensemble des moyens de traitement convenant à un cas particulier (synonyme de thérapie). «Thérapeute» est un terme d’antiquité emprunt au grec avec le sens originel de serviteur, adorateur pour désigner des ascètes juifs qui vivaient près d’Alexandrie. Il est réemprunté tardivement au grec « Therapeutes » spécialisé en médecine sous l’influence de thérapeutique et de thérapie. Dès ses premiers emplois pour «personne qui soigne les malades», il semble spécialisé dans un contexte psychologique. L’art de prendre soin d’un malade, «la thérapeutique» désigne aujourd’hui tous les moyens mis en œuvre (le traitement) pour lutter contre un mal, une maladie.

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 Une des causes les plus importantes de nos maladies serait la solitude et l’isolement. Notre capacité à nous connecter aux autres, est au contraire à la source de ce qui nous fait du bien et mène à la guérison. Chasser l’ennui, la peur et la colère de nos cœurs, en un mot développer des émotions « positives », permet réellement d’être  plus heureux. Des psychologues londoniens ont montré que les personnes à qui ils avaient demandé d’éprouver chaque jour un peu reconnaissance avaient retrouvé un meilleur sommeil et une tension artérielle abaissée en seulement deux semaines, par rapport à un groupe de contrôle[i]; Dans une étude, des chercheurs irlandais[ii]] ont découvert que les personnes qui devaient noter chaque jour cinq choses dont ils se sentaient reconnaissants voyaient leur niveau de stress et de dépression chuter jusqu’à 27 % au bout de trois semaines. Des résultats bien plus efficaces que tous ceux obtenus par des antidépresseurs chimiques, et sans le moindre effet secondaire.

 La psychothérapie est un cadre de travail qui est là pour permettre un travail sur soi sécurisant. Dans Le cadre donné par le psychodrame il s’agira d’intégrer les émotions dans l’action et la parole et permettre à chacun d ‘avancer dans son discours. La mise en jeu va l’y aider, déjà, dans le groupe qui fait circuler la parole et par une représentation ensuite. La mise en jeu qui trouve audience auprès des autres va permettre une publication, exposer le sujet et amener, par la remémoration, une autre perspective. Elle va produire du sens qui représente la marque reçue et ce que le sujet décide d’en faire. Il s’agira de refaire quelque chose de ce qui a fait souffrir, de ce qui a manqué. Sartre nous y invite quand il dit : « il y a ce que l’on a fait de nous et ce que nous décidons nous-mêmes de faire ce qu’on a fait de nous ». Chaque être humain a en lui les clefs pour résoudre ses problèmes. La représentation psychodramatique va nous y amener. Représenter équivaut à mentaliser c’est à dire symboliser nos douleurs. Celles-ci révélées par nos humeurs, par exemple, sont, d’ailleurs, des représentations non parvenues à la conscience. L’essentiel du comportement est suscité par nos représentations. C’est ainsi que, par exemple, revivre les premières situations ayant structuré les relations futures permet de sortir de son enfermement. Jouer sur la scène psychodramatique c’est réactualiser, réorganiser le tableau des années oubliées. Se « ré-originer » permet alors de se soigner. Les nouvelles expériences vont modifier les précédentes. Sortir de ses prisons secrètes c’est, notamment, rejouer là maintenant ce qui a pris naissance ailleurs et autrefois. C’est aussi entrevoir et mettre en œuvre des perspectives constructives, positives.

 Le groupe à l’origine de la psychothérapie !

« Les potentialités résolutives et métabolisatrices que comporte le groupe s’expriment à des degrés distincts : comme dépôt et cadre psychiques externalisés ; comme pare-excitation et contention ; comme appareil de transformation psychique à travers les effets métaboliques que produit l’investissement de la psyché du sujet par plus-d’un-autre sujet. »[iii] « Cette aptitude psychothérapeutique et psychoprophylactique du groupe s’inscrit de longue date dans l’histoire des sociétés humaines, et la psychothérapie est initialement une thérapie par le groupe, une thérapie en groupe (en Grèce) et une thérapie du groupe (en Afrique). »« La sociabilité n’est pas une dimension que l’être humain acquiert progressivement. Elle n’est pas une dimension secondaire mais originaire, constitutive de sa psyché. La « groupalité » est en nous avant que le « je » ne soit formé et les croyances, les valeurs, les mythes et les idéologies de base qui marquent la socialisation et l’adaptation au groupe se conjuguent dans le moi sur des tréfonds co-soïques propres à cette appartenance. »[iv]

Pourquoi le groupe ou quelles en sont les indications ?

Dans la mesure où certaines personnes n’ont pas accès facilement à une élaboration psychique par la parole, la représentation jouée dans un groupe de thérapie permet un travail sur soi à partir du ressenti, des émotions et impressions. On n’est pas seul avec ses difficultés. Celles-ci peuvent être partagées. Dans le groupe la personne n’est pas renvoyée à sa déficience, à sa difficulté à gérer seul son monde interne mais elle est accompagnée dans cette partie d’elle même pour en faire tout de suite, dans l’ici et maintenant, quelque chose d’autre. Le groupe, espace tiers de « confrontation » et cadré, libère la parole. Les mots et les émotions reliés aux gestes peuvent y être décodés. Dans cet espace tampon ou amortisseur, ce sas de décompression, les sensations éprouvées et les mots vont mettre du lien et donner du sens. Corps et psyché peuvent s’ordonner et une activité de pensée peut mieux prendre sa place. Le groupe, matrice à tricoter des liens, permet de retrouver une certaine unité et un espace psychique propre. Grâce à un autre, on passe dans une nouvelle perspective de communication. Chaque participant devient « co-thérapeute » de l’autre. L’identification à un semblable permet dans le cadre de l’enveloppe du groupe, d’aller mieux. Par la verbalisation des éprouvés, le groupe devient une enveloppe corporelle pour chacun. Cette enveloppe du groupe renforce l’enveloppe individuelle défaillante. La mise en scène de ses sensations apporte du contenant et les échos de chacun : souvenirs, images, scènes vécues, associations diverses.  Le groupe thérapeutique favorise les échanges dans un cadre structuré, remet en circulation les émotions, les pensées et la parole. Il permet de différer et de réinstaurer du temps et de l’espace pour soi. Le but final est de permettre une meilleure autonomie psychique où il n’est plus question de se satisfaire uniquement d’être porté mais de trouver du plaisir à porter et à se transporter soi-même dans une mise en pro-jet[1]

Voici les différents modes de développement du groupe :

Une psychothérapie, un cheminement individuel en groupe à la place d’une psychothérapie individuelle en face à face. Le groupe convient particulièrement bien aux personnes qui ne sont pas désireuses, en tout cas dans l’immédiat, de s’engager dans une psychothérapie individuelle en profondeur, mais qui souhaitent clarifier ou approfondir certaines difficultés de leur vie. Le groupe est une force pour certaines personnes. Il est indiqué pour certaines personnes qui éprouvent des difficultés en situations individuelles vécues comme frontales parfois, qui ne sentent pas prêts pour une analyse individuelle, qui ne demandent pas cette forme duelle de thérapie. Le groupe a une fonction essentielle d’expression et de contenance. Le groupe est plus tolérable que le face à face chez certaines personnes parce qu’il est vécu pour elle-même comme moins dangereux. En effet, s’il soutient l’expression de soi, il permet aussi un processus qui borde, aménage et limite donc les angoisses parfois archaïques et donc envahissantes. Comme cadre de référence, le groupe ainsi que le dispositif psychodramatique offrent des béquilles symboliques. Grâce à une stratégie de détour, le groupe favorise une bonne distance  et « n’attaque » pas directement les symptômes (ex ; difficultés comportementales, scolaires etc.). Il respecte les défenses, contourne les résistances et élit une proposition thérapeutique. Le dispositif groupal établi un cadre défini rigoureusement de l’intérieur duquel grâce à une bonne distance, le sujet pourra effectuer un parcours symbolique thérapeutique.

Une psychothérapie individuelle en groupe, par et grâce au groupe. Elle constitue un outil de développement personnel. Le psychodrame est une thérapie relationnelle.  Les participants viennent au groupe avec leur atome social, le réseau des interrelations dont ils sont le centre, dont ils souffrent et qu’ils veulent reconstruire.  Ce réseau de rencontre, Moreno (créateur du psychodrame) l’appelle le co-conscient familial qui est, en quelque sorte l’ancêtre de l’inconscient collectif, familial et relationnel. Freud nous a apporté l’inconscient, Jung, l’inconscient collectif, et Moreno le co-inconscient familial et groupal que nous découvrons depuis une quinzaine d’années comme étant aussi un co-inconscient transgénérationnel.  Ce conscient de liens transgénérationnels est associé à celui de co-conscient et de co-inconscient familial et groupal.  Ce dernier est rattaché au concept morénien d’atome social, sorte de liens d’une personne avec d’autres, vivants ou disparus, positifs ou négatifs, et donc à la base de toute thérapie systémique et transgénérationnelle… et de tout psychodrame.  Nous nous rencontrons quand nous pouvons voir le monde et nous-mêmes avec les yeux de l’autre… Nos participants viennent dans le groupe avec leur famille interne et interagissent énormément à ce niveau. Le jeu, par la dramatisation, va permettre grâce au processus d’introjection de réduire la charge émotionnelle en transformant la pulsion en symbolisation. Le jeu est acte de parole, acte d’énonciation qui transforme celui qui était objet d’un évènement en sujet d’un acte symbolique. Ce renversement est capital ! « Cette interliaison énergétique représente une mobilisation, une circulation dynamique, déclive et ouvre sur le monde exté-rieur. Le psychodrame permet ce jeu énergétique de la stimulation réceptive à plusieurs »[v].

Avant une psychothérapie individuelle comme préalable à une analyse en profondeur. Le groupe est aussi révélateur. Il permet l’émergence des demandes. Le travail sur le fonctionnement groupal a des effets sur le fonctionnement du groupe. Le groupe permet une enveloppe, un espace potentiel qui donne du possible. Il constitue une matrice, un claustrum où s’y protéger et trouver une certaine chaleur. Ce contenant permet l’analyse du contenu et permet donc d’aller plus loin dans une démarche d’implication et d’investigation personnelle.

Après une psychothérapie individuelle lorsque l’analyse groupale fait défaut, lorsque manque cette dimension relationnelle indispensable au développement global de la personne. La personne y est mise en interaction avec d’autres. L’espace proposé n’entre pas en rivalité avec les espaces familiaux conflictuels. Il s’agit non pas d’être hors de la parole mais de la prendre comme support sans risque de déclencher un acte. Quelque chose va s’inventer parce que des personnes se mettent ensemble. Le groupe est Co-thérapeutique en soi. Cet espace psychique commun permet le passage de l’angoisse à la verbalisation et aussi de contenir les fantasmes destructeurs.

En même temps qu’une psychothérapie individuelle comme étant toutes les deux complémentaires. Celle-ci demande beaucoup de temps, d’énergie et de moyens financiers.

Comme préalable à une formation à la psychothérapie en groupe car il est indispensable d’effectuer un travail sur soi-même avant d’envisager de se former à la thérapie en groupe. Cette méthode convient tant à des buts thérapeutiques que pour former des professionnels à la relation d’aide, à l’animation de groupes, à l’exploration en groupe de questions familiales, pédagogiques, éducatives, sociales. Une formation de psychodramatiste est un long parcours car il s’agit de prendre à la fois le temps de la maturation personnelle et celui de l’apprentissage. Suivre l’entièreté du cursus relève de l’engagement personnel du participant et peut-être réévalué d’année en année, lors des entretiens avec les formateurs. Certains participants tirent profit d’une partie du cursus, d’autres l’interrompent, pour le reprendre et le finaliser quelques années plus tard. Ce processus est également fonction de la formation initiale du professionnel ainsi que du type de lieu où il souhaite mettre en place un groupe de psychodrame. Il ne procède pas de la même manière ou ne nécessite pas les mêmes compétences selon qu’il s’agisse d’un groupe d’adolescents, de personnes vivant avec un handicap, d’un groupe dans un service d’urgence psychiatrique, dans une association de parents, etc.

[1] « Subjectif désigne à la fois la faille et le saut, l’obstacle et le jet », P. Fédida. « L’objeu », dans L’absence, Paris, Gallimard, 1978.

[i] https://www.pure-sante.info/le-medicament-oublie/

[ii] https://www.pure-sante.info/le-medicament-oublie/

[iii] René Kaës,  La parole et le lien,  p.168..Ed. Dunod, Paris, 1994.

[iv]Le Co-Soi et la groupalité psychique. Exposé d’Ada Abraham, 25/04/1983.21 Herestraat Leuven chez Pierre Fontaine. Réf. Abraham,A.1994. « Le cosoi ou le syntéisme primaire ». Les voies de la psyché. Paris. Dunod.

[v] Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres 1996.

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Le tatouage : un certain regard sur le corps

Introduction :

Autrefois réservé aux « mauvais garçons », le tatouage s’est largement popularisé si bien qu’aujourd’hui un Français sur dix est tatoué ! L’engouement pour cette pratique est tel qu’on ne peut plus parler de « phénomène de mode » mais bien d’un phénomène de société. En Belgique, les données chiffrées sur le tatouage n’existent pas. Certains disent qu’un Belge sur dix serait tatoué, on compterait 200 à 300 professionnels. Il s’agit là d’une véritable révolution culturelle qui est apparue aux États-Unis dans les années 70 pour s’élargir à l’Europe fin 80. Elle a pris naissance avec le mouvement hippie, sur fond de libération sexuelle, et a été largement relayée par les actrices et les acteurs, à l’image de Jack Nicholson, Angelina Jolie ou encore Estelle Halliday. Cette tendance rompait ainsi avec le tatouage des générations précédentes qui avait une connotation de rébellion. Le tatouage d’alors était exclusivement masculin et se limitait au milieu ouvrier, routier, carcéral ou militaire. Ces tatouages possédaient une connotation virile, souvent agressive. Maintenant la recherche de beauté, d’harmonie prend le dessus. Désormais, on peut parler d’une massification du tatouage qui se veut une véritable forme d’art populaire, un body art généralisé. Les tatoueurs sont des artistes qui dessinent des œuvres souvent stylisées et finement travaillées.

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Je propose ici de découvrir la symbolique de ce phénomène en commençant par le point de vue analytique représenté par le concept du « Moi-peau » mis en évidence par Didier Anzieu[i], psychanalyste.

 

Le concept du Moi-peau :

« La peau fournit de nombreux exemples d’un fonctionnement paradoxal, au point qu’on peut se demander si la paradoxalité psychique ne trouve pas sur la peau une partie de son étayage. La peau soustrait l’équilibre de notre milieu interne aux perturbations exogènes, mais dans sa forme, sa texture, sa coloration, ses cicatrices, elle conserve des marques de ces perturbations. A son tour, cet état intérieur qu’elle est censée préserver, elle révèle en grande partie au-dehors ; elle est aux yeux des autres un effet de notre bonne ou mauvaise santé organique et un miroir de notre âme. Autres paradoxes. La peau est perméable et imperméable. Elle est superficielle et profonde. Elle est véridique et trompeuse. Elle est régénératrice, en voie de dessèchement permanent. Elle est élastique mais un morceau de peau détaché de l’ensemble se rétrécit considérablement. Elle appelle des investissements libidinaux autant narcissiques que sexuels. Elle est le siège du bien-être et aussi de la séduction. Elle nous fournit autant en douleurs qu’en plaisirs. Elle transmet au cerveau les informations provenant du monde extérieur, y compris des messages « impalpables » qu’une de ses fonctions est justement de « palper » sans que le Moi en soit conscient. La peau est solide et fragile. Elle est au service du cerveau mais elle se régénère alors que les cellules ne le peuvent pas »[ii] (encore que ceci est remis en question ! Mon commentaire). « Elle matérialise, par sa nudité, notre dénuement mais aussi notre excitation sexuelle. Elle traduit par sa minceur, sa vulnérabilité, notre détresse originaire, plus grande que celle de toutes les autres espèces, et en même temps notre souplesse adaptative et évolutive. Elle sépare et unit les différentes sensorialités. Elle a un statut de transitionalité. »[iii]

Les trois fonctions de la peau :

« La peau, première fonction, c’est le sac qui contient et retient à l’intérieur le bon et le plein que l’allaitement, les soins, le bain de parole y ont accumulés. La peau, seconde fonction, c’est l’interface qui marque la limite avec le dehors et maintient celui-ci à l’extérieur, c’est la barrière qui protège de la pénétration par les avidités et les agressions en provenance des autres, êtres ou objets. La peau enfin, troisième fonction, en même temps que la bouche et au moins autant qu’elle, est un lieu et un moyen primaire de communication avec autrui, d’établissement de relations signifiantes ; elle est, de plus, une surface d’inscription des traces laissées par ceux-ci »[iv]. Voyons un peu plus loin l’analyse du phénomène du tatouage. Il s’agit d’encrer et d’ancrer comme il faut aussi évoquer la question de la douleur et celle du plaisir.

Encrer et ancrer

Signe d’appartenance ou de reconnaissance, le tatouage affirme une nouvelle identité. Quel est la motivation profonde du tatouage comme du tatoué ? Le tatouage reste de toute évidence un processus secret, un cheminement psychologique parfois long dont le tatoué lui-même n’a pas toujours entièrement conscience. Le tatouage traduit bien la valeur auto-agressive de ce passage à l’acte. Le corps sera la victime de cette mutilation qui rappelle les pratiques de chirurgie rituelle, qui chez les peuples primitifs lors de l’initiation, font entrer dans la culture ce qui est de l’ordre de la nature (circoncision, excision). C’est dans la peau que se grave le tatouage ainsi placé entre le dedans et le dehors; peau tout à la fois, enveloppe du corps et du moi, frontière entre intérieur et extérieur et lieu d’échanges privilégiés. « Mal dans sa peau » le sujet va se modeler son image du corps en manipulant ainsi son espace cutané (revalorisation narcissique). Par cette action auto-plastique, la peau est l’objet d’un réinvestissement libidinal important; elle accueille l’aiguille avec douleur et plaisir.

Il y a dans l’acte de se tatouer la nécessité de venir matérialiser la barrière symbolique que joue la peau. Par cette « prothèse cutanée » le tatoué tente de réparer un « moi-peau » (Cf. les travaux de Didier Anzieu dans son ouvrage « le moi-peau ») raté ou défaillant. Cet artifice redoublant la membrane cutanée, renforcera sa valeur protectrice, garantira l’intégrité du Moi. Cette opération transitoire chez l’adolescent en mouvance devra se répéter, toujours nécessaire chez les tatoués « chroniques » malade du soi-même-être. Un tel repli libidinal sur le corps renforcera l’estime de soi mais cet apport narcissique appauvrira d’autant le sens du geste dans la relation d’autrui. Se tatouer est donc un passage à l’acte, lequel procure une décharge tensionnelle, tout comme l’acte de boire chez l’alcoolique, la fugue, le délit ou la tentative de suicide. Ceci rend compte, de la parenté des tatoués avec les psychopathes et de la fréquence chez eux d’agir vite (ivresses, délits); de la pauvreté d’expression verbale, car le geste remplace la parole et en tient lieu, cette esquive de l’élaboration mentale, des conflits étant très économiques pour le moi, de l’impossibilité qu’a le tatoué d’expliciter ses motivations profondes. Il faut signaler que le recours au tatouage se fait chaque fois que l’identité personnelle est menacée, surtout à l’adolescence, où la crise identification bouleverse le moi, qui se restructure dans la mouvance propre à cette période.

Quelque soit sa connotation, revendicatrice, provocatrice, conjuration, sentimentale, érotique ou tout simplement décorative, le tatouage est bien un langage collé au corps, plus significatif qu’un simple badge que l’on peut changer. Il délivre un message codé dont la gravité est son caractère définitif. Il peut alors devenir une charge. Un vrai souci d’avènement de soi, une sincère recherche d’identité à raffermir, une quête d’identité sincère, une quête de sens  animent tous ces êtres . L’envie de changer de peau équivaudrait à une métamorphose intérieure. La marque corporelle devient un bijou, un ornement à même la peau. Pour autant n’est-ce que la valeur esthétique qui prime ?  Le tatouage comme le piercing suscitent le regard d’autrui, séduction pour les yeux et pour le toucher. Quant au choix de leur emplacement, rien n’est le fait du hasard, c’est une recherche subtile de nouvelles  sensations venant pimenter le rapport au désir et au plaisir. Modification de son rapport au corps donc, non seulement par une célébration sensorielle plus ou moins recherchée, mais aussi par la métamorphose apparente du corps. Il s’agirait en somme de signer comme une carte d’identité plus solide, plus protectrice, par le biais du corps marqué. Donner en fait plus de corps au corps et y gagner comme un supplément d’âme. Le corps par ses signes s’apparente à une signature de soi. La volonté de se démarquer, d’accéder à une version de soi embellie, le souci de trouver ses marques, la nécessité d’attirer l’attention sur soi participent à ce qu’il conviendrait de nommer, une tentative de se redéfinir. Le corps par ses marques se verrait mandaté pour tenter d’arrêter le temps : éterniser un instant par une marque définitive. S’expliquent de ce fait le choix des inscriptions tatouées, véritable archive de soi : le corps devient  alors récit d’existence  et tente d’immortaliser des événements clés de l’existence.   Il ne faudrait qu’un cran supplémentaire, pour déceler  dans ces différentes tentatives, une façon d’affronter et conjurer nos peurs de vivre, nos peurs de vieillir, et note désarroi profond face à la mort. Le terme utilisé pour nommer l’acte du tatouage est « encrer ». « Encrer, ancrer, ancrage ». Ces personnes cherchent à jeter l’ancre dans l’autre, à l’accrocher dans leur mode de jouissance. Le regard de l’autre est sollicité par les inscriptions sur le corps qui sont un appel au lien. Les dessins, les lettres, les marques s’adressent à l’Autre, attendent un destinataire. L’écriture est adressée, la peau est donnée à voir. Le tatouage est un moyen d’attirer l’attention et une façon de tendre, selon l’expression de Markos Zafiropoulos « un piège à regard ». C’est aussi l’ambivalence qui est pointée par le désir de montrer tout en cachant mais aussi de cacher tout en montrant. Si on se réfère au stade du miroir, Lacan montre l’instant de jubilation où l’enfant, placé devant le miroir, s’y reconnaît et est reconnu par l’Autre. Le Moi s’y constitue en tant qu’il est imaginaire, et plus précisément spéculaire. Tout ce qui est de l’autre, du narcissisme passe par le spéculaire, dans la rencontre primitive du petit d’homme avec son image. L’enfant ne se voit pas par son propre œil mais par l’œil de la personne qui l’aime ou le déteste. Lacan dit : « C’est par la voie du regard que ce corps prend son poids ». Le tatoué se fait-il encrer pour se sentir regardé ou pour « effracter » le regard de l’autre ?

Douleur et plaisir

C’est comme s’ils avaient besoin d’avoir mal pour se sentir exister. S’ils ne sentaient pas de douleur, ils ne sauraient pas qui ils sont. Ils ont besoin de marquer leur corps comme s’il risquait de ne plus exister pour eux. Il y a le moment du tatouage : l’introduction de l’aiguille dans la peau, la douleur physique, il se met entre les mains de son tatoueur. Temps nécessaire où s’inscrit la sensation, le souvenir d’une douleur certainement intriquée au plaisir à ce moment-là. Freud développe l’idée qu’un sujet peut, sous certaines conditions, rechercher la douleur comme source de plaisir. L’éprouvé douloureux peut être source d’un plaisir sexuel. Puis il y a le dessin, la marque, le motif qui laisse une trace qui vient rappeler à la mémoire, la douleur/le plaisir. La trace laissée sur la peau renvoie à ce moment généré par l’autre, à sa demande. La personne qui est tatouée s’est incorporée d’une certaine façon cette représentation. Soumis à son propre regard, un souvenir et une sensation reviennent sur la scène, comme une réévocation de cette expérience de douleur corporelle comportant une érotisation, qui a permis que le sujet sente son corps. Une façon de se (re)faire un corps…Pour exprimer leur malaise, des sujets marquent leur corps. Ils utilisent leur corps comme théâtre où plusieurs scènes peuvent être jouées. Au plaisir d’être regardé s’ajoute automatiquement la douleur physique dès l’introduction de l’aiguille dans la peau, déversant l’encre qui laissera la trace. Ces sujets paient de leur personne pour un plaisir/déplaisir qu’ils devront sans cesse renouveler. Le corps de la modernité parle du masochisme. Lacan nous indique que ce qu’ils veulent susciter, c’est l’angoisse chez l’Autre. Certains se font écrire sur le corps, dessiner des formes géométriques ou figuratives, phantasmes intimes ou sociaux. Certains veulent transformer leur corps en œuvre d’art. Ils livrent leur corps à un autre pour y déployer leur symptôme.Il s’agit d’une inscription impossible du symbolique dans l’inconscient qui pousse ces sujets à viser directement le corps comme support d’écriture. C’est aussi un moyen d’envoyer un message à l’autre, de lancer une bouteille à la mer que l’écoute et le regard analytique permettent de déchiffrer. Le sujet tente de s’inventer, de se créer.

Réf. :

Le Moi-peau, Didier Anzieu, Bordas,Paris 1985.

Psychanalyse du tatouage et du piercing, Patrick Fraselle  23 Février 2014, Journal français de psychiatrie, 2006/1 (no 24)

Le corps et ses marques, Le tatouage : un certain regard sur le corps, Catherine Rioult, Eres 2006.

Quand la peau prend la parole, Kopp jean-luc, psychanalyste.

koppjeanluc-psychanalyste.net/? p=34

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/07/07/31003-20140707ARTFIG00097-tatouage-quand-la-societe-de-consommation-investit-les-corps.php

http://www.levif.be/actualite/sante/le-tatouage-un-phenomene-culturel-et-de-societe/article-normal-120153.html

[i] Didier Anzieu, né le 8 juillet 1923 à Melun et mort le 25 novembre 1999 à Paris 5ᵉ, est psychanalyste, professeur émérite de psychologie à l’université Paris X-Nanterre et membre de l’Association psychanalytique de France.

[ii] Le Moi-peau, Didier Anzieu, Bordas,Paris 1985.P.16.

[iii] Ibidem p.17.

[iv] Ibidem p.39.

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La clinique victimaire ou le triangle dépressif

La clinique victimaire est une clinique dominée par le mécanisme de  l’itération négative, le masochisme moral, la cruauté du surmoi et le sentiment d’une existence exceptionnellement invalidante. En exhibant sa victimité chacun pense avoir trouvé son victimaire. Il y a aujourd’hui un plaisir « énigmatique et inintelligible », pour reprendre l’expression de Freud [i] concernant le masochisme, à « se voir en victime »[ii] . Souvent dans la clinique victimaire, on retrouve des préoccupations psychiques liées à la culpabilité, au négatif et à la répétition mortifère et destructrice. La personne « victime » est, en effet, enfermée et engloutie dans un cercle effroyable où la culpabilité précède et suit à la fois un comportement social parfois tout à fait anodin. Assurément, la compulsion de répétition, qui se situe au-delà du principe de plaisir, paraît essentielle dans l’agir compulsif d’échec. Cet agir négatif et mortifère, si temporairement il soulage la personne, secondairement la culpabilise. C’est dans ce sens que Freud (1932) écrivait : « Il y a des gens qui répètent toujours, à leurs dépens, les mêmes réactions sans les corriger ou qui semblent eux-mêmes poursuivis par un destin inexorable alors qu’un examen plus précis nous enseigne qu’eux-mêmes sans le savoir, se préparent ce destin. Nous attribuons alors à la compulsion de répétition le caractère démoniaque. »[iii] La compulsion de répétition « mortifère » semble tirer son origine de l’étouffement initial du moi qui désormais demande une intense réparation narcissique d’un préjudice précoce.

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Notons que les dommages anciens sont situés essentiellement sur l’axe de l’avoir. Ainsi, la personne estime avoir été « privée » d’un avantage qu’elle était en droit de recevoir (amour, nourriture, soins, …). Elle pense avoir été très tôt « lésée » et infériorisée d’où sa condition de victime « sans fin ». D’une certaine manière, la répétition négative et « commémorative » d’un sujet justifie sa situation originaire d’être victime perpétuant de la sorte un statut d’exception a priori déplaisant qui n’est toutefois pas dépourvu « d’une jouissance par lui-même ignorée ». La jouissance où se mêlent plaisir et douleur, se situe, en effet, dans un « au-delà du principe de plaisir ». Elle intéresse le désir et plus nettement le désir inconscient.

L « ’installation » dans un statut de victime peut se présenter sous la forme du schéma suivant appelé :

        Le triangle dépressif

Grève : la grève est intrinsèque à la dépression par absence de plaisir. Il y a grève de l’action, du contact, de l’expression, de la spontanéité et du plaisir. C’est la goutte qui fait déborder le vase. Et n’oublions pas que c’est nous qui remplissons ce vase !

Bouderie : la bouderie est plus compliquée à arrêter. Une partie de nous, de notre narcissisme se refuse à changer. Le boudeur se prive de beaucoup de choses.

Mémorial de souffrance : l’évènement est vécu comme tellement injuste qu’il faut que cela reste sanguinolent. Il faut montrer que ce qui arrive est grave et rouvrir les plaies. Aller mieux ce serait banaliser l’acte « injuste ». « C’est depuis que… ». La légitimité est sacralisée et il y a installation dans un statut de victime. S’enfermer dans un statut de victime permet de toucher des primes ! Etre malade équivaut à être passif et impuissant. La situation suivante illustre bien ce propos : deux voitures sont accidentées. L’ambulance arrive sur place. L’un des deux conducteurs monte dedans. L’autre ne veut pas y monter et défend une position légitime qui est celle de dire « je suis dans mon droit ». C’est l’autre qui n’a pas respecté le code de la route. « Je ne veux pas monter dans l’ambulance » (ce ne serait pas dans son intérêt d’aller dans l’ambulance puisqu’il est en droit !

Comment sortir de ce triangle ?

 

En dépit de toute limite et de toute contrainte, les individus ont en général la possibilité de choisir et de décider de leur propre vie : l’être humain est autonome, et c’est son autonomie qui lui permet de se reconnaître comme l’acteur de sa vie et le sujet de son désir ; c’est l’autonomie qui permet au sujet de ne pas être réduit à une « chose » du monde à la libre disposition d’autrui ; c’est l’autonomie — qui dépend en partie des influences et des expériences que l’on a reçues ou vécues — qui permet de prendre position et de choisir selon un idéal, un projet, une vision spécifique du monde et de sa propre existence. Par ses désirs et par ses choix, chacun prend position dans le monde et s’engage vis-à-vis des autres. On peut se tromper et changer d’avis, revenir sur ses engagements et s’orienter dans le monde de façon différente. On peut, au contraire, tout faire pour sauvegarder la cohérence de son vécu. Ce qui cependant reste une constante, c’est le fait que les décisions que l’on prend et les choix que l’on accomplit ont toujours des conséquences ; c’est le fait que, à chaque fois qu’on agit, on répond de ses actes — d’où l’importance éthique du concept de responsabilité [iv].

L’autonomisation est  une conquête, une lutte à mener contre ces premiers autres dont nous avons été dépendants mais aussi contre le Soi lui-même qui cherche toujours en même temps à s’épargner ces ressentis pénibles de séparation. Ce processus au long cours s’effectue par étapes successives. En bout de course, l’enfant et par la suite, tout au long de son existence d’adulte, doit pouvoir renoncer à l’espoir de recevoir pleinement de l’autre ce qu’il attend. Il s’agit pour lui de s’approprier pas à pas l’autonomie, dit-on, d’acquérir de l’indépendance. Cela suppose un deuil, douloureux, celui de ne plus attendre de l’autre qu’il comble ses désirs et ses besoins mais de prendre la responsabilité personnelle de les assumer soi-même. L’avantage obtenu est un gain indéniable de liberté mais aussi le fait de n’être plus parlé par un autre, d’assumer à son tour sa propre parole. »[v] Consacrer le fonctionnement victimaire empêche au sujet d’advenir.

Sortir de ce triangle consistera à renvoyer à la responsabilité de l’autre c.-à-d. à la respon-habilité, aux compétences de l’autre, à recapaciter l’autre, rehausser l’estime de soi, rendre à la victime son statut de sujet. Quand la victime cicatrise et parvient à transformer sa douleur en combat, l’agresseur risque de paraître moins monstrueux. Il s’agira aussi de permettre d’entrer dans un autre monde de relation plus coopérative avec soi-même, ouvrir davantage l’imaginaire, favoriser une projection dans le futur…L’hypnothérapie  peut être très utile ici. La psychothérapie qui est par essence « anti-traumatique », vise à modifier l’aménagement psychoaffectif du sujet dans l’optique d’une souffrance atténuée et d’une meilleure répartition de ses investissements. Il s’agit donc d’éviter la répétition stérile et malheureuse, en somme de faire disparaître les symptômes et de tempérer la férocité du surmoi. En définitive, l’analyse cherche ainsi que l’a indiqué Freud, à faire retrouver par la personne la capacité d’aimer et de travailler.

[i] Sigmund Freud, (1924), « Le problème économique du masochisme », in Névrose, psychose et perversion, trad. franç. J. Laplanche, Paris, PUF, 1973, p. 287-97.

[ii] . Cf. Charles Melman, (1994), « Déontologie du traumatisme », Journal Français de Psychiatrie, n° 1.

[iii] . Sigmund Freud, (1912-1913), Totem et tabou, trad. M. Weber, Paris, Gallimard, 1993. ., p. 292, n°1.

[iv] Les termes « responsable » et « responsabilité » font référence, par leur étymologie, au verbe latin « respondere », et ils renvoient à la dimension de la réponse (répondre d’une chose signifie, comme le dit le dictionnaire, en être caution, en être garant). Ce qui veut dire que « être responsable » de ses actes signifie « répondre de ses actes ». La notion de responsabilité est fondatrice pour l’éthique : sans présomption de responsabilité, il n’y aurait pas de morale. La responsabilité, cependant, ne peut être toujours attribuée aux agents moraux : un acteur n’est responsable que s’il agit de façon volontaire, libre et consciente. On n’est pas, par exemple, responsable de ce qu’on ne contrôle pas : pour qu’on puisse assumer la responsabilité de ses actes (et pour qu’un tiers puisse ainsi lui attribuer une responsabilité), il faut qu’on ait le choix (d’agir ou ne pas agir) et le pouvoir d’agir, si on le veut, de façon différente. C’est pourquoi, en matière de crimes ou de délits, les auteurs peuvent être « punissables » ou « excusables » (Code pénal, II, art. 59-74) selon les circonstances de leur acte et leur état psychophysique, et que la jurisprudence pénale a été amenée à introduire le concept de « responsabilité partielle ou atténuée ».

[v] La victime dans tous ses états, Anne-Françoise Dahin, Yapaka.be

Autres références :

https://www.cairn.info/revue-archives-de-politique-criminelle-2006-1-page-11.htm

Formation en hypnose Ericksonienne,Thierry Melchior, formateur en hypnothérapie-année 2007-2010.

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L’angoisse

Un seul affect intéresse Lacan, l’angoisse. Pour Lacan, l’angoisse est un « affect qui ne trompe pas », une « atroce certitude ». Certitude de la survenue imminente d’un réel. L’angoisse est l’affect qui ne trompe pas parce qu’il renvoie directement à la structure. Avec tel signifiant, il est toujours possible de se tromper ; le monde de la représentation est tissé d’illusions ; mais la structure qui est à la fois la structure de la représentation et la structure du refoulement s’impose et l’angoisse – l’affect qui ne trompe pas — tient toujours sa place à partir de cette structure antérieure à tout ce qui viendrait s’y sentir ultérieurement. « L’angoisse, c’est cette coupure – cette coupure nette sans laquelle la présence du signifiant, son fonctionnement, son sillon dans le réel, est impensable – c’est cette coupure (…) laissant apparaître (…) l’inattendu, la visite, la nouvelle (…) le pré-sentiment, ce qui est avant la naissance du sentiment ». L’angoisse c’est « ce qui ne trompe pas, le hors du doute », parce que c’est « la cause du doute ». Mais par là même, elle est ce sur quoi se fonde la certitude de l’action : « c’est peut-être à l’angoisse que l’action emprunte sa certitude ». Dès lors, Lacan peut dire qu’« agir, c’est opérer un transfert d’angoisse » et construire sa montée de l’inhibition (sans mouvement) via le symptôme (avec empêchement et émotion) jusqu’à l’angoisse, comme valant au cœur de l’acte, avec sa dimension d’embarras et d’émoi. L’angoisse n’est dès lors pas sans objet, elle est l’angoisse d’un objet très peu objectif, l’objet a en tant qu’il est non pas l’objet représenté et désiré, mais l’objet cause de toute représentation et cause du désir ; l’âme en tant qu’elle est l’organe avec lequel on pense dans le cadre du principe de plaisir est une forme de l’objet a : c’est en fonctionnant dans le principe de plaisir que s’ouvre la dimension du désir qui dépasse le principe de plaisir.

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 Le fantasme du retour au sein maternel, qui est, pour d’autres, l’image même de la félicité, est, pour Lacan, la source première de toutes les angoisses  : « Ce qui provoque l’angoisse, c’est tout ce qui nous annonce, nous permet d’entrevoir qu’on va rentrer dans son giron  » Ce type d’angoisse est très important dans la psychopathologie de la vie amoureuse, où un sujet, après avoir obtenu la réponse favorable qu’il désirait de l’objet aimé, recule brusquement en se demandant ce que l’autre va lui faire, illustrant « le rapport essentiel de l’angoisse au désir de l’Autre » : « Que me veut-il/elle ? » On le rencontre aussi presque constamment dans le mouvement par lequel les adolescents se déprennent de leurs objets maternels. La crainte que l’excès de sollicitude maternelle n’aboutisse à l’abolition du désir du sujet est primordiale pour Lacan . C’est aussi en plaçant ce type d’angoisse dans une position centrale que Laplanche a développé par la suite sa théorie personnelle des « signifiants énigmatiques » : que me veut ce sein qui s’approche de moi ?

L’apport de Lacan, dans son séminaire sur l’angoisse, ne manquera pas ici de nous éclairer . Lacan, à partir du texte freudien Inhibition, symptôme, angoisse, y situe l’inhibition à l’intérieur d’un tableau ordonné selon les deux axes du mouvement et de la difficulté, et l’articule à plusieurs autres termes : l’émoi, l’émotion, l’empêchement, l’embarras, et les deux formes d’agir que sont  l’acting-out et le passage à l’acte. Sans entrer dans un commentaire détaillé de ce tableau, nous retiendrons que l’inhibition s’y trouve positionnée comme un mécanisme élémentaire de défense par rapport au développement du symptôme et au risque de surgissement de l’angoisse. L’inhibition permet d’éviter le trop d’émotion et d’embarras, mais se place surtout dans l’axe de la motricité comme une mesure d’empêchement ou d’arrêt de l’acte. C’est dire que, même sous la forme de l’empêchement, l’inhibition est à penser comme un acte, un acte en négatif.

L’inhibition est également abordée par Lacan dans son rapport au désir qu’elle désigne et recouvre à la fois. Elle est toujours inhibition d’un désir, dissimulant lui-même un autre désir sous-jacent. Ce qui conduit Lacan à nous dire qu’« être inhibé, c’est un symptôme mis au musée », évoquant ainsi la mise en réserve muséale : ces collections d’œuvres non exposées, remisées et conservées intactes, prêtes à ressortir un jour.

Lacan (1962) a tenté de définir le passage à l’acte et l’acting-out en fonction du contexte psychique dans lequel l’acte s’inscrit.

Selon lui, l’acte est une coupure structurante qui permet au sujet de se retrouver changé dans l’après-coup. Donc, pour qu’il y ait acte, il faut que le sujet ne soit plus le même, qu’il soit changé.

L’acting-out est quelque chose dans la conduite du sujet qui se montre. C’est un agir qui se donne à voir et que l’Autre doit déchiffrer. C’est le fait de montrer ce qui ne peut être dit, afin d’éviter une angoisse trop violente. To act out= jouer, donner à voir. C’est un « coup de folie » destinée à éviter une angoisse, une mise en scène du rejet aussi bien que du dévoilement du dire angoissant de l’autre, sourd, qui n’entend pas. C’est un aspect du transfert, sans analyse, une monstration, un geste, un mime, une charade, une histoire sans parole de ce que le sujet ne peut dire ! « tu n’as rien compris, regarde bien, ce n’est pas ça ! ». Il débarque dans la réalité au lieu d’être exposé dans le rêve ou d’être dit sur le « terrain de jeu » du transfert.

 Le passage à l’acte est, selon Lacan, l’évacuation, la séparation avec l’autre. Le sujet ne cherche pas à montrer quelque chose, il ne s’adresse à personne et n’attend aucune interprétation.

Ces agirs sont une carence d’élaboration psychique. En effet, il y a un défaut d’élaboration psychique des tensions pulsionnelles et une régression vers le registre comportemental visant à échapper à ces tensions. Toute symbolisation étant devenue impossible, le sujet, angoissé, réagit sur le mode impulsif, immédiat, en se laissant choir, en s’éjectant.

L’acting-out renvoie plutôt à des modalités du fonctionnement névrotique alors que le passage à l’acte renvoie plutôt à un fonctionnement psychotique.

En résumé l’acting out est un ticket aller-retour sur une scène faussement réelle, on peut « zapper » sans grave conséquence. Le sujet prend l’air de la réalité. Le passage à l’acte est un ticket aller simple, sans retour possible. Le sujet plonge sur un théâtre des opérations terriblement réel. Dans l’acting out le sujet sollicite de l’autre une interprétation qui le renarcissise, dans le passage à l’acte le sujet s’inscrit dans un réel mortifère dénarcissisant. Du point de vue de la psychanalyse, le passage à l’acte est mis sur la sellette dans la logique du langage, c’est l’acte qui vient dans un trou de parole, une parole adressée, d’un sujet qui en assume la responsabilité. Dans l’immédiateté, le sujet ne peut rien en dire au point que l’on peut se demander s’il y a du sujet dans le passage à l’acte : très souvent, il n’y est pas. « un blanc », «  je ne pensais pas », « comme poussé ». Comment se sentir responsable d’un acte qui est souvent énigmatique à la personne même qui le commet ?

L’enfant traumatisé dans la passivité peut devenir un hyperactif du détachement ; et c’est bien ce que l’on observe si fréquemment dans ce qu’on appelle les troubles du détachement.[i] Rappelons avec Jacques Schotte que les troubles du contact sont les pathologies de la base. La pensée anthropopsychiatrique de Schotte met en évidence que notre condition humaine est d’être chacun confronté à ces quatre registres de l’existence que sont les névroses, les psychoses, les perversions et les troubles du contact. L’hyperactivisme a un pouvoir calmant : l’hyperactivité fonctionne alors comme un « procédé autocalmant ». Ce qu’on appelle « workaholic » (bourreau du travail) désigne à la fois une conduite et une cause précise : la compulsion, la dépendance psychique à l’égard de l’activité et l’incapacité de s’octroyer et de jouir de temps de repos. La conception étiologique sous-jaente fait plus ou moins rigoureusement référence à la théorie de l’addiction (McDougall, 1978).

L’urgence amène aussi l’hyperagitation. Dans l’ hyperactivité la pensée n’a plus de recul pour s’apaiser, apaiser, se faire confiance et faire confiance. Dès lors tout devient urgent alors qu’il est urgent de se mettre à penser. L’urgence, pour nous, consiste à prendre du temps et aussi de ne pas toujours faire. Accepter de ne pas toujours faire (être toujours dans l’agir) c’est permettre d’être. Un espace de parole respectant le rythme de chacun, permettant une décharge-recharge émotionnelle, permettant de passer de la plainte à la demande, l’expression de ses difficultés singulières reste indispensable. Quand la capacité de symbolisation et la protection imaginaire échouent la panique de l’angoisse et l’épouvante du réel, reste le recours à l’agir, reste le recours à la motricité comme fuite, défense, évasion. L’agir vient alors à la place d’un remémorer, ce remémorer quik est le prémisse nécessaire à une élaboration symbolique apaisante. Nous tombons malade à force de ne pas faire de nous-mêmes des « patients », alors que se faire « patient » guérit !

[i]Didier Robin,Dépasser les souffrances institutionnelles. Ed. PUF. 2013..p.116.

Réf. :

Scilicet 6/7 p.111 à 125. Ecole freudienne de Paris. Edition du Seuil, Paris.

[1] Jacques Lacan, Le séminaire X l’Angoisse, Editions du Seuil, mai 2004,

Joyce McDougall,   L’économie psychique de l’addiction 75004 Paris  Revue française de psychanalyse,2004/2 (Vol. 68)

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Désirez sa vie et vivre son désir

Tantôt nous désirons ce que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce manque ; tantôt nous avons ce que dès lors nous ne désirons plus, et nous nous ennuyons.
Mais « On peut désirer celle qui ne manque pas, qui est là, qui se donne, qui s’abandonne, et c’est pourquoi c’est si bon, si doux, si fort ! Ce n’est plus le vide dévorant de l’autre ; c’est la plénitude comblante et comblée de son existence, de sa présence, de sa jouissance, de son amour…Après le coït, quoi ? La gratitude, la douceur, la joie d’aimer et d’être aimé. C’est le désir, selon Spinozza et non selon Platon ou Sartre. Non le manque, mais la puissance. Non plus le néant mais l’être.

Non plus la passion, mais l’acte. Non plus l’amour qu’on rêve, mais celui qu’on fait. Sagesse du corps, du désir : puissance de jouir, et jouissance en puissance !
Désirer la nourriture que l’on a, celle qui ne manque pas, c’est manger de bon appétit : c’est un acte, et c’est un plaisir. C’est pourquoi il n’y a pas d’amour heureux, tant qu’on n’aime que ce qui manque, ni de bonheur sans amour, lorsqu’on se réjouit de ce qui est. Le bonheur de désirer vaut mieux que le désir de bonheur, qui n’est qu’espérance. »
« Un thème connexe à celui du goût de vivre sa vie est celui du « pouvoir dire oui, pouvoir dire non » aux situations sources de satisfaction de désirs personnels ou, à l’opposé, aux désirs envahissants ou intrusifs des autres, à leurs empiètements. »

Réf.:

Le goût de vivre, André Conte Sponville, Albin Michel 2010, P.178.
De la survivance à la vie, Essai sur le traumatisme psychique et sa guérison, Jacques Roisin, PUF. 2010.

L’urgence

Urgent est emprunté au bas latin urgens « pressant, qui ne souffre pas le retard », participe présent du latin classique urgere « pousser, presser, sans origine certaine malgré plusieurs rapprochements indoeuropéens.

Urgence (1550) se dit de la nécessité d’agir vite ; le mot, inusité à l’époque classique, a été repris à la fin du XVIIIe s., dans d’urgence (1789( !!), cas d’urgence ), puis employé seul (1792) avec une spécialisation médicale courante pour « cas nécessitant une intervention et des soins rapides », avec des métonymies : les urgences « le service des urgences », une urgence « un patient relevant de ce service ».

Urger v.intr., construit sur le modèle de presser/pressant (1891) est surtout employé dans il urge (1903), ça urge , familiers

La tyrannie de l’immédiateté

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Le mal qui nous menace aujourd’hui est un rapport dysfonctionnel à la temporalité. À trop vivre dans l’immédiat, nous perdons peu à peu les bénéfices de la durée. Que se passe-t-il donc? Y a-t-il péril en la demeure? On pourrait dire que justement «rien ne demeure: tout passe trop vite et nous ne nous y retrouvons pas. Les nouvelles technologies nous ayant désormais plongés dans le règne de l’instantanéité, nous avons perdu un certain sens de la temporalité et sommes souvent déchirés entre deux instances: le temps social, extérieur, celui de nos contraintes organisationnelles pour nous adapter au monde pressé dans lequel nous vivons, et le temps intérieur, appelé aussi temps psychologique, qui nous invite à goûter ce qui se passe dans nos vies à notre propre rythme, cette fois-ci subjectif. Il semble qu’actuellement beaucoup d’entre nous soient comme déphasés dans leur perception de ces différents temps. Jacques André, psychanalyste et auteur notamment des Désordres du temps[i], observe certaines contradictions contemporaines: «Nous avons gagné en allongement de vie, et pourtant, la préoccupation du vieillissement semble arriver chez certains dès l’âge de 30 ans. Très tôt, ils souffrent de leur première ride alors qu’ils ont beaucoup d’années devant eux.»  Le diktat de l’urgence s’est imposé dans le temps social. «Avant, celui-ci était rythmé par les saisons, rappelle le psychanalyste. Aujourd’hui, beaucoup semblent poussés par l’envie de brûler les étapes: ils vivent dans la précipitation, la sur-occupation, se retrouvent à sortir tous les soirs, à multiplier les relations éphémères.» Ainsi le règne du non-durable en vient-il à colorer nos existences. Or cette «sommation cumulative d’instants» que les médias notamment diffusent à profusion (cf. la culture du «scoop») ne s’accorde pas avec nos besoins profonds d’élaboration psychique. Car on peut remarquer que toutes les grandes initiations dans nos vies: grandir, apprendre, aimer, éduquer, traverser un deuil par exemple demandent du temps. «Aujourd’hui, nous n’avons plus le temps d’incuber les événements et de les élever au statut d’événements psychiques, regrette le psychanalyste Roland Gori. Alors, bien sûr, nous pouvons nous adapter en développant un “faux-self”, un moi d’emprunt, mais que deviennent nos rêves, nos mémoires, les mythes dans cette société qui matérialise le temps à ce point?» Et de citer Winnicott: «Pour pouvoir être et avoir le sentiment que l’on est, il faut que le faire-par-impulsion l’emporte sur le ­faire-par-réaction.» Réflexion, anticipation et intégration nous sont donc aussi nécessaires que l’air et l’eau.

 De l’immédiateté à la médiateté, à la médiation d’un évènement

En effet, nous sommes souvent amenés à penser et agir dans l’urgence quand au contraire il est urgent de se mettre à penser dans la durée et une relative sérénité. La médiation consiste à privilégier un travail favorisant les processus de symbolisation difficiles à mettre en place seulement par des interventions verbales. La médiation nous protège de l’immédiat, elle nous protège d’un contact direct. L’immédiat, au sens étymologique, serait de l’ordre de la violence, de l’action directe. La médiation permet que l’on passe en quelque sorte de deux (la relation duelle) à trois. C’est un espace où nous pouvons y affronter toutes les sortes de menaces qui pèsent sur nous, tout en étant hors menace. Le groupe thérapeutique, en raison de son cadre bienveillant, est un lieu dont on peut dire qu’on s’y exprime, s’y confronte avec des problèmes qui nous déstabilisent, tout en entrant dans un processus de structuration.

L’urgence amène l’hyperagitation. Je pense que dans cette hyperactivité la pensée n’a plus de recul pour s’apaiser, apaiser, se faire confiance et faire confiance. Dès lors tout devient urgent alors qu’il est urgent de se mettre à penser. L’urgence, pour nous, consiste à prendre du temps et aussi de ne pas toujours faire. Accepter de ne pas toujours faire (être toujours dans l’agir) c’est permettre d’être. Un espace de parole respectant le rythme de chacun, permettant une décharge-recharge émotionnelle, permettant de passer de la plainte à la demande, l’expression de ses difficultés singulières reste indispensable. Nous tombons malade à force de ne pas faire de nous-mêmes des « patients », alors que se faire « patient » guérit !

 L’urgence et l’instantanéité

Notre société est devenue une société du présent immédiat et trois nouvelles façons de vivre le temps sont apparues au premier plan : l’urgence, l’instantanéité et l’immédiateté. L’instantanéité technologique, jointe aux exigences d’une concurrence mondialisée, a entraîné le règne de l’immédiateté. Et l’exigence d’immédiateté contribue à produire l’urgence, même quand celle-ci n’est pas nécessaire. Impliquant l’idée d’une intervention immédiate pour éviter que se produise un scénario aux conséquences dramatiques (Jauréguiberry, 1998), l’urgence était autrefois réservée à des domaines bien circonscrits où l’irréversible était en jeu (urgence médicale, urgence juridique avec la procédure du référé). Elle s’est maintenant étendue au domaine économique et elle est devenue un mode de fonctionnement usuel dans les entreprises, comme si l’irréversibilité d’une possible mort économique de celles-ci était en jeu. Elle s’accompagne même d’une sorte de surenchère dans la demande : de la catégorie « urgent », qui correspondait il n’y a pas encore si longtemps à un mode de traitement des dossiers un peu exceptionnel, on est passé au « très urgent » pour à peu près tout et certaines entreprises ou administrations vivent maintenant sous le règne du TTU permanent, tout étant demandé en « très très urgent », comme si l’escalade dans la pression était susceptible d’apporter une réponse au caractère non extensible du temps. Selon le philosophe et sociologue Edgar Morin, l’accélération financière et technologique, déconnectée du rythme de l’être humain, mène la société à l’épuisement.

Du temps pour soi

Mais alors, comment s’en sortir? Pour le philosophe Marcel Gauchet[ii], tel est le nouveau défi qui nous incombe: réconcilier ces deux temps qui rythment nos vies, le temps de la construction sociale, qui est artificiel mais auquel nous obéissons, et notre temps intérieur, qui nous fait traverser les événements d’une manière irrémédiablement solitaire. «Nous ne pouvons nous passer d’aucun de ces temps, précise le philosophe, et nous ne cessons d’osciller de l’un à l’autre. Mais il est possible de vivre au mieux cette dualité: en prenant conscience notamment que le temps “objectif” ne se réduit pas à la contrainte sociale et au conformisme.» On peut ainsi l’envisager comme « le temps de l’action en commun, du travail réfléchi de construction partageable avec les autres et en mesure de produire des effets durables au-delà des limites de nos vies». Alors que des algorithmes accentuent de manière exponentielle la spéculation financière hors de tout contrôle, des citoyens, heureusement, refusent de se soumettre aux diktats de l’urgence et de l’immédiateté, pour redonner du sens au temps qui passe. De manière plus pragmatique, le psychiatre Laurent Schmitt recommande dans son livre Du temps pour soi (Éd. Odile Jacob)[iii] de multiplier les occasions de se mettre en contact avec sa propre temporalité: micropauses d’environ une minute nous permettant d’interrompre nos activités trois ou quatre fois par jour, aménagement de nos activités et de nos loisirs en fonction de notre rythme individuel, culture d’un jardin secret…j’invite le lecteur, à ce sujet, à lire l’article que j’ai rédigé : « cultiver son jardin »[iv] Des propositions qui deviendront peu à peu incontournables pour tous ceux qui ne veulent plus perdre leur temps.

En guise de conclusion je dirais ceci : « On dit qu’il faut prendre son mal en patience ». Et si l’on prenait notre bien en urgence ?

[i] Les désordres du temps, Jacques André, 2010 Essai (broché).
[ii] Marcel Gauchet est un philosophe et historien français né en 1946 à Poilley (Manche)Directeur d’études émérite à l’École des hautes études en sciences sociales (Centre de recherches politiques Raymond Aron), il est rédacteur en chef de la revue Le débat (Gallimard), l'une des principales revues intellectuelles françaises, qu'il a fondée avec pierre Nora en 1980
[iii] Du temps pour soi : conquérir son temps intime Laurent Schmitt, 2010 Essai(broché)

[iv] http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/01/31/cultiver-son-jardin

Autres références :

http://sante.lefigaro.fr/actualite/2011/01/16/10675-comment-resister-diktat-lurgence

https://communicationorganisation.revues.org/3365

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