Passion amoureuse, masochisme, agrippement, emprise et clivage du moi

La passion amoureuse

La passion amoureuse, pour Lacan, est l’expression même de cette confusion entre image de soi et image de l’autre ; c’est ce qui explique, conclut-il, ce fait bien connu que « l’amour rend fou ». L’amour rend aveugle et il peut faire des dégâts. Lacan illustre le rapport intime que l’amour peut entretenir avec la pulsion de mort par le coup de foudre, le coup de foudre, « l’attachement mortel », dit-il.

Le mot passion vient du latin passio issu du verbe patior et de pati dont l’homonyme grec est pathos.  En latin, le verbe pati (pâtir) veut dire souffrir. Lorsqu’elle concerne la vie amoureuse, la passion signifie la souffrance, le supplice et désigne l’ensemble des pulsions primitives de l’être humain. Ses antonymes sont le calme, le détachement, la lucidité.

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La passion amoureuse est paradoxale, car elle traduit à la fois un désir et l’angoisse d’être abandonné. C’est aussi ce que l’on appelle le « coup de foudre » qui est le fait de tomber amoureux de façon soudaine. Le mot foudre vient du latin fulgura et signifie l’apparition subite d’un violent sentiment d’amour pour quelqu’un.

« Le moment de la passion amoureuse, c’est l’heur, du bon-heur. Du ravissement soudain. De l’extase qui vous déplace et vous met dans l’être. C’est un moment dont on peut décrire les issues mortelles, si on veut le prolonger tel à tout prix : Roméo et Juliette, Tristan et Yseult. Mais par-delà la passion traversée, l’amour ouvre, dans la découverte d’un manque, à la mise en processus infini de la vérité que la passion recélait. »[1]

Passion amoureuse, masochisme et clivage du moi

La passion représenterait une tentative de se guérir d’angoisses et d’un traumatisme précoce, d’une menace sur les liens vitaux et permettrait de restaurer l’unité du moi. La passion se présenterait pour contrer la réactualisation d’une menace portant sur des liens vitaux. Le sujet souffrirait d’attitudes opposées et contradictoires. Ces attitudes font penser à un clivage du moi[2]. Ce clivage implique une forte résistance au changement. Le sujet souffre et tiendrait à sa douleur, ce que Lacan définit lui-même comme de la jouissance[3]. La passion comporterait une dimension masochiste. Freud met en évidence une tendance masochiste du moi qui trouverait sa satisfaction à travers la souffrance qui accompagne la névrose. C’est le masochisme moral dit-il, dans sa forme extrême, qui s’exprimerait, par exemple, dans la réaction thérapeutique négative. Freud précisera alors qu’au masochisme du moi, s’alliera, pour le compléter, le sadisme du surmoi. La boucle est bouclée. Freud parle d’une force puissante qui se défend contre la guérison et s’accroche à la maladie et à la souffrance. Une partie de cette force identifiée comme conscience de culpabilité[4] et besoin de punition est localisée dans la relation du moi au surmoi.   Dans cette dimension masochiste, la présence de l’objet de terreur vaudrait mieux que le vide objectal. La passion va permettre au sujet de continuer à ignorer une souffrance liée aux traumatismes subis. La passion tendrait à réunir ses tendances opposées et à assurer ainsi (imaginairement) la restauration de l’unité du moi compromise par le clivage.  La personnalité du sujet pris dans la passion amoureuse (sans toi je ne peux pas vivre) est clivée. Perdre le contact avec l’objet de la passion ce serait perdre une part précieuse de soi. Le psychisme tenterait illusoirement de réparer les séquelles d’anciens traumatismes et en particulier un clivage du moi. Le fait de voir dans l’objet de la passion la source de tout bonheur possible peut amener à désinvestir toute autre recherche de satisfaction, et être à l’origine d’une nouvelle cause d’appauvrissement du moi.

Passion amoureuse et pulsion d’agrippement

La passion amoureuse peut également être en lien avec une tendance à se cramponner à l’autre, aux autres.  La tendance au cramponnement peut faire l’objet d’échecs dont les effets sont traumatiques. Quand cela ne se passe pas suffisamment bien, la tendance au cramponnement va se maintenir chez le sujet de manière anachronique et donner lieu à une série de symptomatologies dont les conduites addictives regroupées sous l’appellation “syndrome du cramponnement”. A ce sujet j’invite le lecteur à consulter l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/

Passion amoureuse et pulsion d’emprise

Freud définit la pulsion d’emprise comme une pulsion de maîtrise sur autrui ou sur le monde, une violence contre le réel. « L’emprise est la mise en œuvre du pouvoir de quelqu’un qui exerce une domination intellectuelle, affective, physique, sexuelle, sur quelqu’un d’autre. Celui ou celle qui est soumis à l’emprise, l’est en tant qu’objet de cette domination, tour à tour séduit, valorisé, privilégié parfois de façon exclusive ; tout autant qu’à l’inverse il peut être déprécié, rejeté, détruit. L’emprise fait taire le sujet qui la subit. »[5] Elle étouffe. L’emprise est une relation de soumission à l’autre, de ligotage psychique d’un objet non reconnu comme tel par un autre. La pulsion d’emprise est cette volonté de dominer l’autre, de le réduire à un objet manipulable. Assouvir sa pulsion d’emprise c’est se rendre maître de l’autre.  « En rapportant l’emprise aux conduites de cramponnement analysées par I. Hermann et au processus d’attachement tel que J. Bowlby le définit, la pulsion d’emprise va naître de la rencontre avec l’objet. Elle va, si j’ose dire, pulsionnaliser le cramponnement, pulsionnaliser l’attachement. »[6]

Le prix à payer de la passion amoureuse

Le prix à payer de la passion amoureuse peuvent être les suivantes :

  • L’hémorragie narcissique : plus on aime l’autre et moins l’on s’aime.
  • La trop grande dépendance envers l’autre partenaire (cf. article sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/
  • Les angoisses démesurées (d’abandon, la jalousie, …).
  • La pulsion d’emprise. L’emprise n’est pas une fatalité. Il est possible d’en sortir, quelle que soit sa forme, quel que soit le temps qu’elle dure. Tout peut prendre fin, même l’aliénation la plus installée. Par ailleurs, les témoignages montrent que, si beaucoup de personnes font l’expérience pénible de l’emprise, elle peut aussi être l’occasion d’une meilleure connaissance de soi, d’une plus grande affirmation et d’une progression vers plus de liberté. Atténuer la pulsion d’emprise (quand l’autre est tellement important qu’il ne faut pas qu’il parte…) sera un des aspects et objectifs de la psychothérapie. (Cf. mon livre «  Prendre soin de soi et de l’autre en soi » à la page 249.

Citons quelques données chiffrées, statistiques des dégâts de l’amour :

« Selon le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé relayé le 9 mars 2021 par Theguardian.com, une femme et une fille sur quatre dans le monde ont déjà été agressées physiquement ou sexuellement par un mari ou un partenaire masculin. Le rapport révèle également que les violences conjugales commencent très jeunes. Même si les taux les plus élevés se trouvent chez les 30-39 ans. Des chiffres qui font froid dans le dos. »[7]

Autres données :

« En Belgique chaque année, plus de 45000 dossiers sont enregistrés par les parquets. Toutefois, les actes de violence conjugale sont loin d’être toujours dénoncés. En 2010, l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes estimait qu’en Belgique, une femme sur sept avait été confrontée à au moins un acte de violence commis par son (ex-) partenaire au cours des 12 mois précédents. La violence conjugale a coûté la vie à 162 personnes en 2013. Selon les chiffres de l’enquête de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE publiée en 2014, 6% des femmes ont subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire ou ex-partenaire. 24,9% des femmes se sont fait et/ou se sont fait imposer des relations sexuelles forcées par leur conjoint, selon le sondage réalisé par Amnesty International et SOS Viol en 2014.  Par ailleurs, un couple sur huit est confronté à des violences d’ordre psychologique en Belgique. Plus discrète, plus sournoise et moins visible que la violence physique, elle constitue une réelle souffrance pour celui ou celle qui la subit. (www.fredetmarie.be). »[8]

« Environ 75000 faits de violences sexuelles seraient commis chaque année en Belgique à l’encontre de femmes, mais seuls 8000 faits d’attentat à la pudeur ou de viol sont déclarés, selon les chiffres du cabinet de la justice. »[9]

Mots-clés :

Attachement mortel, masochisme, clivage du moi, agrippement, emprise.

Références :

BOONS M-C, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001.

BOWLBY. J (1969), L’attachement, Paris, PUF, 1978.

DE GEORGES. C, Emprise et consentement N° 22 Novembre 2021.

DENIS. P (1997), Emprise et satisfaction, Paris, PUF.

FERRANT A, Pulsion et liens d’emprise, Dunod, janvier 2001.

FREUD S. (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

FREUD S. (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

FREUD S. (1920), Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

HERMANN I. (1943), L’Instinct filial, Paris, Denoël, 1972.

LACAN J., Le séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

RAUNSTEIN N, La Jouissance, un concept lacanien, Eres,avril 2005.

[1] Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[2] Le clivage du moi (en allemand Ichspaltung) est la séparation de la réalité psychique en deux parties. Il est la conséquence d’un traumatisme psychologique qui place la partie de la personnalité touchée hors de la conscience. Le clivage est une action (mentale) de séparation, de division du moi, ou de l’objet, par deux réactions simultanées et opposées (l’une cherchant la satisfaction, l’autre tenant compte de la réalité), sous l’influence angoissante d’une menace, de façon à faire coexister les deux parties de manière indépendante l’une de l’autre, et qui se méconnaissent alors, sans formation de compromis possible.

[3] Jacques Lacan fait de la jouissance un concept à part entière, distinct du plaisir et du désir. Il opposera plaisir et jouissance : cette dernière se voudrait outrepasser le principe de plaisir. Plaisir et déplaisir sont des sentiments conscients restant attachés au Moi. La jouissance serait une souffrance inconsciente : « là où tu souffres, c’est peut-être là où tu jouis le plus » ! Elle est toujours synonyme de complication. L’impératif de ce savoir inconscient est de s’opposer à la propension au bonheur. La jouissance se soutiendrait d’une injonction amenant à abandonner le désir même, dans une subordination au grand Autre c’est-à-dire l’inconscient, les parents… Lacan définira la jouissance en relation avec la notion de répétition. Selon cette nouvelle conceptualisation, c’est la jouissance qui exige la répétition, ou formulé autrement, c’est à la jouissance qu’aspire la répétition. La pulsion de mort ; c’est elle, nous dit Freud, qui est à l’œuvre dans la répétition. Lacan, relisant Freud, dira que la répétition « est proprement ce qui va contre la vie » et que ce qui la nécessite « s’appelle la jouissance ». On voit apparaître la jouissance comme un autre nom de la pulsion de mort.

[4]Pour une lecture plus approfondie de la culpabilité je renvoie le lecteur à la page 224 de mon livre : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=66700

[5]Christine De Georges, Emprise et consentement N° 22 Novembre 2021, p.17. réf. : https://psychanalyse-cotedazur.fr/static/img/Cahiers%20cliniques%20de%20Nice/CCN%2022.pdf

[6] Alain FERRANT nous parle de son livre : Pulsion et liens d’emprise. Alain FERRANT, Psychologue Clinicien, Psychanalyste, Maître de conférences à l’Université Lumière Lyon II. Réf. : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1129&file=1

[7]https://www.ma-grande-taille.com/societe/violences-conjugales-femmes-monde-rapport-oms-mars-2021-chiffres-alarmants-289226

[8]https://www.amnesty.be/campagne/droits-femmes/les-violences-conjugales/article/chiffres-violence-conjugale

[9]Violences sexuelles, article du « Le Soir à la une », Samedi 23 et dimanche 24/10/2021.

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Le désir et l’amour

L’amour désigne un sentiment d’attachement d’un être pour un autre, souvent profond, voire violent, qui n’exclut pas le narcissisme. On désire seulement si l’on est manquant, et ce qu’on désire dans l’autre, c’est son manque, c’est-à-dire son désir. Par contre, la passion amoureuse est la négation du manque. La fusion empêche la vraie rencontre. L’amour est désaccord, séparation, car le désir y est forcément impliqué. Aimer, c’est aussi laisser l’autre être seul. Dans la Grèce antique il y avait quatre mots différents pour dire « amour » et qui dépendaient du contexte : Agapè, Éros, Storgê, Philia. On peut aimer et désirer ailleurs comme on peut désirer sans amour. Le désir cherche un objet pour être satisfait. On peut aimer quelqu’un sans le désirer et inversement. Le désir cherche un objet pour être satisfait. Il n’y a pas d’harmonie parfaite possible entre un homme et une femme. « Il n’y a pas de rapport sexuel, certes, sauf entre fantasmes ». « Il n’y a pas de rapport sexuel » signe avant tout un non-rapport dans l’inconscient entre les sexes. Une question se pose : si l’amour est si bien, pourquoi y a-t-il de la haine ? Être aimé équivaut à oublier ses manques et à cicatriser ses blessures d’enfance. Si l’amour est une des voies de la réalisation de l’être, il en existe, en effet, deux autres : la haine et l’ignorance. La psychothérapie peut permettre d’apprendre à aimer. Essayer de mieux comprendre ce qui nous arrive, ce qui est en jeu dans l’amour, d’en reconnaître les déformations, se poser des questions, chercher des réponses, élaborer sa pensée, mettre des mots à la place des maux, pouvoir parler de sa souffrance sont autant d’aides à notre évolution personnelle.

Qu’est-ce que l’amour ?

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Aimer et être aimé représente sans doute une quête universelle propre à la nature humaine. Naturellement, le sentiment amoureux connaît plusieurs déclinaisons. L’amour serait une des voies de la réalisation de l’être. C’est la dimension symbolique de la parole qui permet en effet que l’amour s’adresse à l’être. Aimer passe par un dire. « L’amour désigne un sentiment d’attachement d’un être pour un autre, souvent profond, voire violent, mais qui peut aussi être marqué d’ambivalence et, surtout, qui n’exclut pas le narcissisme »[1]. « La question de S. Beckett “ comment vivre séparé-ensemble ? ” est une question posée à l’amour, si tant est que l’amour, dans sa structure narcissique même, serait ce qui permet de supporter le “ deux” de la différence sexuelle, de suppléer à la béance du “deux ”. Lacan dira de l’amour entre deux humains qu’il les met hors d’eux, hors deux. Ainsi serons-nous amenés à penser l’amour comme processus paradoxal où se vérifie qu’il y a en jeu, dans tout rapport, l’impossible d’un deux. Deuxième remarque : l’amour est de l’ordre de l’événement. Il se réfère à “ ces choses qui arrivent… ” quand un homme rencontre une femme, un homme, un homme, une femme, une femme : l’amour est voué au hasard de la rencontre. “ Comment un homme aime une femme ? ” “ Par hasard ”[2], répond Lacan »[3]. Pour Lacan « l’amour n’est pas seulement imaginaire et narcissique, mais comporte une dimension réelle parce qu’il survient comme rencontre contingente sur fond d’impossible. Dans la dimension imaginaire de l’amour il y a l’idéal de fusion, faire un avec deux. Faire un avec deux « c’est ce que développe Freud dans son texte « Pour introduire le narcissisme » : « On se cherche soi-même comme objet d’amour, on aime à travers l’autre ce que l’on est soi-même, ce qu’on a été, ce qu’on voudrait être, la personne qui a été une partie propre de soi (son enfant comme prolongation de soi-même). » C’est l’amour du même. »[4] La dimension symbolique de l’amour, elle, consiste avant tout dans sa part de détermination inconsciente. L’amour serait la rencontre entre deux savoirs inconscients. Lacan finit par se demander, et par nous demander : « est-ce que l’amour c’est ça : d’avoir fait un bout du chemin ensemble » ? Ferenczi, un des disciples de Freud, a appuyé toute son œuvre sur le sentiment amoureux après s’être séparé de son maître pour mettre en avant le primat de la mère sur le père. Carl Gustav Jung a terminé son autobiographie par une longue réflexion de plusieurs pages sur « le mystère de l’amour ».
Françoise Dolto employait l’expression « cœur à cœur » pour caractériser le tissage entre sensations du corps et sentiments, aussi bien dans la rencontre de deux adultes que dans la relation mère-enfant.

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Le désir et le manque

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On désire seulement si on est manquant, et ce qu’on désire dans l’autre, c’est son manque, c’est-à-dire son désir. Par contre, la passion amoureuse est la négation du manque. La fusion empêche la vraie rencontre. L’amour est désaccord, séparation, car le désir y est forcément impliqué. Le désir se constitue à partir de la séparation et non de la perte. La séparation rouvre seulement une blessure et cause le désir. La perte, inéluctable, est bien là avant la séparation (« séparer » vient du latin separare, qui veut dire « se parer », « s’habiller », « se défendre », et surtout, « engendrer ».) L’amour se réalise de façon symbolique par la parole. L’amour n’est pas une pulsion partielle. L’autre doit advenir. Lacan illustre le rapport intime que l’amour peut entretenir avec la pulsion de mort par le coup de foudre, le coup de foudre, « l’attachement mortel », dit-il. Pour Freud, comme pour Lacan, l’être aimé reste toujours un sujet, alors que celui qui est désiré passe au statut d’objet. L’étymologie des mots nous apprend que le mot « désir » est lié à l’absence d’une étoile (un astre) dans le ciel et qui serait donc issu d’un manque. L’objet du désir – désir lié à la pulsion – devient un objet quelconque : il peut être changé et rejeté. Le manque est cet « objet perdu ». L’objet perdu n’a jamais existé. Il est perdu depuis toujours. L’objet perdu n’est qu’une image, une image idéale, ce que Freud appelle l’idéale Ich, le moi idéal, que le sujet reconstitue dans son fantasme, seul espace de vie pour lui.

L’amour que l’on n’obtient pas ! 

Aimer, c’est aussi laisser l’autre être seul. Effectivement seul et cependant aimé. Un tel amour n’unifie pas, ne fabrique pas du « un ». Il ne permet pas davantage d’« être à deux ». Qu’advient-il donc à l’aimé ? Il est aimé, mais pas pour autant d’un amour qui porterait atteinte à sa non moins précieuse solitude. Aimé, il pourra s’éprouver non aimé. Non aimé, il pourra s’éprouver aimé. Ce qui se laisse abréger ainsi : il aura obtenu l’amour que l’on n’obtient pas. Donald Winnicott cite ceci dans un article intitulé : « La capacité d’être seul » (1958) où il évoque ce que serait une heureuse solitude en présence de quelqu’un : « Je considère cependant que « je suis seul » est une amplification de « je suis » qui dépend de la conscience qu’a le petit enfant de l’existence ininterrompue d’une mère à laquelle on peut se fier ; la sécurité qu’elle apporte ainsi lui rend possible d’être seul et de jouir d’être seul, pour une durée limitée. De cette façon, j’essaye de justifier ce paradoxe que la capacité d’être seul est basée sur l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un et que si cette expérience est insuffisante, la capacité d’être seul ne parvient pas à se développer. »[5] Et plus loin D.W. Winnicott cite encore ceci : « C’est seulement lorsqu’il est seul (c’est-à-dire en présence de quelqu’un) que le petit enfant peut découvrir sa vie personnelle. Le terme pathologique de l’alternative est une existence fausse, construite sur des réactions à des excitations externes. Quand il est seul dans le sens où j’emploie ce mot, et seulement quand il est seul, le petit enfant est capable de faire l’équivalent de ce qui s’appellerait se détendre chez un adulte. Il est alors capable de parvenir à un état de non-intégration, à un état où il n’y a pas d’orientation ; il s’ébat et, pendant un temps, il lui est donné d’exister sans être soit en réaction contre une immixtion extérieure, soit une personne active dont l’intérêt ou le mouvement suit une direction. »[6]

Le « plus d’amour » ou l’excès d’amour

« C’est l’enfant que l’on nourrit avec le plus d’amour qui refuse la nourriture et joue de son refus comme d’un désir.  L’approche lacanienne de l’anorexie mentale est ici posée. Avoir été gavé par excès d’amour conduit le sujet à recréer du manque : il « mange du rien » pour renouer avec le désir perdu. »[7]L’anorexie, ce serait d’avoir été gavé par excès d’amour !

L’amour narcissique

« L’amour relève de la structure narcissique. On aime d’abord soi. Mais il faut distinguer les dérives pathologiques de cette structure narcissique. « A purement se mirer et aimer soi dans l’autre devenu support d’une image, il se crée un lien transitif où l’autre devient moi, moi l’autre. » Ainsi en parlait Lacan en 1962 dans son séminaire sur Le Transfert. « Si l’autre n’est pas autre chose que celui qui me renvoie mon image, je suis lui, en effet, rien d’autre puisque je me vois être en lui. Littéralement, je suis cet autre et s’il existe lui aussi se voit à ma place. Comment savoir si ce que je me vois être là-bas n’est pas tout ce dont il s’agit puisqu’en somme l’autre, ce miroir, il nous suffit de le supposer lui – ce miroir dévorant – pour concevoir que lui en voit tout autant et que quand je le regarde, c’est lui en moi qui se regarde et se voit à la place que j’occupe en lui. » Dans cette une confusion entre le moi et l’autre, une bataille pour la maîtrise fait rage car l’autre en qui je crois voir mon image et dont je fais mon double sera d’un même mouvement constitué en une figure d’autorité et de pouvoir à laquelle je me voue mais dans la concurrence duelle, la concurrence mortifère, l’agressivité destructrice si tant est que je me veuille à sa place. Enfer où le couple amoureux ici livré aux seuls mirages narcissiques, à la haine et à ses ravages s’avère voué au tourment. Dans un tel couple l’amour se fixe à l’illusion de la complétude, de l’unité, du tout. Dès lors l’au-delà de la loi de toute grande passion dégénère en une loi réelle exercée par un des deux partenaires sur l’autre. Manoeuvre d’autant plus fascinante et funeste que l’un qui fait la loi sur l’autre peut se parer de la transcendance de l’amour à l’égard de toute loi pour imposer en vérité ce qu’il veut et ce qu’il décide. »[8]

« “ Pour introduire le narcissisme ”, où l’on pouvait lire : “ L’homme n’a que deux objets primitifs : lui-même et la femme qui s’occupe de lui. ” Ce qui ne lui laisse que quatre types de fixation. Les trois premiers sont tournés vers lui-même. On aime : ce qu’on est soi-même ; ce qu’on a été ; ce qu’on voudrait être. Le quatrième type de choix concerne le choix d’objet extérieur : on aime la personne qui a été une partie de son propre moi – c’est l’amour de type narcissique – ; ou on aime la femme qui nourrit et l’homme qui protège – c’est l’amour par étayage (dit aussi anaclitique) mais qui reste en réalité encore une des formes de l’amour narcissique. »[9]

L’amour dans la mythologie grecque

Dans la Grèce antique il y avait quatre mots différents pour dire « amour » et qui dépendaient du contexte :

  • Agapè (ἀγάπη / agápê) : l’amour désintéressé, divin, universel, inconditionnel, qui s’adresse à l’être de l’autre. C’est l’amour qui donne sans contrepartie si ce n’est par plaisir de donner ou de se donner. Agapé qui donne est à l’opposé d’Eros qui prend. Agapé n’attend rien pour soi. Il est pur amour universel dans lequel le moi tend à se dissoudre. Par définition même, en Agapé, on peut aimer sans être aimé.
  • Éros (ἔρως / érôs) : l’amour naturel, la concupiscence, le plaisir corporel. C’est l’amour qui prend. Si comme l’estiment Aristote et Spinoza, aimer c’est se réjouir, on peut également concevoir qu’il soit théoriquement possible d’aimer érotiquement sans être aimé (jouissance solitaire)
  • Storgê (στοργή / storgế) : l’affection familiale, l’amour familial.
  • Philia (φιλία / philía) : basé sur l’équivalence, la liberté et l’égalité, la réciprocité, l’amitié, l’amour bienveillant, le plaisir de la compagnie. L’amour philia c’est se réjouir ensemble. Il pourrait s’approcher de la tendresse ( à ce sujet j’invite le lecteur qui souhaite approfondir sa lecture à lire mon article : « La tendresse »).

On peut qualifier de « philia de l’éros » les rapports sexuels dès lors qu’ils sont la satisfaction d’un désir réciproque. Le souci du plaisir de l’autre est aussi important que son plaisir propre. Mais Philia c’est aussi savoir se mobiliser pour l’autre lorsqu’il est dans l’épreuve. C’est donc être attentionné.

L’amour n’est pas le désir.

Désirer une voiture : l’avoir c’est en avoir le phallus. On peut beaucoup aimer un être, dit Lacan, et en désirer un autre. Autrement dit, on désire là où l’on n’aime pas et l’on n’aime pas là où l’on désire. L’amour implique le domaine du non-avoir. Donner ce que l’on a c’est la fête, ce n’est pas l’amour nous dit Lacan. Le désir réduit l’autre à l’état d’objet. L’altérité est niée dans le désir là où elle est de rigueur dans la demande d’amour. Est-il possible d’aimer et désirer en même temps ? Nous pouvons trouver une partie de la réponse chez André Conte Sponville[10] : « Chacun désire ce qu’il n’a pas, et c’est ce qu’on appelle le désir. C’est pourquoi nous désirons le bonheur. Si le désir est manque, et dans la mesure où il est manque, le bonheur nécessairement est manqué. Un désir satisfait s’abolit comme désir : la faim disparaît dans la satiété, comme le désir sexuel dans l’orgasme. Le plaisir est la mort et l’échec du désir. Tantôt, donc, nous désirons ce que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce qui manque ; tantôt nous avons ce que dès lors nous ne désirons plus, et nous nous ennuyons. Quand elle est là, il s’ennuie : il est prêt à tout pour qu’elle s’en aille ou pour la remplacer par une autre. C’est vrai dans tous les domaines. Qui ne désire de préférence l’argent qu’il n’a pas, la maison qu’il n’a pas, l’homme ou la femme qu’il n’a pas ? L’objet est-il à nous que nous désirons autre chose ! Souffrance de n’avoir pas ce qu’on désire, ennui d’avoir ce qu’on ne désire plus. Comme le couple est difficile ! Or on peut désirer celle qui ne manque pas, qui est là, qui se donne, qui s’abandonne, et c’est pourquoi c’est si bon, si doux, si fort ! Ce n’est plus le vide dévorant de l’autre ; c’est la plénitude comblante et comblée de son existence, de sa présence, de sa jouissance, de son amour…après le coït, quoi ? La gratitude, la douceur, la joie d’aimer et d’être aimé. C’est le désir, selon Spinozza et non selon Platon ou Sartre. Non le manque, mais la puissance. Non plus le néant, mais l’être. Non plus la passion, mais l’acte. Non plus l’amour qu’on rêve, mais celui qu’on fait. Sagesse du corps, du désir : puissance de jouir, et jouissance en puissance ! Désirer la nourriture que l’on a, celle qui ne manque pas, c’est manger de bon appétit : c’est un acte, et c’est un plaisir. C’est pourquoi il n’y a pas d’amour heureux, tant qu’on n’aime que ce qui manque, ni de bonheur sans amour, lorsqu’on se réjouit de ce qui est. Le bonheur de désirer vaut mieux que le désir de bonheur, qui n’est qu’espérance. »[11]

On peut donc penser avec André Comte-Sponville qu’il faille pour être heureux d’aimer :

  • Désirer un peu moins ce qui manque et un peu plus ce qui est.
  • Désirer un peu moins ce qui ne dépend pas de soi et un peu plus ce qui en dépend.
  • Espérer un peu moins et vouloir un peu plus (pour ce qui dépend de soi).
  • Espérer un peu moins et aimer un peu plus (pour ce qui dépend de soi).

 « L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » (Lacan)

« Pour Lacan, aimer c’est faire don de son manque. On peut aimer quelqu’un sans le désirer et inversement. On peut désirer une femme, un homme qui ne nous aime pas. On peut aimer et désirer ailleurs comme on peut désirer sans amour. Le désir cherche un objet pour être satisfait. Dans ce don-Lacan, le sujet sacrifie au-delà de ce qu’il a. En d’autres termes, donner ce que l’on n’a pas, c’est lâcher la position phallique, masculine, pour donner son être même. C’est féminin. C’est pourquoi, aimer, pour un homme, c’est souvent se représenter le risque de perdre son genre. Ainsi, aimer là où il ne désire pas et désirer là où il n’aime pas est le mauvais compromis d’une virilité qui cherche à retrouver sa vigueur par-delà le risque de l’amour. L’on retrouve ici la scission entre l’amour et le désir, le courant tendre et le courant sensuel, de Freud. Le don de ce que l’on n’a pas est le don de son être. Il ne s’agit pas d’avoir mais d’être. Et Lacan oppose ici l’être et le paraître. Aimer, c’est aimer un sujet au-delà de son paraître. À la différence de l’amour pascalien, l’on n’aime pas des qualités, des spécificités, mais l’être dans son être, c’est à dire, son manque à être. Il n’y a donc pas de plus grand signe d’amour que le don de ce que l’on a pas, que de donner son manque. Un sujet qui se sent aimé pour ce qu’il n’a pas peut se donner pleinement. »[12]

« Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ” parce qu’il n’y a pas d’objet qui puisse répondre à la demande. C’est jamais ça, jamais l’objet de l’autre, mais toujours la demande comme objet. »[13] « L’amour, dit encore Lacan, c’est donner ce qu’on n’a pas (c’est-à-dire l’avenir) à quelqu’un qui n’en veut pas (parce qu’il n’aime que le passé). Ce quelqu’un, trop bien barricadé dans les pulsions de conservation de son moi est effrayé par l’amour qui est justement un changement périeux puisqu’il engage l’avenir. »[14] Nous détaillons tout cela dans un paragraphe suivant : « Il n’y a pas de rapport sexuel ».

Besoin, demande et amour

« Lacan part de la distinction entre le besoin et la demande. Il radicalisera l’écart sur le terrain de l’amour. Le besoin est de nature biologique – la faim – et se satisfait d’un objet qui l’assouvit – la nourriture -. Il manque quelque chose physiquement et qui peut être comblé par un objet. À l’inverse, la demande est, chez Lacan, toujours une demande d’amour. Derrière toute demande, une infinité de demandes, et au final, une demande d’amour. « Lacan prend soin de distinguer toute satisfaction du besoin – la mère qui va donner le lait, par exemple – et toute réponse à ce qui compose la demande qui, elle, vise la présence et l’amour, à tout le moins leur signe. Ainsi, Lacan essaye-il de démontrer comment s’annule la particularité de ce qui est accordé au niveau du besoin pour se transmuer en une preuve d’amour. L’enfant qui reçoit du lait parce qu’il avait soif tire de cette situation où un besoin est satisfait une preuve d’amour. Donc, qu’à la demande il soit répondu par de l’amour implique nécessairement à cause de la structure du langage que quelque chose ne soit pas complètement comblé, laissant place en marge de la demande à un reste insaisissable – dont Lacan va faire la cause du désir. Tout comblement de cette marge, de cet écart écrase le désir, relève d’une jouissance perverse à moins qu’il s’agisse, comme l’écrit Lacan, du piétinement d’éléphant d’une emprise de l’autre introduisant au fantôme de sa toute-puissance. »[15]

« Ainsi, d’être entendue, la souffrance liée au besoin qui ne peut que se signaler fait support pour se transmuer dans la demande d’amour. Cette demande est radicale. Lacan la qualifie d’inconditionnelle. Elle s’adresse à l’autre comme toute puissance de vie mais aussi de mort si tant est qu’il peut ne pas répondre. La demande d’amour comporte donc une exigence radicale que cet autre réel soit absolument au service de l’enfant, qu’il soit sans intérêt propre, uniquement là pour lui assurer dans une sorte d’urgence vitale qu’il va pouvoir continuer d’exister. Ainsi, du seul fait qu’ils doivent se confronter, se fragmenter dans un premier recours au signifiant, les besoins subissent une perte qui les altère. Et, comme il y a toujours une incertitude liée à la réponse de l’autre, ça transforme les cris en appel. Comme telle la demande de l’enfant ne peut pas être explicitement formulée : l’autre réel, aimant, alerté, celui que Freud qualifie dans L’Esquisse de « secourable », cet autre incarné par un personnage parlant a donc à interpréter les cris et les gestes de son enfant. C’est donc ce personnage qui subvient aux besoins et qui aime cet enfant, à moins qu’il en fasse un pur objet de jouissance ou le rejette sans l’entendre, c’est cet autre parlant qui conditionne l’Autre comme lieu psychique inconscient. »[16]

« Songeons enfin à la sécurité, à cette force qu’un certain amour de la mère assure à son enfant. Je dis un certain amour parce qu’il s’agit que la mère puisse dans son amour de l’enfant donner une place à la fonction du père qui représente la loi et donc fait vivre quelque chose de l’ordre de l’interdit. Mais si elle l’aime comme ça, il y a une force et une sécurité dans l’enfant qui est tout à fait repérable. Et c’est ce qui confère à l’enfant, au creux même de sa demande à lui, le pouvoir de symboliser l’absence de sa mère : il sait qu’il est aimé. Ce pouvoir symbolique conféré par l’amour ne peut opérer que s’il s’inscrit dans le manque immanent à la demande ouvrant à l’enfant une possibilité de désirer. Un enfant aimé est un enfant approuvé, reconnu dans sa différence et dans son être selon le pur éloge de qui l’accompagne, le regarde vivre et découvrir le monde, le soulève dans ses bras et lui sourit. »[17]

 Il n’y a pas de rapport sexuel

Il n’y a pas d’harmonie parfaite possible entre un homme et une femme. « Il n’y a pas de rapport sexuel, certes, sauf entre fantasmes ». « Il n’y a pas de rapport sexuel » signe avant tout un non rapport dans l’inconscient entre les sexes.

« Lacan joue de l’équivoque sur ce mot “ rapport ”, qui fait à la fois référence à l’usage métaphorique courant au sens des relations sexuelles et à son sens mathématique et logique ».[18] Le paradoxe de la sexualité est qu’il y a des relations sexuelles mais cela ne fait pas rapport entre deux être parlants. On ne peut pas, on ne peut plus, dans le champ de la psychanalyse, utiliser l’expression « rapport sexuel » dans son sens courant. L’acte sexuel et le rapport des sexes, sont deux choses différentes.

La sexualité = désir, jouissance, amour.

Le sexuel = pulsion, fantasme, désir.

« Les amants pensent qu’ils s’aiment, se complètent et que tout culmine dans la fusion, dans l’Un. Mais comme le souligne Lacan dans son séminaire intitulé Encore : « Chacun sait, bien sûr, que ce n’est jamais arrivé entre deux qu’ils ne fassent qu’Un. […] C’est de là que part l’idée de l’amour. »[19] C’est la différence des sexes, leur hétérogénéité radicale qui interdit toute complémentarité. Elle veut dire : « il n’existe aucun rapport entre l’homme et la femme.

Il n’y a pas d’égalité des sexes. Il n’y a pas de complémentarité des sexes. Un peu comme deux aimants qui s’opposent. Il s’agit d’un rapport sans être fusionné. Il n’y a pas de rapport entre la jouissance des partenaires. Chacun est de son côté.  On ne jouit jamais du corps de l’autre. Le rapport à l’autre est un rapport d’objet. Il existe une dysmétrie constitutive. Il y en a un qui aime et l’autre qui est aimé. L’aimant est sujet et l’aimé est objet. Ce que j’aime en l’autre c’est l’agalma c’est-à-dire quelque chose de plus que lui-même. L’agalma (du grec ancien ἄγαλμα, agalma (« gloire, délice, honneur ») représente l’objet du désir (objet a) énigmatique qu’on ne perçoit pas dans une image, mais qui la rend pourtant désirable. L’objet a est propre à nous éblouir : « il y a quelque chose en toi qui est plus que toi que j’aime encore plus que toi. » Le miracle de l’amour c’est que l’autre refuse ce jeu : « je ne suis pas ce que tu crois ». L’être aimé ne joue pas ce jeu : « je ne suis pas ce que tu crois ». Il ne joue pas le jeu de l’agalma. Il offre son « non », son vide. Il retourne son amour. Donner quelque chose qu’on n’a pas c’est donner son propre vide : « je n’ai pas l’agalma » ; toi tu le vois en moi par la fenêtre de ton fantasme mais je n’ai pas ce que tu dis de ce que j’ai. Donc je ne joue pas à ça. Je t’aime donc je te renvoie à quelque chose que je n’ai pas et toi tu n’en veux pas puisque toi tu veux mon agalma ». Je terminerai ce paragraphe, en précisant que ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour nous dira Lacan. L’amour est aussi créateur. Il permet un nouvel espace psychique où s’entrecroisent les dimensions personnelles de chacun. Si l’amour est une des voies de la réalisation de l’être, il y en a aussi deux autres : la haine et l’ignorance.

Quelques mots sur l’amour-haine

« Une question se pose : si l’amour est si bien, pourquoi y a-t-il de la haine ? Qu’est ce qui précède l’amour ou la haine ? La haine on la trouve partout. En tant qu’être ou plutôt en tant que lettre, elle est, comme on dit, au fond du jardin et au milieu du monde, elle commence la nuit et finit le matin. La haine d’être surgit dès la naissance. Si le bébé hait, il est : « il hait, il est ». (Lacan Encore p. 91). Cette haine d’exister est un puissant organisateur narcissique. Il y a la haine jalouse de la perte d’amour, dont tout le monde n’est pas sans avoir fait quelques expériences, la haine du semblable fraternel, l’envie, la vengeance, la haine de la différence sexuelle qui impose « le tout ou rien » de la valeur de l’existence, la haine des jugements du moi, du surmoi et de l’Autre »[20]. La haine, par ailleurs, est bien à l’œuvre dans toutes les guerres, même si elle se masque sous les prétextes les plus divers (en ce sens on peut dire que le nazisme est l’exemple le plus pur de la haine). « L’amour est blessure parce qu’il n’y a pas d’amour sans agressivité, sans violence, voire sans haine. La clinique psychanalytique tout comme l’observation de la vie quotidienne nous l’enseignent : je hais inévitablement celui ou celle que j’aime tandis que je suis inévitablement haï(e)par celle ou celui qui m’aime. Bien qu’elle soit couramment observable, cette face obscure de l’amour est souvent oubliée, occultée voire déniée. Cette occultation et cet oubli sont d’autant plus difficiles à comprendre si pour qui l’observe attentivement les enfants et leurs réactions agressives lors de multiples occasions de frustration ou d’angoisse qui viennent inévitablement s’intriquer aux moments de satisfaction et de plénitude. »[21] Ceci nous amène à explorer les revers de l’amour.

Les revers de l’amour ou la passion amoureuse

Être aimé équivaut à oublier ses manques et à cicatriser ses blessures d’enfance. Si l’amour est une des voies de la réalisation de l’être, il en existe, en effet, deux autres déjà cités plus haut : la haine et l’ignorance. On ne s’étonne plus trop de voir la haine jumelée avec l’amour. L’erreur propre de l’existence est décrite par Lacan sous trois chefs : l’amour, la haine et l’ignorance[22]. Dans l’amour il y a aussi la passion. La passion amoureuse, pour Lacan, est l’expression même de cette confusion entre image de soi et image de l’autre ; c’est ce qui explique, conclut-il, ce fait bien connu que « l’amour rend fou ». L’amour rend aveugle et il peut faire des dégâts.

Le mot passion vient du latin passio issu du verbe patior et de pati dont l’homonyme grec est pathos.  En latin, le verbe pati (pâtir) veut dire souffrir. Lorsqu’elle concerne la vie amoureuse, la passion signifie la souffrance, le supplice et désigne l’ensemble des pulsions primitives de l’être humain. Ses antonymes sont le calme, le détachement, la lucidité.

La passion amoureuse est paradoxale, car elle traduit à la fois un désir et l’angoisse d’être abandonné. C’est aussi ce que l’on appelle le « coup de foudre » qui est le fait de tomber amoureux de façon soudaine. Le mot foudre vient du latin fulgura et signifie l’apparition subite d’un violent sentiment d’amour pour quelqu’un.

« Le moment de la passion amoureuse, c’est l’heur, du bon-heur. Du ravissement soudain. De l’extase qui vous déplace et vous met dans l’être. C’est un moment dont on peut décrire les issues mortelles, si on veut le prolonger tel à tout prix : Roméo et Juliette, Tristan et Yseult. Mais par-delà la passion traversée, l’amour ouvre, dans la découverte d’un manque, à la mise en processus infini de la vérité que la passion recélait.

Peut-on s’interroger – non pas sur l’existence de l’amour, il est évident qu’il y a de l’amour – mais sur l’existence possible d’un destin d’amour qui se démarquerait de ces situations fondamentales, toutes sous le sceau d’une dépendance absolue à l’objet idéalisé, dispensateur de plaisir et/ou de soins ? En d’autres termes, est-il possible d’aimer autrement que dans la pure extension de l’amour primaire de soi ? Existe-t-il un amour qui ne serait plus soumis au diktat des premiers idéaux, un amour qui se construit après la rencontre amoureuse « à partir de » mais « hors de » ce qui fut marqué dans l’enfance ? »[23]

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Le prix à payer de la passion amoureuse peuvent être les suivantes :

  • L’hémorragie narcissique : plus on aime l’autre et moins l’on s’aime.
  • La trop grande dépendance envers l’autre partenaire.
  • Les angoisses démesurées (d’abandon, la jalousie, …).
  • La pulsion d’emprise

Citons quelques données chiffrées, statistiques des dégâts de l’amour :

« Selon le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé relayé le 9 mars 2021 par Theguardian.com, une femme et une fille sur quatre dans le monde ont déjà été agressées physiquement ou sexuellement par un mari ou un partenaire masculin. Le rapport révèle également que les violences conjugales commencent très jeunes. Même si les taux les plus élevés se trouvent chez les 30-39 ans. Des chiffres qui font froid dans le dos. »[24]

Autres données :

« En Belgique chaque année, plus de 45000 dossiers sont enregistrés par les parquets. Toutefois, les actes de violence conjugale sont loin d’être toujours dénoncés. En 2010, l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes estimait qu’en Belgique, une femme sur sept avait été confrontée à au moins un acte de violence commis par son (ex-) partenaire au cours des 12 mois précédents. La violence conjugale a coûté la vie à 162 personnes en 2013. Selon les chiffres de l’enquête de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE publiée en 2014, 6% des femmes ont subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire ou ex-partenaire. 24,9% des femmes se sont fait et/ou se sont fait imposer des relations sexuelles forcées par leur conjoint, selon le sondage réalisé par Amnesty International et SOS Viol en 2014.  Par ailleurs, un couple sur huit est confronté à des violences d’ordre psychologique en Belgique. Plus discrète, plus sournoise et moins visible que la violence physique, elle constitue une réelle souffrance pour celui ou celle qui la subit. (www.fredetmarie.be). »[25]

« Environ 75000 faits de violences sexuelles seraient commis chaque année en Belgique à l’encontre de femmes, mais seuls 8000 faits d’attentat à la pudeur ou de viol sont déclarés, selon les chiffres du cabinet de la justice. »[26]

Comment s’y retrouver dans l’amour ? Nous tentons quelques réponses ci-après.

Les effets d’un travail psychique sur soi en lien avec l’autre et ce qui est en jeu dans l’amour, dans le couple

La psychothérapie peut permettre d’apprendre à aimer. Essayer de mieux comprendre ce qui nous arrive, ce qui est en jeu dans l’amour, d’en reconnaître les déformations, se poser des questions, chercher des réponses, élaborer sa pensée, mettre des mots à la place des maux, pouvoir parler de sa souffrance sont autant d’aides à notre évolution personnelle.

Voici quelques pistes de ce travail sur soi :

  • Reconnaître ses sentiments de possession, de jalousie même si on veut les évacuer.
  • Analyser ses fantasmes.
  • Analyser ses projections, ce que l’on projette de soi sur l’autre.
  • Être plus au clair avec ses désirs.
  • Comment faire avec ses pulsions, sa pulsion sexuelle, … ?
  • Comment faire avec ses angoisses, celle de l’abandon, ?
  • Travailler les projections dans le couple. Retrouver les véritables destinataires de nos projections. (P. ex. mère abandonnante, père absent, …).
  • Atténuer la pulsion d’emprise (quand l’autre est tellement important qu’il ne faut pas qu’il parte…).
  • Diminuer l’importance subjective d’absolument « faire un ».
  • Développer un vrai « self ». « Au stade le plus primitif, le vrai “ self ” est la position théorique d’où provient le geste spontané et l’idée personnelle. Le geste spontané est le vrai « self » en action. Seul le vrai selfpeut être créateur et seul le vrai self peut être ressenti comme réel. A l’opposé, l’existence d’un faux self engendre un sentiment d’irréalité ou un sentiment d’inanité. Le vrai self provient de la vie des tissus corporels et du libre jeu des fonctions du corps, y compris celui du cœur et de la respiration. Il est étroitement lié à l’idée du processus primaire et, au début, par essence il n’a pas à réagir à des stimuli extérieurs ; il est simplement primaire. »[27]. « Chez l’individu bien portant, dont le self comporte un aspect soumis, mais qui existe et qui est un être créateur et spontané, nous trouvons en même temps une capacité à employer des symboles. En d’autres termes, la santé est étroitement liée à la capacité de l’individu à vivre dans une sphère qui est intermédiaire entre le rêve et la réalité et qu’on appelle vie culturelle.  A l’opposé, lorsqu’il y a une scission très importante du vrai self et du faux self qui dissimule le vrai self, on observe que la capacité d’employer des symboles est faible et que la vie culturelle est pauvre. A la place des intérêts culturels, ces personnes présentent une agitation extrême, une inaptitude à se concentrer, un besoin de s’exposer constamment à des heurts provenant de la réalité extérieure, si bien que l’existence de l’individu peut être remplie par des réactions de heurts »[28].
  • Elaborer sa pensée afin de créer un espace transitionnel, l’aire transitionnelle du couple dont voici, ici, la configuration schématique :

En conclusion les effets psychiques d’un travail psychothérapeutique vont permettre de mieux vivre, de mieux se vivre, de mieux vivre à deux, une meilleure conjugaison de chacun des partenaires du couple.

Conclusion

L’amour désigne un sentiment d’attachement d’un être pour un autre, souvent profond, voire violent, qui n’exclut pas le narcissisme. On désire seulement si l’on est manquant, et ce qu’on désire dans l’autre, c’est son manque, c’est-à-dire son désir. Par contre, la passion amoureuse est la négation du manque. La fusion empêche la vraie rencontre. L’amour est désaccord, séparation, car le désir y est forcément impliqué. Aimer, c’est aussi laisser l’autre être seul. Dans la Grèce antique il y avait quatre mots différents pour dire « amour » et qui dépendaient du contexte : Agapè, Éros, Storgê, Philia.  On peut aimer et désirer ailleurs comme on peut désirer sans amour. Le désir cherche un objet pour être satisfait.  On peut aimer quelqu’un sans le désirer et inversement. Le désir cherche un objet pour être satisfait. Il n’y a pas d’harmonie parfaite possible entre un homme et une femme. « Il n’y a pas de rapport sexuel, certes, sauf entre fantasmes ». « Il n’y a pas de rapport sexuel » signe avant tout un non-rapport dans l’inconscient entre les sexes. Une question se pose : si l’amour est si bien, pourquoi y a-t-il de la haine ? Être aimé équivaut à oublier ses manques et à cicatriser ses blessures d’enfance. Si l’amour est une des voies de la réalisation de l’être, il en existe, en effet, deux autres : la haine et l’ignorance. La psychothérapie peut permettre d’apprendre à aimer. Essayer de mieux comprendre ce qui nous arrive, ce qui est en jeu dans l’amour, d’en reconnaître les déformations, se poser des questions, chercher des réponses, élaborer sa pensée, mettre des mots à la place des maux, pouvoir parler de sa souffrance sont autant d’aides à notre évolution personnelle.

 

Mots-clés :

Le Narcissisme, un bout du chemin ensemble, vivre séparé-ensemble, tissage, l’amour n’est pas le désir, le manque est cet « objet perdu », heureuse solitude en présence de quelqu’un, Agapè, Éros, Storgê, Philia, inégalité des sexes, L’agalma (objet a), la haine, la passion amoureuse, les revers de l’amour, un travail psychique sur soi, développer un vrai « self », analyse des projections, l’aire transitionnelle du couple.

 

Références autres :

[1]https://carnets2psycho.net/dico/sens-de-amour.html

[2]http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2016/04/LQ-576.pdf

[3]http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[4] Bernard Porcheret, Session 2016-2017, séminaire théorique : lecture du Séminaire VIII, Le transfert, de Jacques Lacan.1 Première séance, novembre 2016. Réf. : https://sectioncliniquenantes.fr/wp-content/uploads/2021/04/16-11_textes_scn_porcheret.pdf

[5] Donald W. Winnicott, La mère suffisamment bonne, Ed. Payot,2006. P.83.

[6]Ibidem, p.84-85.

[7]Conférence : L’amour chez Lacan, 14 et 17 Mars 2018 aux séminaires psychanalytiques de Paris.. Réf. : http://www.psychotherapeute-paris11.fr/conf%C3%A9rences/lamour-chez-lacan-14-et-17-mars-2018/

[8]Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[9]Ricoeur Jean-Paul, Lacan, l’amour.p.5. Réf. : http://www.revuepsychanalyse-yetu.com/wp-content/uploads/2014/11/Lacan-l-amour.-THEORIE.PSY_10-J-P.Ricoeur.pdf

[10]André Comte-Sponville est né en 1952, à Paris. Ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé de philosophie et docteur de troisième cycle, il fut longtemps maître de conférences à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne), dont il démissionna pour consacrer davantage de temps à l’écriture. Il se définit comme philosophe matérialiste (à la façon d’Épicure), rationaliste (à la façon de Spinoza) et humaniste (à la façon de Montaigne). Parmi les contemporains, il se sent proche de Claude Lévi-Strauss, Marcel Conche et Clément Rosset.

[11]André Conte Sponville, Le goût de vivre, Albin Michel, 2010, p.178.

[12]Conférence : L’amour chez Lacan, 14 et 17 mars 2018 aux séminaires psychanalytiques de Paris.. Réf. : http://www.psychotherapeute-paris11.fr/conf%C3%A9rences/lamour-chez-lacan-14-et-17-mars-2018/

[13] Ibidem

[14]Guy Massat, « L’amour, le transfert et la passe », neuvième séance du séminaire 2009-2010, le 27 mai 2010. Réf. : http://psychanalyse-paris.com/1273-L-amour-le-transfert-et-la.html

[15] Ibidem

[16]Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[17] Ibidem

[18]https://www.tupeuxsavoir.fr/publication/il-ny-a-pas-de-rapport-sexuel-le-fondement-de-la-psychanalyse/?pdf=1463

[19]https://www.lexpress.fr/culture/livre/le-sexe-selon-lacan_814029.html

[20]Guy Massat, L’amour, le transfert et la passe, 9e séance (27 mai 2010), http://psychanalyse-paris.com/1273-L-amour-le-transfert-et-la.html

[21]Nathalie Frogneux et Patrick De Neuter, Violences et agressivités au sein du couple (volume 1). Ed. Bruylant-Academia s.a LLN,2009. P.73.

[22] J. Lacan, Ecrits I, op.cit., p.191-192.

[23] Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[24]https://www.ma-grande-taille.com/societe/violences-conjugales-femmes-monde-rapport-oms-mars-2021-chiffres-alarmants-289226

[25]https://www.amnesty.be/campagne/droits-femmes/les-violences-conjugales/article/chiffres-violence-conjugale

[26] Violences sexuelles, article du « Le Soir à la une », Samedi 23 et dimanche 24/10/2021.

[27]Donald W. Winnicott, La mère suffisamment bonne, Ed. Payot, 2006.P.113.

[28] Ibidem.P.118.

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Éthique, responsabilité, coût, choix, engagement et puissance créatrice

L’avant et l’après Covid-19

À l’heure de cette période pandémique de la Covid-19, débutée en mars 2020, de cette crise sanitaire mondiale sans précédent, pour revenir au titre de mon livre[1], nous n’avons jamais autant entendu dire « Prenez soin de vous et de vos proches » ! La plupart des entreprises, qu’elles soient publiques ou privées, nous ont délivré les messages répétitifs suivants : « Notre priorité : votre santé ainsi que celle de nos concitoyens ». « La moindre des choses que nous puissions faire est d’agir solidairement pour endiguer la propagation du virus ». « Soyons responsables et solidaires les uns des autres. C’est ensemble que nous relèverons ce défi ! » Qu’est-ce à dire ? Qu’en penser ? Je renvoie le lecteur à mes trois articles, postés sur Facebook, du 27 mars[2], du 4 avril 2020[3]et du 29 novembre 2020[4]. En fait, la santé s’est imposée en urgence face à l’économie. Quel renversement de situation !

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Ce qui nous est arrivé n’est pas dû au hasard. Le coronavirus a paralysé la terre entière et nous a forcément amenés à nous interroger. Cette pandémie, symptôme d’un système à bout de souffle a révélé les mirages et les ravages du néolibéralisme. Cette marche folle néolibérale en avant se croyant toute puissante dont la Covid serait la Némésis a provoqué la destruction de la biodiversité, la déforestation, la pollution (atmosphérique, visuelle, sonore, maritime, aérienne, industrielle, électromagnétique, numérique, des sols – la due à l’extraction des métaux précieux-), la surconsommation addicte et la bouillie télévisuelle. Un mot concernant la responsabilité de la voiture et de l’avion polluants : l’automobile est actuellement désignée comme la championne de la pollution à tel point qu’elle est amenée à devoir passer du moteur thermique au moteur électrique moins polluant, semble-t-il (cela reste encore à démontrer) !  Pointée du doigt de façon majoritaire par le politique, la voiture n’est-elle pas devenue le « patient désigné » et ne serait-elle pas devenue l’arbre qui cache la forêt ? L’automobile est presque condamnée à devenir immobile ! La voiture pollue, certes, et nous ne pouvons le nier, mais le transport aérien pollue davantage. Pourquoi n’est-il pas désigné dans sa responsabilité ? L’avion, en fait, est le mode de transport le plus émissif et vient en tête du classement des plus polluants. Un avion de type Airbus utilise l’énergie équivalente au carburant utilisé par environ 3500 voitures ! L’avion est donc la forme de mobilité la plus dommageable pour le climat. Le transport aérien ( passagers, tourisme, fret) devrait donc prendre ses responsabilités !

Le premier confinement fut pour nous tous « une scène de vérité »[5]. Vérité du capitalisme qui semble nous tuer tous. Cette pandémie a enrayé cette machine devenue infernale et s’est révélé désormais profondément écocide[6]. En effet, nous sommes au bout d’un système économique fondé sur quatre logiques : extraire, produire, consommer et jeter sans se soucier des conséquences. La covid a fait voler en éclats la vitrine du monde et a rappelé l’humanité à l’ordre de son humilité. Les violences résultant de ce profond dysfonctionnement surgissent comme la face émergée d’un iceberg dont la partie immergée nous échappe ! On a découvert les limites d’un système, de l’ultralibéralisme qui a distendu les liens, qui a fait s’éroder le tissu social.

En effet, nous vivons dans une société où règne l’hyper industrialisation à outrance combinée à la cupidité, à la spéculation financière de certaines organisations (banques, multinationales agroalimentaires et autres…) et à l’individualisme exacerbé qui règne en maître. Le technocapitalisme, dans sa course utilitariste, brûle et consume tout. Avec le « toujours plus » nous sommes dans une société de l’épuisement. Le burn-out (épuisement professionnel) est le symptôme révélateur de cet excès et du dysfonctionnement entre le travailleur et les contraintes de travail de plus en plus fortes. Si la production industrielle née après-guerre a aidé les gens à se nourrir et à survivre, actuellement elle est en train de nous faire mourir. En effet, l’intensification des cultures provoque la suppression des forêts, l’érosion accélérée des sols engendre l’appauvrissement des sols par l’emploi des pesticides, engrais… garantissant ainsi la production, voire la surproduction avec toutes les conséquences qu’on connaît sur la santé des gens, sans compter les inondations de plus en plus importantes un peu partout ainsi que les multiples incendies mondiaux ! L’utilisation des pesticides à grande échelle a participé, pour sa part, à la pollution des eaux potables, ainsi que des océans et de sa faune et sa flore. Ainsi, du fait de la pollution de l’eau par l’azote et le phosphore provenant des engrais chimiques, les algues ont proliféré, réduisant la quantité d’oxygène nécessaire aux poissons, dont la population a diminué (sans compter les excès de la pêche intensive et la pollution des eaux par l’omniprésence de micro et macro plastiques !). Le but, dans cette dictature du présent, n’est plus de nourrir les gens, mais le rendement, la rentabilité avant tout et à travers tout. On produit pour produire, et ce sans aucune éthique ! On fait plus de la même chose sans effectuer aucun changement véritable. La destruction prend alors la place de la production. À ce jour, au moins un milliard d’humains ont faim alors que nous produisons deux fois plus que ce qu’il ne faut pour nourrir l’humanité entière ! Un milliard de personnes souffrent de la famine, de malnutrition alors qu’un tiers de la production mondiale de nourriture est perdu ou gaspillé ; et en même temps, on compte plus d’un milliard et demi d’adultes en surpoids ! Il faut trouver le moyen de sortir de la recherche à tout prix du profit immédiat, au détriment de la viabilité à long terme des systèmes alimentaires et créer des initiatives innovantes. Penser le long terme est une urgence de court terme. Pourquoi, p.ex., ne pas investir dans des exploitations agricoles dites familiales, plus à même de produire localement sans détruire les écosystèmes et permettre à chacun de retrouver le goût des choses ? Pourrions-nous réorienter la production industrielle et la consommation actuelles, dans un souci d’éco responsabilité et d’écocitoyenneté, vers une production et une consommation « positives » c’est-à-dire vers des biens durables ? L’économie dite circulaire[7], par exemple, pourrait mieux répondre aux enjeux environnementaux. Préserver la nature, c’est se donner les moyens de préserver les conditions d’existence de l’humanité, à condition que les actions réalisées par l’homme soient responsables, c’est-à-dire qu’elles préservent les conditions d’existence de l’humanité.  L’homme contrôle la nature à l’aide de techniques qu’il ne contrôle pas ! L’être humain pourrait investir dans la biodiversité p. ex. respecter un certain nombre de principes se rattachant à ce que l’on nomme « la bonne gouvernance » : principe de précaution, principe de responsabilité, principe de la participation des parties prenantes aux décisions, principe d’équité et de solidarité, etc. Il pourrait développer une approche éthique capable de dépasser l’anthropocentrisme responsable de la détérioration de l’environnement et des crises écologiques qui en découlent. L’approche éthique environnementale pourrait devenir biocentrée, c’est-à-dire étendue à tous les êtres vivants (animaux, écosystèmes, plantes…). Il pourrait également respecter la règle d’or de l’éthique (« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît »), etc. L’éthique est au fondement de l’humanité. Elle est légitime : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre »[8]. Le respect de la vie est un de ces principes éthiques à valeur universelle : la vie est la vie et l’Homme n’a pas à user des animaux, des plantes, comme des choses.

Pourrions-nous nourrir l’espoir d’un retour d’activités plus porteuses de sens, accordant une plus grande attention à l’autre en remettant en cause notre tropisme matérialiste ? Enfin, l’Homo Ethicus pourrait-il remplacer l’Homo Economicus ?

Mais « L’éthique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs ? »[9]– titre d’un livre du sociologue Zygmunt Bauman[10] – cité par Vinciane Despret dans son livre « Habiter en oiseau » -.

Or certaines personnes imaginent encore qu’elles peuvent maintenir un système capitaliste sauvage !

L’enjeu de cette pandémie serait de réinterroger ce qui est essentiel pour chacun de nous, de redonner le plus d’amplitude possible au sens de la vie. Notre avenir sera-t-il un simple prolongement du pire en gestation ou au contraire une superbe occasion d’infléchir ce que nous a offert cet arrêt du monde ? Qu’en est-il également de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) qui ont un rôle social et environnemental majeur à jouer ?

Il faudra revenir aux fondamentaux de notre société[11]et surtout à l’éthique. Ne nous appartient-il pas de faire en sorte que tout ne recommence pas comme avant et entonner un autre chant ?  Et de citer encore, à ce sujet, Vinciane Despret[12] : « Ce n’est pas oublier que si la terre gronde et grince, elle chante également. C’est ne pas oublier non plus que ces chants sont en train de disparaître, mais qu’ils disparaîtront d’autant plus si on n’y prête pas attention. Et que disparaîtront avec eux de multiples manières d’habiter la terre, des inventions de vie, des compositions, des partitions mélodiques, des appropriations délicates, des manières d’être et des importances. Tout ce qui fait des territoires et tout ce que font des territoires animés, rythmés, vécus, aimés. Habités. Vivre notre époque en la nommant « Phonocène »[13], c’est apprendre à prêter attention au silence qu’un chant de merle peut faire exister, c’est vivre dans des territoires chantés, mais c’est également ne pas oublier que le silence pourrait s’imposer. Et que ce que nous risquons bien de perdre également, faute d’attention, ce sera le courage chanté des oiseaux. »[14]

L’éthique est un choix de vie qui implique un engagement et un coût. Mon éthique personnelle est celle du choix responsable. Nous détaillerons cela dans ce qui va suivre.

L’engagement

S’engager c’est faire un choix !

Dans l’engagement, on ne s’autorise que de soi-même.

Aussi « Il n’y a pas d’engagement sans responsabilité[15].Le mot « responsabilité » vient du latin responsum, de respondere, répondre de ses actes, assumer. Celui qui s’engage doit pouvoir répondre de lui-même pour la cause qu’il a choisie. La responsabilité, qu’elle soit morale ou juridique, c’est le fait de pouvoir répondre de soi-même à quelqu’un pour quelque chose. Or il n’y a pas de responsabilité sans liberté. La responsabilité n’est-elle pas le prix à payer de la liberté ? Le mot « liberté » vient du latin libertas, état de celui qui n’est pas esclave, pouvoir de se déterminer soi-même. Il n’y a pas non plus de responsabilité sans conscience réflexive et sans le sentiment de faire partie d’une communauté humaine. Acte déterminé par la pensée, l’engagement est une objection concrète au lieu commun selon lequel il y aurait une opposition de nature entre la théorie et la pratique, entre le langage et l’action (voir le fameux : « Assez de paroles ! Des actes ! », qui suppose qu’il n’y a de réalité effective que dans l’action pratique).

« Engager » a d’abord signifié, conformément à l’étymologie, mettre en gage. Ce sens existe toujours dans la langue française. Au XVIe siècle, le verbe a pris le sens figuré de faire pénétrer dans quelque chose, avec l’idée d’un espace occupé, d’une liberté empêchée. Ainsi dit-on encore que l’enfant a « engagé le doigt » dans le trou d’une serrure ; au rugby, on engage le ballon dans la mêlée. Les usages ultérieurs sont issus de ces deux sens : mettre en gage et faire pénétrer. Chez Montaigne (seconde moitié du XVIe siècle), « engager » signifie faire entrer dans une situation contraignante, donner pour caution sa parole, ainsi que lier par une promesse. Ainsi dira-t-on : engager quelqu’un par le mariage. « Engager » possède les deux sens contenus dans l’idée d’introduction : celui de faire pénétrer (introduire le doigt dans une serrure), et celui de commencer (introduire un ouvrage). Une colonne engagée (un pilastre) est un élément d’architecture qui constitue une espèce de début de colonne : ce n’est pas une véritable colonne, mais un relief de colonne dont le mur est le support. Au début du XVIIe siècle, le verbe « engager » prend le sens de recruter : on engage un volontaire dans la troupe, on engage un domestique. Celui qui est engagé doit un service. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’« engager » a pris le sens d’entrer dans une action, et dans sa forme pronominale (« s’engager»), celui de prendre position sur des questions politiques. C’est de ce dernier sens qu’est issu l’usage spécifique du terme d’engagement. Le participe passé « engagé » qualifie celui qui s’est mis au service d’une armée ou d’une cause. On parle ainsi de théâtre engagé, de littérature engagée. Les sens du substantif « engagement » ont suivi une évolution parallèle à ceux du verbe « engager ». Très tôt, au Moyen Âge, le mot a un usage juridique et renvoie à l’action de mettre quelque chose en gage, de lier par un contrat puis de se lier par une promesse. À partir de la fin du XVIe siècle, il désigne ce qui pousse quelqu’un à agir d’une certaine façon, ainsi que l’état de celui qui est engagé dans une liaison, et une situation sociale qui implique des obligations. L’engagement est alors le fait de participer à une œuvre ou à une entreprise en échange d’un paiement ou d’un salaire (les gages). Nos modernes contrats de travail sont les héritiers de cet « engagement ». Le mariage était conçu comme un engagement réciproque pour la durée de la vie ; les fiançailles ont aussi été désignées par le terme d’engagement. Au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, avec les guerres de la Révolution et de l’Empire, le terme d’engagement signifie l’introduction d’une unité militaire dans une bataille et aussi cette bataille même. Ce double sens se retrouve dans l’usage politique contemporain de l’engagement qui signifie à la fois la décision d’agir en faveur d’une cause qu’on a choisi de défendre, et l’action enclenchée par cette décision. Nous retrouverons ce double sens à propos de la temporalité complexe de l’engagement, qui s’inscrit ou bien dans l’instant du choix ou de la décision, ou bien dans la durée plus ou moins longue de l’action. Ce n’est qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec des écrivains comme Sartre et Camus, que le terme d’engagement a fini par désigner l’attitude de l’intellectuel qui met sa pensée et ses écrits au service d’une cause. Notons pour mémoire qu’en psychologie sociale (la discipline scientifique qui étudie le comportement de l’individu en société), l’engagement désigne l’ensemble des conséquences d’un acte sur le comportement et les attitudes des gens, l’idée étant que c’est la situation qui détermine ce comportement et ces attitudes, et non le caractère des individus. Un autre usage, que nous notons également pour mémoire, est économique. L’engagement désigne l’ensemble des participations prises par une personne dans une entreprise ou dans le capital d’une société. Dans le langage de la finance, l’engagement (exposure en anglais) est le terme désignant la proportion d’actifs investis dans un secteur donné. Ainsi un portefeuille d’actions d’une valeur totale d’un million d’euros, avec 100 000 euros d’actions dans un organe de presse, a un engagement de 10 % dans ce secteur. Remarquons, pour terminer avec cette question de vocabulaire, que dans les autres langues le terme signifiant engagement ne vient pas du gage, mais de l’idée de commission (d’où commitment en anglais, compromisso en italien), qui signifie à la fois le mouvement d’envoi (la mission) et la relation. Ainsi compris, l’engagement, qui est à la fois mission et promesse, lie d’une part le sujet qui s’engage au jugement d’autrui qui vérifiera si l’engagement est tenu, d’autre part le présent de l’acte au futur de l’action de s’engager. »[16]

Je rejoindrais Jacques Salomé quand il nous parle de « responsabilisation d’engagement » : « Je peux ainsi découvrir qu’il m’appartient d’apprendre à m’aimer pour pouvoir aimer, et ainsi ne pas rester dans le besoin impérieux ou l’exigence d’être aimé ; en acceptant par exemple l’idée que derrière toute peur se cache un désir, en reconnaissant que le pôle opposé à la peur est le désir. En cessant de me laisser traquer par l’angoisse et limiter par l’inhibition, c’est le mouvement et la fantaisie que j’introduis dans ma vie. »[17]

Sortir de l’enfermement, l’enfer-me-ment !

C’est précisément lorsque nous nous autorisons à choisir des actions qui sont en harmonie avec nous, qui respectent nos valeurs et expriment nos compétences que nous devenons très précieux pour les autres. Réussir sa vie ne doit pas être confondu avec réussir dans la vie. Une vie réussie est une vie que l’on a menée conformément à ses souhaits, à son éthique, en agissant en accord avec ses propres valeurs, en donnant le meilleur de soi-même dans ce que l’on fait, en restant en harmonie avec qui l’on est, et, si possible, une vie qui nous a donné l’occasion de nous dépasser, de nous consacrer à autre chose qu’à nous-mêmes et d’apporter quelque chose à l’humanité, même très humblement, même si c’est infime. « Il appartient à chacun de ne pas s’abuser et de cesser d’accuser autrui d’être le responsable de sa souffrance ou de ses manques. Passer de la victimisation à l’affirmation, et donc à la responsabilisation, suppose qu’on accepte de ne plus se complaire dans la dépendance ou l’impuissance. Accéder à la reconnaissance de ses blessures et de ses besoins, apprendre à développer des capacités d’autonomie et de prise en charge personnelle, des moyens visant à satisfaire ses propres besoins, telles sont les bases d’une liberté d’être à la fois plus centrée et plus ouverte. Cette responsabilité de conscience constitue un pas essentiel vers le respect de soi. »[18]Réussir sa vie c’est aussi « Rire souvent et sans restriction ; s’attirer le respect des gens intelligents et l’affection des enfants ; tirer profit des critiques de bonne foi et supporter les trahisons  des amis supposés ;  apprécier la beauté ;  trouver en chacun le meilleur ; laisser derrière soi quelque chose de bon,  un enfant en bonne santé, un coin de jardin, ou une société en progrès ; une vie qu’on a rendue plus belle ;  savoir qu’on a facilité l’existence de quelqu’un par notre simple présence ; voilà ce que j’appelle réussir sa vie. »[19]

« La santé psychique, justement, c’est quelque chose qui doit se décider, se conquérir à tout moment, qui est aussi toujours relatif à une histoire, à un milieu et, finalement même à une décision prise en commun par un patient, un homo patiens qui vit cette condition pathique[20], et un éventuel thérapeute, étant entendu que toujours, chacun est aussi son propre thérapeute : l’homme c’est l’animal malade, mais aussi auto thérapeutique. »[21]Je citerais ici les propos de Moussa Nabati dans son livre « Guérir son enfant intérieur »[22]dans la partie « Le plaisir de vivre » à propos de la biologie de l’espoir : « C’est là qu’une bonne et efficace psychothérapie délivrante-donnant l’envie de vivre-, autorisante, peut-être utile. Je ne dis pas et ne pense pas que seuls les égoïstes guérissent ! Mais il y a des limites aux droits d’autrui sur soi, une limite entre soi et autrui. …Lorsque le patient, de par son évolution personnelle avec l’aide d’une psychothérapie, devient une personne, une personne à part entière, et s’autorise ou s’accorde les petits et grands plaisirs de la vie, s’accorde le droit au temps et à l’espace, à ses désirs et à sa créativité, à lâcher ses rôles néfastes et son identification, sa loyauté invisible familiale – met de côté sa culpabilité et cesse de « payer pour vivre » -, on voit souvent des améliorations spectaculaires. S’autoriser à se faire plaisir, devenir soi, « s’éclater » dans la joie et le bonheur est une nourriture du corps et de l’âme. Ce plaisir de vivre et d’être, de plénitude, cela peut être le bonheur de petites choses, comme la joie de vivre, de respirer, de voir le ciel bleu, d’exister, simplement, d’être reconnu, d’aimer et d’être aimé…tout se passe comme si c’était une nourriture de l’âme et du corps, une nourriture affective transformante, la « biologie de l’espoir » transformant réellement la biologie du corps, son immunologie, ses réactions, et permettant ainsi de retrouver un meilleur fonctionnement biopsychocorporel, donc une meilleure santé, et parfois la vraie bonne santé – et la vie. » Ce qui vient d’être énoncé ressemble fort à la citation de Voltaire : « j’ai décidé d’être heureux, car c’est bon pour la santé » ! J’ajouterais que cette forme de bonheur n’a aucun effet secondaire indésirable !

La gratitude

La gratitude est le moteur invisible de l’éthique entière, au sens où avec elle chacun est autorisé à interpréter ce qu’il a reçu, où chacun est « responsable » de ce qu’il fait de sa vie et de ses rencontres. « Prendre soin de soi, faire vivre en soi le plus souvent possible des moments de joie, de plaisir, de bonheur, d’admiration, de gratitude, c’est non seulement une source de bien-être, mais aussi source d’énergie et d’ouverture au monde. »[23]

La puissance créatrice ou la transformation

Les perspectives d’avenir constructives alors se traduiront par une reconnexion à soi, à son histoire et au monde vivant. Une nouvelle dynamique permettra de se retrouver dans son espace, à prendre pied dans sa vie, à s’ancrer, se construire un socle, retrouver son centre de gravité (ce qui est tout le contraire de ce qui est décrit dans le livre « L’Homme sans gravité[24] »). Il s’agira d’élargir son champ de vision, d’action et non seulement de vivre mais aussi d’exister c.-à-d. vivre sa vie sans la subir, se faire être et donner un sens à sa vie.

La puissance créatrice apprise et non pas l’impuissance acquise se seraient donner sens à sa vie, à la recherche du développement humain et non plus à la croissance économique pour elle-même. L’humanité a devant elle un vrai avenir et cet avenir n’est pas simplement à penser mais à faire. Ce qui est à faire, c’est de créer une dynamique collective, où action créatrice et réflexion marcheront ensemble.

La puissance créatrice est traduite également par ce que j’ai appelé dans mon livre[25], à la page 257, le circuit créatif. Ce circuit de transformation révèle quatre composantes fondamentales détaillées dans mon livre à savoir : « s’accompagner, s’appartenir, s’avoir et s’autoriser » et représente la prise en soin de soi et de l’(A) autre.

Sa formule est la suivante :

CC ( circuit créatif) = PSS (prendre soin de soi)+ PSA (prendre soin de l’(A) autre ).

Cette formulation ne serait-elle pas, par ailleurs, celle de l’effet anti-dépresseur ?

Aux formules définies plus haut il faudrait ajouter, à mon sens, une autre dimension que nous ne pouvons pas ignorer, celle de l’environnement ou du contexte. Cette dimension serait définie par la formule suivante : PSE, soit « Prendre soin de l’environnement ».

Je précise également à la page 257 de mon livre un lien que nous pouvons faire avec le concept de la Santé Mentale :

« Nous en arrivons au point final qui est la définition de la Santé Mentale (SM) qui serait la suivante : la santé mentale serait représentée par le circuit créatif et la prise en compte de l’environnement voire du contexte (prendre soin de l’environnement). La formule devient :

SM = CC + PSE ».

[1] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Paris, Septembre 2020.

[2]Le coronavirus, malheureusement, révélateur de notre société :

[3]Le coronavirus, malheureusement, révélateur de notre société – suite : l’excès :

[4] Crise sanitaire salutaire et retour aux fondamentaux de la société :

[5] François Cusset, Le génie du confinement, Ed. Les liens qui libèrent,2021.

[6] Un écocide est la destruction ou l’endommagement irrémédiable d’un écosystème par un facteur anthropique, c’est-à-dire lié à la présence de l’homme.

[7]L’économie circulaire propose de repenser nos modes de production et de consommation afin d’optimiser l’utilisation des ressources naturelles et ainsi limiter les déchets générés. Elle désigne un concept économique qui s’inscrit dans le cadre du développement durable et dont l’objectif est de produire des biens et des services tout en limitant la consommation et le gaspillage des matières premières, de l’eau et des sources d’énergie. Il s’agit de déployer, une nouvelle économie, circulaire, et non plus linéaire, fondée sur le principe de « refermer le cycle de vie » des produits, des services, des déchets, des matériaux, de l’eau et de l’énergie.

[8]Jonas, Les principes responsables, une éthique pour la civilisation technologique, Ed. Du Cerf, 1993, Paris, p. 30.

[9]Citation de Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Ed. Actes Sud, 2019, p. 42.

[10] Zygmunt Bauman, L’éthique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs ? Flammarion 2009.

[11] Crise sanitaire et retour aux fondamentaux de notre société in article posté sur Facebook en date du 29 novembre 2020 : https://www.facebook.com/jcqsmichelet/posts/3486796034744993

[12] Vinciane Despret est une philosophe des sciences belge, professeur à l’Université de Liège et à l’Université Libre de Bruxelles.
Elle a suivi une formation de psychologue, avant de reprendre des études de philosophie. Après avoir commencé, à s’intéresser à l’éthologie, elle s’oriente vers la philosophie des sciences. Inspirée dans sa démarche par Isabelle Stengers et Bruno Latour, elle se propose de suivre les scientifiques sur leurs terrains, dans leur pratique, et de comprendre comment ils rendent leurs objets d’études intéressants.

[13] Ce concept de phonocène, cité par Vinciane Despret, dans son livre « Habiter en oiseau » est une façon de nommer une époque en considérant à la fois l’idée d’une catastrophe et à la fois l’idée qu’il y a encore de la vie, mais qu’il faudra se coltiner avec elle d’une manière différente.

[14] Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud 2019, p.181.

[15]Les termes « responsable » et « responsabilité » font référence, par leur étymologie, au verbe latin « respondere », et ils renvoient à la dimension de la réponse (répondre d’une chose signifie, comme le dit le dictionnaire, en être caution, en être garant). Ce qui veut dire que « être responsable » de ses actes signifie « répondre de ses actes ». La notion de responsabilité est fondatrice pour l’éthique : sans présomption de responsabilité, il n’y aurait pas de morale. La responsabilité, cependant, ne peut être toujours attribuée aux agents moraux : un acteur n’est responsable que s’il agit de façon volontaire, libre et consciente. On n’est pas, par exemple, responsable de ce qu’on ne contrôle pas : pour qu’on puisse assumer la responsabilité de ses actes (et pour qu’un tiers puisse ainsi lui attribuer une responsabilité), il faut qu’on ait le choix (d’agir ou ne pas agir) et le pouvoir d’agir, si on le veut, de façon différente. C’est pourquoi, en matière de crimes ou de délits, les auteurs peuvent être « punissables » ou « excusables » (Code pénal, II, art. 59-74) selon les circonstances de leur acte et leur état psychophysique, et que la jurisprudence pénale a été amenée à introduire le concept de « responsabilité partielle ou atténuée ».

[16]https://static.fnacstatic.com/multimedia/editorial/pdf/9782729883775.pdf

[17] Jacques Salomé, Le courage d’être soi, Ed. Du Relié, 1999. p.215.

[18]Ibidem.p.211.

[19] Ralph Waldo Emerson (1803-1882) essayiste, philosophe, poète américain et chef de file du mouvement transcendantaliste américain du début du XIXᵉ siècle.

[20]Je précise ici que le pathique est une communication immédiatement présente, intuitive-sensible, encore préconceptuelle, que nous avons avec le monde. Le champ du « pathique » est celui qui renvoie le malade à ce qu’il peut, à ce qu’il veut, à ce qu’il doit ou ose devenir ! Ce concept est développé plus loin, dans la deuxième partie de mon livre, avec l’intitulé « Diagnostic et psychiatrie ».

[21]Jacques Schotte, Un Parcours, Editions Le Pli, 2006, p.305-306.

[22]Moussa Nabati, Guérir son enfant intérieur, Ed Fayard, 2008, p.196-197.

[23] Propos de Christophe André in Alexandre Jollien, Christophe André, Matthieu Ricard, A nous la Liberté ! L’Iconoclaste et Allary Editions, Paris, 2019, p.415.

[24] Charles Melman et Pierre Lebrun, L’Homme sans gravité, Ed. Denoël, Paris 2002.

[25] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Paris, Septembre 2020.

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Dans les bras de morphée ou pas ?

L’insomnie définit le plus souvent des problèmes de sommeil chez un individu. La « zone » de sommeil est une aire d’illusion (ou transitionnelle) a-conflictuelle, chargée de remplacer la mère et sa capacité d’apaisement. Winnicott invite à se laisser aller à rêver, de sorte que cette liberté de rêver sans but crée l’aire de l’informe, d’où une forme à soi peut se construire. Parfois l’angoisse de mourir peut nous empêcher de vivre. La peur de l’abandon peut être ressentie par suite d’un traumatisme lié à une séparation pendant l’enfance. L’angoisse de séparation fonde notre sentiment d’identité. Lorsqu’elle est apprivoisée l’angoisse de séparation devient source d’élan de vie. La capacité à être seul en présence de l’autre souligne cette solitude essentielle, et nécessaire, si l’on veut tenir debout, aller jusqu’au bout de ses projets, porter sa propre vie. Ne rien faire est une activité vitale. L’accompagnement et le moment de rencontre psychothérapeutique ouvre à l’existence. Ce moment est ouvert à la parole, au dessin à la représentation scénique, à l’hypnose, à la relaxation. « L’intégration de l’idée de mort nous sauve ; plutôt que de nous condamner à des existences empreintes de terreur ou de pessimisme, elle agit comme un catalyseur pour nous plonger dans des modes de vie plus authentiques, et elle améliore notre plaisir de vivre notre vie » (Irvin Yalom).

(L’insomnie)

https://www.nccri.ie/grec/pic/theseus_ar 1

Introduction

Morphée est le chef des Oneiroi (divinités personnifiant les rêves) qui comme lui sont des créatures ailées. Comme un vol de chauve-souris, ils émergent chaque nuit des profondeurs de l’Erèbe (fils du vide ou Chaos primordial). Il est, selon certains théologiens antiques, le fils d’Hypnos (le Sommeil) et de Nyx (la Nuit). Il a pour vocation d’endormir les mortels.

Hypnos, dans la mythologie grecque, est le dieu du sommeil. Il est souvent représenté sous les traits d’un jeune homme portant un croissant et une corne déversant le sommeil. Il est le fils de Nyx, déesse primordiale de la nuit et de l’Erèbe, fleuve de l‘enfer. Son frère jumeau est Thanatos, il a trois fils, Morphée, Icélus (Ikelos) Phantessus (Phantasos) :

https://www.nccri.ie/grec/pic/theseus_ar 2

Dormir est aussi indispensable à l’être humain que boire et manger. C’est en effet durant le sommeil que la plupart des organes du corps se reposent des efforts de la journée. Le sommeil profond correspond à une phase du sommeil lent qui précède l’entrée dans le sommeil paradoxal. Quand le sommeil devient profond, la fréquence des ondes cérébrales diminue, de même que la température corporelle, la fréquence de la respiration et la pression artérielle. Lorsque l’individu s’endort, il entre dans le sommeil lent. D’abord léger, ce sommeil devient de plus en plus profond. Le sommeil profond se met en place 30 à 45 mn après l’endormissement. En fin de cycle, l’individu entre dans le sommeil paradoxal, puis un nouveau cycle démarre. Un cycle du sommeil dure 1 h 30 à 2 h en moyenne.

En remarque préalable au texte sur l’insomnie, j’attire l’attention sur le fait qu’il ne faut pas confondre troubles du sommeil passagers et insomnies ! D’autre part il existe aussi une peur de l’insomnie appelée Aupniaphobie !

L’insomnie

L’insomnie définit le plus souvent des problèmes de sommeil chez un individu. Le terme est créé au XVIe siècle sur la base du latin insomnia (du latin somniculus, « état de celui qui dort ») et signifie stricto sensu la privation de sommeil. Dans l’acception commune et courante, l’insomnie est la diminution de la durée habituelle du sommeil et/ou l’atteinte de la qualité du sommeil avec répercussion sur la qualité de la veille du lendemain.

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Pour Françoise Dolto, l’insomnie est un symptôme qui peut rapidement disparaître. On ne peut pas guérir en prenant des somnifères nous disait-elle. « La peur de s’endormir, c’est la peur de ce qui peut permettre de bien vivre » précise-t-elle encore. On peut assimiler le sommeil à la mort, « dans ce qu’elle a de vrai : la mort du sujet du désir ». Si une personne ne dort pas, elle n’est pas sans désir, mais sans représentation de celui-ci. S’il y a rêve, c’est que le désir revient. Trop penser empêche de dormir car on n’a pas assez agi, notamment dans l’échange avec l’autre. Les dépressifs ne dorment pas parce qu’ils ne sont pas assez « fatigués », parce qu’ils sont occupés par un imaginaire victime et non par un imaginaire qui entre dans une création.

« Pour les parents l’essentiel n’est pas que le bébé dorme mais qu’il ne crie ou qu’il ne pleure pas. Le bébé peut dormir sans qu’on s’en rende compte : il dort éveillé, les yeux ouverts. Mais il peut aussi ne pas dormir, sans déranger personne, simplement parce qu’il n’est pas anxieux d’être éveillé, à la différence du bébé qui est angoissé de l’être. Angoissé parce qu’il n’a pas assez d’occupation à sa vie symbolique. « Ils ont le désir de vivre mais ils ne savent pas par quel moyen. Il faut alors leur laisser assez de signes de vie : leur parler pour lui donner à mémoriser, les mettre dans la société dès qu’ils naissent, ne pas leur donner l’impression de les quitter quand on les couche. C’est le bruit de la vie qui les endort parce que c’est le repos d’une libido fatiguée. »[1] A ce titre je trouve l’expression suivante intéressante : « L’insomnie est une convivialité ratée entre le bébé et l’adulte ».[2] Examinons maintenant ce que nous dit Winnicott à propos de l’insomnie au travers des concepts de l’aire transitionnelle, de l’aire de l’informe et de l’activité créatrice.

L’aire transitionnelle

La « zone » de sommeil est une aire d’illusion (ou transitionnelle) a-conflictuelle, chargée de remplacer la mère et sa capacité d’apaisement. Winnicott, tentant de représenter schématiquement l’aire transitionnelle, dessine la forme d’un oreiller ! Cette aire d’illusion est chargée de remplacer la mère et sa capacité d’apaisement. La mère chante et prononce les mots qui formeront l’aire transitionnelle, le matériau de l’infantile. Le dormeur doit croire en la maîtrise de ses pulsions et en son contrôle de la régression afin d’aménager une aire transitionnelle non conflictuelle. Dans cette aire, l’individu est au repos. Le processus de l’endormissement se blottit entre le rêve et le sommeil. L’endormissement est tout à la fois abandon de soi et recentrage sur l’essentiel d’une subjectivité. La zone de l’endormissement se définit comme un temps constitutif d’un espace intérieur.

Subterfuges

A la place de l’objet transitionnel, le dormeur doit parfois faire appel à un objet contra-phobique qui protège, dans l’illusion de maîtrise effective, de l’absence réelle de la mère : la zone d’endormissement se pervertit à l’image du fétiche qui vient pallier au manque maternel. Certains ont recours à des subterfuges comme une veilleuse qui est une tentative de combler l’absence maternelle.  Cette lumière fétiche vient combler le manque de (et/ou l’absence dans) l’Autre. Elle résout l’angoisse pendant quelques nuits.  Mais parfois un tel objet ne suffit pas ou plus à supprimer l’angoisse.

L’aire de l’informe

Winnicott[3] invite à se laisser aller à rêver, de sorte que cette liberté de rêver sans but crée l’aire de l’informe, d’où une forme à soi peut se construire. L’aire de l’informe n’est pas un modèle mais un repère d’où exister. L’aire de l’informe est une condition nécessaire pour échapper à la soumission à un faux-soi et recouvrer une liberté de rêver « sans but ». Cette notion winnicottienne est à rapprocher de l’idée de W.R. Bion[4] d’une « capacité au négatif » (capacité qui équivaut non pas à faire, mais à s’abstenir de faire). C’est cette capacité au négatif qui permet à une personne « … de demeurer au sein des incertitudes, des mystères, des doutes, sans s’acharner à chercher le fait et la raison … »

Le rêve est le gardien du sommeil

Un gardien est une personne apte à maintenir, à préserver quelque chose. Le rêve est une sorte de « soupape de sécurité » permettant à l’Inconscient de s’exprimer sans perturber l’équilibre psychique de l’individu. Le rêve, cette voie royale vers l’inconscient, s’apparente à une sorte de rébus qui met en images notre quotidien. Il condense, métaphorise, déplace des éléments (ordinaires ou extraordinaires) de nos journées passées, présentes ou à venir. Un mot ou un personnage va être pris pour un autre, la partie pour le tout… travestissement qui sert souvent à atténuer la violence de nos sentiments et nous permet de rester conforme à notre règlement intérieur.

Retrouver la voie du sommeil, consisterait aussi à faire taire le brouhaha pulsionnel qui encombre d’angoisse le chemin vers le sommeil. Retrouvons ces différentes angoisses.

La peur de mourir

« Comment l’homme fait-il pour tenir sa mort à la fois pour certaine et improbable ? C’est un mystère de l’existence, de la force vitale. C’est notre aptitude à savoir que nous allons mourir tout en sachant que ce n’est vraisemblablement pas pour maintenant. Comment fais-je pour vivre alors que je sais que je vais mourir ? C’est dans cette espèce d’oxymore[5] que se joue la beauté de la vie… ».[6] Parfois l’angoisse de mourir peut nous empêcher de vivre. Du latin mors, la mort s’entend comme la fin de la vie, la cessation physique de la vie. Dans son sens médical, elle correspond à la fin des fonctions du cerveau définie par un électro-encéphalogramme plat. La peur de mourir serait plus à rapprocher d’une angoisse de vivre, de cette incapacité à vivre pleinement les évènements de son existence, incapacités liées pour certaines personnes aux difficultés ou aux traumatismes vécus dans l’enfance.

La peur de l’abandon

L’angoisse d’abandon, peut faire suite à un abandon réel mais également à une sensation de vécu abandonnique ou d’un abandon psychique (ce qui est vrai pour la personne mais n’est pas toujours en rapport avec la réalité). La peur de l’abandon peut être ressentie par suite d’un traumatisme lié à une séparation pendant l’enfance. L’angoisse de perte d’objet ou angoisse d’abandon a été repérée par Sigmund Freud. Selon lui, le nourrisson n’est pas en mesure de faire la différence entre absence temporaire ou perte durable de l’objet. René Spitz[7] a été l’un des premiers à théoriser ce type d’angoisse, à partir de l’observation d’enfants ayant été séparés précocement de leur mère et qui développaient ce qu’il appelait une dépression anaclitique[8].

L’angoisse de séparation

L’angoisse de séparation fonde notre sentiment d’identité. Lorsqu’elle est apprivoisée l’angoisse de séparation devient source d’élan de vie. Se sentir seul signifie prendre conscience qu’on est soi-même unique. La confiance implique une qualité de l’interaction pour laquelle la séparation ne constitue pas une menace, mais un défi créatif. L’absence d’autrui et les nouvelles distances dans l’interaction avec l’environnement sont une opportunité pour que le bébé développe la « capacité d’être seul » (Winnicott, 1958). Selon Winnicott, telle est l’une des conquêtes fondamentales de son processus de développement, qui est également le moyen par lequel il peut éprouver l’effet de son action sur le monde et sur soi-même, mesurant ainsi « la confiance en soi et en ce qu’il peut espérer de la vie » (1950 : 292). Apprendre à être seul en présence de l’autre c’est tout autant apprendre à être soi en présence de l’autre. La notion de solitude se met en place en même temps que s’élargissent les possibilités d’un espace intérieur. La capacité à être seul en présence de l’autre souligne cette solitude essentielle, et nécessaire, si l’on veut tenir debout, aller jusqu’au bout de ses projets, porter sa propre vie. Cette capacité à être seul en présence de l’autre – c’est-à-dire à être vraiment soi-même au cœur de la relation, sans avoir « besoin » de l’autre – conditionne la possibilité d’affronter la « vraie » solitude.

Pour davantage de précisions à propos de l’angoisse en général, je renvoie le lecteur à un article plus complet sur mon site : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2019/09/15/comment-ne-plus-subir-langoisse-qui-nous-affecte-effroyablement/

Activité, non activité et activité créatrice  

Winnicott rappelle qu’il convient de ménager une occasion à l’expérience de l’informe et aux pulsions créatives, motrices et sensorielles, qui sont la matière (le tissu, l’étoffe,) du jeu. Il précise aussi son concept d’espace potentiel : « Il existe une troisième aire, celle du jeu, qui s’étend jusqu’à la vie créatrice et à toute la vie culturelle de l’homme. Cette troisième aire est un espace potentiel opposé, d’une part, à la réalité psychique intérieure ou personnelle et, d’autre part, au monde existant dans lequel vit l’individu, monde qui peut être objectivement perçu. J’ai localisé cette aire importante d’expérience dans l’espace potentiel entre l’individu et l’environnement, cet espace qui, au départ, à la fois unit et sépare le bébé et la mère, quand l’amour de la mère qui se révèle et se manifeste par la communication d’un sentiment de sécurité donne, en fait, au bébé un sentiment de confiance dans le facteur de l’environnement. L’espace potentiel entre le bébé et la mère, entre l’enfant et la famille, entre l’individu et la société ou le monde, dépend de l’expérience qui conduit à la confiance. On peut le considérer comme sacré pour l’individu dans la mesure où celui-ci fait, dans cet espace même, l’expérience de la vie créatrice. C’est là que se situe l’expérience culturelle. A l’opposé, l’exploitation de cette aire peut conduire à une condition pathologique où l’individu est littéralement encombré d’éléments persécutifs dont il n’arrive pas à se débarrasser. » [9]

Certaines activités peuvent masquer le « rien faire » comme certaines peuvent être créatrices. Ne rien faire est une activité vitale. « Le vide est une nécessité pour le vif désir (« eagerness » en anglais traduit par « l’ardeur ») de croître. « Rien » en chinois se dit « wu » et se traduit par « par-delà la pensée ». Il s’agit de l’agir du rien qui permet toutes les trouvailles. « Rien », c’est ce qui dégage la vue et qui permet ainsi de voir et de trouver la solution des problèmes.

Le désir et le rien ou le rien du désir

Le désir est une tension issue d’un sentiment de manque et en ce sens on ne désire que ce dont on manque. Dans l’anorexie mentale, la demande serait masquée par le besoin qui la représente : c’est parce que la mère devancerait toujours les besoins de l’enfant, que celui-ci n’aurait plus comme seule issue pour faire reconnaître sa demande que de refuser les aliments dont il est gavé ! C’est donc dans ce RIEN que mange l’anorexique qui exprime son désir, et c’est justement pour que ce désir ne s’éteigne pas qu’elle ne se laisse pas nourrir. L’anorexique choisit l’objet nourriture pour mettre en échec sa dépendance vis-à-vis de sa mère toute puissante, en se nourrissant de rien, avec avidité. L’attitude de refus de l’anorexique et le plaisir qu’elle y prend lui servent à s’autonomiser par rapport au monde extérieur et à l’entourage, et donc à renforcer un sentiment d’existence défaillant. Le désir, c’est le désir de rien (« rien » équivaut à manque). Lacan, dans son séminaire – livre X – L’Angoisse, fait, précisément un lien entre l’angoisse et l’absence du manque :« Ne savez-vous pas que ce n’est pas la nostalgie du sein maternel qui engendre l’angoisse, mais son imminence ? Ce qui provoque l’angoisse, c’est tout ce qui nous annonce, nous permet d’entrevoir, qu’on va rentrer dans le giron. Ce n’est pas, contrairement à ce qu’on dit, le rythme ni l’alternance de la présence-absence de la mère. La preuve en est que ce jeu présence-absence, l’enfant se complaît à le renouveler. La possibilité de l’absence, c’est ça, la sécurité de la présence. Ce qu’il y a de plus angoissant pour l’enfant, c’est justement quand le rapport sur lequel il s’institue, du manque qui le fait désir, est perturbé, et il est le plus perturbé quand il n’y a pas de possibilité du manque, quand la mère est tout le temps sur son dos, et spécialement à lui torcher le cul, modèle de la demande, de la demande qui ne saurait défaillir. »[10]

C’est ce manque qui constitue le désir en lui-même, cet objet perdu pourra avoir suivant les vues plusieurs sources :

  • L’objet perdu, c’est l’intensité et le contexte de notre première satisfaction lors de l’époque fusionnelle avec la mère.
  • L’objet perdu, c’est la vie intra-utérine.

Nous pouvons même aller plus loin, en s’inspirant de « Au-delà du principe de plaisir » de Freud et dire que la pulsion de mort nous donne comme désir absolu le retour à l’état anorganique, pour lequel le désir n’existant plus, il peut être supposé comme étant alors totalement assouvi. Nous sommes, comme le disait Lacan, des êtres « être-pour-la-mort ».

Me référant à ma pratique thérapeutique avec les personnes handicapées mentales, voici ce que j’en dis du « désir de rien » : « Certaines personnes nous disent en séance : « J’ai rien à dire » ! Comme ce « rien » est intéressant ! Ce « rien à dire » est comme le manger « rien » dans l’anorexie où le désir est annihilé. Cette phrase, apparemment banale pour certains, nous révèle quelque chose à dire en fait. Il s’agit non pas de ne rien dire, mais de dire « rien ». Nous pensons au réel lacanien par rapport à quoi, sur un mode thérapeutique, nous tâcherons de chercher des signifiants, de retrouver du sens au sujet. D’où l’importance de la rencontre[11], de cette partie féconde du psychodrame qui va mobiliser à nouveau et alimenter un souffle de vie. Le désir du thérapeute, quant à lui, c’est-à-dire sa mobilisation et sa disponibilité pour l’autre provoque la demande du participant. »[12] On peut aussi mettre en place les conditions de possibilités de la rencontre, ce qui exige parfois une démarche « d’asepsie » c’est-à-dire de nettoyage des préjugés et des idéologies, ce que Jean Oury[13] appelle « l’endoxalite chronique » (de doxa : opinion, croyance), une forme de « normopathie » ou l’illusion de maîtrise.

Qu’est-ce que la rencontre ? Voici quelques mots-clés en lien avec ce que j’en dis dans mon article « Le concept de la rencontre » : Humanité, dialogue, réciprocité, responsabilité, risque, tuchéphénoménologie, champ du « pathique », aire de jeu, renversement de rôle, surplus de réalité, masque. J’invite donc le lecteur à consulter cet article sur mon site web.[14] 

Trouble du sommeil et crise de la Covid-19

Voilà plus d’une année déjà que la pandémie nous accompagne au quotidien. Nous commençons à en sortir enfin. La société, en fait, s’est déstructurée au niveau fonctionnel, ce qui a un impact très important sur le sommeil. 

« Au printemps, jusqu’à 4,6 milliards de personnes ont été confinés à leur domicile dans le monde, soit presque 60 % des habitants de la planète. De nombreux pays ont pris des mesures coercitives afin d’imposer un ralentissement de la vie sociale, dans le but d’enrayer la pandémie de Covid-19. »[15]

Les troubles du sommeil sont en augmentation pendant cette période et également lors de cette période post-pandémique. Ils sont liés à l’augmentation du stress, de la solitude, de la charge psychologique et de l’épuisement consécutif. La consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs est en hausse également.

La crise du Covid-19 a ainsi créé un stress général et le confinement nous a fait perdre nos rythmes sociaux.

L’accompagnement et la psychothérapie

La psychothérapie individuelle peut être cet espace de jeu où, dans une séance, le psychothérapeute est seul avec son patient, et où l’évocation, le rythme de sa respiration, de celle du psychothérapeute, un regard, le visage, le langage non-verbal, nous donnent la certitude d’exister. Cet espace potentiel est un espace de présence à être, de permission à accueillir ce qui arrive, en tant qu’avènement de soi-même au sein de l’événement qui survient, hors de toute attente, autre que celle du désir d’exister.  Le moment de rencontre psychothérapeutique ouvre à l’existence. Ce moment est ouvert à la parole, au dessin, à la représentation scénique, à l’hypnose, à la relaxation. Voici, à titre d’illustration un petit exercice de relaxation :

 « Ne faites RIEN. Vous n’avez pas d’effort à faire pour vous détendre…Il n’y a Rien de particulier à devoir faire. Être là simplement… Ne dépensez aucune énergie à essayer de vous relaxer. Vous ne faites RIEN. Vous avez la liberté d’aller vous promener intérieurement où vous le désirez, dans un endroit qui vous plaît bien, où vous vous sentez en toute sécurité…sentez-vous libre de toute contrainte. Concentrez-vous sur votre respiration sans pour autant en changer le rythme. A chacune des respirations depuis notre toute première respiration à notre naissance, nous disons « OUI » à la vie. Prenons conscience qu’à chaque respiration nous pouvons améliorer notre qualité de vie comme ça nous plaît. A chaque inspiration c’est l’occasion d’accueillir un peu plus de calme, de détente et à chaque expiration c’est l’occasion d’évacuer quelques tensions devenues tout à fait inutiles. Libre à vous, à votre rythme, d’ouvrir les paupières quand vous le souhaitez…Sentez-vous suffisamment libre.  Libre à vous de faire vos propres suggestions en rapport avec la qualité de vie que vous aimeriez avoir ».

Concernant l’accompagnement et la psychothérapie, je renvoie le lecteur à mon livre paru en 2020 : « Prendre soin de soi et de l’autre en soi ».

La thérapie existentielle

La thérapie existentielle est une des approches dynamiques qui s’intéresse aux enjeux profondément enracinés dans l’existence humaine. L’approche existentielle met l’accent sur un conflit qui survient lors de la confrontation de l’individu aux fondamentaux de l’existence, à certains enjeux ultimes, certaines caractéristiques intrinsèques qui participent sans échappatoire possible, de l’existence d’un individu dans le monde. Dans son livre intitulé « Thérapie Existentielle », Irvin Yalom[16] a bien résumé les avantages de se familiariser plus étroitement avec sa peur de la mort :

« Un déni de la mort à n’importe quel niveau est un déni de notre nature fondamentale et entrave progressivement notre capacité à faire l’expérience consciente de notre vie. L’intégration de l’idée de mort nous sauve ; plutôt que de nous condamner à des existences empreintes de terreur ou de pessimisme, elle agit comme un catalyseur pour nous plonger dans des modes de vie plus authentiques, et elle améliore notre plaisir de vivre notre vie. »

Exercice :

La thérapie existentielle aborde le sujet de la mort, et propose des exercices pour mieux accepter cette notion inévitable de fin, par exemple :

  • Dessiner la mort
  • Imaginer sa propre tombe et se rédiger une épitaphe.
  • Se demander comment aimerait-on qu’on parle de soi après sa mort ?
  • Dessinez une ligne autour de soi et réaliser que le reste, les choses qui se trouvent en dehors, ne sont pas soi ; elles peuvent disparaître, mais nous continuons d’exister.
  • Dessinez une ligne droite sur une feuille blanche. Une extrémité de cette ligne représente notre naissance, l’autre, notre mort. Faire une croix à l’endroit où nous nous trouvons maintenant.
  • Se projeter dans l’avenir, jusqu’à sa mort et son enterrement

Méditer sur cette image pendant 5 minutes.

Imaginez sa mort : où se produit-elle ? Quand ? Comment ? En donner une représentation détaillée.

 Conclusion 

L’insomnie définit le plus souvent des problèmes de sommeil chez un individu. La « zone » de sommeil est une aire d’illusion (ou transitionnelle) a-conflictuelle, chargée de remplacer la mère et sa capacité d’apaisement. Winnicott[17] invite à se laisser aller à rêver, de sorte que cette liberté de rêver sans but crée l’aire de l’informe, d’où une forme à soi peut se construire. Parfois l’angoisse de mourir peut nous empêcher de vivre. La peur de l’abandon peut être ressentie par suite d’un traumatisme lié à une séparation pendant l’enfance. L’angoisse de séparation fonde notre sentiment d’identité. Lorsqu’elle est apprivoisée l’angoisse de séparation devient source d’élan de vie.  La capacité à être seul en présence de l’autre souligne cette solitude essentielle, et nécessaire, si l’on veut tenir debout, aller jusqu’au bout de ses projets, porter sa propre vie. Ne rien faire est une activité vitale. L’accompagnement et le moment de rencontre psychothérapeutique ouvre à l’existence. Ce moment est ouvert à la parole, au dessin à la représentation scénique (psychodrame), à l’hypnose, à la relaxation. « L’intégration de l’idée de mort nous sauve ; plutôt que de nous condamner à des existences empreintes de terreur ou de pessimisme, elle agit comme un catalyseur pour nous plonger dans des modes de vie plus authentiques, et elle améliore notre plaisir de vivre notre vie » (Irvin Yalom).

[1] https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Insomnie/Françoise Dolto

[2]http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/Insomnie/fr-fr/

[3] Winnicott D.W., 1971, « Rêver, fantasmer, vivre », in Jeu et réalité. L’espace potentiel, Gallimard.

3 Bion W.R., 1970, Attention et interprétation, Payot, 1974.

[5] C’est moi qui précise ici ce terme. Un oxymore (synonyme : alliance de mots) est une figure de style par laquelle on allie deux termes qui semblent se contredire. On rapproche de manière paradoxale des termes qui peuvent paraître contraires. Ainsi, par exemple, on parle souvent d’un silence éloquent. Comment un silence peut-il être éloquent, c’est-à-dire bien parlé ? On comprend pourtant tout de suite le sens de cet oxymore : parfois, un silence en dit bien plus qu’un long discours.

[6] Daniel Pennac, Entretien « Etats d’âme », La Libre Belgique, N° 67-68, 7 mars 2020.

[7] René Arpad Spitz est un psychiatre et psychanalyste américain d’origine hongroise né à Vienne le 29 janvier 1887, décédé à Denver le 14 septembre 1974. Il développe en particulier les notions d’hospitalisme et de dépression anaclitique à partir des carences affectives qu’il observe chez les nourrissons séparés de leur mère et de leurs conséquences sur le développement psycho-affectif.

[8] Spitz a définit la dépression anaclitique comme « un état d’apathie massive avec refus du contact ou indifférence à l’entourage chez un nourrisson de 6 à 8 mois privé brutalement de sa mère avec laquelle il avait construit une bonne relation »

[9] D.W.Winnicott,Jeu et réalité, l’espace potentiel,Gallimard 1971.P143.

[10]J. Lacan, Le Séminaire livre X, L’angoisse, Ed. du Seuil, Paris, 2004, p.67.

[11]Jacques Michelet, Handicap mental et Technique du psychodrame, Ed. L’Harmattan, 2008, p.42.

[12]Ibidem, p.76.

[13]Jean Oury est un psychiatre et psychanalyste français né le 5 mars 1924 et mort le 15 mai 2014. Figure de la psychothérapie institutionnelle, il est le fondateur de la clinique de La Borde qu’il a dirigée jusqu’à sa mort. Il a également été membre de l’École freudienne de Paris, fondée par Jacques Lacan.

[14] https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/08/22/le-concept-de-la-rencontre/

[15]https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/10/24/la-sante-mentale-eprouvee-par-l-epidemie-de-covid-19_6057201_4355770.html

[16]Irvin David Yalom est un écrivain américain. Né de parents russes, il est docteur en médecine depuis 1956 et professeur émérite de psychiatrie à Stanford depuis 1994, il a mené de front une double carrière de psychiatre et d’animateur de thérapies de groupe. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont deux romans : « Et Nietzsche a pleuré » (1991) et « Mensonges sur le divan » (1996) et des textes portant sur la psychothérapie, notamment « Le Bourreau de l’amour », qui fut sur la liste des best-sellers du New York Times en 1989.

[17] Winnicott D.W., 1971, « Rêver, fantasmer, vivre », in Jeu et réalité. L’espace potentiel, Gallimard.

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Le retour à soi où l’otium

l’Otium est symbole de tranquillité, de quête de sens, du temps désintéressé, de la liberté d’esprit, de la rencontre avec soi et avec l’autre. A l’opposé de l’otium se trouve le negotium, le business qui nous envahit.

Otium est un mot d’origine latine qui désigne un état où l’on cesse d’agir, un état de ce qui est calme, tranquille. L’otium peut être défini comme un « loisir studieux », qui peut se traduire par une quête de sens et de beauté. Selon les principes de l’Otium, le plus important est de profiter du temps désintéressé qui s’offre à nous pour mieux comprendre le monde qui nous entoure et façonner notre liberté d’esprit. C’est un temps consacré à la rencontre, à la rencontre d’amis, à la lecture, à la philosophie, la méditation, etc. L’otium est le temps du loisir libre de tout negotium, de toute activité liée à la subsistance : il est en cela le temps de l’existence.

Le neg-otium est l’inverse d’Otium. Negotium signifie occupation, travail, affaire, négoce. D’origine latine, également, le mot « négoce » vient de nec otium, c’est-à-dire la négation du loisir. Le « negotium » est le nom que les Romains donnaient à la sphère de la production. C’est le commerce au sens large des affaires, le « business ».

Nous sommes envahi par le negotium, le négoce et nous luttons beaucoup avec nous-mêmes contre cet otium, pour nous interdire ce temps soi-disant improductif.

L’effet « Dunning-Kruger » et le principe de Peter

L’effet Dunning-Kruger, également appelé l’effet de « surconfiance » (excès de confiance), est un « biais cognitif »[1] selon lequel les moins qualifiés dans un domaine surestiment leurs compétences. Cet effet a été démontré par une série d’expériences qui ont été menées par des psychologues américains, David Dunning et Justin Kruger. Une anecdote raconte qu’en 1995, aux États-Unis, un individu attaqua deux banques le visage enduit de jus de citron. Arrêté, il expliqua avec aplomb qu’il pensait devenir invisible pour les caméras de surveillance, selon le même principe que l’encre sympathique !

La surconfiance est la propension d’un individu à surestimer ses probabilités de succès ou la véracité de ses jugements (Oskamp, 1965). Il revient à Oskamp[2] (1965) d’avoir, le premier, montré l’effet de la surconfiance dans le jugement individuel.

Or personne ne peut prétendre savoir ce qu’il ignore !

Dès lors que penser de la démagogie, de la mauvaise foi, de la croyance dans les « fake-news », de ce nouveau phénomène : les « influenceurs » sur les réseaux sociaux, de la persévérance dans sa propre croyance, … ?

Ce « biais cognitif » pourrait également expliquer le principe de Peter[3] selon lequel chacun atteint son niveau d’incompétence dans une organisation « Chaque employé tend à s’élever à son niveau d’incompétence » [4]!

Des pistes pour mieux comprendre, se comprendre et comprendre l’autre en guise de conclusion provisoire de cet article : l’humilité, la lucidité[5], …et

https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/01/31/la-lucidite/

Mots-clés : excès de confiance, biais cognitif, principe de Peter, humilité, lucidité. 


[1]https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_Dunning-Kruger. Un biais cognitif est une distorsion dans le traitement cognitif d’une information. Le terme biais fait référence à une déviation systématique de la pensée logique et rationnelle par rapport à la réalité. Les biais cognitifs conduisent le sujet à accorder des importances différentes à des faits de même nature et peuvent être repérés lorsque des paradoxes ou des erreurs apparaissent dans un raisonnement ou un jugement. L’étude des biais cognitifs fait l’objet de nombreux travaux en psychologie cognitive et en psychologie sociale. Source : Wikipédia.

[2]Oskamp, S. (1965). Overconfidence in case-study judgments. Journal of Consulting Psychology, 29(3), 261–265. https://doi.org/10.1037/h0022125

[3]L.J.Peter et R.Hull, Le principe de Peter, Ed. Stock, 1970

[4]Ibidem, page de couverture.

[5] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Paris, Septembre 2020, p.140 ( à propos de la lucidité).

Le syndrome de l’escargot

Le syndrome de l’escargot est un état psychologique post-confinement. Certaines personnes n’osent plus sortir de leur coquille.

J’aime assez bien le langage métaphorique, celui qui transporte ( transe-porte !). La métaphore est avant tout déplacement, décalage, dégagement d’un sens nouveau ou d’une vision d’un problème. Elle a un effet de jaillissement.

Pour Françoise Dolto s’escargoter veut dire « retourner dans sa coquille, défendre sa peau, se préserver d’écouter, perdre pied avec la société, vivre de la matérialité de ses besoins, essayer de ne rien entendre parce que c’est trop dérangeant ».[1]

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Le syndrome de l’escargot est un état psychologique et émotionnel dans lequel on peut se retrouver après le confinement. Certaines personnes n’osent plus sortir de leur coquille.

La peur de se déconfiner et de se confronter au monde extérieur induit une fatigue émotionnelle, une perte de motivation avec un versant anxieux qui prend le pas lorsqu’il s’agit de sortir, une peur de tout ce qui pourrait nous arriver à l’extérieur. Ce syndrome cristallise d’ailleurs plusieurs peurs : la peur de la contamination, la peur d’être malade, la peur du regard des autres, la peur de la foule, la peur de retrouver un quotidien stressant… Avec ce confinement et ce déconfinement, le monde extérieur est vécu comme dangereux. Il faut s’en protéger avec l’utilisation des masques, des gants, de la distanciation physique…

Après une période d’isolement il est difficile, pour certaines personnes, de reprendre une vie sociale. Lorsque les interactions sociales sont absentes pendant de longues périodes, une rumination excessive peut conduire au développement d’autres symptômes dépressifs (désintérêt pour le contact social, diminution du plaisir découlant du contact social, trouble du sommeil,…).

Or il est nécessaire de trouver un équilibre entre moments sociaux et moments de solitude.  Le contact social aide à garder un meilleur sens de la réalité. Échanger avec les autres, aide à corriger ses propres pensées. Avec l’isolement, le sentiment d’auto-efficacité et d’estime de soi diminue.

Ce syndrome provoqué par les derniers évènements que nous venons de vivre peut aussi être proche de l’état de stress post-traumatique[2](ESPT) pour certaines personnes.

J’en reviens aux métaphores pour associer une autre qui est celle de la caverne de Platon. Il me semble y trouver des similitudes, des pistes de compréhension et d’ouverture. Le lecteur trouvera cette allégorie décrite et son développement dans mon livre[3]. Les réflexions proposées dans cette allégorie universelle sont très représentatives de ce que nous nommons aujourd’hui le conditionnement. Il faut beaucoup de temps au petit d’homme et beaucoup d’expériences et d’étapes à franchir pour que, dans le meilleur des cas, un rapport d’altérité plus équilibré puisse s’installer.

La pandémie du COVID-19, pour y faire référence, est fondamentalement, une crise anthropologique. Nous nous découvrons bien impuissants face à la mort, la maladie, l’isolement, la faillite, le chômage…elle est non seulement une crise sanitaire mondiale, économique, sociale avec ses conséquences sur le plan familial, sexuel, scolaire et professionnel, mais constitue aussi une crise psychique. Les effets psychiques peuvent être, pour certaines personnes, traumatiques (angoisse, dépression …).

Comment, dès lors, prendre soin de soi et de l’autre ? J’en parle dans mon livre Prendre soin de soi et de l’autre en soi paru chez L’Harmattan ce mois de septembre 2020.

Sachant que dorénavant rien ne sera plus comme avant, il faudra muter, se réinventer, être créatif et ouvrir, à partir de l’impossible, du réel traumatique, de nouveaux possibles, sortir du binaire exclusif, trouver une voie résiliente, symbolique et tierce !

Mots-clés :

Isolement, peur du déconfinement, symptômes dépressifs, estime de soi, reprise de la vie sociale, allégorie de la caverne de Platon, crise anthropologique, effets psychiques, traumatismes, prendre soin de soi, trouver de nouveaux possibles.

[1] J. Michelet, Handicap mental et Technique du Psychodrame, L’Harmattan, 2008, p.36-37. Réf. :

Emission de radio-TV. Projection A2-Unité de programme-Marc de Florès « Le langage et la folie », 1977.

[2] Le trouble de stress post-traumatique est une réaction psychologique consécutive à une situation durant laquelle l’intégrité physique ou psychologique du patient, ou celle de son entourage, a été menacée ou effectivement atteinte (notamment en cas de torture, viol, accident grave, mort violente, maltraitance, négligence de soins de la petite enfance, manipulation, agression, maladie grave, naissance, guerre, attentat, accouchement). Les capacités d’adaptation (comment faire face) du sujet sont débordées. La réaction immédiate à l’événement aura été traduite par une peur intense (effroi), par un sentiment d’impuissance ou par un sentiment d’horreur. Réf. : https://fr.wikipedia.org/wiki/Trouble_de_stress_post-traumatique.

[3] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Paris, Septembre 2020, p. 98-99

Vidéo d’information sur le contenu du livre: https://studio.youtube.com/video/XSTPySre0QQ/edit

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Du triangle dramatique et dépressif au circuit créatif via le triangle thérapeutique et pronominal des trois « S’A ».

La découverte du triangle pronominal des 3 « S’A » est le fruit d’une réflexion clinique dans le champ des interventions psychothérapeutiques et d’un rêve que j’ai eu où ces trois éléments conceptuels (s’accompagner, s’appartenir, et s’avoir) étaient reliés entre eux, sous la forme d’un triangle, d’un schéma que j’ai appelé ensuite : « le triangle pro-nominal des 3 « S’A ». Ultérieurement, surtout en fonction de mes recherches toujours reliées à ma pratique clinique, j’ai complété ce schéma par un autre que j’ai appelé le circuit créatif ou les 4 « S’A ».
Le lecteur trouvera une analyse approfondie dans mon livre : « Prendre soin de soi et de l’autre en soi » paru en septembre 2020 chez L’Harmattan.

D’un triangle à l’autre : le triangle dramatique de Stephen Karpman, dépressif de Thierry Melchior, thérapeutique de Patricia Cooseman et pronominal des trois « S’A » de Jacques Michelet.

La découverte du triangle pronominal des 3 « S’A » est le fruit d’une réflexion clinique dans le champ des interventions psychothérapeutiques et d’un rêve que j’ai eu où ces trois éléments conceptuels (s’accompagner, s’appartenir, et s’avoir) étaient reliés entre eux, sous la forme d’un triangle, d’un schéma que j’ai appelé ensuite : « le triangle pro-nominal des 3 « S’A ». Ultérieurement, surtout en fonction de mes recherches toujours reliées à ma pratique clinique, j’ai complété ce schéma par un autre que j’ai appelé le circuit créatif ou les 4 « S’A ».

Le lecteur trouvera une analyse approfondie dans mon livre : « Prendre soin de soi et de l’autre en soi » paru en septembre 2020 chez L’Harmattan.[1]

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Le triangle de Karpman

Le triangle de Karpman, également appelé triangle dramatique, est un jeu psychologique incontournable en analyse transactionnelle. Exposé en 1968 par Stephen Karpman, il met en évidence des scénarios relationnels basés sur trois rôles archétypiques: victime, persécuteur et sauveur. En voici le schéma:Voici le même schéma un peu plus développé :

J’invite le lecteur à se rendre sur mon site[2] s’il désire davantage d’informations et/ou à se référer à l’Analyse transactionnelle. Dans le cadre de l’analyse transactionnelle le triangle thérapeutique est proposé comme l’antithèse du triangle dramatique. En fait, on sort du triangle dramatique en se branchant sur l’Adulte et en donnant la juste place au Parent Normatif Positif, au Parent Nourricier Positif et à l’Enfant Libre. Cela permet d’entrer dans le triangle thérapeutique (selon Patricia Coosman[3]), dont les trois pôles sont la Puissance, la Permission et la Protection :Nous allons évoquer ensuite un autre concept de triangle, celui du triangle dépressif de Thierry Melchior.

Le triangle dépressif dont voici le schéma développé par Thierry Melchior[4] :

Thierry Melchior décrit trois scripts, celui de la grève, celui de la bouderie et celui du mémorial de la souffrance. Ces trois scripts présentent certaines relations entre eux ; ils forment comme les trois sommets d’un triangle. Selon le cas, la thérapie pourra davantage naviguer à proximité de l’un de ces sommets, entre deux d’entre eux ou entre les trois.

« La grève »

Le dépressif souffre. Il voudrait aller mieux. Il voudrait, dit-il, reprendre goût à la vie. C’est pour cela qu’il vient consulter. Pourtant malgré tous ses efforts, il n’y parvient pas, comme si une terrible force d’inertie l’empêchait d’aller mieux. Cette force, on peut bien sûr l’imputer à son état, cet état dans lequel il est « tombé »  «. On peut aussi faire le choix de l’imputer à une partie non consciente ou moins consciente de l’individu. Cette manière de voir les choses peut prendre tout son sens quand on a affaire à des personnes qui manifestement ont passé un temps assez long, avant que la dépression ne survienne, à faire des efforts considérables pour arriver à, parvenir à. À quoi ? Cela peut varier d’un cas à un autre. Très souvent, il s’agira de personnes qui ont fait d’intenses efforts pour présenter une image de soi positive à autrui (c’est-à-dire à elles-mêmes puisqu’il ne s’agit jamais de l’image réelle qu’autrui peut se faire de nous, mais de celle que nous imaginons qu’il peut se faire). Cette image de soi, ce moi social, est d’ailleurs très souvent vécue sur un mode négatif, ce qui rend les choses encore pires [5] : faire des efforts pour ne pas décevoir, pour ne pas risquer de ne pas être à la hauteur… Les domaines dans lesquels cela peut importer diffèreront selon les individus. Pour les uns, il s’agira d’une question d’apparence, de look : ne pas risquer de paraître laid(e), trop gros(se), trop moche, trop peu attirant(e). Pour d’autres, ce qui est en jeu est d’ordre plus moral : se montrer suffisamment gentil(le), attentionné(e), serviable, ne surtout pas risquer de paraître indifférent ou égoïste. Pour d’autres encore, il s’agira de se montrer suffisamment intelligent, compétent, cultivé,  » à la hauteur « . Mais, quel que soit le domaine dans lequel la question de l’image de soi témoigne d’une sensibilité particulière, le fait est que plus la personne fait des efforts pour essayer de satisfaire aux critères de son image de soi, plus elle se fait violence, en s’obligeant à faire quantité de choses qu’elle n’a pas envie de faire ou en s’interdisant de faire quantité de choses qu’elle aimerait faire. Elle se retrouve ainsi à repousser sans cesse ses besoins, ses désirs, ses envies, ses préférences, au point, assez souvent, de ne plus être à même de les ressentir, comme si elle avait coulé une dalle de béton entre elle et ses pulsions (« pulsions  » étant pris ici dans un sens général non technique). Il est donc assez compréhensible qu’une partie de la personne, une partie sans doute plus  » branchée  » sur son pôle pulsionnel finissent par en avoir plus qu’assez et déclenche une grève, un peu comme des ouvriers qui, à force d’être exploités et tyrannisés par un patron obsédé de rendement et de productivité, finissent, un beau jour, par se croiser les bras.

La bouderie

Une autre façon de métaphoriser la dépression est de la rapprocher de la bouderie. Tous autant que nous sommes, lorsque nous étions enfants, il nous est arrivé de bouder. Nous boudions quand nous estimions, à tort ou à raison, mais de notre propre point de vue, sûrement à raison, que la manière dont les choses se passaient, l’attitude que l’on avait vis-à-vis de nous était injuste, imméritée, abusive, illégitime. Et il serait sans doute erroné de croire que ce pattern infantile de bouderie aurait totalement disparu de notre répertoire à l’état adulte, même s’il se manifeste souvent de façon moins ouverte (parce que l’on a appris entre-temps que « ce n’est pas bien de bouder « ).

Analysons cette réaction de bouderie un peu plus avant.

La bouderie constitue une sorte de grève de la relation, de la communication :  » puisque tu ne me donnes pas ce à quoi j’estime avoir droit, je te prive de contacts avec moi, à la limite, tu cesses d’exister pour moi « , tel pourrait en être le message implicite. Je cesse de te regarder, je cesse de te parler et je contracte les muscles de mon visage pour qu’il perde sa mobilité expressive naturelle : plus question, bien sûr, de sourire, je fige mon visage dans une expression de mécontentement, d’insatisfaction ou au minimum, de profondes indifférences. ((Se) renfrogner :  » Manifester son mécontentement, sa mauvaise humeur en contractant le visage «  dit le Larousse).

La bouderie implique aussi une sorte de grève du plaisir. Si la Maman, consciente de la bouderie de son enfant vient vers lui en lui disant  » Voyons Toto, fais risette, tiens mange ce bonbon « Toto lui répondra éventuellement :  » Non ! J’en veux pas, na ! Ce que je veux c’est regarder la télé «. On n’a pas eu le plaisir auquel on estimait avoir droit, plus question d’en accepter un autre. Et à la limite si celui que l’on souhaitait finit quand même par être accordé, il peut venir  » trop tard  » : « Maintenant, je n’en veux plus, na ! » Le refus du plaisir propre à la bouderie peut bien sûr être rapproché de l’anhédonisme du dépressif.

Par ailleurs, puisqu’elle implique l’immobilité, la contracture, le repli sur soi, la bouderie est, en somme, une inhibition généralisée, une grève de la spontanéité, une grève de la vie. « Puisqu’on ne respecte pas (ce que j’estime être) les règles du jeu de la vie, je refuse de continuer à y jouer : je fais le mort, je cesse de vivre « . C’est ce en quoi la métaphore de la bouderie peut être rapprochée de celle de la grève, les deux renvoyant à l’apragmatisme du dépressif.

S’il n’est pas trop difficile de commencer à bouder, c’est en revanche infiniment plus difficile d’arrêter, c’est là un phénomène dont nous avons tous fait l’expérience. Pourquoi ? Probablement parce que, arrêter de bouder pourrait risquer d’équivaloir, à mes propres yeux de boudeur, à me déjuger. Cela pourrait signifier qu’après tout, il n’y avait pas vraiment de raisons pour bouder, cela reviendrait donc à me désavouer. En outre, le comportement moteur qui est le mien, lorsque je boude ne peut pas ne pas rétroagir sur mon vécu : que l’on fasse l’expérience de faire semblant de bouder pendant dix minutes ou un quart d’heure, le vécu (fait d’un mélange de tristesse, de colère, d’amertume et de rancœur) qui y correspond fera bien vite son apparition. Ce vécu suscite le comportement de repli, de retrait, d’inhibition, de mutisme et celui-ci renforce ce vécu.

Le comportement de bouderie s’auto-renforce aussi d’une autre façon : car tandis que, installé à l’écart, en retrait, je boude, les autres continuent à échanger, éventuellement à s’amuser, à vivre. Je me retrouve donc de plus en plus à l’écart, ce qui me rend de plus en plus triste, de plus en plus frustré et donc de plus en plus en colère. Cela me donne donc encore moins envie d’aller vers les autres, à qui j’en veux toujours davantage, et ainsi, ma bouderie ne cesse de s’intensifier et de prendre consistance.

Arrêter de bouder, cela risquerait aussi, aux yeux du boudeur, de banaliser les événements ayant motivé la bouderie. Cela pourrait revenir à dire qu’après tout, ce n’était pas si grave, pas si important, que l’offense subie était bénigne, voire même qu’il n’y avait pas offense du tout. Cela pourrait donc revenir à acquitter, à absoudre celui ou ceux que l’on tient pour responsables de cette offense : et cela il n’en est pas question ( » Na ! « )

Relevons aussi que dans la bouderie, le temps se fige. Celui qui boude reste collé à l’événement déclencheur, il le ressasse, il le rumine. Le présent cesse de fluer, le futur n’existe plus, seul le passé a le droit d’exister. Et dans la mesure où il s’agit de rester collé au passé, le boudeur se coupe de sa sensorialité. Il s’anesthésie, il se coupe de son corps, tant au point de vue moteur qu’au point de vue sensible (les deux vont d’ailleurs de pair) il reste dans sa tête, dans une sorte d’autohypnose négative. La bouderie est une grève du corps.

La bouderie évoque donc la grève, que ce soit celle des ouvriers qui estiment ne pas être traités suffisamment correctement par leur patron, ou que ce soit la grève de la faim du prisonnier d’opinion. Au point que la grève comme phénomène social trouve probablement une de ses racines psychologiques dans la bouderie de l’enfant (ce qui, faut-il le dire, ne la disqualifie nullement, à nos yeux, comme mode d’expression et de lutte).

Le mémorial de la souffrance

La dépression peut parfois commencer sans événement déclencheur marquant (si ce n’est éventuellement la  » petite goutte qui fait déborder le vase « ), simplement parce que la façon dont on se traite (et/ou dont on se laisse traiter) est ou semble insupportable. Mais il arrive aussi qu’elle survienne après une rupture sentimentale, un licenciement, une maladie organique invalidante, un cambriolage, un accident… C’est le genre d’événement qui peut bien sûr expliquer que l’on se sente triste, déçu et/ou en colère pendant un certain temps. Mais si cette réaction persiste et se fige sur un mode dépressif, il se peut que cela révèle une réaction qui entrave le rétablissement d’un état psychologique plus serein. C’est une réaction très fréquente surtout dans une culture qui comme la nôtre est marquée par deux mille ans de modèle chrétien valorisant la souffrance. On pourrait la décrire comme suit :  » Je suis triste et en colère parce qu’il m’a quitté, lui que j’aimais tant, lui pour qui j’ai tant fait, lui à qui j’avais tout sacrifié. Comment a-t-il pu me faire cela ? Quel salaud ! C’est trop injuste ! Voyez dans quel état je suis, à cause de lui ! Plus jamais je ne pourrai être heureuse ! Plus jamais je ne pourrai faire confiance et aimer à nouveau ! Voyez les blessures qu’il m’a faites ! Elles sont le témoignage vivant de la douleur qu’il m’a injustement infligée. Aller mieux ? Retrouver le sourire ? Pas question ! Ce qu’il m’a fait est trop grave, trop impardonnable ! Au point que personne ne peut m’aider ! Aller mieux reviendrait à banaliser le mal qu’il m’a fait. Cela reviendrait à dire qu’après tout ça n’était pas si grave ! Or c’est grave ! Cela reviendrait à l’acquitter, à l’absoudre ! Cela, il n’en est pas question ! Ma colère s’y oppose ! Ma dignité s’y oppose ! Il s’est moqué de moi sans vergogne et toute ma souffrance est là pour attester de la gravité de cette offense, pas question d’aller mieux !  » .

On voit en quoi cette variante comporte également des ressemblances avec la grève (la grève du plaisir, la grève du bien-être, en particulier), mais avec une nuance importante : le sujet tente ici de restaurer son image de soi, son moi social, son ego, en jouissant des charmes – ô combien délétères – du statut de victime dont l’image du christ sur la croix nous offre depuis près de deux mille ans le modèle. On peut penser que dans une culture qui valoriserait infiniment moins le statut de victime que dans la nôtre, ce genre de charmes délétères serait absent. »[6]

Voici, ici, une découverte inédite, celle du triangle pronominal des 3 « S’A » qui sera suivie d’un nouveau schéma, celui du circuit créatif appelé le circuit pronominal des 4 « S’A » :

Le triangle pronominal des 3 « S’A » ou comment exister en tant que sujet…libre et autonome

 

Un schéma nouveau de santé mentale :

Au préalable, il me semble utile de définir brièvement ce que l’on entend par « santé mentale ». L’OMS (Organisation mondiale de la santé définit la santé comme « Un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » Elle définit aussi la santé mentale de cette manière : « On définit la santé mentale comme un état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté. » Par ailleurs, il existe de nombreuses définitions scientifiques de la santé mentale, toutes répondant à des critères scientifiques d’observabilité, de mesurabilité et de quantifiabilité. La santé mentale serait une condition permettant un développement optimum de l’individu au point de vue physique, intellectuel et affectif dans la mesure compatible avec la santé mentale des autres. La santé mentale serait donc plus que l’absence de maladie mentale ou de troubles mentaux: elle constituerait une forme de bien-être complet. La question serait alors de savoir ce qu’est “le bien-être” (bien naître)! La santé mentale et la maladie mentale ne représenteraient pas les extrêmes d’un même continuum, mais constitueraient plutôt des concepts distincts, bien que corrélés. Pour une analyse plus approfondie, j’invite le lecteur à consulter l’article d’Alain Ehrenberg[7]: “Remarques pour éclaircir le concept de santé mentale[8]

Ma pratique psychothérapeutique m’amène très souvent à m’interroger, à me centrer davantage sur certains fonctionnements psychiques, sur certaines définitions et concepts qui pourraient peut-être éclairer, préciser, à certains moments, la clinique du champ psychodynamique. Comment aider une personne qui souffre d’un mal être à élaborer davantage sa pensée, à se penser (panser)? Comment accompagner quelqu’un si ce n’est qu’en lui permettant de s’accompagner et comment aider quelqu’un à sortir de la souffrance psychique si ce n’est qu’en lui permettant de s’appartenir et de savoir être, d’en savoir davantage sur lui-même, de s’avoir?

La découverte du triangle pronominal est le fruit d’une réflexion clinique dans le champ des interventions psychothérapeutiques et d’un rêve que j’ai eu où ces trois éléments conceptuels (s’accompagner, s’appartenir, et s’avoir) étaient reliés entre eux, sous la forme d’un triangle, d’un schéma que j’ai appelé ensuite : « le triangle pro-nominal des 3 s’a » dont vous trouverez, pour des raisons de clarté rédactionnelle, le schéma, à la fin de ce chapitre. Voici les trois axes de ce triangle :Les trois axes du triangle pronominal : (s’) accompagner, (s’) appartenir, s (’) avoir.

Accompagner et s’accompagner

Accompagner 

« Accompagner », n’est ni remorquer, ni pousser, mais avancer aux côtés de la personne au rythme de celle-ci et s’arrêter avec elle quand l’objectif est atteint ou quand elle le décide. « Accompagner » c’est offrir les possibilités de mobiliser toutes les ressources de la personne. L’accompagnement s’enracine toujours dans une demande formulée par la personne elle-même ou proposée par un tiers de référence, de confiance.  Dans le dictionnaire « le Petit Robert », accompagner signifie : « se joindre à quelqu’un pour aller où il va, en même temps que lui » ; « conduire, escorter, guider ».

S’accompagner 

S’accompagner c’est être son meilleur compagnon.

Ce verbe pronominal signifie « être suivi de », « avoir pour conséquence immédiate ». Son synonyme est « être » !

S’accompagner c’est prendre soin de soi. C’est aller à l’encontre du déterminisme de n’avoir pas été accompagné dès le départ (cf. plus loin la notion d’« être accompagné »). C’est aller à la rencontre de son meilleur, compagnon, associé c.-à-d. soi-même et laisser place au présent, au renouveau, au nouveau « vous », au nouveau « soi », à du positif, du constructif en utilisant les ressources du passé et en les rendant conscientes. C’est aussi faire ce voyage intérieur à l’intérieur de notre propre monde qui va nous permettre de profiter de ce moment pour apprendre, comprendre et développer quelque chose d’extraordinaire en soi, nos capacités à se permettre d’être comme on est, qui nous devenons. Françoise Dolto parlait d’un « allant-devenant » quand elle évoquait la thérapie. La psychothérapie est une co-création. La personne consultante est en demande d’une aide par un(e) psychothérapeute pour retrouver à son tour ses propres potentialités perdues à un moment donné. Étant aidée à retrouver son propre potentiel d’autoguérison, la personne en souffrance pourra devenir son propre thérapeute. La thérapie est une passerelle vers un réel changement. Dans cette rencontre avec soi-même, dans ce rendez-vous avec son meilleur ami l’on peut prendre le temps d’apprécier une autre façon d’être soi-même, peut être plus proche de soi-même, dans une relation plus douce à soi-même et dans un « endroit » où l’on peut, à son propre rythme, se détendre, s’entendre et ressourcer. L’hypnothérapie Ericksonienne, ici, va être très utile. La pratique de la Nouvelle Hypnose, créée par Milton H. Erickson[9], permet d’obtenir un mode de fonctionnement psychique particulier caractérisé par le lâcher-prise (la transe hypnotique). L’état de bien-être est un état hypnotique. Parler ne suffit pas toujours ! L’inconscient va être utilisé pour donner de l’inspiration à sa créativité et à ses prises de décision. L’hypnose permet d’effectuer un travail de réaménagement psychique, l’utilisation de nos ressources. La transe hypnotique a par elle-même un effet thérapeutique. L’hypnose éricksonienne puise parmi plusieurs techniques de communication afin de provoquer un dialogue entre celui-ci et le conscient : métaphores, recadrage, activation de rêves, suggestions indirectes ou composées, altération sensorielle, etc. Erickson disait : « L’hypnose, c’est une relation pleine de vie qui a lieu dans une personne et qui est suscitée par la chaleur d’une autre personne. » (Erickson).

Je souhaite ajouter ici la notion d’« être accompagné ».

« Il est important de comprendre que « je suis » (I am) n’a pas de sens si on ne dit pas d’abord je suis accompagné d’un autre être humain qui n’est pas encore différencié de moi. C’est pourquoi il est plus exact de parler d’« être » (being) que d’utiliser les mots « je suis » (I am) qui appartiennent à  la phrase suivante. On ne répétera jamais assez qu’être est le début de tout et que, sans cela, « faire » (doing) et « subir » (being done to) ne veulent rien dire. Il est possible d’inciter par la séduction un bébé à se nourrir et à jouir de ses fonctions corporelles, mais le bébé n’a pas le sentiment d’en faire l’expérience si cette expérience ne repose pas sur la quantité suffisante d’« être tout simplement » (simple being) pour mettre en place le self qui deviendra une personne. »[10]

 Appartenir et s’appartenir

Appartenir 

Appartenir vient du latin appertinere, composé de ad-et de pertinerer et signifie « être la propriété de, faire partie de, être de la responsabilité de, faire partie de, être à la disposition de quelqu’un, dépendre de lui, se prêter à une quelconque activité de sa part, se donner à quelqu’un d’autre par amour, être le propre de quelqu’un, lui revenir, relever de lui. » Appartenir peut se décliner de manière négative dans le sens d’une dépendance totale et peut se décliner de manière positive dans le sens de la filiation, du lien, de l’interdépendance et de la garantie d’avoir une place.

S’appartenir 

S’appartenir signifie « dépendre de soi-même ». Son synonyme : « être maître de soi ». Ne plus s’appartenir c’est ne plus être libre de ses actions, être dans un état de grande dépendance.

« S’appartenir, pour moi, c’est égal à être nomade, personne n’a de pouvoir sur toi. C’est toi qui as le pouvoir de toi-même. C’est ça moi dans ma langue. ». (Joséphine Bacon)[11]

La clinique montre la nécessité d’une emprise maternelle suffisante pour que l’enfant puisse développer un sentiment d’appartenance, nécessaire à la structuration de son identité. S’appartenir soi-même passe par la nécessaire reprise de l’emprise première dans la pulsion d’investigation… S’appartenir c’est se tenir à part !

Le simple fait de vivre implique une aptitude à l’innovation. Rien n’est plus stable que le changement ! Tout organisme pour s’adapter doit innover, tenter une aventure hors de la norme, engendrer de l’anormalité afin de voir si ça marche, car vivre, c’est prendre un risque. Tout change en permanence. La vie est un mouvement permanent de changement. On ne peut se baigner deux fois dans la même eau ! Un conte taoïste raconte qu’un pont était amoureux d’une rivière. Il le lui dit et ajoute : « j’aimerais que l’an prochain tu sois toujours la même ». Et la rivière lui répondit joliment : « si j’étais toujours la même, je serais devenue un marécage » ! Ce qu’il y a de plus constant c’est le changement. Vivre c’est s’adapter aux conditions de l’environnement. Il faut beaucoup de temps au petit d’homme et beaucoup d’expériences et d’étapes à franchir pour que, dans le meilleur des cas, un rapport d’altérité plus équilibré puisse s’installer. « Fondamentalement, l’enjeu de ce processus au long cours est de pouvoir construire les limites entre ce qui est Moi et ce qui n’est pas Moi, de pouvoir ériger les frontières entre soi et l’autre, entre soi et le monde. Ces frontières permettront l’assomption d’une subjectivité et d’une existence singulière. La subjectivation et la différenciation impliquent nécessairement la séparation. Or toute séparation contient toujours des relents de délaissement, d’abandon et l’ensemble des affects douloureux qui y sont liés. L’autonomisation est donc une conquête, une lutte à mener contre ces premiers autres dont nous avons été dépendants, mais aussi contre le Soi lui-même qui cherche toujours en même temps à s’épargner ces ressentis pénibles de séparation. Ce processus au long cours s’effectue par étapes successives. En bout de course, l’enfant et par la suite, tout au long de son existence d’adulte, doit pouvoir renoncer à l’espoir de recevoir pleinement de l’autre ce qu’il attend. Il s’agit pour lui de s’approprier pas à pas l’autonomie, dit-on, d’acquérir de l’indépendance. Cela suppose un deuil, douloureux, celui de ne plus attendre de l’autre qu’il comble ses désirs et ses besoins, mais de prendre la responsabilité personnelle de les assumer soi-même. L’avantage obtenu est un gain indéniable de liberté, mais aussi le fait de n’être plus parlé par un autre, d’assumer à son tour sa propre parole. »[12]« La vie, dit quelque part quelqu’un qui n’est pas analyste, Etienne Gilson, l’existence est un pouvoir ininterrompu d’actives séparations »[13].

S’appartenir c’est aussi devenir disponible et non plus être à disposition. On peut lutter contre un certain déterminisme, tels sont les propos de Boris Cyrulnik. En fait de déterminisme, je voudrais reprendre les quelques propos d’une patiente se condamnant par avance. Il s’agit d’une femme âgée d’une trentaine d’années qui demande un suivi thérapeutique suite à un « épisode dépressif majeur » (sic) vécu l’année passée. En quelques lignes très résumées, il s’agit d’une personne qui a été très tôt parentifiée. En effet, ses parents étant très fragiles psychologiquement elle a joué le rôle d’un enfant « pansement ». Ses symptômes principaux révèlent beaucoup d’anxiété, de culpabilité ainsi qu’une tendance dépressive importante. Ses propos sont très pessimistes et ont été dits par des spécialistes et entendus par elle selon son propre filtre : « je sais que je devrai prendre des antidépresseurs toute ma vie ; moins je fais, moins je ferai ; il y a tout ce lourd passé qui a conditionné ma vie à jamais ; tout le monde me voit malade », etc. Elle me dit aussi qu’elle a déjà été affublée de plusieurs diagnostics différents par plusieurs psychiatres à un certain moment. Il semble donc qu’elle n’arrive plus à se défaire de certaines étiquettes la coinçant, la figeant dans un statut de « malade » constituant une victimisation secondaire l’empêchant de guérir. En outre devenue très dépendante du regard de l’autre (la plupart du temps négatif) elle me dit avoir toujours besoin d’un spécialiste. On peut dire ici que la solution crée le problème. Le travail va consister à la dégager de cette toile d’araignée piégeante par un travail sur elle-même basée sur l’estime de soi (elle peut devenir son propre « spécialiste », c’est-à-dire son propre thérapeute), sur le comment, sur la pensée positive, à la rassurer sur elle-même c’est-à-dire sur ses propres capacités constructives, à la déculpabiliser, lui permettre de retrouver ses propres potentialités internes, à « s’appartenir », à « s’avoir » et développer un vrai self. En fait on peut se soigner, décider de changer, travailler à s’apprendre par la parole, l’interaction, une personne ressource appelée « tuteur », un thérapeute…si la parole rend malade, on peut guérir par la parole. Les mots qui sont des murs peuvent devenir des fenêtres. « L’essentiel n’est pas ce qu’on a fait de l’homme, mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui ».[14]

Savoir et s’avoir

Savoir 

Le savoir est défini habituellement comme un ensemble de connaissances ou d’aptitudes reproductibles, acquises par l’étude ou l’expérience. Le savoir désigne une construction mentale individuelle qui peut englober plusieurs domaines de connaissance. Pour Littré (1877), ce terme ne s’employait qu’au singulier et était défini comme « Connaissance acquise par l’étude, par l’expérience ». En français, les termes de connaissances et savoirs sont employés alors que, par exemple, l’anglais utilise knowledge dans tous les cas. Ce décalage a une origine ancienne puisque le mot provient du latin sapere, verbe qui employé intransitivement indiquait une entité qui possédait une saveur. Il n’y avait donc alors pas de référence au moindre processus cognitif. Ce n’est qu’au Moyen Âge qu’émergea le sens actuel après avoir transité par une forme figurée désignant une personne en quelque sorte « informée ». À partir de cette époque, le fait de savoir fut considéré comme une attestation ou garantie de sagesse, association qu’on retrouve de nos jours sous la forme de la confusion traditionnelle entre le savoir et l’intelligence ; des oppositions telles que « tête bien pleine » et « tête bien faite » rappelant que les choses ne sont pas si simples. Sachons aussi que nos savoirs sont incomplets. Ils sont expérientiels c’est-à-dire dans une interface, dans l’échange de savoirs, dans une réflexion partagée, une co-réflexion. Dans son livre « Le meilleur anti-douleur c’est votre cerveau », le Professeur John Sarno, au paragraphe « Savoir pour aller mieux », nous dit que « la connaissance est toujours essentielle à la guérison car, en rendant les personnes conscientes de ce qui se passe, tant du point de vue physique que psychologique, nous faisons échouer la stratégie du cerveau. En transférant l’attention sur la psyché, souffrir devient inutile, car la personne découvre alors ce que cachait ce symptôme. Il arrive, mais c’est rare, qu’elle soit submergée par une émotion, comme de la rage ou une profonde tristesse, avant la disparition de la douleur, ce qui demande toujours l’aide d’un psychothérapeute compétent. »[15]

Le savoir est un acte d’humilité. Il est aussi un savoir qui soigne. Colette Soler[16], dans son livre « Les affects lacaniens », nous en parle : « Il (en se référant à Lacan) a exploré plusieurs voies et d’abord celle d’un savoir qui soigne. On est là sur le terrain des effets et de la portée du savoir élaboré. On oppose généralement un peu hâtivement l’épistémique et le thérapeutique, mais il y a de l’épistémique qui soigne et même du thérapeutique qui enseigne. Qu’il s’agisse du savoir acquis de mon être d’objet rebut dans la béance du savoir ou du savoir de la carence du rapport, dans les deux cas l’impossible démontré fait la solution de l’impuissance imaginaire. C’est que l’aperçu de l’incurable est propre à résoudre les affres des espoirs de transfert. Passer de l’attente en échec à l’impossible est une solution. Le bien dire, qui n’est ni le bien ne dit ni le beau dit, satis-fait quand il permet de conclure à l’impossible. Cette conclusion ne comble certes pas les attentes ; au contraire, elle les déçoit radicalement, mais, de ce fait même, elle guérit des affects d’impuissance : découragement, sentiment d’échec, voire …coupabilité[17] et même horreur. »[18]

S’avoir  

S’avoir c’est voir « ça » c’est-à-dire composer avec l’Autre, l’inconscient, ce par quoi nous sommes constitués, le lieu psychique de « l’autre scène ». C’est aussi la question du rapport au savoir, au sujet supposé ne pas savoir, au sujet supposé « ne pas s’avoir » comme le dit Bernard Robinson.[19]Mais être sans l’autre c’est avoir l’autre avec soi. « S’avoir, c’est la nécessité de l’autre. L’image du miroir ne suffit pas. Nous avons besoin du regard de l’autre et de sa voix qui nous nomme. De sa voix qui nous nomme, pas n’importe quand, pas n’importe comment ; au moment où je le regarde parce que je me cherche ; d’une façon rassurante parce que je me sens incapable de me survivre à moi-même pour donner un sens à ma vie »[20]. La question de « s’avoir », nous l’avons débattue entre psychodramatistes et l’avons inscrite dans la charte des psychodramatistes : « Nous proposons l’écriture suivante : « sujet supposé s’avoir ». Cela revient à dire que, techniquement, le thérapeute renonce à toute suggestion autre que celle que lui prescrit son rôle de psychodramatiste en groupe, et qui consiste à permettre à quelqu’un de jouer sur la scène quelque chose de sa vie. Il faut donc distinguer son savoir et son pouvoir techniques, que le groupe et lui instituent et investissent par convention nécessaire, de son savoir et de son pouvoir éthiques, dont il est seul à devoir constamment se destituer au bénéfice d’une avancée subjective pour les participants. Ce n’est que dans l’intervision clinique et l’élaboration théorique qu’il peut espérer soulager cette solitude et cette responsabilité, en les partageant. »[21]Une des premières indications du psychodrame est de permettre un processus d’introjection manquant. Le psychodrame en groupe permet ce « savoir » c’est-à-dire « être ». Nous allons détailler cela dans ce qui va suivre.

S’avoir grâce au groupe 

« Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection (défaut d’affirmation) ou en débordement (dont le moi est débordé, incapable de contenance). Ceci est le cas, par excellence, de l’enfant qui est incapable de dire ; « je suis responsable », qui n’a pas la responsabilité de ce qu’il est (cf. Tanguy !). En termes Szondien il y a absence de la fonction K+ (je suis) et présence de P- (projection qui évite l’introjection). Je rappelle ici les significations des différents symboles :

K+ : vecteur du Moi qui représente l’introjection soit le repli sur soi, l’introversion, l’autisme, le « je suis ».

K- : représente l’adaptation, le renoncement, le « je suis pas ».

P+ : représente l’inflation, le « je suis tout ».

P- : représente la projection, être un et semblable à l’autre.

L’introjection est:

  • Une protection
  • Une institution du Moi
  • Un espace psychique intime
  • Permet d’être quelqu’un
  • Permet la frontière entre l’extérieur et l’intérieur. »[22]

« Un sujet souffrant d’un défaut ou d’une inefficacité du processus d’introjection est comme excessivement « ouvert » sur la réalité externe. Ce défaut de fermeture de l’appareil psychique, qu’il ne faut pas confondre avec une inconsistance du moi (comme le montrerait l’exemple du paranoïaque), est cause de l’incapacité où se trouve le sujet de constituer et de conserver à l’intérieur de lui des objets internes plus classiques, de constituer un monde fantasmatique. Ce monde fantasmatique, tant conscient que préconscient, fonctionne chez le névrosé comme un pare-excitation vis-à-vis des agressions en provenance du monde extérieur. Toute une série de manifestations cliniques apparaissent dans cette perspective comme traduisant cette extrême dépendance du sujet vis-à-vis des objets externes et des évènements de la réalité. C’est ainsi que l’on pourra évoquer:   

  • L’extrême influençabilité du psychopathe aux rencontres, elle-même responsable de son instabilité ;
  • Les difficultés inhérentes au travail de deuil chez le mélancolique, faisant courir un risque de décompensation, à chaque perte d’objet ;
  • La sensibilité particulière des patients somatisant aux à-coups de leur vie affective et/ou professionnelle ;
  • La décompensation délirante survenant, chez le psychotique, à la suite d’un incident de la vie relationnelle venant réveiller une problématique infantile élective insuffisamment symbolisée ;
  • La dépendance du toxicomane à son produit ;
  • La soumission du sujet opératoire aux conformismes sociaux, et son intolérance aux situations qui les remettent en question ;
  • La souffrance de tonalité persécutive de l’insomniaque que la défaillance onirique empêche de se soustraire aux moindres stimuli sensoriels de la réalité externe, vécus comme traumatiques. »[23]

La notion d’« introjection » est synonyme de celle de « symbolisation ». L’introjection comme processus constitutif de l’inconscient a un caractère fondateur dans la constitution du monde intérieur. « Le caractère inhérent est le renversement du mode passif au mode actif : introjecter c’est proprement renverser les places de l’objet et du sujet. Procédé dont la technique psychodramatique fait un usage fréquent tout à fait concret, puisque, chaque fois qu’il le juge utile et intéressant, le meneur de jeu propose à son patient de jouer le rôle de l’autre, c’est-à-dire de reprendre en première personne ce qu’il a d’abord expérimenté dans le jeu comme une situation de passivité : « Ptolémisme » ici parfaitement légitime, puisqu’il encourage en toute connaissance de cause (exactement comme dans le jeu de la bobine) le mouvement du sujet lui-même dans son effort interminable pour s’approprier son destin. »[24]

Le Moi introjecté est un Moi constitué. Mettre du jeu dans le groupe permet de sortir de la pensée clivée et de la sidération. Les participants vont être aidé en étant stimulé à décoller du besoin de faire, de l’agir et en s’interrogeant sur ce qui les déborde. À ce niveau plusieurs techniques sont utilisées dont celle, notamment, du renversement de rôle qui va permettre de décoller du vécu émotionnel. Cette technique sera surtout utilisée lorsque qu’il y a trop de projection, quand l’autre n’est plus vu comme un partenaire, quand il n’y a pas suffisamment de conscience. Le jeu de rôle va redonner du poids à la parole. Le psychodrame permet une reprise en main de soi ainsi qu’une réinsertion dans le socius. Il va permettre de passer du singulier au collectif, grâce à la Projection (P-). Sur le plan technique, deux questions essentielles sont posées : « qui veut jouer » (qui veut prendre sa place ?) et « comment tu termines ce jeu ? » (Comment prendre sa part personnelle ?). En stimulant la participation rythmique à la matrice communicationnelle d’ensemble, qu’ensemble les participants sont en train de constituer, il permet à chacun une renarcissisation énergétique. »[25]

Conclusion de ces concepts en interface 

Ces différents concepts semblent poser la question suivante : « qui suis-je, ici et maintenant, dans mon corps et avec mes limites ? ». Appartenance et individualité (appartenir et s’appartenir) semblent correspondre à être seul et en groupe, être seul en groupe, être seul à seul et relié aux autres en étant soi. Être avec l’autre c’est être sans l’autre. On ne peut pas apprendre à être seul tout seul !Nous pourrions également  faire référence à d’autres thématiques toutes en interface avec ces concepts tels que la liberté, l’autonomie ( du grec autos : soi-même et nomos : loi, règle.),  la responsabilité, la représentation de soi (revisiter le sens de son existence), la lucidité, la reconnaissance (être reconnu et se faire reconnaître), la rencontre (avec soi et avec l’autre), la résilience (« rebondir »), la prise de risque (« on apprend à marcher en marchand »), le principe de précaution (la sécurité), etc.

Le triangle pronominal des 3 « S’A »

Dans le schéma nous trouvons deux mots clé : « triangle » et « pronominal » (pro-nominal).

Considérons d’abord la définition du « triangle » :

Ce mot vient du latin tres, trois et angulus, angle. Les grecs utilisaient le mot trigone (trois angles) ou le mot tripleure (trois côtés). Un triangle est un polygone (figure plane fermée limitée par plusieurs segments de droites) qui possède 3 côtés, 3 sommets et 3 angles. En voici l’étymologie plus précise : Provenç. Triangle ; espagn. Et ital. triangulo ; du latin triangulus, de tri…, et angulus, angle.

Qu’en est-il du chiffre « 3 » et des chiffres 1 et 2 qui le précèdent ? :

Le 1 : viens de « unus ». Unité, union et oignon viennent de ce même mot. Dans la symbolique des chiffres, dans la tradition hébraïque, 1 représente le Tout, et symboliserait Dieu.

Le 2 : viens de « duo ». Dans cette même symbolique des chiffres avec 2 apparaît l’Autre, une unité distincte qui suggère la scission par rapport à 1 et induit une opposition. D’un point de vue symbolique, il s’agit de l’Homme. Dans la tradition hellénique, le 2 représente l’esprit d’analyse, incontournable pour accéder à la connaissance.

Le 3 : viens de « tres » (trio, triple, tricolore, trident, trimestre, trancher (couper en trois) ont la même racine). Le chiffre 3 fait esprit de synthèse qui permet de résoudre les conflits entre 1 et 2. En tant que nombre naturel, 3 est le premier des nombres premiers (divisible par 1 et par lui-même), le premier des nombres impairs et le premier des nombres triangulaires. C’est pourquoi Pythagore (philosophe et mathématicien grec, VIe siècle avant J-C.) identifiait en 3 un nombre parfait, moyen et proportionnel, qui présidait à la musique, la géométrie, l’astronomie. À partir de là, il érigea un système selon lequel « les nombres seuls permettent de saisir la nature véritable de l’univers ». Le 3 revêt un caractère universel. Citons parmi les triades les plus connues le Père, le Fils et le Saint-Esprit pour les chrétiens, Vishnu, Shiva et Brahma pour les hindous, Buddha, Dharma et Sangha pour les bouddhistes. Citons toute la symbolique du chiffre 3 que l’on retrouve dans : « les trois temps de la pulsion »; les trois fonctions symboliques du père (réel, symbolique, imaginaire) chez Lacan ; les trois registres de la peau chez Aquien Michèle[26]; le jeu des trois figures de Serge Tisseron ;  les trois temps d’une séance de psychodrame ; les trois instances de la personnalité de Freud (2e topique) ; les trois temps de la pulsion, les trois états du Moi en Analyse transactionnelle ; les trois étapes du stade du miroir (Lacan) ; la métaphore des trois poupées[27]; le jeu des trois figures ; la tiercéité : « c’est en effet le tiers, ce trait d’union séparant et reliant, un projet, une cause, une valeur, un principe fédérateur, qui serait capable de les transcender et de les étayer de l’extérieur pour les sauver du duo. On ne peut être deux que si l’on est trois. On ne désire en effet jamais quelque chose ou quelqu’un dans l’absolu, seulement pour ce qu’il est. Tout désir est désir du désir, de même que tout amour est amour de l’amour. Seule cette quête pourrait tenir la libido en érection, stimulant l’en-vie de cheminer ensemble, déliée des fantômes intérieurs, pour devenir, s’accomplir, telle la chenille se muant en papillon. »[28] Le chiffre 3 se rencontre également dans les contes : les 3 vœux qu’exaucent une fée ou un génie, les 3 objets clés, les 3 mousquetaires, boucle d’or et les 3 ours, les trois petits cochons. Et personne n’a oublié le troisième petit cochon qui, avec sa maison en pierre, réussit à échapper au loup ! Passer de « 2 » à « 3 » ? : passer de « 2 » à « 3 » revient à évoquer un espace de médiation. L’espace de médiation est un jeu de miroir : un espace renvoie à l’autre qui renvoie à un troisième…mais cet espace les contient tous et permet de les situer d’un seul tenant dans leurs divergences ou non-convergences. Comment intégrer les ruptures, cassures et traumas ? Ce lieu amène la transformation de l’insupportable en supportable. Qu’une chose impensable trouve des mots, c’est déjà un travail de médiation.

Examinons maintenant le deuxième terme du triangle : « pronominal » :

Ce qui est pronominal c’est ce qui est propre, qui appartient au pronom. La forme pronominale d’un verbe se caractérise par la présence obligatoire d’un pronom personnel conjoint qui est coréférentiel au sujet du verbe. Ceci veut dire que le référent du sujet est le même que celui du pronom. Voici, au travers de la séquence suivante, un exemple d’un verbe employé de façon pronominale : s’enseigner : « La crise de l’enseignement n’est pas une crise de l’enseignement : il n’y a pas de crise de l’enseignement ; il n’y a jamais eu de crise de l’enseignement. Les crises de l’enseignement sont des crises de vie : elles dénoncent, elles représentent des crises de vie, elles annoncent et accusent des crises de la vie générale ; les crises de vie sociale s’aggravent, se ramassent, culminent en crises de l’enseignement qui semblent particulières ou partielles, mais qui en réalité sont totales, parce qu’elles représentent le tout de la vie sociale ; le reste d’une société peut passer, truquer, maquiller : l’enseignement ne passe point. Quand une société ne peut enseigner, ce n’est pas qu’elle manque d’un appareil, c’est que cette société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas, qui ne s’estime pas ; et tel est apparemment le cas de la société moderne… »[29]

Ce qui est pro-nominal :

Pro-nominal vient du latin pro- (« pour »).Ce préfixe est un emprunt scientifique au grec ancien πρό, pro- identique au latin pour le sens du latin nominalis : relatif au nom. Je fais également, ici, référence à l’usage nominal. Nommer c’est nommer quelque chose, bref, l’objectiver. En nommant on impose des limites, des propriétés, on participe en quelque sorte à la structuration de l’objet ou du phénomène. Il s’agit ici d’une représentation objective. Précisons aussi que « La limite n’est pas, pour les Grecs, la fin de quelque chose, mais ce à partir d’où quelque chose commence ».[30]Nommer permet de s’auto-nommer comme rendre autonome permet aussi de « s’auto-nomiser » ! J’ajouterais aussi que la « pro-nominalité » permet la rencontre avec l’autre.

Voici le schéma du triangle pronominal des 3 « S’A » :

Expérimentant ma méthode du triangle pronominal des trois « S’A » je me suis rendu compte qu’il manquait un élément important aux trois termes « s’accompagner », « s’appartenir » et « s’avoir ». Ceux-ci constituent, à mes yeux, une condition d’efficacité thérapeutique nécessaire, mais reste néanmoins insuffisante. En effet, ce triangle représente le premier temps de mes interventions thérapeutiques, car je me suis aperçu qu’il ne prenait pas assez en compte la question des résistances, du changement, des résistances au changement, de la réaction thérapeutique négative, de la jouissance[31] et de la perlaboration[32] indispensable à la réussite du traitement. Ce quatrième élément, après avoir expérimenté et vérifié le schéma du triangle pronominal, est devenu rapidement une évidence, pour moi, permettant de boucler et d’assurer un travail psychothérapeutique efficace. Je l’ai nommé « s’autoriser ». Ce quatrième élément, je l’ai imaginé, non plus, en rêve cette fois-ci, mais sous la forme d’un circuit que j’ai nommé « circuit des quatre « S’A ». Vous allez donc faire cette autre découverte, inédite également, qui fait suite à celle du triangle pronominal des 3 « S’A » pour compléter un processus méta thérapeutique en cours. Je tiens à préciser ici que ces deux découvertes ont fait l’objet d’un enregistrement et d’une protection par copyright en tant que création conceptuelle nouvelle.

Le circuit pronominal des 4 « S’A » ou le « Circuit Créatif »

S’autoriser

S’autoriser vient du  latin auctorizare, de auctor ( « auteur ») ; de l’ancien français actorisier (« donner autorité à quelque chose, certifier, prouver ») et du  provençal : authorisar ; de l’espagnol : autorizar; de l’ italien : autorizzare ; de auctor.S’autoriser à penser, s’autoriser à jouer, s’autoriser à désirer, prendre du plaisir, jouir, jouir de tout ce que notre nature humaine nous permet, s’autoriser à s’émerveiller, s’autoriser à changer notre regard sur le monde, s’autoriser à ouvrir notre regard sur le monde, s’ouvrir à tout, à tout ce qui vient à soi, sans censure, ce n’est pas “je dois», «je devrais”, “cela se fait-il?”, « cela n’est-il pas ridicule?”, mais plutôt : “comment je me sens, là, tout de suite, avec cette idée? S’autoriser à être heureux passe aussi par l’accueil d’une souffrance, le lâcher-prise et la reconnaissance d’une difficulté, reconnaissance méritant de la compassion de nous-mêmes pour nous-mêmes. Je crois fermement que nous pouvons être notre meilleur ami en acceptant nos émotions, en les laissant s’exprimer, simplement, sans misérabilisme, mais avec humanité, sans fierté mal placée, sans peur de reconnaître la part de vie et de bonheur à l’instant présent. La douceur en fait également partie. « La douceur envers soi n’est pas seulement un baume mais un tonifiant qui autorise la persévérance et nous aide à sortir la tête de l’eau. »[33]

 « Le droit d’être consiste à se donner la permission radicale d’être ce que l’on est, tout simplement d’être celui ou celle que l’on est. Ce droit s’enracine dans la totalité des dimensions de l’existence, dans la structure de l’être lui-même. Parce que nous existons tels que nous sommes, nous avons le droit d’être ce que nous sommes. Le droit d’être est donc l’acte par lequel la personne, l’être humain affirme son propre être. Se donner ce droit sans s’obliger à être le meilleur, le premier, le plus fort, le plus « quelque chose » ! »[34]« Mais avoir le droit d’exister, c’est aussi être capable de me donner la vie que je souhaite et d’apprécier le moment présent. Le droit d’exister tel que je suis implique, en effet, que mon existence m’appartient et, par conséquent, que je suis responsable de ma vie. J’acquiers donc d’une part le droit d’être ce que je suis et j’en accepte la responsabilité d’autre part. Autrement dit, je prends sur moi de m’occuper de mes besoins, mes goûts et mes désirs, tout en portant les conséquences de mes choix. » [35]« Il est vrai que la conscience d’être juste ce que nous sommes et rien d’autre, de ne pas être « nos avoirs », nos conquêtes, mais ce que simplement nous sommes, ordinaire et humain, c’est encore ici se donner le droit d’être, le droit d’être juste ce que nous sommes. Le droit d’être, de juste être, juste être ordinaire, juste être ce que nous sommes sans aucun de nos masques et sans aucune de nos images pour rencontrer et échanger avec les autres, que cela est bon et satisfaisant ! Le droit d’être est une solide présence à soi-même qui fait que l’on se réfère à soi pour diriger sa vie, que l’on contacte sa propre expérience vivante pour se guider dans la vie. Cette acceptation totale et profonde d’être juste ordinaire, juste ce que l’on est et que cela soit bien approprié, bien correct, c’est se donner le droit d’être. S’accepter vraiment dans tout ce que l’on vit et avec tout ce qui émerge de nous est souvent, pour plusieurs d’entre nous, une expérience neuve sans aucun passé. Depuis très tôt dans la vie, nous nous sommes branchés sur la relation avec les autres et sur le besoin d’être accepté par eux tout en négligeant ce qui devait être à la racine, s’accepter soi-même. Se donner soi-même la permission et le droit d’être ce que l’on est en tout et partout est bien en contraste avec le sentiment d’être inappropriée, inadéquate et incorrecte qu’éprouve si fortement une personne trop anxieuse. Se donner le droit d’être adéquat selon ce que nous sommes et non pas selon ce que les autres attendent de nous, non pas non plus selon les dictats de l’image ou de l’idéal que nous portons tous. Nous donner nous-mêmes la permission d’être ce que nous sommes et cesser d’attendre cette permission de l’extérieur de nous, de l’autorité, des différents symboles que nous avons construits. Choisir de se donner soi-même ce droit d’être avec toute la puissance de notre « Je veux ». Voilà ce qu’est le droit d’être ! Nous vivons, mais existons-nous vraiment ? Quand nous n’osons pas dire ce que nous pensons, que nous n’osons pas mettre nos limites, que nous ne prenons pas les décisions qui s’imposent pour notre bien-être, que nous nous réduisons pour convenir à l’image que nous croyons que les autres ont de nous, alors nous n’existons pas vraiment. Se reconnaître le droit d’exister, c’est oser vivre selon nos valeurs, nos besoins, nos goûts, nos désirs, nos aspirations, nos rêves, notre âme ! Ce n’est pas en nous façonnant aux autres que nous deviendrons nous-mêmes ! C’est en écoutant la voix de notre âme que nous accueillerons notre mission de vie. Un jour, il faut nous accorder le droit d’exister pleinement, même si nos parents n’ont pas voulu de nous, même si nous avons de la difficulté à trouver notre place dans la société, même si nous avons l’impression de ne pas vivre pleinement. Nous avons le droit d’exister complètement. Nous avons choisi de venir sur cette terre pour y accomplir notre mission. Nous avons le devoir d’exister pleinement, d’être authentiques, vrais, intègres, d’être nous-mêmes, quoi qu’il advienne. Oui, nous avons tous le droit d’exister. Il ne nous manque que notre permission. Pas celle des autres, la nôtre. Accordons-nous le droit d’exister entièrement, complètement, en tout temps. Soyons bons pour nous, accueillons-nous dans notre intégralité. » [36] Dans ce droit et cette permission d’être il y a le « je veux ». Je citerais ici Sénèque :« Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir. » L’antonyme de « s’autoriser » est « s’interdire ». Est-il question de s’interdire par culpabilité ou par honte ?  Le lecteur trouvera un approfondissement de ces deux notions dans mon livre « Prendre soin de soi et de l’autre en soi »[37] au chapitre cinq.

Voici le schéma du circuit pronominal des 4 « S’A » appelé aussi « Circuit Créatif » :

N’avons-nous pas besoin d’une nouvelle épistémologie à savoir une manière novatrice de réfléchir, d’une passerelle nouvelle ?

Approfondissant cette élaboration conceptuelle du triangle pronominal des 3 « S’A » et du circuit créatif c’est-à-dire des 4 « S’A », je formulerai, dans la conclusion partielle qui va suivre, ce que l’on appelle « l’individuation psychique » ainsi que « la santé mentale » ( cf. p. 8-9).

Conclusion et prolongation du triangle pronominal des 3 “S’A” et du circuit créatif

Je rappelle le triangle pronominal des 3 « S’A » soit les trois angles du triangle représentés par: « s’accompagner, s’appartenir et s’avoir ». Je rappelle le circuit pronominal des 4 « S’A » soit ses quatre composantes représentées par: « s’accompagner, s’appartenir, s’avoir et s’autoriser ». Ce triangle et ce circuit nommés vont définir ce que j’appelle le « circuit créatif » transformé en formule par: « CC ». Ce circuit créatif « CC » serait révélé par la formule suivante: PSS + PSA, c-à-d « Prendre soin de soi et prendre soin de l’(A) autre ». Traduit en termes analytiques ce circuit créatif représenterait le « Processus d’Individuation » ou encore « l’Individuation Psychique » dont j’ai parlé plus avant.

Je résume:

Le circuit créatif avec ses quatre composantes représentées par: « s’accompagner, s’appartenir, s’avoir et s’autoriser » représente la prise en soin de soi et de l’(A) autre. Sa formule est la suivante:

CC = PSS + PSA

 Cette formulation ne serait-elle pas, par ailleurs, celle de l’effet anti-dépresseur?

Aux formules définies plus haut il faudrait ajouter, à mon sens, une autre dimension que nous ne pouvons pas ignorer, celle de l’environnement ou du contexte. Cette dimension serait définie par la formule suivante : PSE, soit « Prendre soin de l’environnement ».

Nous en arrivons au point final qui est la définition de la Santé Mentale (SM) qui serait la suivante: la santé mentale serait représentée par le circuit créatif et la prise en compte de l’environnement voire du contexte (prendre soin de l’environnement). La formule devient:

SM = CC + PSE.

 

Mots-clés :

Triangles dramatique, dépressif, thérapeutique, pronominal des 3 « S’A », la grève, la bouderie, le mémorial de la souffrance, s’accompagner, s’appartenir, s’avoir, devenir sujet libre et autonome circuit créatif, s’autoriser, soi, l’autre, l’environnement, la santé mentale.

[1]Comment se procurer mon livre ?

– Dans toutes les librairies classiques : P. ex. Filiganes, Fnac, Tropisme, Club, Le Rat Conteur (W.St.L.), Librel, … Pour la plupart le livre est sur commande.

–  Sur les plates-formes numériques Fnac, Amazon, …

–  A mon domicile : il me reste des exemplaires. Il suffit de prendre rendez-vous. Nous pouvons faire l’échange de manière masquée !

Au centre Crousse (sur rendez-vous également) où je donne mes consultations.

 

[2]https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/01/31/le-triangle-de-karpman/

[3]https://triangle-karpman-et-coosman.jimdo.com/le-triangle-de-patricia-coosman

[4]Thierry Melchior, psychologue, philosophe, Service de Santé Mentale de l’Université Libre de Bruxelles et Institut Milton H. Erickson de Belgique.

[5]http://www.thierrymelchior.net/depression.html#7

[6]Ce texte est l’élaboration d’une communication prononcée au Colloque sur l’Hypnose, la Douleur et la Souffrance, organisée par Didier Michaux et le GEAMH à Paris les 6 et 7 octobre 2000.

[7]Sociologue, Alain Ehrenberg dirige le groupement de recherche « Psychotropes, Politique, Société » du CNRS. Il est aussi directeur du centre de recherche « Psychotropes, Santé mentale, Société ». La Fatigue d’être soi est le troisième volet d’une recherche qui, après Le Culte de la performance et L’Individu incertain, s’attache à dessiner les figures de l’individu contemporain.

[8] https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rfas200401-art05.pdf

[9] Milton Hyland Erickson, né le 5 décembre1901 à Aurum (Nevada) et mort le 25 à Phoenix (Arizona), est un psychiatre et psychologue américain qui a joué un rôle important dans le renouvellement de l’hypnose clinique et a consacré de nombreux travaux à l’hypnose thérapeutique. Son approche innovante en psychothérapie repose sur la conviction que le patient possède en lui les ressources pour répondre de manière appropriée aux situations qu’il rencontre : il s’agit par conséquent d’utiliser ses compétences et ses possibilités d’adaptation personnelles. Atteint de poliomyélite à l’âge de dix-sept ans, Erickson a été une figure emblématique du « guérisseur blessé », expérimentant sur lui-même, lors de sa réadaptation, certains phénomènes qu’il met ensuite en application dans l’hypnose thérapeutique. Au cours de sa carrière, Erickson a collaboré notamment avec Margaret Mead, Gregory Bateson, Lawrence Kubie, Aldous Huxley, John Weakland, Jay Haley et Ernest Rossi. Il est considéré comme le père des thérapies brèves. Ses travaux ont inspiré plusieurs approches thérapeutiques, dont l’hypnose ericksonienne, la thérapie brève de Palo Alto et la programmation neuro-linguistique.

[10] Donald W. Winnicott, La mère suffisamment bonne. Ed. Payot 2006, P.66-67.

[11]Joséphine Bacon est une poète innue originaire de Pessamit, née en 1947. Réalisatrice et parolière, elle est considérée comme une auteure phare du Québec. Elle a travaillé comme traductrice-interprète auprès des aînés, ceux et celles qui détiennent le savoir traditionnel et, avec sagesse, elle a appris à écouter leur parole. Joséphine Bacon dit souvent d’elle-même qu’elle n’est pas poète, mais que dans son cœur nomade et généreux, elle parle un langage rempli de poésie où résonne l’écho des anciens qui ont jalonné sa vie. Chez Mémoire d’encrier, elle a écrit son premier recueil Bâtons à message/Tshissinuashitakana (2009) en pensant à ces nomades amoureux des grands espaces, et a reçu le Prix des lecteurs du Marché de la poésie de Montréal en 2010 pour son poème « Dessine-moi l’arbre ». Toujours chez Mémoire d’encrier, elle a publié en collaboration avec José Acquelin Nous sommes tous des sauvages (2011) et en 2013 Un thé dans la toundra/Nipishapuinetemushuat (finaliste du Prix du Gouverneur général et finaliste du Grand Prix du livre de Montréal). (2015).

[12]Anne-Françoise Dahin, La victime dans tous ses états, février 2013, Yapaka.be.

[13]J. Lacan, Le Séminaire livre X, L’angoisse, Ed. du Seuil, 2004, p.171.

[14]Citation de Jean-Paul Sartre , L’Être et le Néant ,1943.

[15]Pr. John Sarno Le meilleur anti-douleur c’est votre cerveau, Ed.Thierry Souccar, Mayenne 2019, p. 208.

[16]Philosophe et docteur en psychologie, elle a fait toute sa formation avec Jacques Lacan avant de choisir d’exercer la psychanalyse et de l’enseigner à Paris et dans divers pays du monde. En 1998, elle a été à l’origine du mouvement des Forums du Champ lacanien puis de son Ecole internationale de Psychanalyse dans laquelle elle travaille actuellement.

[17]En français dans le texte !

[18] C. Soler, Les affects lacaniens, PUF, 2016, Paris, P.133.

[19] B. Robinson, Psychodrame et psychanalyse, Paris, De Boeck Université, p.383.

[20] Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1972 ; Éditions de Minuit, 1969, pour la postface de Gilles Deleuze.

[21]Charte des psychodramatistes de l’ABP (Association Belge de Psychodrame) A S B L. Siège : Rue de l’invasion ,77 à 1340 Ottignies. N° d’entreprise :462 082 363.

[22]Jacques Michelet/Conférence/Journée de « Psychodrame et Transversalité » du 11/10/2008 à Namur.

[23]Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, PUF, 2005, Paris. P.141-142.

[24]Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, PUF, 2005, Paris. P.259.

[25] Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres. Paris, 1996.p.9.

[26]« Si Peau d’Âne m’était conté…. Lecture psychanalytique du conte », Le Journal des psychologues 9/2008 (n° 262), p. 67-71).

[27]Métaphore des trois poupées : une en verre, une en plastique, une en acier. Les trois poupées reçoivent un coup de marteau. L’effet du choc sera différent en fonction de la constitution du sujet et de sa vulnérabilité.

[28] Moussa Nabati, Guérir son enfant intérieur, Ed Fayard, 2008. p.130-131.

[29]Jacques Lévine, Pour une anthropologie des savoirs scolaires, Ed. ESF.2003, p.80.

[30]Silvia Lippi, La décision du désir, Eres, Paris 2013 (Référence à Martin Heidegger). p.50.

[31]Jacques Lacan fait de la jouissance un concept à part entière, distinct du plaisir et du désir. Il opposera plaisir et jouissance : cette dernière se voudrait outrepasser le principe de plaisir. Plaisir et déplaisir sont des sentiments conscients restant attachés au Moi. La jouissance serait une souffrance inconsciente : « là où tu souffres, c’est peut-être là où tu jouis le plus » ! Elle est toujours synonyme de complication. L’impératif de ce savoir inconscient est de s’opposer à la propension au bonheur. La jouissance se soutiendrait d’une injonction amenant à abandonner le désir même, dans une subordination au grand Autre c’est-à-dire l’inconscient, les parents… Lacan définira la jouissance en relation avec la notion de répétition. Selon cette nouvelle conceptualisation, c’est la jouissance qui exige la répétition, ou formulé autrement, c’est à la jouissance qu’aspire la répétition. La pulsion de mort ; c’est elle, nous dit Freud, qui est à l’œuvre dans la répétition. Lacan, relisant Freud, dira que la répétition « est proprement ce qui va contre la vie » et que ce qui la nécessite « s’appelle la jouissance ». On voit apparaître la jouissance comme un autre nom de la pulsion de mort.

[32] Le mot perlaboration est un néologisme créé en 1967 par Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis pour traduire le terme allemand : Durcharbeitung qui signifie élaborer, travailler avec soin. On peut le voir comme la contraction de parélaboration. Il s’agit d’un processus par lequel l’analyse intègre une interprétation et surmonte les résistances qu’elle suscite«  (Ancelin 1971). La perlaboration est constante dans la cure mais plus particulièrement à l’œuvre dans certaines phases où le traitement paraît stagner et où une résistance, bien qu’interprétée, persiste (Lapl. -Pont.1967).

[33]Alexandre Jollien, Christophe André, Matthieu Ricard, A nous la Liberté ! L’Iconoclaste et Allary Editions, Paris, 2019, p. 45.

[34]http://lasolutionestenvous.com/le-droit-dexister

[35] http://www.redpsy.com/infopsy/liberte.html

[36] http://lasolutionestenvous.com/le-droit-dexister

[37]Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Paris, Septembre 2020.

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Crise sanitaire salutaire et retour aux fondamentaux de la société

Crise sanitaire à la fois mortifère et salutaire

Isabelle Ferreras, dans « le grand oral »[1] (magazine télévisé) nous invite à « revenir aux fondamentaux de la société » (sic). Le deuxième confinement actuel serait l’aveu d’un échec de notre société. Elle précise que les soignants et les artistes y ont une fonction sociale essentielle. L’enjeu fondamental est la solidarité. Nous devons changer le modèle préexistant c.-à-d. celui où les travailleurs, actuellement, sont considérés comme une « ressource » c’est-à-dire marchandisés au profit d’un nouveau modèle d’entreprise où les travailleurs seraient considérés comme des investisseurs c’est-à-dire comme faisant partie de l’entreprise où les biens ne sont plus produits uniquement pour satisfaire les actionnaires. La cogestion, si elle existe, serait remplacée par la codécision où les décisions (conseil d’entreprise) seront prises avec les travailleurs et pas uniquement par les actionnaires. Pour être dans un projet sociétal démocratique, il faudra changer la structure de l’entreprise. La crise actuelle révèlerait un changement indispensable de notre modèle de société. Il faudra permettre une remobilisation, c’est-à-dire donner une vraie place, aux travailleurs dans la prise de décision et revoir l’organisation du travail.

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La question de l’argent, du capital et des « richesses » est également abordée dans ce magazine en ces termes : l’argent octroyé actuellement est un pansement, un sauvetage qui répond à une urgence. Il faudra investir l’argent pour créer des emplois utiles aux soins des personnes et de la planète, permettant l’adaptation aux changements climatiques et démarchandiser le travail pour dépolluer la planète. Il faudra penser la citoyenneté au travail avant la propriété. Isabelle Ferreras pose la question de savoir quel est le projet de société que nous voulons nous donner   ? La structure de l’entreprise ne doit plus rester uniquement du côté du capital, mais bien au service de la planète. Il faudra penser (panser), repenser les fondamentaux de notre société et réorganiser son modèle. La pensée va éclairer le futur de la société. Dans ces « fondamentaux » dixit Isabelle Ferreras, dans sa lecture de sociologue, il faudrait aussi inclure, à mon avis, le point de vue psychologique à savoir que nous sommes chacun d’entre nous, impliqués dans ce système néo-libéral quand nous recherchons une jouissance immédiate. Le point de vue de Lacan à ce sujet concernant l’objet « a »[2] et « le plus de jouir »[3] est intéressant : « Notre culture produit de « l’objet a » pour tous afin de combler les manques ».  Lacan parlait de la télévision (avec tous ces messages publicitaires de désinformation), comme projetant l’objet a pour tous. Est-ce un monde de la jouissance consommatrice sans limites ? La science, d’après Lacan, nous donne des gadgets pour combler ce qui nous manque dans le rapport à l’(A) autre. Et cette société de consommation serait-elle devenue une société de consolation ?

Crise sanitaire à la fois mortifère et salutaire

La pandémie du Covid-19 a été un accélérateur de tendances qui étaient déjà sous-jacentes : télétravail, e-commerce, limitation des déplacements. Toutes ces tendances couvaient dans notre société et grâce à la numérisation elles ont montré leur efficacité.

Cette pandémie, quelque part, est une opportunité inédite pour amorcer ou accélérer des changements, pour que le monde ne ressemble plus au précédent. Comme je l’ai déjà dit précédemment (cf. articles postés sur Facebook, du 27 mars[4], du 4 avril [5] et du 19 juin [6]2020) le coronavirus est un puissant révélateur des crises globales de notre société. Ce virus nous invite à reconsidérer notre rapport à soi, aux autres et à l’environnement. Ce qui nous arrive est à la fois la pire et la meilleure des choses. Nous sommes forcés de revenir à l’essentiel et changer nos représentations. La question du soin est redevenue centrale. A ce sujet j’invite le lecteur à prendre connaissance de mon livre « Prendre soin de soi et de l’autre en soi[7] » paru ce 8 septembre 2020. Les mots répétitifs « Prenez soin de vous » fleurissent encore dans la bouche de nos responsables politiques. Comment prendre soin de soi ? Comment prendre soin de soi quand cette pandémie provoque aussi une crise psychique. Cette pandémie est non seulement une crise sanitaire mondiale, économique, sociale avec ses conséquences sur le plan familial, sexuel, scolaire et professionnel, mais constitue aussi une crise psychique. Les effets psychiques peuvent être, pour certaines personnes, traumatiques (angoisse, dépression …). On parle toujours trop peu de santé mentale. Il est devenu urgent de se mettre à penser (panser !). L’urgence est de vivre mieux en paix avec soi, les autres et l’environnement.

Dans un monde aussi complexe, interconnecté et compétitif que le nôtre, le « virus chinois » est rapidement devenu une crise sanitaire mondiale et se transforme en une crise économique et plus. Cette crise, paradoxalement, a profité aux grands monopoles (GAFA et autres multinationales) et a nui à certains commerces qui, malheureusement, ont dû se déclarer en faillite et ont provoqué des drames humains collatéraux.

Collectivement, notre vision du monde est remise en cause. Cette situation de toute puissance nous a renvoyé à notre impuissance. L’infiniment grand nous renvoie à l’infiniment petit. Dans l’avenir, il n’y aura pas de retour à « la normale » c’est-à-dire de remise en marche de l’appareil productif et commerçant comme précédemment, car la situation antérieure globale n’était pas normale. Il faudra dorénavant incorporer les coûts écologiques. Actuellement tout est suspendu à la découverte et à la mise sur le marché d’un vaccin.

Reviendrait-on, en conséquence de cette crise économique, au keynésianisme[8] ? Cette crise nous ferait passer de l’absolue nécessité de l’équilibre budgétaire (ne pas dépenser plus que ce que l’on gagne) à l’absolue nécessité de la dette (vu le taux d’intérêt bas, emprunter permet une relance économique). Le discours sur la rigueur et son dogme sont remplacés par celui de la dette. C’est à se demander si nous n’avons pas été manipulés pendant de nombreuses années au cours desquelles l’étendard de la crise n’a pas cessé d’être brandi, par un chantage à l’austérité engendrant bien des souffrances !

Certes, il y a une pandémie mais ce n’est pas la fin du monde. Il nous appartient de faire en sorte que tout ne recommence pas comme avant, qu’on entonne un autre chant. Et de citer, à ce sujet, Vinciane Despret[9] : « Ce n’est pas oublier que si la terre gronde et grince, elle chante également. C’est ne pas oublier non plus que ces chants sont en train de disparaître, mais qu’ils disparaîtront d’autant plus si on n’y prête pas attention. Et que disparaîtront avec eux de multiples manières d’habiter la terre, des inventions de vie, des compositions, des partitions mélodiques, des appropriations délicates, des manières d’être et des importances. Tout ce qui fait des territoires et tout ce que font des territoires animés, rythmés, vécus, aimés. Habités. Vivre notre époque en la nommant « Phonocène »[10], c’est apprendre à prêter attention au silence qu’un chant de merle peut faire exister, c’est vivre dans des territoires chantés, mais c’est également ne pas oublier que le silence pourrait s’imposer. Et que ce que nous risquons bien de perdre également, faute d’attention, ce sera le courage chanté des oiseaux. »[11]

Mots clés

Démarchandiser, dépolluer, codécision, infiniment petit, argent « pansement », keynésianisme, citoyenneté nouvelle, plus de jouir, manque, joie.

[1]Réf. : « Le grand oral » avec Isabelle Ferreras – sociologue UCL. https://www.rtbf.be/auvio/detail_le-grand-oral-d-isabelle-ferreras?id=2636010&jwsource=em

[2] L’objet a fut développé par Jacques Lacan à partir de la notion de l’objet pulsionnel chez Sigmund Freud et de l’objet transitionnel chez Donald Winnicott. Cette expression décrit le désir comme phénomène caché à la conscience, son objet étant un manque à être. Il manque donc toujours quelque chose, et ce « quelque chose » ne peut être symbolisé.

[3] Le terme « plus-de-jouir » est un néologisme proposé par Lacan qui constitue un des modes de présentation de l’objet a. Ce néologisme est construit à partir du terme  « plus-value » de Marx.

[4] https://www.facebook.com/jcqsmichelet/posts/2820489934708943

[5] https://www.facebook.com/jcqsmichelet/posts/2837748629649740

[6] https://www.facebook.com/jcqsmichelet/posts/3017930731631528

[7]Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Septembre 2020.

[8].Le terme keynésianisme, à contrario de l’économie néolibérale, fait référence à un courant économique créé par John Maynard Keynes qui estime que léconomie doit être soutenue par le monde politique et notamment en matière de création demplois. Le keynésianisme est l’une des plus importantes théories macroéconomiques. Keynes y défend l’hypothèse que la demande est le facteur déterminant qui permet d’expliquer le niveau de la production et par conséquent de l’emploi. Il souligne l’impuissance du marché dans certaines circonstances. On donne du pouvoir d’achat aux salariés, qui consomment et favorisent le développement des entreprises. Celles-ci créent de l’emploi et prospèrent au détriment de la dette extérieure. L’État aurait donc un rôle à jouer dans le domaine économique notamment dans le cadre de politique de relance.

[9] Vinciane Despret est une philosophe des sciences belge, professeur à l’Université de Liège et à l’Université Libre de Bruxelles.
Elle a suivi une formation de psychologue, avant de reprendre des études de philosophie. Après avoir commencé, à s’intéresser à l’éthologie, elle s’oriente vers la philosophie des sciences. Inspirée dans sa démarche par Isabelle Stengers et Bruno Latour, elle se propose de suivre les scientifiques sur leurs terrains, dans leur pratique, et de comprendre comment ils rendent leurs objets d’études intéressants.

[10] Ce concept de phonocène, cité par Vinciane Despret, dans son livre « Habiter en oiseau » est une façon de nommer une époque en considérant à la fois l’idée d’une catastrophe et à la fois l’idée qu’il y a encore de la vie, mais qu’il faudra se coltiner avec elle d’une manière différente.

[11] Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud 2019, p.181.

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