Le pouvoir de la parole

Les vertus de la parole sont connues de l’homme depuis fort longtemps. Ainsi, la parole a-t-elle servi à soulager la souffrance morale et physique, et ce, dans plusieurs champs : médecine, magie, religion, chamanisme, etc. Avec Pinel, le terme de thérapie morale apparaît. Elle consiste à assister le malade en lui prodiguant, selon sa personnalité, des conseils ou encore en l’intimidant et le confrontant. Chez les aliénistes du XIXe, la thérapie morale faisait partie du traitement : “ Le vrai médecin fait plus de bien par sa parole que par ses ordonnances.”
Il existe des mots qui soulagent et des phrases qui guérissent ! C’est ce que nous constatons dans l’hypnose médicale. L’hypnose médicale moderne est enseignée comme un état d’esprit un peu particulier avec un outil de communication : « les mots qui soulagent et les phrases qui guérissent ».

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Boris Cyrulnik, quant à lui, utilise une très belle image pour parler de « l’effet papillon » de la parole. Le simple fait de se préparer à parler allège la sensation que nous éprouvons de notre propre corps. «La parole est au corps ce que le papillon est à la chenille. Ce passage de la larve à l’imago (forme adulte définitive de l’insecte à métamorphose complète) s’effectue grâce à l’étonnant processus de la métamorphose.
« Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie ».

Parler c’est désirer. Le désir est mis en circulation, se donne à entendre. L’interlocuteur va lui donner un sens. « Demander » est une demande adressée à l’autre duquel il attend une réponse, un savoir sur son propre désir. On ne se rend pas compte de ce que l’on dit. La parole désire. Parler vrai, vraiment… en vérité… La parole transmet et révèle. C’est l’effet de sens de la parole. Une parole qui énonce se trouve modifiée par son énoncé. L’effet de parole est un effet de désir, une réalisation de désir. Le désir s’accomplit dans une parole qui s’adresse à l’autre.
Toute parole est une action. La lecture de l’autre fait entendre sa voix, voie. Notre voix est ce que nous avons de plus intime. La parole engage parce que son appel amène une réponse du sujet. « Vraiment écouter c’est parler, c’est en dire quelque chose du sujet avec espérance » (F.Dolto).
C’est avec Freud que le terme psychothérapie apparaît. Sans doute influencé par ce qu’il retient de l’hypnose et du célèbre cas de son confrère Breuer (Anna O.), Freud opère ici un renversement radical : ce n’est plus le médecin (ou le prêtre, le chaman, …) qui détient le savoir, mais le patient lui-même. La parole du patient recèle un savoir, mais ce savoir, le patient le méconnaît ; ce savoir, il ne le sait pas ; c’est un savoir insu : l’inconscient. « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux » (René Char).
Le psychothérapeute fait un acte de lecture. Il doit fabriquer une lettre absente. L’inconscient est en quête de lien pour pouvoir s’exprimer. Comme l’enseigne Saussure « C’est dans la parole que se trouve le germe de tous les changements » Il s’agit d’une parole hiéroglyphique qu’il convient de déchiffrer. Le but de la cure s’énonce ainsi, pour Lacan : « Il faut que la parole soit entendue par quelqu’un là où elle ne pouvait même être lue par personne : message dont le chiffre est perdu ou le destinataire mort, un texte où se puisse lire à la fois ce que la parole dit et ce qu’elle ne dit pas » (Actes du Congrès de Rome, 1956, p. 211). Libérer la parole est bien l’objectif de la psychothérapie comme de la cure analytique. Le but est que le patient se réconcilie avec lui-même en mettant à jour les conflits internes et se retrouve à partir de ce qu’il a, de ce qu’il est. Il ne s’agit pas de modifier sa personnalité mais de l’enrichir de ce qu’il porte déjà en lui.
En français le mot parole peut être découpé — à la manière du cuisinier Ting de Zhuangzi — entre le son « pas » qui désigne un mouvement et le son « rôle » qui désigne la roue. Une roue ne prend appui que sur un point qui change continuellement. Roue du changement. Roue ou tore du temps qui fait que rien n’est jamais le même. Puisque tout change tout est vide et le vide lui-même change. Ce mouvement du vide est la parole qui enfante. La parole se déroulant dans le temps a les caractéristiques du temps : subitisme, coupure, présence, apparition et insaisissabilité.
En chinois il y a plusieurs façons d’écrire « parole ». Elle peut être représentée par le sinogramme « bouche », 言 c’est-à-dire un trou surmonté de trois traits qui signifient qi, l’énergie

La parole est alors l’énergie du trou qui précède ses bords conformément à la topologie lacanienne. Les bords ne sont pas ici une fin mais ce à partir de quoi un commencement est possible. Ce qui est décisif, ce n’est pas de sortir du cercle que forme le trou mais d’y entrer convenablement c’est-à-dire en le reconnaissant comme ce qui précède. Toute parole est ouverture.
« Dans sa plongée au cœur de la pensée chinoise, nous rapporte l’historienne Elisabeth Roudinesco, Lacan cherchait d’abord à résoudre une énigme… la fameuse topique du réel, de l’imaginaire et du symbolique. Voici sur quel texte il travaillait avec François Cheng » : « La parole engendre le un. Le un engendre le deux, le deux engendre le trois et le trois engendre toutes choses… L’harmonie naît du vide médian » . Le vide médian c’est : zhong kong 中空, comme l’est « le vide central de la roue qui fait avancer le char » . « L’interprétation faite par Lacan de la pensée de Lao tseu, fait remarquer Roudinesco, était un peu de la même nature que celle qu’il avait donnée du commentaire heideggérien du logos d’Héraclite » .


L’analysant qui vient consulter est un sujet souffrant qui n’arrive pas à donner sens à ses sentiments, actions et réactions contraignants et qui se dit : « Je sais que quelque chose ne va pas avec moi mais je n’arrive pas à le comprendre. » L’analyse qu’il demande accomplira ses effets de transformation en articulant par la parole son expérience psychique, ce domaine de souffrance qui s’étend entre les deux pronoms : le « je » qui n’arrive pas à donner sens au « moi ». Comme le résume Lacan : « Tout symptôme est un langage dont la parole doit être délivrée ». Dans Fonction et champ de la parole et du langage, Lacan fait la distinction entre une parole vide et une parole pleine. Disons simplement qu’une parole vide en est une qui n’engage pas le sujet ; c’est par exemple une parole qui transmet de l’information. À l’inverse, une parole pleine en est une qui porte à conséquence ; elle implique qu’une fois dite, le sujet n’est plus pareil après, qu’il s’en trouve transformé. Tout le dispositif de la psychothérapie et de la cure analytique tend évidemment à produire de telles paroles.
Voici, ici, un exemple du déploiement de la parole et de l’efficacité de l’écoute :
« Voici un exemple tout simple. Un soir, alors que je travaillais au Centre, une femme (cliente du Centre) que je n’avais encore jamais rencontrée en entrevue, vient me demander si je pouvais la voir quelques instants car, disait-elle, ça n’allait pas du tout. Une fois assise, il lui faut une bonne minute avant d’être capable de dire un seul mot, puis, elle arrive enfin à me dire qu’elle est terriblement angoissée. Elle ajoute, sur un ton de regret, qu’elle aimerait bien pouvoir pleurer mais qu’elle en est incapable. J’interroge alors, avec un ton ne cachant pas mon étonnement, cette nécessité de pleurer qu’elle semble implorer. Elle me répond que pleurer lui ferait du bien. J’ajoute alors, cette fois avec un ton affirmatif, que si elle tente de parler de ce qui l’angoisse, cela l’aiderait probablement. “ Mais, dit-elle, je ne sais pas ce qui m’angoisse ” ; puis elle ajoute, sans doute septique par la simplicité du procédé que je lui offrais, “ vous pensez vraiment qu’en parlant je pourrais me débarrasser de mon angoisse ? ”. “ Tout à fait ”, lui dis-je. Durant cinq minutes elle en parle donc. Le contenu de ses propos n’est pas tellement important – disons simplement qu’il cerne le lieu de son angoisse en l’associant à la peur de mourir qu’éveille ses symptômes et que cette peur l’amène à parler de son père. Ce qui compte, c’est les effets de ce déploiement de parole. Après ces cinq minutes, elle me dit, tout en étant surprise de se l’entendre dire, qu’elle n’est plus du tout angoissée. En sortant du bureau, elle se met à me parler de son plaisir de chanter, ce qui n’était pas sans me faire évoquer les symptômes dont elle venait de me faire part et qui concernait principalement ses poumons et ses difficultés respiratoires ! Qu’est-ce qui a bien pu, momentanément, dissiper cette angoisse, sinon le déploiement de sa parole. En lui donnant à penser qu’il y avait du savoir derrière son angoisse et en privilégiant la parole comme indice de vérité, et non l’affect (par exemple, l’encourager à pleurer pour être plus près de ses émotions), n’y a-t-il pas eu de la parole pleine qui lui a permis une certaine prise de vérité ? (Mettre le savoir en position de vérité, telle est l’éthique de la psychanalyse ; cf. le mathème du discours analytique.) »
La parole comme soin psychique :

La parole est précieuse quand les soins psychiques passent avant les soins physiques qui sont la plupart du temps prioritaires ! Je citerais ici une partie de texte De Didiez Anzieu dans son célèbre livre : Le Moi-peau.
« Voici une première observation que je remercie Emmanuelle Moutin d`avoir mise à ma disposition : Observation d’Armand : « Je me rendis un jour dans la chambre d`un malade avec lequel j`avais une relation suivie et de bonne qualité. Cet homme en pleine maturité était un détenu qui avait fait une tentative d’autolyse par le feu. Moyennement brûlé, sa vie n’était plus en danger, mais il traversait alors une phase douloureuse. Lorsque je le vis, il ne put que se plaindre de ses vives souffrances physiques qui ne lui laissaient guère de répit. Il appela l’infirmière et la supplia de lui donner une dose supplémentaire de calmants, l`effet des précédents ayant cessé. Ce malade ne se plaignant pas sans raisons, elle accepta, mais occupée par une urgence, elle ne revint qu’au bout d`une demi-heure. Pendant ce temps j’étais restée auprès de lui et l’entretien spontané et chaleureux que nous eûmes porta sur sa vie passée et sur des problèmes personnels qui lui tenaient à cœur. Lorsqu`enfin l’infirmière revint avec les antalgiques, il les refusa en disant avec un grand sourire: “ Ce n’est plus la peine, je n’ai plus mal.  » Il en était lui-même étonné. L’entretien continua; après quoi il s’endormit paisiblement et sans aide médicamenteuse. ›› La présence à ses côtés d’une jeune femme qui n’en voulait pas à son corps mais qui s`occupait uniquement de ses besoins psychiques , le dialogue vivant et d’assez longue durée qui s’ïnstaura entre elle et lui, le rétablissement de la capacité de communiquer avec un autre ( et par là avec soi-même) permirent à ce malade de reconstituer un moi-peau suffisant pour que sa peau, malgré l’atteinte physique, puisse exercer ses fonctions de pare-exitation à l’égard des agressions extérieures et de conteneur des affects douloureux. Le Moi-peau avait perdu son étayage biologique sur la peau. A la place il avait, par la conversation, par la parole intérieure et les symbolisations consécutives, trouvé un autre étayage, de type socio-culturel (le Moi-peau fonctionne en effet par étayage multiple). La peau de mots trouve son origine dans un bain de paroles du tout-petit à qui son entourage parle ou pour qui il chantonne. »

Un texte prochain suivra en abordant :
Le savoir de la parole
Le savoir des mots (maux) et la jouissance (le jouit-sens)
« Un savoir pas sans le dire »
Le dire, le dit, l’étourdit (« les tours dits »), et la guérison

Mots-clés :

Des mots qui soulagent et des phrases qui guérissent; « l’effet papillon » de la parole; l’effet de sens; le savoir insu; l’énergie; la parole vide ; la parole pleine; le déploiement de la parole; les besoins psychiques ; un bain de paroles.

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Le savoir de la parole

« Un savoir pas sans le dire »[1]

Le dire, le dit, l’étourdit (« les tours dits »), et la guérison :

[1] Référence à la Conférence de Marie Pesenti du 16/10/2018 (CFCP).

« Le dire est du côté de l’énonciation, alors que le dit est du côté du résultat de cet acte, de l’énoncé… La fonction du langage est d’évoquer et non pas d’informer… Le discours analytique est un dire. La psychanalyse comme la psychothérapie est la déstabilisation d’un dit par un dire. Le dire est la parole de l’analyste, parole exprimée dans la cure qui a l’effet d’ouvrir une coupure dans le dit. Avec le dire, Lacan met en évidence, dans le discours, une logique distincte de celle du dit. L’acte de dire est condition du dit. Le discours est ainsi dire et dit. La logique du dire ne relève pas d’une philosophie, qu’elle soit de l’être ou de l’existence, elle donne un nouvel éclairage à la question du discours. Le dit ne va pas sans dire. Alors que le dit ne va pas sans dire, le dire échappe au dit. Un discours de la psychanalyse ne peut se constituer qu’en restituant le dire de Freud. Le dit de l’inconscient. Lacan présente la demande et l’interprétation comme des dires. « Le dit est l’ensemble des énoncés alors que le dire de l’analyste, par le Réel  présent dans l’équivoque des mots, subvertit le dit. Le dire fait entendre un au-delà de la parole. Il faut donc interroger le rapport du dire au dit. L’enjeu du discours analytique, parce qu’il est un dire, est d’étendre le champ de la symbolisation et du Symbolique aux dépens de la violence pulsionnelle. Il faut donc faire attention à ce qui se dit et surtout à ce qui se jouit ! Le dire a pour effet de dévoiler l’inconscient  et seul le dire du sujet peut faire advenir le  sujet. La lecture topologique par Lacan de l’inconscient doit être entendue comme la position du Petit Prince sur sa planète. La métaphore, quant à elle, fait le dire s’oublier derrière le dit. »[1]

[1]  http://www.cerclefreudien.org/wp-content/uploads/2012/11/40.pdf

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« Le dire est du côté de l’énonciation, alors que le dit est du côté du résultat de cet acte, de l’énoncé… La fonction du langage est d’évoquer et non pas d’informer… Le discours analytique est un dire. La psychanalyse comme la psychothérapie est la déstabilisation d’un dit par un dire. Le dire est la parole de l’analyste, parole exprimée dans la cure qui a l’effet d’ouvrir une coupure dans le dit. Avec le dire, Lacan met en évidence, dans le discours, une logique distincte de celle du dit. L’acte de dire est condition du dit. Le discours est ainsi dire et dit. La logique du dire ne relève pas d’une philosophie, qu’elle soit de l’être ou de l’existence, elle donne un nouvel éclairage à la question du discours. Le dit ne va pas sans dire. Alors que le dit ne va pas sans dire, le dire échappe au dit. Un discours de la psychanalyse ne peut se constituer qu’en restituant le dire de Freud. Le dit de l’inconscient. Lacan présente la demande et l’interprétation comme des dires. « Le dit est l’ensemble des énoncés alors que le dire de l’analyste, par le Réel  présent dans l’équivoque des mots, subvertit le dit. Le dire fait entendre un au-delà de la parole. Il faut donc interroger le rapport du dire au dit. L’enjeu du discours analytique, parce qu’il est un dire, est d’étendre le champ de la symbolisation et du Symbolique aux dépens de la violence pulsionnelle. Il faut donc faire attention à ce qui se dit et surtout à ce qui se jouit ! Le dire a pour effet de dévoiler l’inconscient  et seul le dire du sujet peut faire advenir le  sujet. La lecture topologique par Lacan de l’inconscient doit être entendue comme la position du Petit Prince sur sa planète. La métaphore, quant à elle, fait le dire s’oublier derrière le dit. »[1]

Je résumerais cette question du dire et du dit dans le discours par le schéma suivant : cliquer sur ce lien:  Le Dit et le Dire dans le discours

L’Étourdi  (« les tours dits »), reproduit dans son architecture les tours de l’interprétation : le premier tour déconstruit la logique du discours, la logique du dit, l’autre, redoublé, suit la logique du crosscap[1] en délogeant l’énonciation et la signification par l’équivoque du dire. Ainsi se justifie le titre : les tours (du) dit. Les tours du dit. Un deuxième tour est nécessaire pour désengluer le dire. La parole est liée à la jouissance. Il faut donc poursuivre au-delà de ce qui est dit vers l’inédit, vers une nouvelle voie et lire l’inconscient entre les lignes. L’analyse est « un pousse au dire » et permet d’aller de l’enchaînement des dits vers le noyau pathogène de l’inconscient. D’où la nécessaire inscription du patient, en psychothérapie, dans une certaine durée. « Dans Variantes[2], Lacan écrit que l’analyste  « S’il admet donc la guérison comme bénéfice de surcroît de la cure psychanalytique, il se garde de tout abus du désir de guérir (…). » L’Étourdit repose sur des inventions que l’on peut appeler poétiques. Le poète parvient à l’évidement de l’effet du sens, en évacuant l’évidence de son propos. Il subvertit les codes académiques, les règles de la grammaire pour les soumettre à son dire. L’Étourdit en tant que figure du discours analytique est une entreprise qui vise à vaincre le dit universitaire qui pétrifie le discours. Avec L’étourdit, la structure prend en compte l’incidence du réel dans le langage. »[3] . Lacan parle de « l’obscénité du réel[4] ».

Le modèle de guérison

Le modèle de pensée et de guérison est, en général, celui de la médecine. « Lacan néanmoins entreprend cette tâche désespérée. N’est-ce pas là aussi ce qui caractérise la tâche du médecin ? « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre » disent Homère et Guillaume d’Orange… Cette tâche n’est-elle pas une préoccupation de soin, soin de ce qui est le plus précieux pour un analyste : la vérité qui gît dans l’inconscient.  Comment transmettre le réel qui sous-tend le dire analytique dont Lacan écrit : « Ce dire n’est pas libre, mais se produit d’en relayer d’autres qui proviennent d’autres discours. » Il ne peut y avoir de guérison mais seulement l’introduction d’une mobilité de l’objet a. Lacan, à la fin de L’Étourdit, tourne en dérision l’être parlant. Tout être vivant qui parle n’est pas un parlêtre[5]. Son ara, son perroquet, parle. Beaucoup d’humains parlent sur un mode mécanique sans accès à l’équivoque, à l’histoire de leurs mots. Ils ne sont que des perroquets. La guérison serait l’écart avec le père-OK. « Là où ça parle, ça jouit, et ça sait rien »[6] Si l’on prend dans son sens le plus immédiat cette phrase située en exergue de la page 95 du Séminaire Encore, on peut l’entendre comme une satisfaction de jouissance à parler. Parler ne sert pas seulement à communiquer, mais avant tout à jouir, de la jouissance que Lacan a pu appeler celle du blabla, mais aussi de la jouissance de dire certains mots ou certaines phrases, et qu’il a aussi appelée, la jouis-sens.

Le jeu sur les signifiants, c’est l’homophonie, la création de néologismes. Par ailleurs tout discours figé, mécanique ou automatique est celui du psittacisme[7]. Lacan ouvre par une allusion clinique qu’un tel discours, s’il est celui d’un parlant, se démontre de la psychose. On sait que les patients psychotiques fixent leur discours sur ce qu’ils pensent être le normal, jusqu’à la normopathie, ils habitent dès lors un discours devenu vidé à force de le stabiliser. Lacan revendique la singularité de son discours de celui, absent, de la psychose (Le hors discours de la psychose) : « mon discours n’est pas stérile, il engendre l’antinomie, et même mieux : il se démontre  pouvoir se soutenir même de la psychose. » Le bénéfice de surcroît  devient dans L’Étourdit le projet d’un changement stable du sujet. Le pas entre la guérison selon Variantes et L’Étourdit pourrait être que le bénéfice de surcroît est obtenu dans le Symbolique alors que ce bénéfice de surcroît n’est qu’un gain sur le réel, par une chute de l’identification à l’objet de l’Autre.   »[8]

Pour lacan, le moi n’a pas à être renforcé par la cure analytique (critique de l’ego-psychology) mais bien déconstruit en décollant une après l’autre les identifications aliénantes dont il est, un peu à la manière d’un artichaut, constitué, afin que la Vérité du Sujet puisse advenir (Lacan traduit ainsi la célèbre phrase de Freud : « Où Çà était, Je dois advenir »); C’est-à-dire que la guérison consiste à sortir de l’imaginaire aliénant (là où nous sommes capturés dans les filets du désir de l’autre) pour accéder à notre désir propre.

Mots-Clés : discours-dire-dit-jouit-symbolisation-blabla-parole pleine-poésie.

[1] Cet objet étrange a été présenté par Lacan pour la première fois le 16 mai 1962 dans son séminaire l’Identification comme supportant la structure du fantasme.

[2] J. Lacan, Écrits, Variantes de la cure type, p. 324, Seuil, 1966.

[3] http://www.cerclefreudien.org/wp-content/uploads/2012/11/40.pdf

[4] Le réel n’est par la réalité, qui est déjà pour nous une construction, complètement baignée et informée par le langage. Lacan écrit ailleurs que « le réel, c’est l’impossible », insistant sur le caractère informalisable du réel, sur son hétérogénéité, sur son caractère de déchet, de rebut : le sujet met dans le réel tout ce qu’il ne peut pas mettre ailleurs, tout ce qui n’entre pas dans le filet du langage et des représentations imaginaires, autrement dit tout ce qui ne fait pas sens (le sens étant constitué du nouage de l’Imaginaire et de Symbolique) : entre les nœuds du sens, le réel fait un trou, dans le tissu symbolique il se manifeste comme trou, comme manque, même si lui-même n’est pas trou, mais se manifeste au contraire comme consistance brute, comme plénitude d’un contenu.(réf. : Séminaire XXII : R.S.I.).

[5]Le parlêtre est en effet celui qui a affaire à la parole, qu’il soit parlant ou bien parlé. Dire le parlêtre, c’est prendre acte du fait que l’être humain se définit d’abord dans son rapport à la parole, qu’il parle ou pas, qu’il ait l’usage ou non de la parole. C’est dans un monde de paroles qu’advient l’être humain. Il est parlé avant qu’il ne parle.  Le terme de parlêtre permet à Lacan d’unifier ces deux termes de sujet de l’inconscient et de sujet de la jouissance.  L’être par la jouissance du corps, l’inconscient.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 95.

[7] Emprunté au latin psittacismus, dérivé de psittacus (« perruche, perroquet ») issu du grec ancien ψιττακός, psittakós (« perroquet »). Disposition d’esprit qui consiste à répéter les paroles d’autrui à la façon des perroquets.

[8]http://www.cerclefreudien.org/wp-content/uploads/2012/11/41.pdf

[1]  http://www.cerclefreudien.org/wp-content/uploads/2012/11/40.pdf

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Psychodrame


qu’est-ce que le psychodrame ?

Dans le discours des médias, le terme psychodrame est investit d’un contenu émotionnel. L’écart entre ce qu’il désigne précisément comme travail thérapeutique personnel en groupe et l’usage qui en est fait dans le langage courant est considérable.

le psychodrame est une démarche en lien avec l’évolution de la psychanalyse tout en restant originale. Inventé et codifié par Moreno, il a été ensuite utilisé et interprété par certains psychanalystes en fonction de leurs hypothèses de base propres (inconscient transfert, association libre).

Le jeu psychodramatique constitue un mode de représentation dans une action parlée, en présence d’un groupe et dans une recherche de vérité.

La thérapie psychodramatique permet un processus de changement toujours relancé par le jeu des autres et son propre jeu. L’utilisation du psychodrame tout comme celle du jeu de rôles peut également se concevoir en tant que moyen de formation et d’intervention dans de nombreux champs (thérapeutiques, pédagogiques, de formation.)

C’est à Moreno (1892-1974) que l’on doit le terme de psychodrame et l’exploitation systématique de l’improvisation dramatique à des fins psychologiques, d’investigation, de traitement ou de formation. Moreno découvre que le jeu dramatique peut aider certains participants à prendre conscience de difficultés psychologiques personnelles et à s’en dégager. En 1925, il émigre aux Etats-Unis. Il y développera le psychodrame, montrant son utilité thérapeutique et, plus largement, son intérêt pour la résolution des conflits humains et l’amélioration des rapports sociaux.

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Le psychodrame est une méthode thérapeutique qui permet, par une représentation scénique spontanée, de concrétiser les images, les phantasmes, les rêves, les souvenirs; de faire revivre les conflits interpersonnels et intrapsychiques d’un individu. Le but du psychodrame est d’inciter les personnes, désireuses d’un changement personnel profond, de manifester ce qu’elles ressentent, de s’exprimer d’une façon plus libre et plus significative qu’elles ne le font dans la vie quotidienne et ce à partir d’une mise en scène psychologique. L’objectif thérapeutique du psychodrame est le développement de notre potentiel créateur, le recouvrement de la spontanéité naturelle – qui consiste en une réponse adéquate à une nouvelle situation ou une réponse nouvelle à une situation ancienne -, ce qui permet donc d’éviter la répétition d’un processus où l’on reste bloqué dans un rôle figé et de se rapprocher de la réalité.

Du point de vue technique, le psychodrame constitue un processus d’action et des modes d’interaction spontanées entre les membres du groupe. Le sujet est encouragé à être spontané aussi bien sur le plan du langage que sur le plan de l’action dans le respect des règles de fonctionnement du groupe pour pouvoir explorer son monde personnel.

Par la représentation scénique, l’individu arrive à une prise de conscience intellectuelle, affective voire corporelle qui montre une situation familière en soi ou un événement passé, présent ou à venir sous un autre jour et l’incite à une nouvelle attitude.

L’attention des thérapeutes ne se limite pas au seul récit des expériences personnelles et à leur analyse.

Elle met l’accent sur le langage du corps, le langage non-verbal ; elle porte sur ce que le corps exprime au-delà des mots. Il arrive que l’un des protagonistes vive un problème avec une telle intensité que les mots ne suffisent plus. Au cours d’une séance de psychodrame, le jeu naît au départ d’un participant et d’un problème vécu qu’il voudrait explorer. L’animateur utilise un certain nombre de techniques pour la mise en scène de ce problème vécu. Au lieu de seulement parler, on agit et on parle. Après le jeu, les animateurs, en relation avec le groupe et sa dynamique interprètent et commentent ce qui a été joué. Chacun peut jouer et peut participer au jeu d’un autre. En ces diverses possibilités chacun peut faire un chemin de découverte de soi. Le jeu psychodramatique s’exprime émotionnellement certes, mais cette expression est réintégrée par la verbalisation. Le jeu psychodramatique par son support à l’expression personnelle, par l’expression mimique et gestuelle des émotions, par son caractère représentatif (revivre une situation) permet une réinsertion de l’individu dans un système de communication, une meilleure structuration de la difficulté et de nouveaux points d’ancrage à la réalité. Le psychodrame peut être utilisé en groupe et en individuel selon la situation. Il peut être réalisé dans un cadre neutre où dans le cadre même où se déroule le conflit. Il est indiqué dans le traitement des névroses et psychoses, dans les problèmes de couples, familles, dans les conflits de relations interpersonnelles ainsi qu’avec des personnes handicapées mentales en institution ou en phase de réinsertion sociale. Il peut également répondre, vu sa spécificité, à toute demande de groupe et travail en équipe.

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L’indication première du psychodrame

Avant de préciser les indications premières il me semble important de décliner les indications générales.

Les indications générales du psychodrame

Depuis la nuit des temps (cf. la tragédie grecque) la représentation scénique et le jeu rituel autour des difficultés, des problèmes et questions qui nous touchent, font partie de notre humanité. Un psychiatre, J.L.Moreno, au début du 20ème siècle, en a fait une méthode thérapeutique dont les principes de base sont la spontanéité, la présence et la participation empathiques de spectateurs-acteurs, ainsi que la conduite de la séance par un meneur de jeu. Il l’a baptisée « psychodrame ».

Cette méthode convient tant à des buts thérapeutiques que pour former des professionnels à la relation d’aide, à l’animation de groupes, à l’exploration en groupe de questions familiales, pédagogiques, éducatives, sociales.

A sa suite, de nombreux courants de pensée et d’action psychothérapiques-on pense principalement aux approches psychanalytiques et systémiques- ont poursuivi et infléchi l’utilisation de l’outil psychodrame.

La représentation « théâtrale » des difficultés de la vie affective et personnelle en groupe convient particulièrement bien aux personnes qui ne sont pas désireuses, en tout cas dans l’immédiat, de s’engager dans une psychothérapie individuelle en profondeur, mais qui souhaitent clarifier ou approfondir certaines difficultés de leur vie. Elle convient aussi pour former des professionnels à la relation d’aide, à l’animation de groupes de parole, à l’exploration en groupe de questions familiales, pédagogiques, éducatives, sociales ou thérapeutiques.

Le groupe et la mise en scène permettent d’aller plus directement au cœur des problèmes, en étant soutenu par le groupe, qui est en même temps confrontant. La réflexion et le partage à propos du jeu relancent les questions plus loin et permettent de les approfondir.

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Le groupe en psychodrame constitue un groupe d’expression et de parole, pour toute personne éprouvant des difficultés dans sa vie, surtout quand dire les choses semble impossible, quand nous sommes débordés par nos émotions ou coupés d’elles, quand notre histoire est marquée par un blanc,… La mise en scène, la représentation et l’écoute vont redonner du sens, permettre une nouvelle rencontre avec soi-même et avec l’autre par la représentation scénique, la médiation, de redonner vie, de parler sans les mots parfois et surtout après coup sans les maux !

Le psychodrame thérapeutique en groupe (parfois mené en parallèle avec un travail individuel) offre plusieurs avantages. Il s’indique particulièrement pour ceux qui ont le sentiment de « patiner » depuis longtemps dans une thérapie individuelle, ceux qui rencontrent des difficultés de mentalisation, de représentation et de verbalisation de leur problématique, et/ou qui éprouvent des difficultés relationnelles dans les groupes sociaux.

Il convient aussi aux personnes qui, trop prises par des émotions intenses et envahissantes, ne peuvent pas soutenir leur travail thérapeutique par leur parole seule et le silence de l’analyste.

L’approche en groupe relance un processus d’identification et sert de point d’ancrage qui permet une différenciation et un certain décollage. La représentation permet de sortir de la sidération psychique, du néant, du trou, des clivages. Processus de liaison et perspectives de reliaison, la figurabilité remobilise les fonctions élaboratives. Il s’agira de sortir du signifiant « débile » comme « victime » par exemple qui ferme, condamne à l’avance. D’où l’importance de donner les moyens d’abandonner cette identification au « débile », à la « victime ». Le patient doit muer tel un serpent, changer au lieu de s’accrocher, se responsabiliser.

Le jeu, par la dramatisation, va permettre grâce au processus d’introjection de réduire la charge émotionnelle en transformant la pulsion en symbolisation. Le jeu est acte de parole, acte d’énonciation qui transforme celui qui était objet d’un évènement en sujet d’un acte symbolique. Ce renversement est capital !

« Cette interliaison énergétique représente une mobilisation, une circulation dynamique, déclive et ouvre sur le monde exté-rieur. Le psychodrame permet ce jeu énergétique de la stimulation réceptive à plusieurs »[i].

Le psychodrame est une thérapie relationnelle. Les participants viennent au groupe avec leur atome social, le réseau des interrelations dont ils sont le centre, dont ils souffrent et qu’ils veulent reconstruire. Ce réseau de rencontre, Moreno l’appelle le co-inconscient familial qui est, en quelque sorte l’ancêtre de l’inconscient collectif, familial et relationnel, Freud nous a apporté l’inconscient, Jung, l’inconscient collectif, et Moreno le co-inconscient familial et groupal que nous découvrons depuis une quinzaine d’années comme étant aussi un co-inconscient transgénérationnel. Ce dernier est rattaché au concept morénien d’atome social, sorte de liens d’une personne avec d’autres, vivantes ou disparues, et donc à la base de toute thérapie systémique et transgénérationnelle…et de tout psychodrame. Nous nous rencontrons quand nous pouvons voir le monde et nous-mêmes avec les yeux de l’autre…

Un groupe de psychodrame est ouvert à toute personne qui s’interroge sur les difficultés qu’elle rencontre (choix, ruptures, deuils, sentiment d’être en porte à faux avec son entourage,…), et est prête à les explorer en les jouant. Autant des situations traumatiques que des difficultés de la vie quotidienne peuvent être abordées. Le psychodrame permet également de (mieux) percevoir la place occupée dans les relations amoureuses, familiales, professionnelles,…

L’indication première du psychodrame et la fonction du Moi (Szondi[ii])

« Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection (défaut d’affirmation) ou en débordement (dont le moi est débordé, incapable de contenance). Ceci est le cas, par excellence, de l’enfant qui est incapable de dire ; « je suis responsable », qui n’a pas la responsabilité de ce qu’il est (cf. Tanguy !).

Il y a absence de la fonction K+ (je suis) et présence de P- (projection qui évite l’introjection).

K+ : vecteur du Moi qui représente l’introjection soit le repli sur soi, l’introversion, l’autisme, le « je suis ».

K- : représente l’adaptation, le renoncement, le « je suis pas ».

P+ : représente l’inflation, le « je suis tout ».

P- : représente la projection, être un et semblable à l’autre.

L’introjection est :

  • Une protection
  • Une institution du Moi
  • Un espace psychique intime
  • Permet d’être quelqu’un
  • Permet la frontière entre l’extérieur et l’intérieur. »[iii]

« Un sujet souffrant d’un défaut ou d’une inefficacité du processus d’introjection est comme excessivement « ouvert » sur la réalité externe. Ce défaut de fermeture de l’appareil psychique, qu’il ne faut pas confondre avec une inconsistance du moi (comme le montrerait l’exemple du paranoïaque), est cause de l’incapacité où se trouve le sujet de constituer et de conserver à l’intérieur de lui des objets internes plus classiques, de constituer un monde fantasmatique. Ce monde fantasmatique, tant conscient que préconscient, fonctionne chez le névrosé comme un pare-excitation vis-à-vis des agressions en provenance du monde extérieur. Toute une série de manifestations cliniques apparaissent dans cette perspective comme traduisant cette extrême dépendance du sujet vis-à-vis des objets externes et des évènements de la réalité. C’est ainsi qu’on pourra évoquer :

  • L’extrême influençabilité du psychopathe aux rencontres, elle-même responsable de son instabilité ;
  • Les difficultés inhérentes au travail de deuil chez le mélancolique, faisant courir un risque de décompensation, à chaque perte d’objet ;
  • La sensibilité particulière des patients somatisants aux à-coups de leur vie affective et/ou professionnelle ;
  • La décompensation délirante survenant, chez le psychotique, à la suite d’un incident de la vie relationnelle venant réveiller une problématique infantile élective insuffisamment symbolisée ;
  • La dépendance du toxicomane à son produit ;
  • La soumission du sujet opératoire aux conformismes sociaux, et son intolérance aux situations qui les remettent en question ;
  • La souffrance de tonalité persécutive de l’insomniaque que la défaillance onirique empêche de se soustraire aux moindres stimuli sensoriels de la réalité externe, vécus comme traumatiques. »[iv]

La notion d’ « introjection » est synonyme de celle de « symbolisation ». L’introjection comme processus constitutif de l’inconscient a un caractère fondateur dans la constitution du monde intérieur. «  Le caractère inhérent est le renversement du mode passif au mode actif : introjecter c’est proprement renverser les places de l’objet et du sujet. Procédé dont la technique psychodramatique fait un usage fréquent tout à fait concret, puisque, chaque fois qu’il le juge utile et intéressant, le meneur de jeu propose à son patient de jouer le rôle de l’autre, c’est-à-dire de reprendre en première personne ce qu’il a d’abord expérimenté dans le jeu comme une situation de passivité : « Ptolémisme » ici parfaitement légitime, puisqu’il encourage en toute connaissance de cause (exactement comme dans le jeu de la bobine) le mouvement du sujet lui-même dans son effort interminable pour s’approprier son destin. »[v]

Le Moi introjecté est un Moi constitué.

Le psychodrame permet une reprise en main de soi ainsi qu’une réinsertion dans le socius. Il va permettre de passer du singulier au collectif, grâce à la Projection (P-).Sur le plan technique deux questions essentielles sont posées: « qui veut jouer » (qui veut prendre sa place ?) et « comment tu termines ce jeu ? » (comment prendre sa part personnelle ?).image_groupe_réduite1

Le psychodrame permet aussi de relancer le processus onirique, de retrouver cette capacité de rêver (cf. la capacité de rêverie de la mère chez Bion). A ce sujet les terreurs nocturnes ne révèlent-elles pas l’échec du rêve ? Le jeu de l’enfant est le précurseur obligé de l’activité fantasmatique et de la capacité associative. Pratiquer le psychodrame c’est prendre au sérieux, dans la pratique concrète, le caractère indispensable de ce préalable pour rendre la méthode psychodramatique féconde. La représentation des choses, des situations ainsi que la dramatisation vont permettre cette réappropriation nécessaire de soi, le ressourcement identitaire. Le dispositif psychodramatique est une véritable invitation à aborder l’espace potentiel de jeu qui a fait cruellement défaut chez certaines personnes. Cette aire de jeu est exempte de danger, rassurante, fiable et source de plaisir. Le jeu (cf. la figuration du jeu de la « bobine (Freud) dans l’action de jeter et de reprendre, d’expulser et d’introjecter est fondamental. E jeu est résolutif de la tension pulsionnelle du fait de sa représentation dramatisée. Le jeu, puis le fantasme, apparaissent, dans cette perspective comme des mimésis de l’action. Plaisir, jeu et pensée représentent trois notions capitales dans le fonctionnement du psychodrame. Nous allons, là, par cette expérience de décentrement propre à l’espace potentiel [vi]que propose le psychodrame, du plaisir de jouer au plaisir de penser…ensemble.

En conclusion :

 « Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection et aurait  donc une fonction antipsychotique !

Il permet :

  • Une reprise en main de soi,
  • L’inscription d’un sujet dans le monde symbolique,
  • et enfin un travail de liaison. Grâce au passage de la charge émotionnelle à la symbolisation, renversement capital d’ailleurs, l’interliaison énergétique ouvre sur le monde extérieur »[vii]

MOTS CLES : groupe – différenciation – élaboration – reliaison – introjection – symbolisation – reprise en main de soi – relance du processus onirique – espace potentiel –thérapie relationnelle.

Références:

[i] Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres 1996.

[ii]  L.Szondi, « Introduction à l’analyse du destin », 1972.

[iii] Jacques Michelet/Conférence/Journée de « Psyhodrame etTransversalité » du 11/10/2008 à Namur

[iv] Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique,PUF,2005,Paris.P.141-142

[v] Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique,PUF,2005,Paris.P.259.

[vi] D.W.Winnicott,Jeu et réalité, l’espace potentiel,Gallimard 1971.P143.

[vii] Jacques Michelet/Conférence/Journée ABP (Association belge de psychodrame),  « Psyhodrame etTransversalité », – « Ophélia Avron et la pensée scénique » -, du 11/10/2008 à Namur.

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Le psychodrame analytique

Psychodrame analytique: du singulier au collectif

Texte écrit par le Dr. Bernard ROBINSON

Le Psychodrame analytique

Exposé à l’occasion d’un hommage à Patrick De Neuter (UCL), lors de son accession à l’éméritat

J’ai intitulé mon exposé :

Passage du singulier par un collectif dans le psychodrame

Introduction

1) D’abord quelques mots sur le « analytique » qui affuble ici le “ psychodrame ”. C’est une expression que j’évite d’employer. Je trouve que le psychodrame peut se soutenir de lui-même, à partir de l’invention de Jacob Lévy Moreno. La technique est simple : on joue des scènes de sa propre vie. “ Mettre sa vie en scène ” dira Greta Leutz plus tard. L’épithète “ psychanalytique ” ne viendra que bien plus tard, en France particulièrement, pour signifier une petite différence. Ajouter « psychanalytique » c’est comme si on voulait dire : “ le psychodrame n’est plus seulement, voire plus du tout morénien ”. Implicitement, ce “ psychanalytique ” définit un territoire d’identité, en négativant ce qu’il rejette. Ce serait le comble de dire cela : “ ce n’est pas du psychodrame morénien ”. Qu’est-ce qu’il y a de plus morénien que le psychodrame ? Il y a dans cette invention suffisamment de choses à exploiter, à théoriser, à enrichir, sans qu’il soit besoin de l’enrichir avec la psychanalyse. Cela doit dater de l’époque où on pensait que la psychanalyse était susceptible d’enrichir tout, par annexion.

Historiquement, je crois que le “ analytique ” a tenté de démarquer le psychodrame en France du courant humaniste et existentiel, qui avait inondé l’Europe dans les années soixante, et qui a eu tôt fait de récupérer l’œuvre de Moreno. C’était d’autant plus facile que la psychanalyse n’en voulait pas. C’était méconnaître que l’œuvre morénienne va bien au-delà de l’idéologie humaniste ; elle s’appuie aussi sur l’expérience personnelle de Moreno, son destin dira-t-on, qui débouchera sur le concept de « rencontre », inventé par Buber. Ce concept, dont Schotte a produit des développements intéressants, est remis au centre de la médiation de la personne chez Gagnepain dans sa théorie de la médiation. L’œuvre morénienne a aussi des racines du côté de la psychologie de la forme, la Gestalt, par l’intermédiaire de Kurt Lewin : cela débouchera sur le concept de « rôle », capital en psychologie sociale. Anne Ancelin-Schützemberger n’a cessé de le rappeler, avec son psychodrame triadique.

Rendons donc à César ce qui appartient à César et à Moreno ce qui lui appartient. Ceci étant dit j’ai montré que la métapsychologie freudienne était un instrument très riche pour essayer de théoriser le psychodrame et comprendre les effets qu’il est susceptible de produire. Cela ne rend pas nécessairement le psychodrame psychanalytique. Rien n’empêche d’ailleurs de chercher aussi d’autres appuis.

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2) Deuxième note d’introduction, qui nous rapproche de la question du singulier et du collectif : Ferenczi serait le précurseur du psychodrame. C’est Jean-Marc Dupeu, dans son livre “ L’intérêt du psychodrame analytique ”, qui nous propose cette idée. En effet, deux extraits des Œuvres Complètes nous mettent sur cette voie.

a) premier extrait : Le rôle du « par exemple » dans l’analyse (tome II) : Ferenczi sollicite du matériel, au-delà du récit de généralités en disant : “ par exemple ?”. Il insiste pour que le patient mette en scène l’idée énoncée en l’explicitant dans un souvenir, dans un exemple, dans une situation concrète. C’est manifestement pour dépasser l’obstacle d’une résistance qu’il utilise le procédé.

b) De façon encore plus précise, dans son article « Prolongements de la’ technique active ‘ en psychanalyse », en 1920, Ferenczi décrit des techniques de mise en scène, qu’il a utilisées dans certaines cures lorsque le mouvement d’associations libres semblait s’arrêter. Cette “ activité ” de l’analyste et du patient ne fait qu’expliciter que la psychanalyse a toujours été active et qu’elle le reste sous une apparence de passivité. Ici encore il s’agit de vaincre les résistances et de pallier aux difficultés du patient de se laisser aller aux associations vraiment libres

Dans une séance Ferenczi demande à la patiente, jeune musicienne qui craint le trac, de chanter cette chanson que sa sœur tyrannique lui chantait avec force gestes expressifs et non-équivoques. Ferenczi lui demande de jouer cette scène de la sœur, avec les mêmes gestes. (Remarquons le renversement de rôle, le psychanalyste étant dans la position de spectateur, rôle dans lequel la patiente se trouvait dans la scène d’origine). En fait, il lui demande de jouer ce qu’elle a vu, en se mettant dans une position d’actrice et non plus de spectatrice. C’est exactement ce que proposera Moreno. Mais qu’a-t-elle vu qu’elle ne peut pas dire ? Pour arriver à ce matériel refoulé Ferenczi lui fait répéter plusieurs fois la même scène, jusqu’à ce que disparaissent les signes qui montrent qu’elle joue maladroitement, jusqu’à ce que la scène corresponde plus exactement à son souvenir et à ses impressions.

“ Elle parut trouver du plaisir à ces exhibitions ”, dit Ferenczi. Il pense que cette scène l’a mise en contact avec son désir refoulé de plaire. Le travail d’associations libres pouvait, après cela continuer.

Ferenczi justifie sa technique de mise en scène en montrant que jouer une scène oblige à une dépense d’énergie telle, que cela mobilise, à son insu, des contenus psychiques refoulés. Il a indiqué dans l’exemple de la jeune chanteuse, que ce n’est pas non plus sans plaisir. Si on ajoute, comme il le fait dans ce texte, le facteur “ social ” (jouer en acte plutôt qu’en paroles devant le médecin, c’est en quelque sorte impliquer quelqu’un dans la remémoration, dans la reviviscence), on a tous les ingrédients par lesquels Freud a rendu compte du travail et de l’efficacité du mot d’esprit : surmonter une résistance, faire surgir le désir inconscient, utiliser une tierce personne, trouver du plaisir,… et, bien entendu, ne pas trop savoir ce qui s’est passé.

Ces exemples de Ferenczi permettent de poser la question du sujet dans l’analyse et dans le psychodrame : en quoi le sujet, qui associe librement dans la cure, est-il différent du sujet qui joue une scène en psychodrame avec des acteurs et des thérapeutes ?

Mais, poussons plus loin la question : qui est le sujet endormi ? le sujet ivre ? le sujet hypnotisé ? le sujet en foule ? le sujet névrosé ? le sujet en crise ? le sujet en amour ? le sujet en délire ?

C’est avec le psychodramatiste Serge Gaudé que je vais aborder et problématiser cette question dans le psychodrame, même s’il faudra faire un détour par Freud et Lacan pour approcher certaines dimensions du collectif.

Dans son livre “ De la représentation – L’exemple du psychodrame ”, au début du chapitre 5 : “ Discours de séance : thème et sujet ”, Serge Gaudé tente de comprendre comment les échanges langagiers entre les participants d’un groupe de psychodrame vont s’articuler de telle sorte qu’ils traduisent le travail d’un sujet à la recherche d’un sens par la parole. Si le psychodramatiste y met du sien, cette recherche peut devenir discours, discours de séance, pour autant qu’il y ait adresse à quelqu’un et que le questionnement fasse auditoire. Dans ces aléas de discours qui peuvent mener à un jeu, insiste Gaudé, et suite aux interventions du psychodramatiste, à la cantonnade, le participant comme sujet désirant, individu concret, se trouvera provisoirement mis entre parenthèses. C’est cette mise entre parenthèses qui m’intéresse.

Ce passage du livre de Gaudé indique à quel point le psychodrame opère un passage du singulier au collectif, ou, mieux, un passage du singulier par le collectif. C’est d’autant plus intéressant comme formulation qu’il me semble que cela était, à l’origine, l’intention même de Moreno. Mais ce passage Moreno le situait dans la mise en jeu, alors que Gaudé le situe dans la préparation au jeu par le groupe et le psychodramatiste dans l’élaboration d’un thème.

Le singulier et le collectif

Examinons cette question.

Présenter les choses comme cela m’oblige à préciser, provisoirement, ces deux dimensions : singulier et collectif.

Du côté du singulier je vise cette dimension du sujet de l’inconscient telle qu’elle s’est mise en place chez Freud progressivement, et que Lacan à développée. C’est en cela que la psychanalyse, dans la cure, fonde une éthique : l’enjeu majeur de la cure c’est de devenir sujet de son désir ; cette question est particulièrement aiguë dans les névroses.

Où est le sujet de l’inconscient dans l’irrationalité des symptômes ? Qui est-il ? En quoi le sujet est-il engagé dans la répétition symptomatique dont il se dit en même temps insatisfait ? En quoi est-il engagé dans une demande de jeu en psychodrame, dans une adresse au groupe ou au psychodramatiste ? Freud nous l’a montré, il y est question du sujet archaïque, tel qu’il s’est mis en place dans l’histoire psychique, elle-même contingente des conditions sociales et familiales. Cette perspective psychanalytique fonde une psychologie clinique, qui ne s’intéresse dans la parole qu’à ce qui est singulier, unique.

Mais en même temps elle indique en quoi la question du sujet est articulée au collectif familial, au collectif culturel, au collectif social, c’est-à-dire aussi au collectif en tant qu’il est toujours déjà universel et commun aux êtres de langage que nous sommes. Au collectif en tant qu’il est le lot, le destin, de notre structure commune d’être parlant.

C’est par une lecture parallèle de deux textes fondateurs, « Totem et tabou » et le « Discours de Rome » que je compte faire apparaître ce rapport du singulier et du collectif au fondement d’une éthique psychanalytique.

Il y a des questions auxquelles nous ne pouvons échapper, les tragiques grecs nous l’avaient déjà clairement indiqué. L’époque où Freud cherche le fondement de la structure du sujet, sur lequel vient buter toute entreprise psychothérapeutique, c’est l’époque de Totem et Tabou. Lacan ne l’a pas ratée puisque c’est à partir de là qu’il va tenter de comprendre pourquoi le pacte humain semble déraper dans la psychose. Pour Freud de Totem et tabou la structure humaine dont nous héritons commence mythiquement par une sorte de collectif : c’est celui de la horde primitive, soumise au pouvoir d’Un seul, le tyran. Mais ce premier collectif mythique, dont nous ne cesserons de rêver par nostalgie pense Freud, alimenté par la solidarité et la haine, laissera bientôt la place à un autre : le collectif du pacte qui lie symboliquement les frères entre eux et au Père, désormais sacralisé.

Traduisons : nous sommes unis par le langage que nous avons en partage, qui nous permet de traverser nos différences et de nous donner quelque chose en commun ; mais le langage ne nous appartient pas, ni individuellement, ni collectivement ; c’est, par définition, le lieu de l’Autre, le lieu du symbolique commun qui nous échappe, mais où nous avons à chercher une place de sujet singulier.

LACAN reprendra à sa manière les considérations freudiennes de « Totem et tabou ». Lorsqu’il promeut l’ordre du langage ce n’est pas tant celui de la désignation du réel par l’entremise des mots, c’est celui de la signification du sujet. Dans le Discours de Rome et dans le Séminaire I, la parole est ce par quoi nous sommes parlés avant de pouvoir le savoir, et sans pouvoir le savoir. Le langage, pour lui, est un espace de production des sujets ; les sujets sont des effets de parole.

Il n’y a donc pas un commencement du langage, il y a un commencement de la structure qui est aussi le commencement de l’homme lui-même. LACAN est en continuité directe avec le texte de FREUD : le commencement de l’homme est pensable à la limite opaque du biologique et du signifiant, là où le corps sexué se met à parler. C’est la prolongation du mythe freudien de Totem et tabou. Le mot neuf que le Discours de Rome fait surgir c’est le mot Loi.

D’abord LACAN repense ce que FREUD avait noté comme le premier mouvement de la cure : la remémoration. Ici commence la réalisation de la parole pleine. Le sujet raconte l’événement. LACAN dit : il le verbalise, il le fait passer dans le verbe, « ou plus précisément dans l’épos où il rapporte à l’heure présente les origines de sa personne ».

Le drame ainsi rejoué dans le même mouvement, et l’histoire du sujet en train de se récapituler, constituent le sujet comme étant celui qui a ainsi été. « C’est l’effet d’une parole pleine de réordonner les contingences passées en leur donnant le sens des nécessités à venir, telles que les constitue le peu de liberté par où le sujet les fait présentes »

Par là le sujet effectue l’assomption de son histoire en tant qu’elle est constituée par la parole adressée à l’autre.

LACAN redéfinit ainsi l’inconscient, à partir de son analyse de la situation d’intersubjectivité de la cure :

« L’inconscient est cette partie du discours concret en tant que transindividuel qui fait défaut à la disposition du sujet pour rétablir la continuité de son discours conscient », ou encore : « L’inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c’est le chapitre censuré. Mais la vérité peut-être retrouvée ; le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs »

Lacan évoque ici le corps marqué, les souvenirs d’enfance, le langage propre, le style, le caractère, les traditions et les légendes de la culture à laquelle on appartient, etc., l’histoire repensée ne prenant son sens qu’à être entendue par quelqu’un dont la subjectivité n’est pas fondamentalement différente de celle de l’analysant.

Il fait ici référence à la notion de symbolisme analytique dont FREUD nous a donné un aperçu remarquable dans ses « Leçons d’introduction de la psychanalyse » (FREUD, 1965).

J’ai remarqué que ces pages de Freud préfigurent la lecture spécifiquement lacanienne de la parole et de la symbolisation.

Voici quelques phrases de ce texte :

“ Le symbolisme constitue peut-être le chapitre le plus remarquable de la théorie des rêves, dit Freud … (Les symboles) nous permettent, dans certaines circonstances, d’interpréter un rêve sans interroger le rêveur qui d’ailleurs ne saurait rien ajouter au symbole…Le symbolisme n’est pas une caractéristique propre au rêve…Le rapport symbolique est une comparaison d’un genre tout particulier et dont les raisons nous échappent. Les objets qui trouvent dans le rêve une représentation symbolique sont peu nombreux. Le corps humain, dans son ensemble, les parents, les enfants, frères, sœurs, la naissance, mort, la nudité…Comment pouvons-nous connaître la signification des symboles des rêves, alors que le rêveur lui-même ne nous fournit à leur sujet aucun renseignement ou que des renseignements tout à fait insuffisants ? Je réponds : cette connaissance nous vient de diverses sources, des contes et des mythes, de farces et facéties, du folklore, c’est-à-dire de l’étude des mœurs, usages, proverbes et chants de différents peuples, du langage poétique et du langage commun… Je n’affirme pas que le rêveur sache tout cela, mais j’estime aussi qu’il n’a pas besoin de le savoir…Le rêveur a à sa disposition le mode d’expression symbolique qu’il ne connaît ni ne reconnaît à l’état de veille…Les rapports symboliques n’appartiennent pas en propre au rêveur…On a l’impression d’être en présence d’un mode d’expression ancien, mais disparu. ”.(FREUD, 1965)

Je suis étonné de n’avoir trouvé aucune référence à ce texte chez LACAN, alors que la théorie du signifiant est ici en émergence.

Ainsi, LACAN s’avance vers une redéfinition du sujet, tel que l’expérience psychanalytique nous le fait entendre, définition qui précise du même coup le champ de la cure et de la discipline. Ce sujet va bien au-delà de ce que l’individu éprouve subjectivement. Il va jusqu’à la vérité de son histoire. LACAN ira encore plus loin, puisqu’il envisage la préhistoire de tout sujet humain, c’est-à-dire ce qui, dans sa structure, le fait parler de lui à un autre. Son propos est tout à fait dans le fil anthropologique du texte de FREUD .

FREUD ne découvre-t-il pas dans ce texte que la psychanalyse met en jeu non seulement la parole de l’un et l’écoute de l’autre, mais aussi ce qui détermine l’un et l’autre dans l’interlocution, et qui renvoie chacun, parlant et écoutant, à ce qu’ils sont sans le savoir par rapport à un pacte fondateur et à l’idéalisation d’un antécédent premier ? « Symbole et langage comme structure et limite du champ psychanalytique » dira LACAN dans son deuxième chapitre. C’est là qu’il va nous mener et y articuler la question de la Loi.

Le premier objet du désir de l’homme est d’être reconnu par l’autre. Le désir inclut toujours le rapport à l’autre. LACAN nous l’indique dans l’œuvre freudienne même : le rêve, l’acte manqué, le mot d’esprit, le symptôme. De la même façon que FREUD, LACAN va sauter de l’expérience de la cure et du nœud œdipien à la loi universelle de la communication.

FREUD, quant à lui, tente de fonder l’universalité de l’Œdipe et construit un mythe fondateur qui définit la structure spécifique de l’humanité, au-delà de toute donnée individuelle; le collectif commun au-delà du singulier.

LACAN, s’appuyant sur les découvertes linguistiques et anthropologiques de son époque (SAUSSURE, MAUSS, LEVI-STRAUSS), identifie l’interdit sexuel, fondateur du désir, à la loi du langage et de la parenté.

La Loi primordiale est celle qui règle l’alliance (on pourrait dire : le commun destin de solidarité et d’échange, au-delà de nos singularités), et nous fait passer de la nature à la culture permettant la communication. Il identifie la fonction symbolique repérée par les anthropologues et les linguistes à l’ordre signifiant tel qu’il est en jeu dans la parole dans la cure, en tant que cette fonction symbolique de la parole est en même temps une expérience de subjectivation, c’est-à-dire le fait que pour un humain, être sujet c’est un problème en soi.

Nul n’est censé ignorer la loi. Lacan applique les lois du langage au rapport humain : un élément quelconque d’une langue, un verbe par exemple, se distingue et se conjugue en référence à l’ensemble supposé constitué des éléments de la langue des usagers ; analogiquement, LACAN établit que notre existence individuelle de sujet parlant, de personne, renvoie automatiquement, comme dans le langage, à l’ensemble des distinctions et des combinaisons définies antérieurement à sa liaison possible à toute expérience particulière de sujet.

« Car la découverte de FREUD est celle du champ des incidences, en la nature de l’homme, de ses relations à l’ordre symbolique, et la remontée de leur sens jusqu’aux instances les plus radicales de la symbolisation dans l’être ” ( FCPL, p 154).

S’adresser à quelqu’un c’est d’emblée faire implicitement référence, en acte, à cette Loi qui structure l’échange entre les hommes et au pacte qui les lie symboliquement comme semblables et différents, distinguables et combinables arbitrairement, selon un ordre qui n’est pas de leur ressort.

Dans le texte de FREUD sur le symbolisme, écrit après Totem et tabou, les phrases “ Les rapports symboliques n’appartiennent pas en propre au rêveur ” ou “…dont les raisons nous échappent… qu’il n’a pas besoin de le savoir ” découvrent cet univers symbolique qui nous détermine dans l’être, c’est-à-dire dans la mise en rapport avec d’autres êtres humains.

Les humains sont définitivement libérés des rapports immédiats de l’un à l’autre, et ne peuvent communiquer qu’en référence implicite à cette Loi, qui est dans le même mouvement loi de séparation des êtres, de leurs distinctions, et de leurs rapprochements, de leur communication. En m’adressant à quelqu’un comme mon semblable, je fais implicitement référence au tiers symbolique qui nous permet de nous distinguer et de nous reconnaître comme égaux autrement que comme une illusion. Ma présence en acte de parole adressée à quelqu’un fait implicitement référence à l’absence qui me constitue dans cet ordre symbolique.

L’homme parle donc, mais c’est parce que le symbole l’a fait homme. De même dans une institution, dans toute institution humaine, et la cure en est une, chacun étant mis à une place définie dans l’ordre symbolique, échangeant des services, des rôles, des gestes ou des paroles, ne peut s’adresser à un autre qu’en dépassant singulièrement dans l’acte les déterminations qui lui échappent, aussi bien dans l’axe synchronique (les rôles) que dans l’axe diachronique (l’histoire), dans l’axe individuel comme dans l’axe concomitant du collectif.

« Disons seulement que c’est là ce qui objecte pour nous à toute référence à la totalité dans l’individu, puisque le sujet y introduit la division, aussi bien que dans le collectif qui en est l’équivalent. La psychanalyse est proprement ce qui renvoie l’un et l’autre à leur position de mirage. » (FCPL p 175)

LACAN accentuera l’axe diachronique, et c’est en cela qu’il est bien dans le prolongement de Totem et tabou, en insistant essentiellement sur la question de la filiation. La Loi primordiale règle l’alliance et la généalogie, et s’avère pour le groupe impérative en ses formes, mais inconsciente en sa structure, comme le langage. Cette Loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre de langage, donnant à l’homme la possibilité d’exister singulièrement à travers cette détermination symbolique.

Cependant LACAN redéfinit l’Œdipe à sa façon. Si pour FREUD, on l’a vu, le mythe-récit implique d’abord un acte alimenté par les forces pulsionnelles (au commencement était l’acte), pour LACAN la prééminence et l’antériorité de l’ordre symbolique ne fait pas de doute (au commencement était le verbe). Et cet ordre symbolique n’est pas seulement porteur de l’interdit œdipien, il implique l’exigence d’échanges. LACAN radicalise la coupure faite par FREUD entre nature et culture et le meurtre, lié au désir œdipien, devient aussi le vide de l’être dans la référence du sujet à l’ordre symbolique.

En quoi les développements de LACAN concernant la Loi nous intéressent-ils dans la cure ? En quoi cela nous intéresse aussi dans le psychodrame ?

Précisément dans la mesure où la Loi règle le fait même de parler à quelqu’un et particulièrement lorsqu’il vient nous parler de son désir. Ce désir lui-même, pour être satisfait, exige d’être reconnu, par l’accord de la parole ou par la lutte de prestige dans le symbole ou dans l’imaginaire.

« Les symboles enveloppent en effet la vie de l’homme d’un réseau si total qu’ils conjoignent avant qu’il vienne au monde ceux qui vont l’engendrer “ par l’os et par la chair ”, qu’ils apportent à sa naissance avec les dons des astres, sinon avec les dons des fées, le dessin de sa destinée, qu’ils donnent les mots qui le feront fidèle ou renégat, la loi des actes qui le suivront jusque là même où il n’est pas encore et au-delà de sa mort même, et que par eux sa fin trouve son sens dans le jugement dernier ou le verbe absout son être ou le condamne, – sauf à atteindre à la réalisation subjective de l’être-pour-la-mort. » (FCPL p 158)

C’est là l’enjeu de la psychanalyse et notre voie est l’expérience intersubjective où ce désir se fait reconnaître.

Dans le psychodrame

Dans une séance, des gens se mettent à parler. Qui parle et à qui s’adressent-ils ?

Quelle est l’allure de ces discours particuliers créés par le dispositif d’une séance de psychodrame ?

On ne dit pas n’importe quoi. Sans doute, d’une part, le contexte impose une ou l’autre orientation de ces paroles adressées. D’abord, on est là pour parler de ce qui ne va pas chez soi et qui pourrait déboucher dans un jeu. Le malaise et le jeu sont deux déterminants de la parole Ensuite, les paroles s’adressent autant à l’animateur de séance, voire aux co-animateurs, s’il y en a, qu’au groupe à l’écoute. Au père, p.è.r.e et aux pairs, p.a.i.r.s.

On sait que l’animateur ne parlera pas de ce qui ne va pas chez lui et qu’il est là pour recueillir les paroles des participants et leurs effets. (il représente, il présentifie, le Un d’exception, nécessaire pour qu’une certaine parole et une certaine écoute soient possibles).

On sait que les autres sont là pour parler à leur tour et donner écho à ce qu’on dit.

Ce qu’un participant dit est donc fonction de ces buts et de ces adresses :

– le malaise en lui qui doit se transformer,

– le jeu à venir qui doit éclaircir quelque chose,

– l’animateur qui recueille et fait écho d’une certaine façon

– et le groupe qui écoute, donne écho, interprète déjà et relance.

On est dans une structure langagière particulière. Mais ce qui donne à ce discours en formation sa fonction langagière c’est le fait que tous ces éléments se réfèrent à la place de l’Autre, le lieu où le discours humain peut être entendu, le lieu où le sujet qui parle ici et maintenant peut trouver du sens à ses paroles, au-delà des souffrances, des répétitions et des malentendus.

Si chacun, qui se risque à la parole en groupe, hésite toujours avant de parler, c’est qu’il sait que ce qu’il dit peut l’amener à un jeu, là où il sera moins maître de ce qui se passe.

Mais ce risque qu’il appréhende, il le souhaite aussi, puisqu’il espère que c’est là que s’éclairciront ses énigmes, que c’est là qu’il pourra prendre place comme sujet de son dire.

Dans la mesure où le psychodramatiste ne s’engage pas dans l’échange de paroles, comme dans la vie quand nous nous parlons, dans la mesure où il est attendu que chacun des participants parlera de son malaise en écho, le participant qui parle, sait aussi que la structure langagière qui lui permet de parler et de s’adresser à quelqu’un implique qu’il ne sait pas exactement ce qu’il dit ; il sait que ses paroles (ses signifiants) en disent plus qu’il ne sait, et que les avatars de son dire peut amener des surprises. Il sait que la place qu’il occupe dans sa parole est en partie du semblant, qu’en quelque sorte il est dupe de son propre discours, du fait que le langage ne lui appartient pas. Il y prend place, dans le langage, mais sa place est déterminée ailleurs ; il y a comme une sorte d’usurpation de place.

Contrairement à un dispositif de réunion en groupe, ce dispositif implique que chaque personne est dans une structure d’expression interprétative : n’importe qui peut entendre autre chose que ce qu’elle croit dire, les membres du groupe et l’animateur. Il ne s’agit donc pas seulement d’être compris, entendu, mais aussi d’être interprété. La surprise est toujours possible qui révèlera une part cachée du sujet. C’est donc aussi le sujet qui est à advenir.

Si un autre participant réagit à ce que dit le premier c’est à la fois pour soutenir et amplifier ce que dit celui-ci, et dans ce sens il se sent éventuellement déjà entendu, mais c’est souvent aussi pour y mettre du sien, y aller lui-même dans la recherche d’un sens à sa parole.

La question qui se pose au psychodramatiste est alors de voir en quoi ce que dit le second est dans un certain rapport avec ce que dit le premier. Est-ce que le dire du premier est déployé de quelque manière par un élément, un signifiant du dire du second ; y a t il déjà interprétation du dire du premier ? Si c’est clair pour tout le monde, il suffit de le souligner ; si ce n’est pas clair on peut chercher à le faire préciser.

Cette ponctuation du psychodramatiste est essentielle, parce qu’elle permet que se tisse progressivement un thème, qui n’est plus le thème du premier, mais qui commence par être le thème de quelques uns. Ce n’est pas le thème du groupe, mais seulement de quelques uns.

Il suffit de quelques uns pour que le thème passe du singulier au collectif.

Du même coup, le premier qui a parlé est en quelque sorte dessaisi de l’aspect singulier de sa demande. Sa demande est devenue l’affaire de quelques uns. Le psychodramatiste a besoin de ce « quelques-uns » pour pouvoir jouer. Il faut que quelques uns soient pris, d’une manière ou d’une autre, dans le discours qui est en train de se créer. Sinon les acteurs ne pourront pas être crédibles.

Si le psychodramatiste n’intervenait pas, on risquerait d’aller d’un dire à l’autre, et c’est celui qui y apporterait le plus de poids, le plus d’émotion éventuellement, qui l’emporterait. Après, cela se créerait des alliances, des conflits, des compétitions, voire des rejets selon le jeu des identifications. Comme dans la vie.

Pour terminer, j’en reviens à Serge Gaudé.

Il insiste pour comprendre ce moment de passage dans la séance psychodramatique : c’est l’écoute du psychodramatiste et ses interventions particulières, à la cantonade dira-t-il, qui seront le déterminant essentiel pour faire passer la plainte ou la demande d’une personne à un collectif de thème qui s’élabore, à un discours de séance. Ce discours de séance est déjà un collectif qui devient susceptible de déboucher dans un jeu.

C’est dans ce jeu, dans lequel tout le monde est dorénavant impliqué, d’une manière ou d’aune autre, ne fut-ce que comme spectateur, qu’une personne, que Moreno appelle « le protagoniste », tentera d’en venir au moment de vérité de sa singularité propre.

Le meneur de jeu et les antagonistes, les autres acteurs, les Moi auxiliaires dit Moreno, doivent eux tenter de maintenir ce dispositif collectif de départ qui donne accès à une vérité singulière. Ce sera éventuellement à l’observateur de séance de souligner en quoi quelque chose a été atteint, a été traversé, a été évoqué, de la vérité d’un sujet. Une tradition veut que ces observations se fassent sur un mode impersonnel.

On ne sait pas prévoir à l’avance les effets d’un jeu. Le protagoniste est, dans une certaine mesure, dans la même galère que le meneur de jeu. Cela Moreno l’avait bien compris. On voit cela très bien dans les groupes didactiques où les participants apprennent à mener une séance, éventuellement après avoir été eux-mêmes protagonistes. Il y a aussi des risques à animer.

Le protagoniste lui, risque d’être démasqué, d’être surpris, d’être déçu, d’être abasourdi, d’être étonné, de ne pas être apaisé.

C’est pourquoi, pour convaincre que l’usurpation n’est pas absolue, qu’il y s’agit quand même de lui, le protagoniste peut y mettre les émotions nécessaires qui en disent plus que la parole. Quand les mots manquent, l’émotion prend la place ; le problème c’est qu’elle n’est que partageable ; elle ne donne pas une place comme l’énonciation de soi-même en donne une.

Compte tenu des risques qu’on prend dans un jeu, la scansion de la fin de séance permet de faire rupture provisoire avec ce dans quoi on s’était engagé, pour repartir, à la séance suivante, sans savoir qui parlera en premier.

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Psychothérapie en groupe

Le Psychodrame : On est pas seul avec son problème et on change plus facilement à plusieurs !

Un groupe d’expression et de parole, pour toute personne éprouvant des difficultés dans sa vie, surtout quand dire les choses semble impossible, quand nous sommes débordés par nos émotions ou coupés d’elles, quand notre histoire est marquée par un blanc,..La mise en scène, la représentation et l’écoute vont redonner du sens, permettre une nouvelle rencontre avec soi-même et avec l’autre par la représentation scénique, la médiation, de redonner vie, de parler sans les mots parfois et surtout après coup sans les maux

En psychodrame il s’agit de rendre vivante et présente une situation problématique du passé, du présent ou du futur et de la travailler, pour tenter de la résoudre, en la rejouant en interaction et en utilisant diverses techniques.      [show_more more= »your text » less= »your text » color= »#0066CC » list= »» »]  Pourquoi un groupe ? Un groupe psychothérapeutique pour permettre :

• De se (re)prendre en main, prendre rendez-vous avec soi,
• Un travail sur soi et/ou de formation-supervision,
• D’aborder, d’explorer certaines difficultés de la vie, relationnelles, dans son cycle de vie, des questions familiales, conjugales, pédagogiques, alimentaires, éducatives, sociales, professionnelles ou thérapeutiques.

Un groupe de psychodrame est ouvert à toute personne qui s’interroge sur les difficultés qu’elle rencontre (choix, ruptures, deuils, sentiment d’être en porte à faux avec son entourage,…), et est prête à les explorer en les jouant. Autant des situations traumatiques que des difficultés de la vie quotidienne peuvent être abordées. Le psychodrame permet également de (mieux) percevoir la place occupée dans les relations amoureuses, familiales, professionnelles,…

Le groupe et la mise en scène permettent d’aller plus directement au cœur des problèmes, en étant soutenu par le groupe, qui est en même temps confrontant. La réflexion et le partage à propos du jeu relancent les questions plus loin et permettent de les approfondir. Le groupe, le jeu et ses règles, les échanges de paroles avant et après le jeu, permettent d’éclairer, d’explorer et d’entamer des changements, de trouver une réponse nouvelle à une ancienne situation ou une réponse adéquate à une situation nouvelle.

Tout psychodrame comporte trois étapes :
– la mise en train (« warm-up »)
– la mise en scène (« enactment »)
– le partage (« sharing »). Continuer la lecture de « Psychodrame »

Prendre soin

Ce que « prendre soin » peut signifier :

« Soin » et « prendre soin », sont traduits, en anglais, par « care » et « take care ». « Cure » et « care » sont en anglais des termes très proches. Alors que « cure » vise le traitement médical et l’éradication de la maladie, care met l’accent sur l’attention portée à quelqu’un et sur l’intérêt qui est pris pour cette personne. Dans Cure, Winnicott[1] cherchait notamment à réhabiliter le care, qui renvoie à la relation humaine et la confiance entre soignant et patient, délaissées selon lui dans la médecine du XXe siècle. Il regrettait en effet que l’acte médical se résume à un simple acte technique, et invitait plutôt à prendre en compte l’histoire singulière du patient. Ce que le patient demande au cadre, c’est d’assumer la fonction de l’environnement primaire défaillant. Il faut qu’il ait suffisamment confiance en l’environnement pour pouvoir régresser. Que le professionnel aidant soit une personne fiable c’est-à-dire sur qui l’on peut compter, Winnicott insistait sur la nécessité pour le patient d’avoir foi en la personne à qui il s’adresse.

[show_more more= »your text » less= »your text » color= »#0066CC » list= »» »] 

Voici des propos de Winnicott énoncés en 1970[2]: « la psychanalyse ne consiste pas simplement à interpréter l’inconscient refoulé, mais aussi à fournir à la confiance un cadre professionnel dans lequel un tel travail pouvait prendre place. En étant fiables dans notre travail professionnel, avait-il expliqué aux médecins et infirmières, « nous protégeons nos patients de l’imprévisible. Nombreux sont ceux qui souffrent du fait qu’ils ont été soumis ou sont soumis à l’imprévisible. Aussi devons-nous, nous, soignants, nous garder d’être imprévisibles, car derrière l’imprévisibilité, il y a la confusion mentale, et derrière celle-ci, éventuellement un fonctionnement somatique chaotique, c’est-à-dire une inconcevable angoisse physique. »

Les uns comme les autres ne doivent jamais oublier que toute écoute, toute parole, tout silence, tout geste, tout acte, aussi technique qu’il puisse être, doit toujours s’inscrire dans un processus gouverné par le care, l’attention à l’autre, le prendre soin de la personne qui s’est remise entre leurs mains, qui leur a fait confiance au point de s’en remettre à leurs soins.

Qu’est-ce que le « cure » ?

« La tentative d’éradication de la maladie, guérir et pas seulement soigner, objectiver la maladie pour la traiter le plus indépendamment du sujet qui l’éprouve. Le care, lui, sous-entend autre chose : le sujet précisément, la relation avec le médecin, la confiance qu’on lui témoigne, une sorte de parachèvement du holding (qui commence avec le bébé dans le ventre de la mère), mais surtout un sentiment d’égalité malgré la dépendance, et même, une vision active de la dépendance au sens où il s’agit de pouvoir « s’appuyer sur » (to depend on)…. La confiance est le cadre qui permet d’accéder aux contenus inconscients refoulés par le sujet. Le care fait écho au vivant d’un soin, pas un soin de principe, au sens où il ne serait que de papier. Mais un soin vécu et par le médecin, et par le patient, sans hiérarchie aucune. Non que les deux soient similaires. L’égalité indique simplement « un socle radical d’humanité – celui où chacun est dépouillé de son identité imaginaire pour se laisser altérer par la rencontre, qui fait émerger quelque chose de vivant entre les êtres » (Périlleux). Winnicott qualifiait le soin comme la relation marquée par la rencontre de la fiabilité et de la dépendance. Et Zaccaï-Reyners de définir le type de travail du care, un travail « relationnel », qui ne peut être mécanisé, et « dont le produit ne peut être exhibé après coup. Au contraire, tant qu’il est effectué correctement, le travail relationnel reste pour l’essentiel insaisissable, invisible. Sa qualité réside même en partie dans sa capacité à masquer sa pénibilité ». Pas simple donc de reconnaître sa valeur, dans un monde qui aime tant évaluer les actes, mais les évalue d’autant plus mal qu’ils s’humanisent. Ne provoquer ni l’amour ni la haine, ne devenir ni le gourou ni l’indifférent, adopter la juste sollicitude, le juste régime d’attention, voilà toute la subtilité du care, de ce don du médecin au patient. Il ne s’agit nullement de le substituer au « cure ». Il est l’aura du « cure », tout ce que doit le « cure » à l’autre, qu’il soit patient, collègue, parent, ami. Soigner, guérir, cela ne s’apprend pas seul. C’est la suite d’un long processus relationnel, d’une longue chaîne de savoirs et de partages multiples. Il faut des années et des années, des siècles et des siècles de soin des hommes, de souci de soi et des autres, pour façonner l’art de sauver la vie. »[3]

Qu’est-ce que le care ?

Ce terme désigne l’idée du souci des autres ou du « prendre soin », et s’étend à toutes les sphères de notre vie : personnelle (« care domestique »), professionnelle (dans le cadre hospitalier notamment), sociale et politique. Il concerne aussi bien le souci de soi que celui d’autrui ou du monde, dès lors que nous admettons que nous sommes tous vulnérables, car dépendants de nos semblables pour survivre. Winnicott retient trois grandes dimensions de ces soins : le holding, le handling et l’object presenting. La fonction de l’environnement implique ces trois concepts.

Qu’est-ce que le « holding » ? :

Il est « la manière dont l’enfant est porté »[4].

Il correspond au portage, au fait de tenir, mais aussi à la contenance psychique.

Le holding est une notion à l’interface du physique et du psychique. Il renvoie à la façon dont ces deux dimensions s’entremêlent. On peut donc distinguer un portage physique et un portage psychique.

Le portage physique :

Le holding est d’abord décrit comme un portage physique : une manière de tenir, de porter le bébé. Winnicott souligne que certaines mères n’arrivent pas à tenir leur bébé comme si leurs mains n’étaient pas assez sûres.

Le dialogue tonico-émotionnel entre la mère et son enfant sera par la suite étudié plus en profondeur par les psychomotriciens qui se réfèrent souvent à cette notion de holding. Ils vont avoir une attention particulière à la manière dont les émotions (les peurs, les craintes qui peuvent renvoyer à l’histoire de la mère) vont se transmettre à l’enfant par l’intermédiaire du corps.

Le portage psychique :

La dimension psychique du portage est également essentielle pour Winnicott : elle renvoie à la capacité d’attention de la mère, à la qualité de sa présence et à sa capacité à penser les émotions du bébé (à s’interroger, par exemple, sur le sens de ses pleurs, à lui parler pour le rassurer, etc.)

Cette dimension est à rapprocher de la notion de rêverie maternelle et de fonction alpha chez Bion. En effet, pour Bion, la mère va transformer des émotions incompréhensibles du bébé (les éléments Bêta) en images, en pensées ou en rêveries (les éléments Alpha).

Qu’est-ce que Le « handling » ?

Il est la manière dont l’enfant est traité, manipulé.[5]

Le handling renvoie à une dimension plus pratique et plus active que le holding. Il correspond aux soins prodigués à l’enfant : le fait, par exemple, de le laver, de le changer ou de l’habiller.

Winnicott décrit l’importance de ces soins dans le développement psychique de l’enfant. En effet, la mère n’est pas un robot, lorsqu’elle lave son enfant, par exemple, elle le fait en le pensant d’une certaine manière. Le handling permet au bébé de se constituer son enveloppe corporelle et psychique.

Qu’est-ce que  l’ « object presenting » ?

Il est le mode de présentation de l’objet.[6]

L’object presenting  pourrait être traduit par « le fait de présenter l’objet ». Il désigne la façon dont la mère présente le monde à l’enfant. Elle va, en effet, introduire l’enfant à l’existence d’un extérieur à la dyade mère-enfant. Pour d’autres auteurs, cette dimension est plutôt reliée à la fonction. Il sera ainsi reproché à Winnicott d’avoir trop mis l’accent sur le lien mère-enfant et d’avoir eu tendance à laisser dans l’ombre, en arrière-plan, le rôle du père dans l’ouverture vers le monde (on parle classiquement de la « fonction de tiers » du père ou du substitut paternel).

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Mots-clés: take care-fiabilité-rencontre- holding- handling- object presenting.

(1)Connu dans le monde entier, Donald Woods Winnicott (1896-1971), pédiatre et psychanalyste anglais, formé par Melanie Klein (1882-1960) et proche d’Anna Freud (1895-1982),faisait remonter la théorie du développement émotionnel à la petite enfance, et même à la période prénatale.  Ce qui intéresse avant tout Winnicott et ce qui fait le prix de sa découverte, ce n’est pas seulement l’objet, c’est l’« espace transitionnel », ce qu’il va appeler « l’aire intermédiaire ». Cet espace transitionnel est une « troisième aire », nous dit Winnicott. C’est un espace paradoxal, parce qu’il se situe entre la réalité extérieure et la réalité interne, entre le dedans et le dehors. L’« espace transitionnel », est un espace qui va jouer un rôle essentiel dans les processus de représentation et de symbolisation et va permettre un premier décollement avec l’objet maternel, un premier mouvement de l’enfant vers l’indépendance. Pour ce qui concerne notre texte, Winnicott distingue le « holding » qui correspond à la façon de soutenir et porter l’enfant, physiquement, mais aussi psychiquement et le « handling » qui correspond aux manipulations et stimulations du corps par les soins que la mère lui procure (bain, habillage, etc.)

[2] Lors d’une conférence prononcée le 18 octobre 1970, devant des médecins et des infirmières.

[3] https://www.humanite.fr/le-care-cure-568910

[4] D.W.Winnicott, Jeu et réalité, Ed. Gallimard, 1975, p.154.

[5] Ibidem, p.154.

[6] Ibidem, p.154.

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La négligence

La négligence est un phénomène trop souvent négligé !

Définition :

La négligence [1]est :

  • L’attitude de celui qui fait les choses avec moins de soin, d’attention ou d’intérêt qu’il n’est nécessaire ou qu’il n’est souhaitable. Ses synonymes : laisser-aller, inattention;
  • L’attitude de celui qui cherche à faire les choses avec moins de soin, d’attention ou d’intérêt qu’il ne paraît nécessaire, dans un souci d’élégance.
  • Un manque de soin, d’application dans l’exécution d’une tâche : travail fait avec négligence.
  • Un manque d’attention, de vigilance à l’égard de choses, d’événements : sa négligence lui a fait manquer l’affaire.
  • Une faute non intentionnelle résultant de ce manque de soin ou de ce manque de vigilance : l’accident est dû à une négligence du mécanicien.
  • Une Indifférence réelle ou affectée ; nonchalance.

La négligence comme concept légal :

La négligence est un concept légal habituellement employé par un tribunal pour obtenir des dommages-intérêts dans le cas d’accidents et de blessures ou séquelles sur la santé, et depuis peu en cas de dommage environnemental. La négligence est un type de délit civil, mais peut également être employée dans le droit pénal. La négligence signifie un comportement qui est coupable parce qu’il n’existe pas de norme juridique pour protéger un tiers contre des actes nocifs, prévisiblement risqués, de la part d’un ou plusieurs membres de la société ou entité concernée. Le comportement négligent envers autrui ouvre des droits de compensation pour toute atteinte aux domaines corporels, du bien-être mental, de la propriété, du statut financier, ou dans les relations. La négligence est employée en comparaison d’actes ou d’omissions qui sont intentionnels ou obstinés.

La négligence dans le registre de la maltraitance

La négligence est un syndrome actuellement bien identifié dans le registre de la maltraitance. Elle se révèle par la carence de soins, un manque d’attention aux besoins de l’enfant, un défaut d’empathie des parents. La négligence touche en général tous les aspects de la vie du petit, tous ses besoins primaires (manger, boire, dormir, être stimulé, être aimé…). Souvent, elle se déploie sur plusieurs générations ; les parents ont eux-mêmes connu des carences qui les rendent moins adéquats dans leurs rôles parentaux.

Une négligence est une forme passive d’abus et de maltraitance durant lesquels l’auteur responsable des soins d’une personne incapable de se prendre en charge seule ne lui fournit pas les traitements adéquats, ce dont découle un mal-être physique ou psychologique de la victime.

La négligence peut inclure une faute de soin, de nutrition, de santé médicale ou tout autre besoin qu’une personne est dans l’incapacité de satisfaire elle-même.

La victime peut être un enfant, un adulte mentalement ou physiquement handicapé, et toute personne dépendante et vulnérable. La négligence peut porter sur un animal domestique. Elle peut concerner aussi une plante ou un objet inanimé.

Quelques synonymes de négligence :

L’étourderie[2] La carence, la dissipation, la distraction, l’imprévoyance, l’inattention, l’insouciance etc.

Quelques antonymes de négligence :

L’adresse, l’application, l’attention, prévoyance, la réflexion, la vigilance : voir l’article, à ce sujet sur mon site web : http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2018/08/24/le-concept-de-la-vigilance/

[1] http://www.cnrtl.fr/definition/négligence; https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/négligence/54071

[2] Voir, à ce sujet, le texte : « Le dire et le dit » en rapport avec « L’étourdit » de Lacan soit « les tours dits » à paraître.