Être seul, séparé et l’angoisse de séparation

L’angoisse de séparation fonde notre sentiment d’identité. Lorsqu’elle est apprivoisée l’angoisse de séparation devient source d’élan de vie. Se sentir seul signifie prendre conscience qu’on est soi-même unique. « séparer » vient du latin separare, qui veut dire « se parer », « s’habiller », « se défendre », et surtout, « engendrer ».  La confiance implique une qualité de l’interaction pour laquelle la séparation ne constitue pas une menace, mais un défi créatif. L’absence d’autrui et les nouvelles distances dans l’interaction avec l’environnement sont une opportunité pour que le bébé développe la « capacité d’être seul » (Winnicott, 1958). Selon Winnicott, telle est l’une des conquêtes fondamentales de son processus de développement, qui est également le moyen par lequel il peut éprouver l’effet de son action sur le monde et sur soi-même, mesurant ainsi « la confiance en soi et en ce qu’il peut espérer de la vie » (1950 : 292). Apprendre à être seul en présence de l’autre c’est tout autant apprendre à être soi en présence de l’autre. La notion de solitude se met en place en même temps que s’élargissent les possibilités d’un espace intérieur. La capacité à être seul en présence de l’autre souligne cette solitude essentielle, et nécessaire, si l’on veut tenir debout, aller jusqu’au bout de ses projets, porter sa propre vie.  Cette capacité à être seul en présence de l’autre – c’est-à-dire à être vraiment soi-même au cœur de la relation, sans avoir « besoin » de l’autre – conditionne la possibilité d’affronter la « vraie » solitude.

Séparation et trauma

Pour D.W. Winnicott, qui prolonge les propositions de S. Ferenczi, le trauma est en relation avec la dépendance et la temporalité. « Le traumatisme est un « échec » en rapport avec la dépendance (D.W. Winnicott, 1965), car il « rompt l’idéalisation d’un objet au moyen de la haine d’un individu, en réaction au fait que cet objet n’a pas réussi à atteindre sa fonction » ; il provient de « l’effondrement dans l’aire de confiance à l’égard de ‘l’environnement généralement prévisible’ ».[1] « Le traumatisme originaire est une « déchirure » spéciale : la perte – la séparation d’avec la mère – est déjà advenue, est déjà là depuis toujours (plutôt que de dire que le sujet a perdu sa mère, il faudrait rappeler qu’il ne l’a jamais eue). Le rejet (Ausstossung) de la signification phallique du corps du sujet marque sa séparation inévitable d’avec l’Autre, sa castration originaire. En revanche, dans la maladie psychosomatique, il s’agit d’une perte effective. Pour Lacan, l’expérience inaugurale du sujet prend l’aspect d’une « mauvaise rencontre », ou d’une « rencontre manquée [2]», toujours traumatique, ce qui n’empêche pas que sa répétition ne soit recherchée avec acharnement. Le désir est désir de répétition de cette première jouissance ratée. La répétition réitère le ratage de la première rencontre, mauvaise et manquée[3]. Le désir étant bloqué, le sujet s’affectera d’un phénomène psychosomatique. Lacan explique dans le séminaire sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, que le premier signifiant (le S1, le signifiant qui vient de l’Autre symbolique, le signifiant « unaire », celui de la première identification avec le père) représente le sujet pour un autre signifiant (le S2, liée au savoir inconscient). Ce deuxième signifiant a comme effet l’aphanisis[4] (disparition) du sujet : d’où la division du sujet ($). Pour plus d’informations détaillées au sujet de la passion amoureuse j’invite le lecteur à lire l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2024/02/16/passion-amoureuse-masochisme-agrippement-emprise-et-clivage-du-moi-2/

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Le traumatisme de la naissance et la première séparation

Otto Rank a découvert un ensemble de faits ayant pour facteur commun la perte de l’objet maternel où le danger serait la peur de perdre l’amour de l’objet. L’angoisse de séparation de l’objet maternel, dont l’angoisse de la naissance ne serait qu’une forme, serait parmi les précurseurs de l’angoisse de castration correspondant à l’étape œdipienne terminale du développement.

« Pourquoi la mère est-elle tantôt objet d’amour, tantôt objet de haine ? Pourquoi les moments de séparation provoquent-ils une telle angoisse chez le nourrisson ? Le traumatisme de la naissance n’est pas celui de l’accouchement, mais d’une perte. Chaque nouvelle vie trouve son premier objet, la mère, pour le perdre aussitôt : c’est la catastrophe originaire. Même avec la plus douce des mères et la naissance la moins violente, l’être humain naît dans l’angoisse. »[1] « Le traumatisme de la naissance, est un fait humain d’une universalité absolue, avec toutes ses conséquences. »[2] « L’inconscient ne peut concevoir la séparation, le départ voire la mort, que comme une réalisation du retour tant désiré à la vie intra-utérine, car il ne connaît ni ne peut représenter aucun autre désir. » [3] Avec la naissance, le sentiment d’unité avec le tout est perdu et cette souche d’angoisse de la rupture est pour Rank le premier contenu psychique dont l’être humain soit conscient. Conscience et angoisse inhérentes à la séparation de la mère sont indissociables.

L’heureuse solitude ou l’amour que l’on n’obtient pas  

Aimer, c’est aussi laisser l’autre être seul. Effectivement seul et cependant aimé. Un tel amour n’unifie pas, ne fabrique pas du « un ». Il ne permet pas davantage d’« être à deux ». Qu’advient-il donc à l’aimé ? Il est aimé, mais pas pour autant d’un amour qui porterait atteinte à sa non moins précieuse solitude. Aimé, il pourra s’éprouver non aimé. Non aimé, il pourra s’éprouver aimé. Ce qui se laisse abréger ainsi : il aura obtenu l’amour que l’on n’obtient pas. Donald Winnicott cite ceci dans un article intitulé : « La capacité d’être seul » (1958) où il évoque ce que serait une heureuse solitude en présence de quelqu’un : « Je considère cependant que « je suis seul » est une amplification de « je suis » qui dépend de la conscience qu’a le petit enfant de l’existence ininterrompue d’une mère à laquelle on peut se fier ; la sécurité qu’elle apporte ainsi lui rend possible d’être seul et de jouir d’être seul, pour une durée limitée. De cette façon, j’essaye de justifier ce paradoxe que la capacité d’être seul est basée sur l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un et que si cette expérience est insuffisante, la capacité d’être seul ne parvient pas à se développer. »[5] Et plus loin D.W. Winnicott cite encore ceci : « C’est seulement lorsqu’il est seul (c’est-à-dire en présence de quelqu’un) que le petit enfant peut découvrir sa vie personnelle. Le terme pathologique de l’alternative est une existence fausse, construite sur des réactions à des excitations externes. Quand il est seul dans le sens où j’emploie ce mot, et seulement quand il est seul, le petit enfant est capable de faire l’équivalent de ce qui s’appellerait se détendre chez un adulte. Il est alors capable de parvenir à un état de non-intégration, à un état où il n’y a pas d’orientation ; il s’ébat et, pendant un temps, il lui est donné d’exister sans être soit en réaction contre une immixtion extérieure, soit une personne active dont l’intérêt ou le mouvement suit une direction. »[6]

Dans le psychodrame avec des personnes vivant avec un handicap mental notamment, la personne que nous essayons d’aider a besoin d’une nouvelle expérience dans une situation particulière. L’expérience est celle d’un état qui ne donne pas de but, on pourrait parler d’une sorte de crédit ouvert à la personnalité intégrée. La situation créée permet au patient d’être sans qu’il y ait un but : “After being – doing and being done to. But first, being !”[1]

Il faut permettre au patient dans le groupe ou à l’enfant assis par terre, au milieu de ses jouets, de communiquer une succession d’idées, de pensées, d’impulsions, de sensations   qui  ne sont pas reliées entre elles.

Dans l’état de détente propre à la confiance et à l’acceptation de la fiabilité professionnelle du cadre thérapeutique, il y a place pour une séquence de pensées sans liens que l’analyste fera bien d’accepter telle quelle, sans supposer l’existence d’un fil conducteur. Peut-être faut-il admettre qu’il y ait des patients qui ont, à certains moments, besoin que le thérapeute remarque le non-sens qui fait partie de l’état mental de l’individu au repos, sans même que le patient éprouve le besoin de communiquer ce non-sens, c’est-à-dire sans qu’il éprouve le besoin de l’organiser. Le non-sens organisé est déjà une défense. L’occasion de se reposer a été manquée en raison du besoin éprouvé par le thérapeute de trouver un sens là où il y a non-sens.

Le patient a été incapable de se reposer en raison d’une défaillance de l’apport de l’environnement qui a annulé le sentiment de confiance. Le thérapeute a, à son insu, abandonné son rôle professionnel et il l’a fait en revenant au rôle de l’analyste intelligent qui veut mettre de l’ordre dans le chaos. Dans ces conditions très particulières, l’individu peut « se rassembler » et exister comme une unité, non comme une défense contre l’angoisse, mais comme l’expression du « je suis, je suis en vie, je suis moi-même ». A partir d’une telle position, tout devient créatif. Il faut donner une chance à l’expérience informe, aux pulsions créatives, motrices et sensorielles de se manifester ; elles sont la trame du jeu.

[1] « Après « être » – faire et accepter qu’on agisse sur vous. Mais d’abord « être » ! D. W. Winnicott, « Jeu et réalité », p. 118.

Comment vivre séparé-ensemble ?

L’amour désigne un sentiment d’attachement d’un être pour un autre, souvent profond, voire violent, mais qui peut aussi être marqué d’ambivalence et, surtout, qui n’exclut pas le narcissisme.

 « La question de S. Beckett « comment vivre séparé-ensemble ? » est une question posée à l’amour, si tant est que l’amour, dans sa structure narcissique même, serait ce qui permet de supporter le « deux » de la différence sexuelle, de suppléer à la béance du « deux ». Lacan dira de l’amour entre deux humains qu’il les met hors d’eux, hors deux. Ainsi serons-nous amenés à penser l’amour comme processus paradoxal où se vérifie qu’il y a en jeu, dans tout rapport, l’impossible d’un deux. Pour davantage de précisions quant à la question de l’amour, j’invite le lecteur à lire l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2021/10/24/le-desir-et-lamour/

Être, devenir autonome psychiquement

« Autonome » vient du grec autos : soi-même et nomos : loi, règle. L’autonomie est la faculté d’agir par soi-même en se donnant ses propres règles de conduite, sa propre loi. C’est la capacité à agir par soi-même, à choisir par soi-même et à penser par soi-même. Devenir autonome c’est pouvoir fonctionner selon les normes que l’on se fixe soi-même et exige donc une certaine dose de maturité. L’autonomie est donc définie par la capacité à se gouverner soi-même. Elle présuppose la capacité de jugement, c’est-à-dire la capacité de prévoir et de choisir, et la liberté de pouvoir agir, accepter ou refuser en fonction de son jugement. Cette liberté doit s’exercer dans le respect des lois et des usages communs. L’autonomie d’une personne relève ainsi à la fois de la capacité et de la liberté. Pour plus d’informations détaillées, j’invite le lecteur à lire l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/

L’autonomie affective se traduit par la capacité de subvenir à ses propres besoins émotionnels. L’amour, la chaleur humaine, l’attention, la tendresse, la patience, l’empathie et la joie sont quelques-uns des ingrédients de cette nourriture émotionnelle nécessaire au développement d’une autonomie émotionnelle. L’indépendance affective est cet état dans lequel une personne a suffisamment d’amour d’elle-même pour ne plus être dépendante de l’amour des autres.

Ce que j’en dis, entre autres, dans mon livre « Prendre soin de soi et de l’autre en soi[7] » à la page 94.

« Il appartient à chacun de ne pas s’abuser et de cesser d’accuser autrui d’être le responsable de sa souffrance ou de ses manques. Passer de la victimisation à l’affirmation, et donc à la responsabilisation, suppose qu’on accepte de ne plus se complaire dans la dépendance ou l’impuissance. Accéder à la reconnaissance de ses blessures et de ses besoins, apprendre à développer des capacités d’autonomie et de prise en charge personnelle, des moyens visant à satisfaire ses propres besoins, telles sont les bases d’une liberté d’être à la fois plus centrée et plus ouverte. Cette responsabilité de conscience constitue un pas essentiel vers le respect de soi. »[8] Le « processus de séparation-individuation » est indispensable à l’autonomie.

Le processus d’individuation

Appartenance et individualité (appartenir et s’appartenir[9]) semblent correspondre à être seul et en groupe, être seul en groupe, être seul à seul et relié aux autres en étant soi. Être avec l’autre c’est être sans l’autre. On ne peut pas apprendre à être seul tout seul ! La subjectivation et la différenciation impliquent nécessairement la séparation. Or toute séparation contient toujours des relents de délaissement, d’abandon et l’ensemble des affects douloureux qui y sont liés. L’autonomisation est donc une conquête, une lutte à mener contre ces premiers autres dont nous avons été dépendants, mais aussi contre le Soi lui-même qui cherche toujours en même temps à s’épargner ces ressentis pénibles de séparation. Ce processus au long cours s’effectue par étapes successives. En bout de course, l’enfant et par la suite, tout au long de son existence d’adulte, doit pouvoir renoncer à l’espoir de recevoir pleinement de l’autre ce qu’il attend. Il s’agit pour lui de s’approprier pas à pas l’autonomie, dit-on, d’acquérir de l’indépendance. Cela suppose un deuil, douloureux, celui de ne plus attendre de l’autre qu’il comble ses désirs et ses besoins, mais de prendre la responsabilité personnelle de les assumer soi-même. L’avantage obtenu est un gain indéniable de liberté, mais aussi le fait de n’être plus parlé par un autre, d’assumer à son tour sa propre parole. »[10] »[11]« La vie, dit quelque part quelqu’un qui n’est pas analyste, Etienne Gilson, l’existence est un pouvoir ininterrompu d’actives séparations »[12]. Pouvoir construire les limites entre ce qui est Moi et ce qui n’est pas Moi, de pouvoir ériger les frontières entre soi et l’autre, entre soi et le monde. Ces frontières permettront l’assomption d’une subjectivité et d’une existence singulière.

L’individuation se fait à partir des autres et moyennant la réalité de l’autre comme autre. « L’individuation psychique, cela implique au moins quatre dimensions : la capacité de soutenir une identité, de l’assumer ; cela suppose une capacité d’existence psychique par soi-même ; une capacité de relation avec les autres ; et enfin, une capacité d’être en société, de jouer le jeu du collectif. »[13]

« C’est l’individuation psychique qui fait des humains des êtres pour eux-mêmes, des êtres d’action et des êtres pour les autres, des êtres en société. Autant de registres qui ne vont nullement de soi, qui ne sont nullement donnés par la nature, qui relèvent de processus de constitution problématiques puisque payés dans tous les cas de lourdes séquelles qui nous hantent d’une manière ou d’une autre. »[14]

Une des premières indications du psychodrame est de permettre un processus d’introjection manquant (cf. mon texte : « Psychodrame et introjection » : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2024/02/04/psychodrame-et-introjection-2/

La psychothérapie

La psychothérapie doit permettre le « processus de séparation-individuation » indispensable à l’autonomie. L’enjeu du processus de séparation est alors principalement la construction d’une représentation différenciée de soi. La psychothérapie doit permettre le « processus de séparation-individuation » indispensable à l’autonomie. L’enjeu du processus de séparation est alors principalement la construction d’une représentation différenciée de soi.

La psychothérapie est un lieu de symbolisation, de représentation et de remémoration. On s’y soigne en se remémorant. En se remémorant on rejoue. En rejouant on symbolise. On se « ré-origine ». On peut se soigner en symbolisant le non-approprié de l’histoire subjective vécue. Le tableau des années oubliées peut se ré-organiser dans une perspective devenue alors constructive. La représentation, quant à elle, est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle.  Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en œuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Penser, c’est se représenter mais dépasser les représentations. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »[15]    

La symbolisation

La symbolisation implique la représentation d’un objet absent. Dans la réalité, l’enfant a subi la séparation. Elle l’a fait souffrir. S’il arrive à la représenter symboliquement par un jeu, c’est d’abord qu’il a pu prendre un certain recul vis-à-vis d’elle, qu’il la voit de dehors, sur un certain plan, en provoquant la présence-absence du substitut, et qu’enfin il pourra interpréter pareillement des séparations comparables et ne plus être totalement surpris. L’enfant était passif, envahi par l’expérience mais, en la répétant, il acquérait un rôle actif. « Le moi qui a vécu passivement le trauma en répète maintenant activement une reproduction affaiblie, dans l’espoir de pouvoir en diriger le cours en agissant par lui-même. Nous savons que l’enfant se comporte de la même manière face à toutes les impressions qui lui sont pénibles en les reproduisant dans le jeu ; par cette façon de passer de la passivité à l’activité, il cherche à maîtriser psychiquement ses impressions de vie ».[16] Dès qu’il mime l’absence et la présence, l’enfant fait vivre l’objet « ici » et « maintenant ». La mère présente doit être appréhendée comme celle qui pourrait ne pas être là. Ce travail permet à l’enfant de ne pas s’enfermer dans l’imaginaire. Ce mouvement d’alternance, dans une relation d’ouverture et de fermeture est décomposé, aussi, par Sami Ali comme un mouvement agressif, comme un désir actif de l’enfant de se séparer de sa mère (« Ma mère ne m’abandonne pas », « Je ne suis pas abandonné par elle » ou encore « Ce n’est pas toi qui me laisses tomber », « Je n’ai pas besoin de toi », « Je t’envoie promener moi-même »). Ce mouvement semble s’inscrire dans un contexte ambivalent qui fait naître chez l’enfant de l’angoisse et de la culpabilité. La plupart de ces jeux symboliques tentent à reproduire ce qui a frappé, à évoquer ce qui a plu ou participer de plus près à l’ambiance, bref, à construire un vaste réseau de dispositifs permettant au moi d’assimiler la réalité tout entière c’est-à-dire se l’incorporer pour la revivre, la dominer ou la compenser. C’est aussi la conscience du « comme si ». Winnicott rappelle cette capacité à être seul en présence de quelqu’un dans sa théorie du jeu :

  1. a) Le bébé et l’objet sont confondus l’un avec l’autre.
  2. b) L’objet est répudié, ré-accepté et objectivement perçu.
  3. c) Le stade suivant, c’est être seul en présence de quelqu’un.
  4. d) L’enfant est maintenant prêt pour le stade suivant : permettre le chevauchement de deux aires de jeu et y prendre plaisir. Dans un premier temps, c’est à coup sûr la mère qui joue avec le bébé, mais elle se montre plutôt soucieuse de s’adapter aux activités de jeu de son enfant.

Mots clés :

Défi créatif – capacité d’être seul – espace intérieur – solitude essentielle – porter sa propre vie – appartenance et individualité (appartenir et s’appartenir[17]) – traumatisme de la naissance – heureuse solitude – subjectivation et différenciation – vivre séparé-ensemble – responsabilité personnelle – assumer à son tour sa propre parole – individuation psychiqueintrojection – psychothérapie – représentation – symbolisation – conscience du « comme si ».

[1] Thierry Bokanowski, « Le concept de traumatisme en psychanalyse », Sillages critiques [En ligne], 19 | 2015, mis en ligne le 15 juillet 2015, consulté le 24 février 2020. URL : http://journals.openedition.org/sillagescritiques/4153.

[2] Cf. mon texte : « Le concept de la rencontre » : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/08/22/le-concept-de-la-rencontre/

[3]22 Les positions de Freud et de Lacan à l’égard de la première rencontre du sujet et de l’Autre et du désir qui en découle sont différentes. Qu’est-ce que le sujet recherche quand il désire ? Selon Freud, la répétition de la première satisfaction liée a une expérience de plaisir, selon Lacan la répétition traumatique de la « mauvaise rencontre », de l’ordre de la jouissance. Voir Sigmund Freud, « Esquisse d’une psychologie scientifique », op. cit., p. 336 ; et aussi, Sigmund Freud, L’interpretazione dei sogni, Bollati Boringhieri, Turin, 1973, p. 490 ; et Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 129 ; et aussi Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973, p. 53. 23 Terme que Lacan emprunte à Jones mais en en faisant un usage différent. Jones parle d’une disparition du désir comme effet de l’angoisse de castration. »

[4] Terme que Lacan emprunte à Jones mais en en faisant un usage différent. Jones parle d’une disparition du désir comme effet de l’angoisse de castration. Ernest Jones, « Le développement précoce de la sexualité féminine », dans Théorie et pratique de la psychanalyse, Payot, Paris, 1969, p. 401.

[5] Donald W. Winnicott, La mère suffisamment bonne, Ed. Payot,2006. P.83.

[6]Ibidem, p.84-85.

[7]Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Septembre 2020.

[8]Ibidem, p.211.

[9] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, 2020, L’Harmattan, p.191.

[10]Anne-Françoise Dahin, La victime dans tous ses états, février 2013, Yapaka.be.

[11]Anne-Françoise Dahin, La victime dans tous ses états, février 2013, Yapaka.be.

[12]J. Lacan, Le Séminaire livre X, L’angoisse, Ed. du Seuil, 2004, p.171.

[13]Marcel Gauchet, Pour une théorie psychanalytique de l’individuation in Se construire comme sujet, Sous la direction de Karl-Leo Schwering, Eres 2012, p.24.

[14] Marcel Gauchet, Pour une théorie psychanalytique de l’individuation in Se construire comme sujet, Sous la direction de Karl-Leo Schwering, Eres 2012, p.18.

[15]https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2019/09/15/comment-ne-plus-subir-langoisse-qui-nous-affecte-effroyablement/#_ftn23

[16] S. Freud, « Inhibition, symptôme et angoisse », p. 79.

[17] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, 2020, L’Harmattan, p.191.

Références du  texte sur le traumatisme de la naissance :

1] Otto Rank, Le traumatisme de la naissance, 1928, Ed.Payot, 4ème de couverture.

[2] Otto Rank, Le traumatisme de la naissance, 1928, Ed.Payot, p.70.

[3] Otto Rank, Le traumatisme de la naissance, 1928, Ed.Payot, p.112.

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Quand l’émotion affecte le corps et la pensée

Depuis Platon qui considérait les émotions comme perturbatrices de la raison, en passant par Kant pour qui elles étaient maladies de l’âme, Darwin pour qui elles s’intégraient dans les précieux comportements adaptatifs et évolutifs des espèces, Sartre pour qui elles étaient  » un mode d’existence de la conscience « , et pour beaucoup d’autres encore, le champ des émotions se présente cacophonique en philosophie comme dans les représentations populaires.

Tantôt on recherche les émotions, tantôt on les fuit. Ne plus en avoir est le but de certaines philosophies du Nirvâna, tandis que les  » libérer « et les faire « Librement circuler  » est l’objectif de certaines thérapies  » humanistes « , les unes comme les autres étant censées rétablir, maintenir ou développer le bonheur de vivre. Par ailleurs, il est de bon ton dans les entreprises de savoir les utiliser «Intelligemment » et dans les milieux du sport d’apprendre à les «gérer».

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L’émotion

Angoisse, culpabilité, envie, honte, empathie, tristesse, joie, amour, toutes ces émotions… rythment, nourrissent, envahissent notre clinique. Comment ces émotions et ces affects apparaissent-ils? Comment se construisent-ils? Les affects et les émotions, est-ce la même chose? Qu’en faire?

Dans le dictionnaire Le Robert (1993), « émotion » est un mot issu de « motion » qui concerne le mouvement, terme apparaissant au XIIIe siècle en français comme en langues saxonnes et portant l’idée d’un mouvement qui s’accomplit ; la racine latine emovere signifiant « mettre en mouvement ». L’émotion va exister au début du XVIe siècle par le mot « esmotion » qui induira la signification utilisée actuellement : l’émotion est un état de conscience complexe, généralement brusque et momentané, accompagné de signes physiologiques (par exemple : rougissement, sudation). On trouve donc chez Winnicott, plutôt que le rôle de l’émotion, l’importance du rôle de l’objet externe et l’importance des expériences affectives partagées ; cela a probablement favorisé l’émergence du paradigme anglo-saxon de la psychanalyse du bébé (l’étude systématique des interactions) et a influencé positivement la prise en compte de l’émotion dans l’étude de l’origine de la pensée. Ce que nous pensons de ce que nous ressentons fait alors vraiment corps avec notre vie. Du point de vue du sujet, il n’y aurait pas d’émotion qui se trace et reste dans le psychisme sans la présence d’un autre humain. Passer de la sensation (sentie) à l’émotion (vécue) nécessite au moins la présence de l’autre (réelle et/ou symbolique) et nécessite souvent, lors des phases précoces du développement, la présence de mobilisations corporelles interactives qui forgent ce que l’on désigne par « espace de contact ». Au plan théorique, parce qu’elle est émergente du corporel, l’étude de l’émotion induit la prise en compte nécessaire de la spatialité du psychisme. Le mouvement et la surprise (les transformations) sont particulièrement importants. Les émotions se comptent par dizaines : de la colère à la tristesse, en passant par le mépris, l’enthousiasme, l’envie, la peur, la frustration, la déception, l’embarras, le dégoût, la gaieté, la haine, l’espoir, la jalousie, la joie, l’amour, la fierté, la surprise. Bon nombre de recherches se sont évertuées à rassembler et à redéfinir toutes ces émotions en un ensemble fondamental restreint. Mais certains chercheurs affirment que considérer les émotions comme un ensemble restreint n’a aucun sens, car même les émotions les plus rares, comme la stupéfaction, peuvent avoir un effet très puissant sur nous. D’autres chercheurs, et même certains philosophes, pensent qu’il existe des émotions universelles communes à tous les êtres humains. René Descartes, qui est souvent considéré comme le père de la philosophie moderne, distingue « six passions simples et primitives » – l’émerveillement, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse – et déclare que « toutes les autres sont composées de l’une ou l’autre de ces six émotions ou en sont des dérivés». D’autres philosophes, tels que Hume, Hobbes, ou Spinoza, identifient leurs propres catégories d’émotions. Bien que les écrits de ces philosophes puissent être utiles, la recherche moderne doit, quant à elle, tenter de fournir la preuve que les émotions peuvent se réduire à un ensemble identifiable et restreint. L’émotion est un mouvement vers l’extérieur. Ce mouvement, cet aspect dynamique se donne à voir par des traductions comportementales et physiologiques. Bien évidemment, nous analyserons, à côté de la traduction comportementale, l’expérience interne et privée de l’émotion, c’est-à-dire l’affect.

L’affect

L’affect est un terme générique qui englobe un vaste champ de sentiments vécus. On y retrouve les deux notions d’émotion et d’humeur. L’émotion est un sentiment intense généré par un événement ou une interaction avec quelqu’un, puis dirigé vers ce quelque chose ou ce quelqu’un. Comprendre le pourquoi de l’affect fait partie du processus de guérison, et différencie à coup sûr une rééducation émotionnelle d’une psychothérapie Pour Freud l’affect est en effet  une dimension intrinsèquement subjective du vécu psychique. Au-delà de vouloir inscrire le patient dans une globalité, nous nous dirigeons vers un domaine qui nous intéresse, selon une approche psychanalytique des émotions. Dès que le mot psychanalyse s’approche, pour ainsi dire, de l’émotion, il devient affect.  La théorie des affects est donc un point important dans la compréhension de notre sujet. Green (1973), dans le prolongement de la théorie freudienne, fait une distinction au sein des affects. En effet, il existe un affect primaire (corporel) et un affect secondaire (psychique).

Différents affects : l’horreur, la pitié,  la pudeur, le dégoût, la honte, la colère, l’angoisse, la phobie, la peur, la haine, la violence, la sensation de mourir, le deuil, la douleur…  Mais aussi la joie, la jubilation, la tendresse, la quiétude, le plaisir, l’exaltation. La théorie de l’affect chez Freud (et plus encore chez ses successeurs) varie dans ses manifestations, mais reste immanquablement lié à la pulsion : l’affect est un dérivé de la pulsion. Lacan, quant à lui, n’a pas changé d’avis sur la question de l’affect : on peut inventer autant d’affects que l’on veut, et leur mise en relation a encore moins de valeur que le livre de Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, référence essentielle des analystes américains, et cible principale de la critique de Lacan. Un seul affect intéresse Lacan, l’angoisse. Pour Lacan, l’angoisse est un « affect qui ne trompe pas », une « atroce certitude ». Certitude de la survenue imminente d’un réel. L’angoisse est l’affect qui ne trompe pas parce qu’il renvoie directement à la structure. Avec tel signifiant, il est toujours possible de se tromper ; le monde de la représentation est tissé d’illusions ; mais la structure qui est à la fois la structure de la représentation et la structure du refoulement s’impose et l’angoisse – l’affect qui ne trompe pas — tient toujours sa place à partir de cette structure antérieure à tout ce qui viendrait s’y sentir ultérieurement. « L’angoisse, c’est cette coupure – cette coupure nette sans laquelle la présence du signifiant, son fonctionnement, son sillon dans le réel, est impensable – c’est cette coupure (…) laissant apparaître (…) l’inattendu, la visite, la nouvelle (…) le pré-sentiment, ce qui est avant la naissance du sentiment ». L’angoisse c’est « ce qui ne trompe pas, le hors du doute », parce que c’est « la cause du doute ». Mais par là même, elle est ce sur quoi se fonde la certitude de l’action : « c’est peut-être à l’angoisse que l’action emprunte sa certitude ». Dès lors, Lacan peut dire qu’« agir, c’est opérer un transfert d’angoisse » et construire sa montée de l’inhibition (sans mouvement) via le symptôme (avec empêchement et émotion) jusqu’à l’angoisse, comme valant au cœur de l’acte, avec sa dimension d’embarras et d’émoi. L’angoisse n’est dès lors pas sans objet, elle est l’angoisse d’un objet très peu objectif, l’objet a en tant qu’il est non pas l’objet représenté et désiré, mais l’objet cause de toute représentation et cause du désir ; l’âme en tant qu’elle est l’organe avec lequel on pense dans le cadre du principe de plaisir est une forme de l’objet a : c’est en fonctionnant dans le principe de plaisir que s’ouvre la dimension du désir qui dépasse le principe de plaisir. Le fantasme du retour au sein maternel, qui est, pour d’autres, l’image même de la félicité, est, pour Lacan, la source première de toutes les angoisses  : « Ce qui provoque l’angoisse, c’est tout ce qui nous annonce, nous permet d’entrevoir qu’on va rentrer dans son giron  » Ce type d’angoisse est très important dans la psychopathologie de la vie amoureuse, où un sujet, après avoir obtenu la réponse favorable qu’il désirait de l’objet aimé, recule brusquement en se demandant ce que l’autre va lui faire, illustrant « le rapport essentiel de l’angoisse au désir de l’Autre » : « Que me veut-il/elle ? » On le rencontre aussi presque constamment dans le mouvement par lequel les adolescents se déprennent de leurs objets maternels. La crainte que l’excès de sollicitude maternelle n’aboutisse à l’abolition du désir du sujet est primordiale pour Lacan . C’est aussi en plaçant ce type d’angoisse dans une position centrale que Laplanche a développé par la suite sa théorie personnelle des « signifiants énigmatiques » : que me veut ce sein qui s’approche de moi ?

Emotion et psychothérapie

La demande psychothérapique est en effet pratiquement toujours basée sur un sentiment de mal-être: anxiété, dépression, insatisfaction familiale ou professionnelle, etc… Il est rare et de mauvais augure que la demande soit purement d’ordres intellectuels initiaux avec la remémoration des situations traumatiques et la reviviscence des affects associés. Cependant la psychanalyse a beaucoup évolué depuis ses origines et l’on sait que la situation quasi-hypnotique initiale a été remplacée par une situation d’associations(verbales)libres qui permettent, à travers le transfert, à la fois la reviviscence affective et avec l’aide interprétative éventuelle de l’analyste, une prise de conscience des conflits sous-jacent. Il faut remarquer que le dévoilement purement intellectuel de l’inconscient reste en principe inefficace!: il est indispensable que les affects soient mobilisés et cette difficulté a donné lieu à différentes autres thérapies. Si une émotion douloureuse nous habite, c’est qu’une partie de nous s’y agrippe. Car, contrairement aux grandes croyances, nous pouvons ici et maintenant décider de lâcher prise sur ce qui nous fait souffrir. Notre attention (mise en lumière de l’émotion) accompagnée de notre intention (désir de se libérer de l’émotion), ouvrent les portes vers la guérison. La psychothérapie est un lieu de symbolisation, de représentation et de remémoration. On s’y soigne en se remémorant. En se remémorant on rejoue. En rejouant on symbolise. On se « ré-origine ». On peut se soigner en symbolisant le non-approprié de l’histoire subjective vécue. Le tableau des années oubliées peut se ré-organiser dans une perspective devenue alors constructive. La représentation, quant à elle, est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle.  Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en oeuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Penser, c’est se représenter mais dépasser les représentations. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »[1]

L’expression des émotions dans un groupe thérapeutique

Dans un groupe l’émotion d’une personne peut-être très vive et peut-être masquée, contenue par un silence. La représentation « cathartique »  d’une scène peut permettre à la personne de s’exprimer malgré ses difficultés verbales, de mettre une forme à son vécu, d’extérioriser ce qu’elle vivait mal en elle afin de mieux l’intégrer et d’être donc plus disponible pour le présent et le futur. Dans un groupe le jeu permet à d’autres participants du groupe d’exprimer, à leur tour, des difficultés vécues en famille, des traumatismes subis. L’avantage indéniable est de pouvoir en parler dans un cadre précis et de mettre des mots à la place des maux. Le soulagement et l’amélioration psychologique de la personne viendra d’ailleurs souvent par l’expression de ce qui jusque là est resté imprimé. Après une certaine décharge émotionnelle, la parole peut se charger à nouveau car elle s’adresse à quelqu’un. En quelque sorte nous faisons circuler le métro de ce qui n’est pas dit en dessous du boulevard de ce qui est difficile à dire ! Le cadre, quant à lui, a pour fonction l’inscription de l’autre qui va permettre une symbolisation. La marque délimitée par le processus psychothérapeutique produit du sens, triangule, relie les morceaux éparpillés du patient et permet à la pensée de reprendre un relais. Dans la mesure où certaines personnes n’ont pas accès facilement à une élaboration psychique par la parole, la représentation jouée dans un groupe de thérapie permet un travail sur soi à partir du ressenti, des émotions et impressions. On n’est pas seul avec ses difficultés. Celles-ci peuvent être partagées. Dans le groupe la personne n’est pas renvoyée à sa déficience, à sa difficulté à gérer seul son monde interne mais elle est accompagnée dans cette partie d’elle même pour en faire tout de suite, dans l’ici et maintenant, quelque chose d’autre. Le groupe, espace tiers de « confrontation » et cadré, libère la parole. Les mots et les émotions reliés aux gestes peuvent y être décodés. Dans cet espace tampon ou amortisseur, ce sas de décompression, les sensations éprouvées et les mots vont mettre du lien et donner du sens. Corps et psyché peuvent s’ordonner et une activité de pensée peut mieux prendre sa place. Le groupe, matrice à tricoter des liens, permet de retrouver une certaine unité et un espace psychique propre. Grâce à un autre, on passe dans une nouvelle perspective de communication. Chaque participant devient « co-thérapeute » de l’autre. L’identification à un semblable permet dans le cadre de l’enveloppe du groupe, d’aller mieux. Mais « le psychodrame ne représente pas seulement la possibilité d’explorer les conflits intra-psychiques. En stimulant la participation rythmique à la matrice communicationnelle d’ensemble, qu’ensemble les participants sont en train de constituer, il permet à chacun une renarcissisation énergétique. »[i][ii] Par la verbalisation des éprouvés, le groupe devient une enveloppe corporelle pour chacun. Cette enveloppe du groupe renforce l’enveloppe individuelle défaillante. « L’enveloppe accomplit une fonction de transformation : mutatis mutandis, le groupe comme enveloppe est un appareil de la formation et de la transformation de la réalité psychique ».[iii]La mise en scène de ses sensations apporte du contenant et les échos de chacun : souvenirs, images, scènes vécues, associations diverses.  Le groupe thérapeutique favorise les échanges dans un cadre structuré, remet en circulation les émotions, les pensées et la parole. Il permet de différer et de réinstaurer du temps et de l’espace pour soi. Le but final est de permettre une meilleure autonomie psychique où il n’est plus question de se satisfaire uniquement d’être porté mais de trouver du plaisir à porter et à se transporter soi-même dans une mise en pro-jet[2] !

[1] H. Lefebvre, « La présence et l’absence », p. 88.

[2] « Subjectif désigne à la fois la faille et le saut, l’obstacle et le jet », P. Fédida. « L’objeu », dans L’absence, Paris, Gallimard, 1978.

[ii] Ophélia Avron, La pensée scénique,p.9.Ed.Eres.Paris 1996.

[iii] René Kaës,  La parole et le lien, p.173.Ed. Dunod, Paris, 1994.

Référence :

Jacques Lacan, Le séminaire X l’Angoisse, Editions du Seuil, mai 2004, p.93

« Territoires et scénarios de rencontre dans une unité de soins » in Cosnier, Grosjean, Lacoste

(ed.) 1993.

https://www.cairn.info/revue-devenir-2009-1-page-61.htmhttps://ephep.com/fr/content/info/cfierens-laffect-en-psychanalyse-explique-par-le-detour-de-lethique-de-spinozahttps://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2005-3-page-917.htm#no41http://www.icar.cnrs.fr/pageperso/jcosnier/articles/Emotions_et_sentiments.pdf

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