Le « mensonge », cet « acte parlé »

Le mensonge, loin de n’être qu’un simple écart moral, constitue un phénomène psychique complexe, historiquement et théoriquement associé à l’activité mentale et au lien à l’autre. Le mot lui-même, issu du latin mentire et de la racine indo-européenne men, rappelle que mentir concerne avant tout l’esprit, la pensée en acte. Le mensonge est un acte-parlé, c’est-à-dire une parole qui agit, plus qu’elle n’informe.

Le mensonge comme construction de l’espace transitionnel :

W. Winnicott est l’un des auteurs majeurs à avoir conceptualisé le mensonge dans une perspective développementale. Selon lui, lorsqu’un enfant n’a pas pu bénéficier pleinement du stade transitionnel — cet espace intermédiaire entre soi et l’autre qui permet le jeu, l’illusion et la créativité — il peut recourir au mensonge pour tenter de recréer artificiellement cet espace manquant. Le mensonge devient alors un outil psychique de réparation, destiné à rétablir une continuité affective défaillante.

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Winnicott associe notamment le mensonge à l’espoir : l’enfant déprivé, en trompant son entourage, oblige celui-ci à intervenir, à « le prendre en main ». Le mensonge serait ainsi une quête d’amour, une tentative pour réactiver un lien primordial rompu ou perturbé. L’enfant cherche à solliciter l’environnement là où quelque chose s’est brisé dans ses premières relations d’attachement. En ce sens, mentir peut être compris comme une manière de transitionnaliser la relation à autrui : le sujet attend de l’autre une adhésion à son récit pour réparer narcissiquement un espace interne fragile.

Le mensonge, dans cette perspective, a aussi pour fonction de faire gérer à l’environnement une souffrance dont le sujet n’a pas conscience, ou qu’il est incapable de dire autrement. Il partage ainsi involontairement une douleur indicible. Sa « mécanique » intersubjective exprime l’attente d’une réponse secourable.

Le mensonge comme acte de se cacher — et d’être trouvé

Pour Winnicott, la dynamique du mensonge s’inscrit dans le paradoxe de la communication et de la non-communication. Certains individus éprouvent simultanément un besoin urgent d’être en lien et un besoin encore plus urgent de ne pas être trouvés. Le mensonge condense ces deux tendances : il est un jeu de cache-cache, un appel embrumé à l’autre tout en s’en défendant. Le mensonge se distingue du secret. Le secret est une position passive : on garde pour soi. Le mensonge est une position active : on va vers autrui pour le tromper. À ce titre, mentir constitue une manière singulière d’entrer en relation.

Le mensonge comme symptôme

Plusieurs auteurs, dont A. Green et R. Smadja, permettent de concevoir le mensonge comme un symptôme. Comme tout symptôme, il manifeste un écart entre une histoire consciente et un passé enfoui. Il témoigne de la détresse du sujet, là où sa parole ordinaire échoue à exprimer ce qui le tourmente. Le mensonge révèle ainsi la trace d’un traumatisme relationnel, d’une distorsion environnementale ayant entravé le développement psychique.

L’enfant qui ment de manière répétée exprime une dépendance extrême à l’environnement, dont il attend réparation et stabilité. Cette tendance est fréquente chez les enfants souffrant de troubles de l’attachement, qui éprouvent leurs parents par une succession d’exigences, de manipulations, de mensonges et parfois d’agressivité. Le mensonge sert ici de barrière protectrice contre l’intrusion de l’autre dans un monde interne fragile.

Les formes évolutives du mensonge chez l’enfant

Sur un plan développemental, mentir est d’abord une conquête cognitive. Le jeune enfant découvre que l’autre peut penser autrement que lui : le mensonge est alors un jeu, un essai de maîtriser cette nouvelle complexité des relations. On ne peut donc réduire cette phase à une faute morale.

En grandissant, le mensonge devient ruse utilitaire : il sert à éviter une sanction, à se protéger d’un désagrément. L’enjeu éducatif est alors d’interroger les motifs plutôt que de condamner l’enfant (« qu’est-ce qui te pousse à ne pas m’avouer ton résultat ? » plutôt que « tu mens en plus ! »).

À l’adolescence, le mensonge peut devenir trahison, voire rupture du lien. Les capacités cognitives matures rendent alors ce mensonge particulièrement destructeur, car il rend impossible l’établissement d’une confiance durable. Le message éducatif doit porter sur les conséquences relationnelles, non sur l’identité globale de « menteur ».

Le mensonge comme protection du Moi

Dans la métapsychologie freudienne, le mensonge protège le Moi contre une intrusion ou un risque de fragmentation. Mentir, c’est préserver son monde interne contre celui d’autrui : « mon monde contre le tien ». Le mensonge peut être vital : certains sujets mentent « comme ils respirent ». Ils redoutent avant tout d’être mis à nu par le regard de l’autre, ce qui provoquerait effondrement ou anéantissement narcissique.

Ferenczi, dès 1927, voyait dans le mensonge pathologique un clivage du moi : deux parties du sujet s’ignorent mutuellement. Le mensonge n’est plus un simple refoulement mais un évitage radical de la vérité interne. Le sujet maintient une fiction identitaire indispensable à sa survie psychique — d’où l’entêtement à mentir même face à l’évidence.

Conclusion

Le mensonge ne peut être compris comme une simple faute morale.
Il constitue un acte relationnel, un mécanisme psychique sophistiqué répondant à des besoins profonds :

  • Créer ou recréer un lien transitionnel défaillant ;
  • Solliciter l’environnement pour réparer une blessure précoce ;
  • Protéger le Moi de l’intrusion ou de l’effondrement ;
  • Exprimer un impossible à dire ;
  • Maintenir une fiction identitaire permettant au sujet de tenir debout.

Mentir, paradoxalement, est souvent une manière d’entrer en relation tout en s’en défendant. C’est une communication qui dit « je ne veux pas communiquer », mais qui appelle pourtant l’autre. Le mensonge, en définitive, révèle autant qu’il dissimule : il dit la vérité sur le menteur, sa fragilité, son espoir, son besoin vital de lien.

Mots clés :

Un outil psychique de réparation – une manière de transitionnaliser la relation à autrui – jeu de cache-cache – détresse du sujet – traumatisme relationnel – dépendance extrême à l’environnement – enfants souffrant de troubles de l’attachement – ruse utilitaire – clivage du moi – acte relationnel.

Références :

Le besoin de mentir : aspects cliniques et enjeux théoriques Sébastien Chapellon :
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00959860/document;

Les enfants /ados et les mensonges, Bruno Humbeeck , psychopédagogue : https://www.facebook.com/bb.atiredailes/posts/les-enfants-ados-et-les-mensongesmentir-est-dabord-une-conqu%C3%AAte-une-conqu%C3%AAte-de-/949458880537060/

Le mensonge, Patricia León-Lopez, article : https://shs.cairn.info/revue-psychanalyse-2004-1-page-31?lang=fr

Mensonge pathologique et clivage du moi : une question d’identité, article de Michèle Bertrand : https://shs.cairn.info/article/RFP_791_0108.

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Passion amoureuse, masochisme, agrippement, emprise et clivage du moi

La passion amoureuse

La passion amoureuse, pour Lacan, est l’expression même de cette confusion entre image de soi et image de l’autre ; c’est ce qui explique, conclut-il, ce fait bien connu que « l’amour rend fou ». L’amour rend aveugle et il peut faire des dégâts. Lacan illustre le rapport intime que l’amour peut entretenir avec la pulsion de mort par le coup de foudre, le coup de foudre, « l’attachement mortel », dit-il.

Le mot passion vient du latin passio issu du verbe patior et de pati dont l’homonyme grec est pathos.  En latin, le verbe pati (pâtir) veut dire souffrir. Lorsqu’elle concerne la vie amoureuse, la passion signifie la souffrance, le supplice et désigne l’ensemble des pulsions primitives de l’être humain. Ses antonymes sont le calme, le détachement, la lucidité.

La passion amoureuse est paradoxale, car elle traduit à la fois un désir et l’angoisse d’être abandonné. C’est aussi ce que l’on appelle le « coup de foudre » qui est le fait de tomber amoureux de façon soudaine. Le mot foudre vient du latin fulgura et signifie l’apparition subite d’un violent sentiment d’amour pour quelqu’un.

« Le moment de la passion amoureuse, c’est l’heur, du bon-heur. Du ravissement soudain. De l’extase qui vous déplace et vous met dans l’être. C’est un moment dont on peut décrire les issues mortelles, si on veut le prolonger tel à tout prix : Roméo et Juliette, Tristan et Yseult. Mais par-delà la passion traversée, l’amour ouvre, dans la découverte d’un manque, à la mise en processus infini de la vérité que la passion recélait. »[1]

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Passion amoureuse, masochisme et clivage du moi

La passion représenterait une tentative de se guérir d’angoisses et d’un traumatisme précoce, d’une menace sur les liens vitaux et permettrait de restaurer l’unité du moi. La passion se présenterait pour contrer la réactualisation d’une menace portant sur des liens vitaux. Le sujet souffrirait d’attitudes opposées et contradictoires. Ces attitudes font penser à un clivage du moi[2]. Ce clivage implique une forte résistance au changement. Le sujet souffre et tiendrait à sa douleur, ce que Lacan définit lui-même comme de la jouissance[3]. La passion comporterait une dimension masochiste. Freud met en évidence une tendance masochiste du moi qui trouverait sa satisfaction à travers la souffrance qui accompagne la névrose. C’est le masochisme moral dit-il, dans sa forme extrême, qui s’exprimerait, par exemple, dans la réaction thérapeutique négative. Freud précisera alors qu’au masochisme du moi, s’alliera, pour le compléter, le sadisme du surmoi. La boucle est bouclée. Freud parle d’une force puissante qui se défend contre la guérison et s’accroche à la maladie et à la souffrance. Une partie de cette force identifiée comme conscience de culpabilité[4] et besoin de punition est localisée dans la relation du moi au surmoi.   Dans cette dimension masochiste, la présence de l’objet de terreur vaudrait mieux que le vide objectal. La passion va permettre au sujet de continuer à ignorer une souffrance liée aux traumatismes subis. La passion tendrait à réunir ses tendances opposées et à assurer ainsi (imaginairement) la restauration de l’unité du moi compromise par le clivage.  La personnalité du sujet pris dans la passion amoureuse (sans toi je ne peux pas vivre) est clivée. Perdre le contact avec l’objet de la passion ce serait perdre une part précieuse de soi. Le psychisme tenterait illusoirement de réparer les séquelles d’anciens traumatismes et en particulier un clivage du moi. Le fait de voir dans l’objet de la passion la source de tout bonheur possible peut amener à désinvestir toute autre recherche de satisfaction, et être à l’origine d’une nouvelle cause d’appauvrissement du moi.

Passion amoureuse et pulsion d’agrippement

La passion amoureuse peut également être en lien avec une tendance à se cramponner à l’autre, aux autres.  La tendance au cramponnement peut faire l’objet d’échecs dont les effets sont traumatiques. Quand cela ne se passe pas suffisamment bien, la tendance au cramponnement va se maintenir chez le sujet de manière anachronique et donner lieu à une série de symptomatologies dont les conduites addictives regroupées sous l’appellation “syndrome du cramponnement”. A ce sujet j’invite le lecteur à consulter l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/

Passion amoureuse et pulsion d’emprise

Freud définit la pulsion d’emprise comme une pulsion de maîtrise sur autrui ou sur le monde, une violence contre le réel. « L’emprise est la mise en œuvre du pouvoir de quelqu’un qui exerce une domination intellectuelle, affective, physique, sexuelle, sur quelqu’un d’autre. Celui ou celle qui est soumis à l’emprise, l’est en tant qu’objet de cette domination, tour à tour séduit, valorisé, privilégié parfois de façon exclusive ; tout autant qu’à l’inverse il peut être déprécié, rejeté, détruit. L’emprise fait taire le sujet qui la subit. »[5] Elle étouffe. L’emprise est une relation de soumission à l’autre, de ligotage psychique d’un objet non reconnu comme tel par un autre. La pulsion d’emprise est cette volonté de dominer l’autre, de le réduire à un objet manipulable. Assouvir sa pulsion d’emprise c’est se rendre maître de l’autre.  « En rapportant l’emprise aux conduites de cramponnement analysées par I. Hermann et au processus d’attachement tel que J. Bowlby le définit, la pulsion d’emprise va naître de la rencontre avec l’objet. Elle va, si j’ose dire, pulsionnaliser le cramponnement, pulsionnaliser l’attachement. »[6]

Le prix à payer de la passion amoureuse

Le prix à payer de la passion amoureuse peuvent être les suivantes :

  • L’hémorragie narcissique : plus on aime l’autre et moins l’on s’aime.
  • La trop grande dépendance envers l’autre partenaire (cf. article sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/
  • Les angoisses démesurées (d’abandon, la jalousie, …).
  • La pulsion d’emprise. L’emprise n’est pas une fatalité. Il est possible d’en sortir, quelle que soit sa forme, quel que soit le temps qu’elle dure. Tout peut prendre fin, même l’aliénation la plus installée. Par ailleurs, les témoignages montrent que, si beaucoup de personnes font l’expérience pénible de l’emprise, elle peut aussi être l’occasion d’une meilleure connaissance de soi, d’une plus grande affirmation et d’une progression vers plus de liberté. Atténuer la pulsion d’emprise (quand l’autre est tellement important qu’il ne faut pas qu’il parte…) sera un des aspects et objectifs de la psychothérapie. (Cf. mon livre «  Prendre soin de soi et de l’autre en soi » à la page 249.

Citons quelques données chiffrées, statistiques des dégâts de l’amour :

« Selon le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé relayé le 9 mars 2021 par Theguardian.com, une femme et une fille sur quatre dans le monde ont déjà été agressées physiquement ou sexuellement par un mari ou un partenaire masculin. Le rapport révèle également que les violences conjugales commencent très jeunes. Même si les taux les plus élevés se trouvent chez les 30-39 ans. Des chiffres qui font froid dans le dos. »[7]

Autres données :

« En Belgique chaque année, plus de 45000 dossiers sont enregistrés par les parquets. Toutefois, les actes de violence conjugale sont loin d’être toujours dénoncés. En 2010, l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes estimait qu’en Belgique, une femme sur sept avait été confrontée à au moins un acte de violence commis par son (ex-) partenaire au cours des 12 mois précédents. La violence conjugale a coûté la vie à 162 personnes en 2013. Selon les chiffres de l’enquête de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE publiée en 2014, 6% des femmes ont subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire ou ex-partenaire. 24,9% des femmes se sont fait et/ou se sont fait imposer des relations sexuelles forcées par leur conjoint, selon le sondage réalisé par Amnesty International et SOS Viol en 2014.  Par ailleurs, un couple sur huit est confronté à des violences d’ordre psychologique en Belgique. Plus discrète, plus sournoise et moins visible que la violence physique, elle constitue une réelle souffrance pour celui ou celle qui la subit. (www.fredetmarie.be). »[8]

« Environ 75000 faits de violences sexuelles seraient commis chaque année en Belgique à l’encontre de femmes, mais seuls 8000 faits d’attentat à la pudeur ou de viol sont déclarés, selon les chiffres du cabinet de la justice. »[9]

Mots-clés :

Attachement mortel, masochisme, clivage du moi, agrippement, emprise.

Références :

BOONS M-C, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001.

BOWLBY. J (1969), L’attachement, Paris, PUF, 1978.

DE GEORGES. C, Emprise et consentement N° 22 Novembre 2021.

DENIS. P (1997), Emprise et satisfaction, Paris, PUF.

FERRANT A, Pulsion et liens d’emprise, Dunod, janvier 2001.

FREUD S. (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

FREUD S. (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

FREUD S. (1920), Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

HERMANN I. (1943), L’Instinct filial, Paris, Denoël, 1972.

LACAN J., Le séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

RAUNSTEIN N, La Jouissance, un concept lacanien, Eres,avril 2005.

[1] Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[2] Le clivage du moi (en allemand Ichspaltung) est la séparation de la réalité psychique en deux parties. Il est la conséquence d’un traumatisme psychologique qui place la partie de la personnalité touchée hors de la conscience. Le clivage est une action (mentale) de séparation, de division du moi, ou de l’objet, par deux réactions simultanées et opposées (l’une cherchant la satisfaction, l’autre tenant compte de la réalité), sous l’influence angoissante d’une menace, de façon à faire coexister les deux parties de manière indépendante l’une de l’autre, et qui se méconnaissent alors, sans formation de compromis possible.

[3] Jacques Lacan fait de la jouissance un concept à part entière, distinct du plaisir et du désir. Il opposera plaisir et jouissance : cette dernière se voudrait outrepasser le principe de plaisir. Plaisir et déplaisir sont des sentiments conscients restant attachés au Moi. La jouissance serait une souffrance inconsciente : « là où tu souffres, c’est peut-être là où tu jouis le plus » ! Elle est toujours synonyme de complication. L’impératif de ce savoir inconscient est de s’opposer à la propension au bonheur. La jouissance se soutiendrait d’une injonction amenant à abandonner le désir même, dans une subordination au grand Autre c’est-à-dire l’inconscient, les parents… Lacan définira la jouissance en relation avec la notion de répétition. Selon cette nouvelle conceptualisation, c’est la jouissance qui exige la répétition, ou formulé autrement, c’est à la jouissance qu’aspire la répétition. La pulsion de mort ; c’est elle, nous dit Freud, qui est à l’œuvre dans la répétition. Lacan, relisant Freud, dira que la répétition « est proprement ce qui va contre la vie » et que ce qui la nécessite « s’appelle la jouissance ». On voit apparaître la jouissance comme un autre nom de la pulsion de mort.

[4]Pour une lecture plus approfondie de la culpabilité je renvoie le lecteur à la page 224 de mon livre : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=66700

[5]Christine De Georges, Emprise et consentement N° 22 Novembre 2021, p.17. réf. : https://psychanalyse-cotedazur.fr/static/img/Cahiers%20cliniques%20de%20Nice/CCN%2022.pdf

[6] Alain FERRANT nous parle de son livre : Pulsion et liens d’emprise. Alain FERRANT, Psychologue Clinicien, Psychanalyste, Maître de conférences à l’Université Lumière Lyon II. Réf. : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1129&file=1

[7]https://www.ma-grande-taille.com/societe/violences-conjugales-femmes-monde-rapport-oms-mars-2021-chiffres-alarmants-289226

[8]https://www.amnesty.be/campagne/droits-femmes/les-violences-conjugales/article/chiffres-violence-conjugale

[9]Violences sexuelles, article du « Le Soir à la une », Samedi 23 et dimanche 24/10/2021.

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Passion amoureuse, masochisme, agrippement, emprise et clivage du moi

La passion amoureuse

La passion amoureuse, pour Lacan, est l’expression même de cette confusion entre image de soi et image de l’autre ; c’est ce qui explique, conclut-il, ce fait bien connu que « l’amour rend fou ». L’amour rend aveugle et il peut faire des dégâts. Lacan illustre le rapport intime que l’amour peut entretenir avec la pulsion de mort par le coup de foudre, le coup de foudre, « l’attachement mortel », dit-il.

Le mot passion vient du latin passio issu du verbe patior et de pati dont l’homonyme grec est pathos.  En latin, le verbe pati (pâtir) veut dire souffrir. Lorsqu’elle concerne la vie amoureuse, la passion signifie la souffrance, le supplice et désigne l’ensemble des pulsions primitives de l’être humain. Ses antonymes sont le calme, le détachement, la lucidité.

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La passion amoureuse est paradoxale, car elle traduit à la fois un désir et l’angoisse d’être abandonné. C’est aussi ce que l’on appelle le « coup de foudre » qui est le fait de tomber amoureux de façon soudaine. Le mot foudre vient du latin fulgura et signifie l’apparition subite d’un violent sentiment d’amour pour quelqu’un.

« Le moment de la passion amoureuse, c’est l’heur, du bon-heur. Du ravissement soudain. De l’extase qui vous déplace et vous met dans l’être. C’est un moment dont on peut décrire les issues mortelles, si on veut le prolonger tel à tout prix : Roméo et Juliette, Tristan et Yseult. Mais par-delà la passion traversée, l’amour ouvre, dans la découverte d’un manque, à la mise en processus infini de la vérité que la passion recélait. »[1]

Passion amoureuse, masochisme et clivage du moi

La passion représenterait une tentative de se guérir d’angoisses et d’un traumatisme précoce, d’une menace sur les liens vitaux et permettrait de restaurer l’unité du moi. La passion se présenterait pour contrer la réactualisation d’une menace portant sur des liens vitaux. Le sujet souffrirait d’attitudes opposées et contradictoires. Ces attitudes font penser à un clivage du moi[2]. Ce clivage implique une forte résistance au changement. Le sujet souffre et tiendrait à sa douleur, ce que Lacan définit lui-même comme de la jouissance[3]. La passion comporterait une dimension masochiste. Freud met en évidence une tendance masochiste du moi qui trouverait sa satisfaction à travers la souffrance qui accompagne la névrose. C’est le masochisme moral dit-il, dans sa forme extrême, qui s’exprimerait, par exemple, dans la réaction thérapeutique négative. Freud précisera alors qu’au masochisme du moi, s’alliera, pour le compléter, le sadisme du surmoi. La boucle est bouclée. Freud parle d’une force puissante qui se défend contre la guérison et s’accroche à la maladie et à la souffrance. Une partie de cette force identifiée comme conscience de culpabilité[4] et besoin de punition est localisée dans la relation du moi au surmoi.   Dans cette dimension masochiste, la présence de l’objet de terreur vaudrait mieux que le vide objectal. La passion va permettre au sujet de continuer à ignorer une souffrance liée aux traumatismes subis. La passion tendrait à réunir ses tendances opposées et à assurer ainsi (imaginairement) la restauration de l’unité du moi compromise par le clivage.  La personnalité du sujet pris dans la passion amoureuse (sans toi je ne peux pas vivre) est clivée. Perdre le contact avec l’objet de la passion ce serait perdre une part précieuse de soi. Le psychisme tenterait illusoirement de réparer les séquelles d’anciens traumatismes et en particulier un clivage du moi. Le fait de voir dans l’objet de la passion la source de tout bonheur possible peut amener à désinvestir toute autre recherche de satisfaction, et être à l’origine d’une nouvelle cause d’appauvrissement du moi.

Passion amoureuse et pulsion d’agrippement

La passion amoureuse peut également être en lien avec une tendance à se cramponner à l’autre, aux autres.  La tendance au cramponnement peut faire l’objet d’échecs dont les effets sont traumatiques. Quand cela ne se passe pas suffisamment bien, la tendance au cramponnement va se maintenir chez le sujet de manière anachronique et donner lieu à une série de symptomatologies dont les conduites addictives regroupées sous l’appellation “syndrome du cramponnement”. A ce sujet j’invite le lecteur à consulter l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/

Passion amoureuse et pulsion d’emprise

Freud définit la pulsion d’emprise comme une pulsion de maîtrise sur autrui ou sur le monde, une violence contre le réel. « L’emprise est la mise en œuvre du pouvoir de quelqu’un qui exerce une domination intellectuelle, affective, physique, sexuelle, sur quelqu’un d’autre. Celui ou celle qui est soumis à l’emprise, l’est en tant qu’objet de cette domination, tour à tour séduit, valorisé, privilégié parfois de façon exclusive ; tout autant qu’à l’inverse il peut être déprécié, rejeté, détruit. L’emprise fait taire le sujet qui la subit. »[5] Elle étouffe. L’emprise est une relation de soumission à l’autre, de ligotage psychique d’un objet non reconnu comme tel par un autre. La pulsion d’emprise est cette volonté de dominer l’autre, de le réduire à un objet manipulable. Assouvir sa pulsion d’emprise c’est se rendre maître de l’autre.  « En rapportant l’emprise aux conduites de cramponnement analysées par I. Hermann et au processus d’attachement tel que J. Bowlby le définit, la pulsion d’emprise va naître de la rencontre avec l’objet. Elle va, si j’ose dire, pulsionnaliser le cramponnement, pulsionnaliser l’attachement. »[6]

Le prix à payer de la passion amoureuse

Le prix à payer de la passion amoureuse peuvent être les suivantes :

  • L’hémorragie narcissique : plus on aime l’autre et moins l’on s’aime.
  • La trop grande dépendance envers l’autre partenaire (cf. article sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/
  • Les angoisses démesurées (d’abandon, la jalousie, …).
  • La pulsion d’emprise. L’emprise n’est pas une fatalité. Il est possible d’en sortir, quelle que soit sa forme, quel que soit le temps qu’elle dure. Tout peut prendre fin, même l’aliénation la plus installée. Par ailleurs, les témoignages montrent que, si beaucoup de personnes font l’expérience pénible de l’emprise, elle peut aussi être l’occasion d’une meilleure connaissance de soi, d’une plus grande affirmation et d’une progression vers plus de liberté. Atténuer la pulsion d’emprise (quand l’autre est tellement important qu’il ne faut pas qu’il parte…) sera un des aspects et objectifs de la psychothérapie. (Cf. mon livre «  Prendre soin de soi et de l’autre en soi » à la page 249.

Citons quelques données chiffrées, statistiques des dégâts de l’amour :

« Selon le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé relayé le 9 mars 2021 par Theguardian.com, une femme et une fille sur quatre dans le monde ont déjà été agressées physiquement ou sexuellement par un mari ou un partenaire masculin. Le rapport révèle également que les violences conjugales commencent très jeunes. Même si les taux les plus élevés se trouvent chez les 30-39 ans. Des chiffres qui font froid dans le dos. »[7]

Autres données :

« En Belgique chaque année, plus de 45000 dossiers sont enregistrés par les parquets. Toutefois, les actes de violence conjugale sont loin d’être toujours dénoncés. En 2010, l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes estimait qu’en Belgique, une femme sur sept avait été confrontée à au moins un acte de violence commis par son (ex-) partenaire au cours des 12 mois précédents. La violence conjugale a coûté la vie à 162 personnes en 2013. Selon les chiffres de l’enquête de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE publiée en 2014, 6% des femmes ont subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire ou ex-partenaire. 24,9% des femmes se sont fait et/ou se sont fait imposer des relations sexuelles forcées par leur conjoint, selon le sondage réalisé par Amnesty International et SOS Viol en 2014.  Par ailleurs, un couple sur huit est confronté à des violences d’ordre psychologique en Belgique. Plus discrète, plus sournoise et moins visible que la violence physique, elle constitue une réelle souffrance pour celui ou celle qui la subit. (www.fredetmarie.be). »[8]

« Environ 75000 faits de violences sexuelles seraient commis chaque année en Belgique à l’encontre de femmes, mais seuls 8000 faits d’attentat à la pudeur ou de viol sont déclarés, selon les chiffres du cabinet de la justice. »[9]

Mots-clés :

Attachement mortel, masochisme, clivage du moi, agrippement, emprise.

Références :

BOONS M-C, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001.

BOWLBY. J (1969), L’attachement, Paris, PUF, 1978.

DE GEORGES. C, Emprise et consentement N° 22 Novembre 2021.

DENIS. P (1997), Emprise et satisfaction, Paris, PUF.

FERRANT A, Pulsion et liens d’emprise, Dunod, janvier 2001.

FREUD S. (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

FREUD S. (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

FREUD S. (1920), Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

HERMANN I. (1943), L’Instinct filial, Paris, Denoël, 1972.

LACAN J., Le séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

RAUNSTEIN N, La Jouissance, un concept lacanien, Eres,avril 2005.

[1] Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[2] Le clivage du moi (en allemand Ichspaltung) est la séparation de la réalité psychique en deux parties. Il est la conséquence d’un traumatisme psychologique qui place la partie de la personnalité touchée hors de la conscience. Le clivage est une action (mentale) de séparation, de division du moi, ou de l’objet, par deux réactions simultanées et opposées (l’une cherchant la satisfaction, l’autre tenant compte de la réalité), sous l’influence angoissante d’une menace, de façon à faire coexister les deux parties de manière indépendante l’une de l’autre, et qui se méconnaissent alors, sans formation de compromis possible.

[3] Jacques Lacan fait de la jouissance un concept à part entière, distinct du plaisir et du désir. Il opposera plaisir et jouissance : cette dernière se voudrait outrepasser le principe de plaisir. Plaisir et déplaisir sont des sentiments conscients restant attachés au Moi. La jouissance serait une souffrance inconsciente : « là où tu souffres, c’est peut-être là où tu jouis le plus » ! Elle est toujours synonyme de complication. L’impératif de ce savoir inconscient est de s’opposer à la propension au bonheur. La jouissance se soutiendrait d’une injonction amenant à abandonner le désir même, dans une subordination au grand Autre c’est-à-dire l’inconscient, les parents… Lacan définira la jouissance en relation avec la notion de répétition. Selon cette nouvelle conceptualisation, c’est la jouissance qui exige la répétition, ou formulé autrement, c’est à la jouissance qu’aspire la répétition. La pulsion de mort ; c’est elle, nous dit Freud, qui est à l’œuvre dans la répétition. Lacan, relisant Freud, dira que la répétition « est proprement ce qui va contre la vie » et que ce qui la nécessite « s’appelle la jouissance ». On voit apparaître la jouissance comme un autre nom de la pulsion de mort.

[4]Pour une lecture plus approfondie de la culpabilité je renvoie le lecteur à la page 224 de mon livre : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=66700

[5]Christine De Georges, Emprise et consentement N° 22 Novembre 2021, p.17. réf. : https://psychanalyse-cotedazur.fr/static/img/Cahiers%20cliniques%20de%20Nice/CCN%2022.pdf

[6] Alain FERRANT nous parle de son livre : Pulsion et liens d’emprise. Alain FERRANT, Psychologue Clinicien, Psychanalyste, Maître de conférences à l’Université Lumière Lyon II. Réf. : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1129&file=1

[7]https://www.ma-grande-taille.com/societe/violences-conjugales-femmes-monde-rapport-oms-mars-2021-chiffres-alarmants-289226

[8]https://www.amnesty.be/campagne/droits-femmes/les-violences-conjugales/article/chiffres-violence-conjugale

[9]Violences sexuelles, article du « Le Soir à la une », Samedi 23 et dimanche 24/10/2021.

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