Le regard

Le regard langage ou le langage du regard

« La façon de regarder, c’est du langage. C’est un échange de langage interpsychique, le regard ».[1] Ce dernier n’est-il pas le miroir de l’âme ?

Nous avons besoin du regard de l’autre et de sa voix qui nous nomme. De sa voix qui nous nomme, pas n’importe quand, pas n’importe comment ; au moment où je le regarde parce que je me cherche ; d’une façon rassurante parce que je me sens incapable de me survivre à moi-même pour donner un sens à ma vie »[2].

Nous sommes avant tout des êtres regardés. Le regard, c’est toujours le regard de l’Autre. « II est important de rappeler que le regard n’est pas la vision. Au Brésil il est facile de faire cette distinction, car il y a une expression qu’on emploie familièrement lorsque l’on sort et que l’on confie la garde de l’enfant à quelqu’un d’autre : « Olha este menino », « garde un œil sur cet enfant ». II ne s’agit pas alors de regarder avec les yeux grands ouverts, mais plutôt d’avoir l’oreille attentive, d’écouter si le bébé ne pleure pas. Dans « l’œil » de ce regard-là, il est donc question d’investissement, d’attention. C’est de cela qu’il s’agit dans le regard fondateur de l’Autre. Pour que le bébé puisse se regarder au stade du miroir, il faut supposer l’existence préalable d’un regard originel, d’une présence originelle, sur laquelle l’absence va pouvoir s’inscrire. On répète comme des perroquets ce que Lacan dit à propos de l’importance, pour la constitution de l’appareil psychique, de la scansion présence-absence maternelle ; mais on oublie que sans présence fondatrice il n’y aura pas d’absence qui puisse s’inscrire. J’ai été intéressée par les travaux de l’Américaine Selma Fraiberg sur la question du regard, car elle avait une expérience préalable auprès d’enfants aveugles. Or, elle dit que le bébé aveugle perçoit parfaitement le “regard” de sa mère, à travers d’autres voies, telles que le toucher ou l’ouïe. Je dis cela pour nous aider à décoller la question du regard de celle de la vision (…) « C’est seulement dans le regard de l’Autre que vient se constituer cet ensemble formé par l’organique et par l’investissement libidinal propre au narcissisme primordial. Les médecins du service public étant en majorité des femmes, il n’est pas difficile de leur faire sentir cette distinction. Je leur dis : « Le matin, en vous regardant dans la glace, vous vous mettez à penser à une petite ride, ou à la coiffure qui n’est pas comme il faut. Ce n’est que l’amoureux ou le mari qui, en disant “comme tu es belle chérie”, peut permettre que se constitue à nouveau cette unité du vase avec les fleurs au-dessus ». Les médecins femmes le comprennent bien. Pour montrer que, dans la relation du narcissisme secondaire, nous ne nous percevons pas non plus comme objet d’investissement libidinal, il suffit de penser à ce qui se passe quand on arrive au travail et qu’on croise une collègue qui nous dit aussitôt : « Tu travailles trop en ce moment, tu devrais te reposer ». Autrement dit, dans le regard du petit autre, notre semblable, nous ne nous voyons pas merveilleuses, phallicisées. Ce n’est que dans le regard de l’Autre primordial, et dans celui de l’amoureux ou de l’amoureuse que cela peut avoir lieu ; ce qui nous rend l’amour si précieux. »[3] « Notre corps éprouve le regard, il est pris par celui-ci suivant des modalités infiniment variées. La clinique du regard révèle les souffrances du comment je me vois, comment je me regarde, comment l’autre me regarde, mais aussi celles du donner à voir comme de la soustraction au regard, anorexie, boulimie, phobie, scarification et aussi bien tatouages, expérience du corps à l’aide de substances, ou encore addictions. C’est plutôt l’attention de ce qui vous regarde qu’il s’agit d’obtenir. Ce regard qui me manque et que je désire. Thèse essentielle de Lacan qui éclaire le triomphe actuel du narcissisme et sa vérité : vitalité et tranchant mortel du rapport à l’image spéculaire. L’angoisse guette d’un regard qui vous voit sans vous regarder. L’artiste sait que le regard est un objet. L’image a envahi le monde avec une puissance inégalée. L’apparence, l’être, la rue, le métro, les relations à l’autre, le social, la sexualité… Rien n’y échappe. Facebook, Instagram, Snapchat… je me donne à voir. Quel succès ! Big Brother ne fait plus peur. C’est le triomphe de l’œil, et de ses appareils sophistiqués : ils sont partout. « Le spectacle du monde, en ce sens, nous apparaît comme omnivoyeur » (Jacques Lacan). Nous qui voulons voir et être vus, sommes devenus omnivoyeurs. »[4]

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Le regard comme l’objet « a » lacanien

Lacan ajoute aux objets de Freud la voix et le regard. Ainsi le sujet ne sait-il jamais ce qui le séduit ou le fascine chez l’être aimé. Il pense s’éprendre d’une personne dans sa totalité. Mais est-ce bien sûr ? Il s’éprend assurément de l’image de cette personne. Mais cette image – i(a) chez Lacan – dissimule sans doute ce qui cause son désir. Pour Lacan, l’objet de la pulsion, c’est l’objet du désir. Il n’y a qu’un seul objet, matriciel ; il l’appelle objet « a ». L’objet « a » est « l’objet cause du désir ». C’est la souffrance qui nous fait cogiter. Les causes de la souffrance relèvent du désir. Et la cause du désir est l’objet petit a. L’objet « a » place le sujet de l’inconscient en rapport avec sa pulsion. Freud montre que les pulsions ne tiennent leur existence qu’au fait qu’elles ne peuvent atteindre leur but. Il en dénombre cinq qui sont les cinq façons pour la pulsion de s’organiser, de s’organiser pour rater. On peut les faire correspondre aux cinq formes de l’objet a : le refoulement (la graine, les fèces) ; la sublimation (le fruit, le sein) ; le retournement sur la personne propre (la tige, le regard) ; le renversement dans le contraire (la fleur, le rien) ; le passage de l’activité à la passivité (la feuille, la voix). L’objet a devient la cause du désir et la base des fantasmes. Prenons le regard comme exemple. Cet objet « a » imaginaire n’est ni la vue ni la vision. Il existe même pour la personne aveugle de naissance !

C’est par le regard que j’entre dans la lumière

« Aujourd’hui, nous sommes envahis par l’idéologie de cette « image de soi » qui se décline en « estime de soi » ou « manque de confiance en soi », slogans de la psychologie qui montrent l’impact du regard de l’Autre dans notre manière d’éprouver notre être. Cette image ne doit pas forcément être parfaite, mais elle doit attirer l’intérêt. Être visible, c’est être choisi. Être choisi, c’est être regardé. Le regard que j’attire me donne alors une satisfaction, vient combler la béance du sujet, car, comme le dit Lacan, « C’est par le regard que j’entre dans la lumière, et c’est du regard que j’en reçois l’effet ». Cette expérience est celle de « l’eutuchia, ou dustuchia, rencontre heureuse, rencontre malencontreuse » qui établit la façon dont je l’éprouverai. Il s’agira alors de situer les conséquences de cette rencontre heureuse ou malencontreuse : enthousiasme, joie, amour, beauté, privilège, triomphe, adoration, exaltation, célébration, foule, succès, lumière, etc., se déclinent du côté de la jouissance d’être regardé par un Autre qui vous aime et vous admire, et, à l’inverse, tristesse, malheur, désillusion, honte, déchet, mépris, ravage, haine, exclusion, etc., parlent des affects liés à la mauvaise rencontre avec le regard de l’Autre. Nous les déclinerons dans le registre du corps. Comment le corps est-il affecté par ce regard de l’Autre ? Cela touche-t-il son image ? Et comment ? Cela atteint-il le corps en tant qu’il est parlant ? Les maladies psychosomatiques sont-elles des écritures d’un regard sans paroles ? Les symptômes, ces manifestations du désordre psychique, sont-ils induits par le regard de l’Autre, l’impact de sa percussion ? L’expérience de l’effroi, notamment, est-elle prise dans cette fixation au regard comme objet qui m’annihile ? Comment le corps réagit-il à cette présence du regard ? Comment se traduit, dans les fantasmes où je m’imagine être vu, la présence du corps de l’Un dans son rapport à l’Autre ? »[5]

Le regard dans le registre du corps

Le regard, c’est toujours le regard de l’Autre. Le regard de l’Autre, nous les déclinerons dans le registre du corps. Comment le corps est-il affecté par ce regard de l’Autre ? Cela touche-t-il son image ? Et comment ? Cela atteint-il le corps en tant qu’il est parlant ? Les maladies psychosomatiques sont-elles des écritures d’un regard sans paroles ? Les symptômes, ces manifestations du désordre psychique, sont-ils induits par le regard de l’Autre, l’impact de sa percussion ? L’expérience de l’effroi, notamment, est-elle prise dans cette fixation au regard comme objet qui m’annihile ? Comment le corps réagit-il à cette présence du regard ? Comment se traduit, dans les fantasmes où je m’imagine être vu, la présence du corps de l’Un dans son rapport à l’Autre ? »[1]

EEn psychodrame nous travaillons l’image du corps. Cette image du corps est la synthèse vivante de nos expériences émotionnelles. Elle peut être considérée comme l’incarnation symbolique inconsciente du sujet désirant. L’image du corps est, à chaque fois, moment-mémoire inconscient de tout le vécu relationnel et en même temps, elle est actuelle, vivante. Je m’en réfère surtout à la théorie de l’image du corps développée par F.Dolto ainsi qu’au stade du miroir décrit par Lacan. La fonction du stade du miroir s’avère, écrit Lacan, comme un cas particulier de la fonction de l’imago, qui est d’établir une relation de l’organisme à la réalité. La construction du sujet, nécessite donc comme intermédiaire, l’image du corps. C’est dans cette reconnaissance que se réalise l’imaginaire. « C’est dans les premières semaines et dans les premiers mois de la vie que se corporéîsent de façon dynamogène émotionnelle les variations de perceptions sensées par le lien d’aimance à l’adulte source de vie et de con-naissance au désir qui festonne les besoins ! »[2].

Cette image totale du corps s’avère donc structurante pour l’identité du sujet, par l’intermédiaire du corps propre. L’image du corps comme totalité remplace l’imago morcelé du corps. L’enfant n’a pas au départ l’expérience de son corps comme une entité unifiée. Il le perçoit au contraire comme dispersion de tous ses membres d’où le nom de « fantasme du corps morcelé ». L’existence de ce fantasme peut d’ailleurs être reconnu dans plusieurs psychoses. La conquête d’une image, celle du corps, structure le Moi. Je rappelle les trois étapes essentielles mises en évidence dans le stade du miroir :

1° l’enfant perçoit le reflet du miroir comme un être réel qu’il tente de saisir ou d’approcher. Il va jusqu’à chercher cet autre derrière le miroir. L’image qui est la  sienne est là reconnue comme étant celle d’un autre.

2°  L’enfant va comprendre que l’autre du miroir n’est qu’une image et non pas un être réel. Il ne cherche plus l’autre derrière le miroir car il sait à présent qu’il n’y a rien.

3° La troisième étape sera marquée par la reconnaissance non seulement de l’autre comme image, mais aussi de l’autre comme étant son image. L’enfant sait à présent que le reflet du miroir est une image et que cette image est la sienne.

Cette image est donc différente de la réalité du corps ainsi que du schéma corporel.

Il ne faut pas confondre image du corps et schéma corporel. Le schéma corporel est une réalité de fait, il est en quelque sorte notre vivre charnel au contact du monde physique. « Le schéma corporel peut se construire en fonction d’atteintes organiques (p.ex : poliomyélite déclenchée avant la marche) et donc se trouver infirme. Mais l’image du corps peut ne pas être affectée si la relation soutenue par les parents est une relation souple, sans trop d’angoisse, etc. On peut faire l’hypothèse que la non-structuration de l’image du corps est en grande partie due au fait que l’instance tutélaire, désorientée de n’avoir jamais les réponses attendues habituellement d’un enfant de cet âge, ne cherche plus à communiquer avec lui autrement que dans un corps à corps, pour l’entretien de ses besoins, et abandonne son humanisation. Chez des enfants précocement infirmes poliomyélitiques, par exemple, qui ont donc, eux, un schéma corporel plus ou moins gravement infirme, peut très bien se révéler une image du corps parfaitement saine, à condition, du moins, qu’ils n’aient pas été névrosés avant la poliomyélite et aient été soutenus au cours de la période aiguë de la maladie par la mère et le père, dans leur relation à autrui et à eux-mêmes. Ils dessinent alors des corps qui ne présentent aucun des dysfonctionnements ou des manques qui sont les leurs.

En conclusion, si le schéma corporel est en principe le même pour tous les individus de l’espèce humaine, l’image du corps, par contre, est propre à chacun : elle est liée au sujet et à son histoire. Il en résulte que le schéma corporel est en partie inconscient, mais aussi préconscient et conscient, tandis que l’image du corps est éminemment inconsciente ».[3]

[1]Hélène Bonnaud, Le regard sur le corps, https://www.lobjetregard.com/2016/06/23/lempreinte-du-regard-sur-le-corps/

[2] Préface de F. Dolto,  « L’éveil de l’esprit », p.8.

[3]Fr.Dolto  « L’image inconsciente du corps », p.22.

Ça me regarde

Le « ça me regarde » indique que la pulsion scopique est engagée dans le rapport du sujet à l’autre, au partenaire. Nous pouvons souligner également la dimension énigmatique du regard, avec son corrélat d’angoisse face à la question « Que me veut l’Autre ? ». Comme le dit Lacan, « le sujet a toujours à reconstituer l’objet, il cherche à en retrouver la totalité à partir de je ne sais quelle unité perdue à l’origine ( …) »[6]. Cette conception de l’objet originellement perdu, est désignée par Lacan par la lettre a comme nous l’avons vu plus haut. Freud déduit de cette perte originelle une expérience de satisfaction mythique, que le sujet tentera désespérément de retrouver, ce qui fonde son désir. Le sujet est ainsi voué à une répétition de cette quête qui ne pourrait le satisfaire, puisque, à vouloir répéter l’expérience première, il en éprouve une perte inévitable : l’objet retrouvé n’étant jamais le même, il diffère à chaque fois, c’est une rencontre manquée qui se réitère, tout en rappelant systématiquement la perte initiale.  « L’objet « a », c’est ce qui « reste » (par exemple, d’une rencontre). On pourrait parler ici d’un « en plus ». Ceci se rapproche de la façon dont Lacan définit l’objet « a » : « plus de jouir ». Il est en effet cause du désir, lui-même articulé avec la jouissance ; mais l’objet « a » est hors jouissance. C’est parce qu’il est hors jouissance que c’est du négatif qui devient du « pins de jouir » … Je dis ceci pour préciser ce que j’entends par « l’objet a, c’est ce qui reste ». On est en train de converser poliment avec quelqu’un, et quand on se retrouve seul, on peut se dire : « Quel emmerdeur !» ou bien : « Quel moment agréable !», et on reste fasciné, pris dans le « regard » de l’Autre. De même à propos de la voix, etc. L’objet « a » est « hors jouissance », mais la jouissance, elle, est dans la rencontre. Et quelque chose va typifier ce mode de jouissance, sous forme d’un « sentiment », d’un « Einfühlung ». À rapprocher ce phénomène de ce que Lacan appelle « l’instant de voir ». Nous pourrions proposer aussi « l’instant de sentir », au sens pathique du terme : sensibilité pathique, immédiate, au style de celui qui se présente ; une certaine qualité spécifique de son mode de présence… Ce qui permet de faire un diagnostic avant tout repérage de symptômes »[7]. Notre culture produit de l’objet a pour tous afin de combler les manques. Lacan parlait de la télévision, comme projetant l’objet a pour tous. Est-ce un monde de la jouissance consommatrice sans limites ? La science, d’après Lacan, nous donne des gadgets pour combler ce qui nous manque dans le rapport à l’(A) autre. La société de consommation serait-elle devenue une société de consolation ?

Le regard et la honte

L’image renvoyée par l’autre peut-être vécue avec tant de violence, vécue avec tant de négativité qu’elle confronte le sujet au sentiment d’être nul, de ne rien valoir, d’être un moins que rien. La blessure narcissique est extrêmement profonde, le sujet se retrouve désemparé, floué, effondré, impuissant, totalement invalidé. Il n’a plus qu’une seule envie c’est de disparaître. Il perd la face et reste incapable de réagir. Le regard de l’autre est, d’une certaine manière, toujours présent. Le plus dur c’est le regard, car il y a des regards qui tuent. La honte se vit dans le regard et s’épanouit dans le silence. La honte est toujours vécue devant autrui, face au regard d’autrui. La personne qui se rend compte qu’une partie d’elle-même qu’elle n’aime pas est découverte par autrui va éprouver de la honte. Elle va se sentir humiliée devant le jugement de l’autre. Le discours intérieur est toujours dévalorisant. Parler en public est souvent vécu difficilement. En effet : il y a un risque à s’exposer au jugement de l’autre, de pouvoir en être humilié. Serge Tisseron[8] nous dit que l’enjeu de la honte est le risque d’exclusion. La honte est un sentiment complexe du fait qu’il renvoie à des situations vécues comme honteuses, aux non-dits, à des situations de violence. La personne honteuse ne peut diriger son agressivité vers l’agresseur et retourne l’agressivité contre elle-même. Les victimes ont honte et pas les bourreaux !

L’effet principal de la honte est de mettre à nu le sujet. Elle représente une effraction, étant donné que le regard, dans une dimension scopique très forte, déshabille le sujet de son image spéculaire. La honte provoque ici une perte de contenance de soi-même. En cela, nous pouvons dire qu’il se produit une abolition des limites entre le soi et le non-soi, ou entre sujet et objet. En effet, la honte, à la différence de la culpabilité, est un sentiment contagieux. Lorsque le sujet SDF dit « j’ai honte », il transmet de la honte. Il a compris qu’elle était contagieuse. Le sujet névrosé va alors transformer cette honte en culpabilité et se délivrer de celle-ci en donnant une pièce. La honte porte fondamentalement sur l’existence même et non sur ce que le candidat à l’existence est supposé avoir commis, comme dans la culpabilité.

Le piège à regard

Le terme utilisé pour nommer l’acte du tatouage est « encrer ». « Encrer, ancrer, ancrage ». Ces personnes cherchent à jeter l’ancre dans l’autre, à l’accrocher dans leur mode de jouissance. Le regard de l’autre est sollicité par les inscriptions sur le corps qui sont un appel au lien. Les dessins, les lettres, les marques s’adressent à l’Autre, attendent un destinataire. L’écriture est adressée, la peau est donnée à voir. Le tatouage est un moyen d’attirer l’attention et une façon de tendre, selon l’expression de Markos Zafiropoulos « un piège à regard ». C’est aussi l’ambivalence qui est pointée par le désir de montrer tout en cachant mais aussi de cacher tout en montrant. Si on se réfère au stade du miroir, Lacan montre l’instant de jubilation où l’enfant, placé devant le miroir, s’y reconnaît et est reconnu par l’Autre. Le Moi s’y constitue en tant qu’il est imaginaire, et plus précisément spéculaire. Tout ce qui est de l’autre, du narcissisme passe par le spéculaire, dans la rencontre primitive du petit d’homme avec son image. L’enfant ne se voit pas par son propre œil mais par l’œil de la personne qui l’aime ou le déteste. Lacan dit : « C’est par la voie du regard que ce corps prend son poids ». Le tatoué se fait-il encrer pour se sentir regardé ou pour « effracter » le regard de l’autre ?

Le regard du thérapeute:

Le regard que nous portons sur autrui est un regard rythmé, scandé. C’est un temps qui découpe l’espace. Le regard du thérapeute devient un acte clinique si ce regard ponctue les situations.

Le regard qui surprend, qui découvre, qui arrête, qui coupe, qui rythme, apporte la ponctuation. Ce regard peut faire interprétation. D’ailleurs « Etre heureux, n’est-ce pas être beau dans le regard de l’autre » ? (Albert Jacquard). Le film « Le huitième jour » ne change-t-il pas le regard des gens sur les mongoliens quand Harry et Georges, les deux acteurs principaux, s’offrent une minute de silence ? Cet instant leur appartient complètement. « Votre vie vous appartient, profitez-en, goûtez-la entièrement et quand vous le désirez ; la vie est là, simple et tranquille, dans cette minute de silence au milieu de la nature » est-il dit dans ce film.

Comment se fait-il que les enfants abandonnés dans les orphelinats de Roumanie témoignent que leur devenir change radicalement quand la société accepte de les regarder avec un autre œil ?

Sous le regard de l’autre ce que je fais devient signifiant. C’est par l’autre qu’on perçoit quelque chose de soi, c’est dans le regard de l’autre qu’on se voit voir. Le champ perceptif d’un enfant peut devenir complètement sauvage, indomptable, irraisonné tant qu’il ne trouve pas de communauté pour interpréter les perceptions qui sont les siennes. Si ce que je ressens tout seul dans mon coin se fait tout seul, il ne se passera rien mais si je peux le confronter, le partager, le vérifier à un autre que moi-même, je trouve dans cet échange, non seulement une limite à mes perceptions mais une aune qui mesure mon plaisir ou mon désagrément. C’est ici aussi que le stade du miroir prend toute sa valeur.

Il montre bien qu’il n’y a pas de rapport au monde s’il n’est pas médiatisé par le semblable et que l’intensité de la jouissance, vérifiée et confirmée par l’autre, permet l’engagement dans une communauté intra – mondaine: je peux entrer dans le monde. Le stade du miroir rappelle qu’il n’y a pas de rapport du sujet immédiat au monde. Notre rapport est filtré, médiatisé par le semblable et par une boucle qui fait référence commune à un grand Autre. On peut affirmer que le travail de la pensée afin de ne pas être délirante, pour avoir quelque efficacité, est contraint de s’engager dans les mêmes défilés: nécessité de poser sans cesse ces deux instances, comme le dit Lacan- le petit autre, (objet partiel imaginaire) et le grand Autre (l’inconscient)-.

Le double regard du dialogue socratique

Le jeu dramatique permet un décalage. Le changement de rôle en psychothérapie psychodramatique s’inspire du dialogue socratique : « Une rencontre à deux, œil à œil, face à face. Et quand vous serez tout près, je vous retirerai vos yeux et les mettrai à la place des miens, et vous retirerez mes yeux et les mettrez à la place des vôtres ; alors je vous regarderai avec vos yeux et vous me regarderez avec les miens ». En psychodrame, le corps est représenté par le langage. Le psychodramatiste est auditeur-spectateur qui permet de donner corps au mot. L’intérêt principal du travail de représentation n’est pas seulement dans les vertus de dialogue des propos qui libèrent l’expression. L’intérêt essentiel est clinique : la fonction poétique ouvre à la démultiplication du sujet. Ce double regard en psychodrame est favorisé par la tech nique du renversement de rôle.

Le renversement de rôle

Mettre du jeu dans le groupe permet de sortir de la pensée clivée et de la sidération. Les participants vont être aidé en étant stimulé à décoller du besoin de faire, de l’agir et en s’interrogeant sur ce qui les déborde. À ce niveau plusieurs techniques sont utilisées dont celle notamment du renversement de rôle qui va permettre de décoller du vécu émotionnel. Cette technique sera surtout utilisée lorsque qu’il y a trop de projection, quand l’autre n’est plus vu comme un partenaire, quand il n’y a pas suffisamment de conscience. Le renversement de rôle redonne du poids à la parole. D’après Ophélia Avron (psychanalyste et psychodramatiste) le renversement de rôle est indiqué :

  • Quand la projection du participant est trop forte.
  • Quand l’autre n’est plus vu comme partenaire.
  • Pour souligner le mouvement pulsionnel (violence par rapport à la gentillesse).
  • Pour décoller du vécu émotionnel.

« Renverser les places de l’objet et du sujet revient à renverser le mode passif en mode actif. Jouer le rôle de l’autre c’est reprendre en première personne ce qu’il a d’abord expérimenté dans le jeu comme une situation de passivité exactement comme dans le jeu de la bobine le mouvement du sujet lui-même dans son effort interminable pour s’approprier son destin. »[1]

Réveiller le non traduit concourt à l’introjection[2]. L’introjection est vue comme un processus constitutif du monde intérieur, ressourcement identitaire. Elle est action et procès dont le sujet grammatical et réel est le « sujet », l’individu lui-même. Elle est la face traductive du processus contribuant à la constitution du moi préconscient-conscient. Renverser les rôles c’est passer du mode passif à un mode actif (cf. jeu de la bobine où il s’agit de jeter et de reprendre, où il y a figuration de la pensée par la représentation). Il arrive souvent d’observer chez l’un ou l’autre participant des transformations spectaculaires du corps lors des changements de rôle : le corps se redresse, devient plus tonique, les gestes gagnent en amplitude, les expressions du visage réapparaissent, les modulations de voix se diversifient, etc. Cette transformation en action peut rester insu du sujet qui reprend son rôle, comme si de rien n’était, mais les observations des autres participants à qui la transformation a « sauté aux yeux », lui font retour de manière saisissante.

[1] Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, Ed. PUF, 2005, p.259.

[2] Pour davantage d’information concernant « l’introjection », j’invite le lecteur à lire mon article sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2024/02/04/psychodrame-et-introjection-2/

Si je crois en toi, je te permets de croire en toi

Le regard porté sur soi et sur l’autre me paraît déterminant : « Si je crois en toi, je te permets de croire en toi » ! Nous pouvons être porteurs d’espoir, prendre le risque de trouver une étincelle d’espérance et croire au développement de l’autre. « Un plus petit signe suffit à transformer un vilain petit canard en cygne » ! L’essentiel de nos comportements n’est-il pas suscité par nos représentations ? L’ennemi de la « vérité » n’est-il pas la conviction, le jugement définitivement porté ? Ce qui éloigne, ce qui oppose, c’est l’ignorance. Quand nous ignorons, nous construisons des représentations arbitraires que nous tenons pour des vérités. Dans la théorie constructiviste, pour y faire référence, la perception du monde, chez l’homme, restera toujours une construction de l’esprit. Nous ne pouvons connaître que ce que nous construisons nous-mêmes. L’intérêt que j’y trouve personnellement réside, en outre, dans cette synthèse : « La conclusion de tout cela est bien intéressante : le monde empirique du vivant, la logique de la réflexibilité et l’histoire naturelle nous disent donc que l’éthique, – la tolérance, le pluralisme, la distance qu’il nous faut prendre à l’égard de nos propres perceptions et valeurs pour pouvoir prendre en compte celles des autres- est le fondement même de la connaissance, mais aussi son point final. En trois mots, mieux vaut faire que dire : les actes parlent davantage que les mots »[9]

S’autoriser à changer notre regard

S’autoriser vient du  latin auctorizare, de auctor ( « auteur ») ; de l’ancien français actorisier (« donner autorité à quelque chose, certifier, prouver ») et du  provençal : authorisar ; de l’espagnol : autorizar; de l’ italien : autorizzare ; de auctor.S’autoriser à penser, s’autoriser à jouer, s’autoriser à désirer, prendre du plaisir, jouir, jouir de tout ce que notre nature humaine nous permet, s’autoriser à s’émerveiller, s’autoriser à changer notre regard sur le monde, s’autoriser à ouvrir notre regard sur le monde, s’ouvrir à tout, à tout ce qui vient à soi, sans censure, ce n’est pas “je dois», «je devrais”, “cela se fait-il?”, « cela n’est-il pas ridicule?”, mais plutôt : “comment je me sens, là, tout de suite, avec cette idée?

[1] Fr. Dolto, « Tout est langage », Carrere, 1987, p. 155.

[2] Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1972 ; Éditions de Minuit, 1969, pour la postface de Gilles Deleuze.

[3]Marie-Christine Laznik, Des psychanalystes qui travaillent en santé     publique, Le Bulletin Freudienne n°34, Mars 2000.

[4]http://www.causefreudienne.net/event/lobjet-regard/

[5]Hélène Bonnaud, Le regard sur le corps, https://www.lobjetregard.com/2016/06/23/lempreinte-du-regard-sur-le-corps/

[6] J. Lacan, Le Séminaire. Livre II. [1954-1955] Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Seuil, Paris 1978, pp. 332-333.

[7] Jean Oury, L’objet chez Lacan, Clinique La Borde, http://www.revueinstitutions.com/articles/oury_objetlacan.pdf

[8] Serge Tisseron est psychiatre et psychanalyste, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches (HDR), chercheur associé au Centre de Recherche Psychanalyse Médecine et Société à l’université Paris VII Denis Diderot. Je me réfère ici à son livre : La honte, psychanalyse d’un lien social, Paris, Dunod. (1992).

[9] https://inventin.lautre.net/livres/invention-de-la-realite-Contributions-au-constructivisme.pdf,p.6.

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Être seul, séparé et l’angoisse de séparation

L’angoisse de séparation fonde notre sentiment d’identité. Lorsqu’elle est apprivoisée l’angoisse de séparation devient source d’élan de vie. Se sentir seul signifie prendre conscience qu’on est soi-même unique. « séparer » vient du latin separare, qui veut dire « se parer », « s’habiller », « se défendre », et surtout, « engendrer ».  La confiance implique une qualité de l’interaction pour laquelle la séparation ne constitue pas une menace, mais un défi créatif. L’absence d’autrui et les nouvelles distances dans l’interaction avec l’environnement sont une opportunité pour que le bébé développe la « capacité d’être seul » (Winnicott, 1958). Selon Winnicott, telle est l’une des conquêtes fondamentales de son processus de développement, qui est également le moyen par lequel il peut éprouver l’effet de son action sur le monde et sur soi-même, mesurant ainsi « la confiance en soi et en ce qu’il peut espérer de la vie » (1950 : 292). Apprendre à être seul en présence de l’autre c’est tout autant apprendre à être soi en présence de l’autre. La notion de solitude se met en place en même temps que s’élargissent les possibilités d’un espace intérieur. La capacité à être seul en présence de l’autre souligne cette solitude essentielle, et nécessaire, si l’on veut tenir debout, aller jusqu’au bout de ses projets, porter sa propre vie.  Cette capacité à être seul en présence de l’autre – c’est-à-dire à être vraiment soi-même au cœur de la relation, sans avoir « besoin » de l’autre – conditionne la possibilité d’affronter la « vraie » solitude.

Séparation et trauma

Pour D.W. Winnicott, qui prolonge les propositions de S. Ferenczi, le trauma est en relation avec la dépendance et la temporalité. « Le traumatisme est un « échec » en rapport avec la dépendance (D.W. Winnicott, 1965), car il « rompt l’idéalisation d’un objet au moyen de la haine d’un individu, en réaction au fait que cet objet n’a pas réussi à atteindre sa fonction » ; il provient de « l’effondrement dans l’aire de confiance à l’égard de ‘l’environnement généralement prévisible’ ».[1] « Le traumatisme originaire est une « déchirure » spéciale : la perte – la séparation d’avec la mère – est déjà advenue, est déjà là depuis toujours (plutôt que de dire que le sujet a perdu sa mère, il faudrait rappeler qu’il ne l’a jamais eue). Le rejet (Ausstossung) de la signification phallique du corps du sujet marque sa séparation inévitable d’avec l’Autre, sa castration originaire. En revanche, dans la maladie psychosomatique, il s’agit d’une perte effective. Pour Lacan, l’expérience inaugurale du sujet prend l’aspect d’une « mauvaise rencontre », ou d’une « rencontre manquée [2]», toujours traumatique, ce qui n’empêche pas que sa répétition ne soit recherchée avec acharnement. Le désir est désir de répétition de cette première jouissance ratée. La répétition réitère le ratage de la première rencontre, mauvaise et manquée[3]. Le désir étant bloqué, le sujet s’affectera d’un phénomène psychosomatique. Lacan explique dans le séminaire sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, que le premier signifiant (le S1, le signifiant qui vient de l’Autre symbolique, le signifiant « unaire », celui de la première identification avec le père) représente le sujet pour un autre signifiant (le S2, liée au savoir inconscient). Ce deuxième signifiant a comme effet l’aphanisis[4] (disparition) du sujet : d’où la division du sujet ($). Pour plus d’informations détaillées au sujet de la passion amoureuse j’invite le lecteur à lire l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2024/02/16/passion-amoureuse-masochisme-agrippement-emprise-et-clivage-du-moi-2/

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Le traumatisme de la naissance et la première séparation

Otto Rank a découvert un ensemble de faits ayant pour facteur commun la perte de l’objet maternel où le danger serait la peur de perdre l’amour de l’objet. L’angoisse de séparation de l’objet maternel, dont l’angoisse de la naissance ne serait qu’une forme, serait parmi les précurseurs de l’angoisse de castration correspondant à l’étape œdipienne terminale du développement.

« Pourquoi la mère est-elle tantôt objet d’amour, tantôt objet de haine ? Pourquoi les moments de séparation provoquent-ils une telle angoisse chez le nourrisson ? Le traumatisme de la naissance n’est pas celui de l’accouchement, mais d’une perte. Chaque nouvelle vie trouve son premier objet, la mère, pour le perdre aussitôt : c’est la catastrophe originaire. Même avec la plus douce des mères et la naissance la moins violente, l’être humain naît dans l’angoisse. »[1] « Le traumatisme de la naissance, est un fait humain d’une universalité absolue, avec toutes ses conséquences. »[2] « L’inconscient ne peut concevoir la séparation, le départ voire la mort, que comme une réalisation du retour tant désiré à la vie intra-utérine, car il ne connaît ni ne peut représenter aucun autre désir. » [3] Avec la naissance, le sentiment d’unité avec le tout est perdu et cette souche d’angoisse de la rupture est pour Rank le premier contenu psychique dont l’être humain soit conscient. Conscience et angoisse inhérentes à la séparation de la mère sont indissociables.

L’heureuse solitude ou l’amour que l’on n’obtient pas  

Aimer, c’est aussi laisser l’autre être seul. Effectivement seul et cependant aimé. Un tel amour n’unifie pas, ne fabrique pas du « un ». Il ne permet pas davantage d’« être à deux ». Qu’advient-il donc à l’aimé ? Il est aimé, mais pas pour autant d’un amour qui porterait atteinte à sa non moins précieuse solitude. Aimé, il pourra s’éprouver non aimé. Non aimé, il pourra s’éprouver aimé. Ce qui se laisse abréger ainsi : il aura obtenu l’amour que l’on n’obtient pas. Donald Winnicott cite ceci dans un article intitulé : « La capacité d’être seul » (1958) où il évoque ce que serait une heureuse solitude en présence de quelqu’un : « Je considère cependant que « je suis seul » est une amplification de « je suis » qui dépend de la conscience qu’a le petit enfant de l’existence ininterrompue d’une mère à laquelle on peut se fier ; la sécurité qu’elle apporte ainsi lui rend possible d’être seul et de jouir d’être seul, pour une durée limitée. De cette façon, j’essaye de justifier ce paradoxe que la capacité d’être seul est basée sur l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un et que si cette expérience est insuffisante, la capacité d’être seul ne parvient pas à se développer. »[5] Et plus loin D.W. Winnicott cite encore ceci : « C’est seulement lorsqu’il est seul (c’est-à-dire en présence de quelqu’un) que le petit enfant peut découvrir sa vie personnelle. Le terme pathologique de l’alternative est une existence fausse, construite sur des réactions à des excitations externes. Quand il est seul dans le sens où j’emploie ce mot, et seulement quand il est seul, le petit enfant est capable de faire l’équivalent de ce qui s’appellerait se détendre chez un adulte. Il est alors capable de parvenir à un état de non-intégration, à un état où il n’y a pas d’orientation ; il s’ébat et, pendant un temps, il lui est donné d’exister sans être soit en réaction contre une immixtion extérieure, soit une personne active dont l’intérêt ou le mouvement suit une direction. »[6]

Dans le psychodrame avec des personnes vivant avec un handicap mental notamment, la personne que nous essayons d’aider a besoin d’une nouvelle expérience dans une situation particulière. L’expérience est celle d’un état qui ne donne pas de but, on pourrait parler d’une sorte de crédit ouvert à la personnalité intégrée. La situation créée permet au patient d’être sans qu’il y ait un but : “After being – doing and being done to. But first, being !”[1]

Il faut permettre au patient dans le groupe ou à l’enfant assis par terre, au milieu de ses jouets, de communiquer une succession d’idées, de pensées, d’impulsions, de sensations   qui  ne sont pas reliées entre elles.

Dans l’état de détente propre à la confiance et à l’acceptation de la fiabilité professionnelle du cadre thérapeutique, il y a place pour une séquence de pensées sans liens que l’analyste fera bien d’accepter telle quelle, sans supposer l’existence d’un fil conducteur. Peut-être faut-il admettre qu’il y ait des patients qui ont, à certains moments, besoin que le thérapeute remarque le non-sens qui fait partie de l’état mental de l’individu au repos, sans même que le patient éprouve le besoin de communiquer ce non-sens, c’est-à-dire sans qu’il éprouve le besoin de l’organiser. Le non-sens organisé est déjà une défense. L’occasion de se reposer a été manquée en raison du besoin éprouvé par le thérapeute de trouver un sens là où il y a non-sens.

Le patient a été incapable de se reposer en raison d’une défaillance de l’apport de l’environnement qui a annulé le sentiment de confiance. Le thérapeute a, à son insu, abandonné son rôle professionnel et il l’a fait en revenant au rôle de l’analyste intelligent qui veut mettre de l’ordre dans le chaos. Dans ces conditions très particulières, l’individu peut « se rassembler » et exister comme une unité, non comme une défense contre l’angoisse, mais comme l’expression du « je suis, je suis en vie, je suis moi-même ». A partir d’une telle position, tout devient créatif. Il faut donner une chance à l’expérience informe, aux pulsions créatives, motrices et sensorielles de se manifester ; elles sont la trame du jeu.

[1] « Après « être » – faire et accepter qu’on agisse sur vous. Mais d’abord « être » ! D. W. Winnicott, « Jeu et réalité », p. 118.

Comment vivre séparé-ensemble ?

L’amour désigne un sentiment d’attachement d’un être pour un autre, souvent profond, voire violent, mais qui peut aussi être marqué d’ambivalence et, surtout, qui n’exclut pas le narcissisme.

 « La question de S. Beckett « comment vivre séparé-ensemble ? » est une question posée à l’amour, si tant est que l’amour, dans sa structure narcissique même, serait ce qui permet de supporter le « deux » de la différence sexuelle, de suppléer à la béance du « deux ». Lacan dira de l’amour entre deux humains qu’il les met hors d’eux, hors deux. Ainsi serons-nous amenés à penser l’amour comme processus paradoxal où se vérifie qu’il y a en jeu, dans tout rapport, l’impossible d’un deux. Pour davantage de précisions quant à la question de l’amour, j’invite le lecteur à lire l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2021/10/24/le-desir-et-lamour/

Être, devenir autonome psychiquement

« Autonome » vient du grec autos : soi-même et nomos : loi, règle. L’autonomie est la faculté d’agir par soi-même en se donnant ses propres règles de conduite, sa propre loi. C’est la capacité à agir par soi-même, à choisir par soi-même et à penser par soi-même. Devenir autonome c’est pouvoir fonctionner selon les normes que l’on se fixe soi-même et exige donc une certaine dose de maturité. L’autonomie est donc définie par la capacité à se gouverner soi-même. Elle présuppose la capacité de jugement, c’est-à-dire la capacité de prévoir et de choisir, et la liberté de pouvoir agir, accepter ou refuser en fonction de son jugement. Cette liberté doit s’exercer dans le respect des lois et des usages communs. L’autonomie d’une personne relève ainsi à la fois de la capacité et de la liberté. Pour plus d’informations détaillées, j’invite le lecteur à lire l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/

L’autonomie affective se traduit par la capacité de subvenir à ses propres besoins émotionnels. L’amour, la chaleur humaine, l’attention, la tendresse, la patience, l’empathie et la joie sont quelques-uns des ingrédients de cette nourriture émotionnelle nécessaire au développement d’une autonomie émotionnelle. L’indépendance affective est cet état dans lequel une personne a suffisamment d’amour d’elle-même pour ne plus être dépendante de l’amour des autres.

Ce que j’en dis, entre autres, dans mon livre « Prendre soin de soi et de l’autre en soi[7] » à la page 94.

« Il appartient à chacun de ne pas s’abuser et de cesser d’accuser autrui d’être le responsable de sa souffrance ou de ses manques. Passer de la victimisation à l’affirmation, et donc à la responsabilisation, suppose qu’on accepte de ne plus se complaire dans la dépendance ou l’impuissance. Accéder à la reconnaissance de ses blessures et de ses besoins, apprendre à développer des capacités d’autonomie et de prise en charge personnelle, des moyens visant à satisfaire ses propres besoins, telles sont les bases d’une liberté d’être à la fois plus centrée et plus ouverte. Cette responsabilité de conscience constitue un pas essentiel vers le respect de soi. »[8] Le « processus de séparation-individuation » est indispensable à l’autonomie.

Le processus d’individuation

Appartenance et individualité (appartenir et s’appartenir[9]) semblent correspondre à être seul et en groupe, être seul en groupe, être seul à seul et relié aux autres en étant soi. Être avec l’autre c’est être sans l’autre. On ne peut pas apprendre à être seul tout seul ! La subjectivation et la différenciation impliquent nécessairement la séparation. Or toute séparation contient toujours des relents de délaissement, d’abandon et l’ensemble des affects douloureux qui y sont liés. L’autonomisation est donc une conquête, une lutte à mener contre ces premiers autres dont nous avons été dépendants, mais aussi contre le Soi lui-même qui cherche toujours en même temps à s’épargner ces ressentis pénibles de séparation. Ce processus au long cours s’effectue par étapes successives. En bout de course, l’enfant et par la suite, tout au long de son existence d’adulte, doit pouvoir renoncer à l’espoir de recevoir pleinement de l’autre ce qu’il attend. Il s’agit pour lui de s’approprier pas à pas l’autonomie, dit-on, d’acquérir de l’indépendance. Cela suppose un deuil, douloureux, celui de ne plus attendre de l’autre qu’il comble ses désirs et ses besoins, mais de prendre la responsabilité personnelle de les assumer soi-même. L’avantage obtenu est un gain indéniable de liberté, mais aussi le fait de n’être plus parlé par un autre, d’assumer à son tour sa propre parole. »[10] »[11]« La vie, dit quelque part quelqu’un qui n’est pas analyste, Etienne Gilson, l’existence est un pouvoir ininterrompu d’actives séparations »[12]. Pouvoir construire les limites entre ce qui est Moi et ce qui n’est pas Moi, de pouvoir ériger les frontières entre soi et l’autre, entre soi et le monde. Ces frontières permettront l’assomption d’une subjectivité et d’une existence singulière.

L’individuation se fait à partir des autres et moyennant la réalité de l’autre comme autre. « L’individuation psychique, cela implique au moins quatre dimensions : la capacité de soutenir une identité, de l’assumer ; cela suppose une capacité d’existence psychique par soi-même ; une capacité de relation avec les autres ; et enfin, une capacité d’être en société, de jouer le jeu du collectif. »[13]

« C’est l’individuation psychique qui fait des humains des êtres pour eux-mêmes, des êtres d’action et des êtres pour les autres, des êtres en société. Autant de registres qui ne vont nullement de soi, qui ne sont nullement donnés par la nature, qui relèvent de processus de constitution problématiques puisque payés dans tous les cas de lourdes séquelles qui nous hantent d’une manière ou d’une autre. »[14]

Une des premières indications du psychodrame est de permettre un processus d’introjection manquant (cf. mon texte : « Psychodrame et introjection » : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2024/02/04/psychodrame-et-introjection-2/

La psychothérapie

La psychothérapie doit permettre le « processus de séparation-individuation » indispensable à l’autonomie. L’enjeu du processus de séparation est alors principalement la construction d’une représentation différenciée de soi. La psychothérapie doit permettre le « processus de séparation-individuation » indispensable à l’autonomie. L’enjeu du processus de séparation est alors principalement la construction d’une représentation différenciée de soi.

La psychothérapie est un lieu de symbolisation, de représentation et de remémoration. On s’y soigne en se remémorant. En se remémorant on rejoue. En rejouant on symbolise. On se « ré-origine ». On peut se soigner en symbolisant le non-approprié de l’histoire subjective vécue. Le tableau des années oubliées peut se ré-organiser dans une perspective devenue alors constructive. La représentation, quant à elle, est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle.  Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en œuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Penser, c’est se représenter mais dépasser les représentations. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »[15]    

La symbolisation

La symbolisation implique la représentation d’un objet absent. Dans la réalité, l’enfant a subi la séparation. Elle l’a fait souffrir. S’il arrive à la représenter symboliquement par un jeu, c’est d’abord qu’il a pu prendre un certain recul vis-à-vis d’elle, qu’il la voit de dehors, sur un certain plan, en provoquant la présence-absence du substitut, et qu’enfin il pourra interpréter pareillement des séparations comparables et ne plus être totalement surpris. L’enfant était passif, envahi par l’expérience mais, en la répétant, il acquérait un rôle actif. « Le moi qui a vécu passivement le trauma en répète maintenant activement une reproduction affaiblie, dans l’espoir de pouvoir en diriger le cours en agissant par lui-même. Nous savons que l’enfant se comporte de la même manière face à toutes les impressions qui lui sont pénibles en les reproduisant dans le jeu ; par cette façon de passer de la passivité à l’activité, il cherche à maîtriser psychiquement ses impressions de vie ».[16] Dès qu’il mime l’absence et la présence, l’enfant fait vivre l’objet « ici » et « maintenant ». La mère présente doit être appréhendée comme celle qui pourrait ne pas être là. Ce travail permet à l’enfant de ne pas s’enfermer dans l’imaginaire. Ce mouvement d’alternance, dans une relation d’ouverture et de fermeture est décomposé, aussi, par Sami Ali comme un mouvement agressif, comme un désir actif de l’enfant de se séparer de sa mère (« Ma mère ne m’abandonne pas », « Je ne suis pas abandonné par elle » ou encore « Ce n’est pas toi qui me laisses tomber », « Je n’ai pas besoin de toi », « Je t’envoie promener moi-même »). Ce mouvement semble s’inscrire dans un contexte ambivalent qui fait naître chez l’enfant de l’angoisse et de la culpabilité. La plupart de ces jeux symboliques tentent à reproduire ce qui a frappé, à évoquer ce qui a plu ou participer de plus près à l’ambiance, bref, à construire un vaste réseau de dispositifs permettant au moi d’assimiler la réalité tout entière c’est-à-dire se l’incorporer pour la revivre, la dominer ou la compenser. C’est aussi la conscience du « comme si ». Winnicott rappelle cette capacité à être seul en présence de quelqu’un dans sa théorie du jeu :

  1. a) Le bébé et l’objet sont confondus l’un avec l’autre.
  2. b) L’objet est répudié, ré-accepté et objectivement perçu.
  3. c) Le stade suivant, c’est être seul en présence de quelqu’un.
  4. d) L’enfant est maintenant prêt pour le stade suivant : permettre le chevauchement de deux aires de jeu et y prendre plaisir. Dans un premier temps, c’est à coup sûr la mère qui joue avec le bébé, mais elle se montre plutôt soucieuse de s’adapter aux activités de jeu de son enfant.

Mots clés :

Défi créatif – capacité d’être seul – espace intérieur – solitude essentielle – porter sa propre vie – appartenance et individualité (appartenir et s’appartenir[17]) – traumatisme de la naissance – heureuse solitude – subjectivation et différenciation – vivre séparé-ensemble – responsabilité personnelle – assumer à son tour sa propre parole – individuation psychiqueintrojection – psychothérapie – représentation – symbolisation – conscience du « comme si ».

[1] Thierry Bokanowski, « Le concept de traumatisme en psychanalyse », Sillages critiques [En ligne], 19 | 2015, mis en ligne le 15 juillet 2015, consulté le 24 février 2020. URL : http://journals.openedition.org/sillagescritiques/4153.

[2] Cf. mon texte : « Le concept de la rencontre » : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/08/22/le-concept-de-la-rencontre/

[3]22 Les positions de Freud et de Lacan à l’égard de la première rencontre du sujet et de l’Autre et du désir qui en découle sont différentes. Qu’est-ce que le sujet recherche quand il désire ? Selon Freud, la répétition de la première satisfaction liée a une expérience de plaisir, selon Lacan la répétition traumatique de la « mauvaise rencontre », de l’ordre de la jouissance. Voir Sigmund Freud, « Esquisse d’une psychologie scientifique », op. cit., p. 336 ; et aussi, Sigmund Freud, L’interpretazione dei sogni, Bollati Boringhieri, Turin, 1973, p. 490 ; et Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 129 ; et aussi Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973, p. 53. 23 Terme que Lacan emprunte à Jones mais en en faisant un usage différent. Jones parle d’une disparition du désir comme effet de l’angoisse de castration. »

[4] Terme que Lacan emprunte à Jones mais en en faisant un usage différent. Jones parle d’une disparition du désir comme effet de l’angoisse de castration. Ernest Jones, « Le développement précoce de la sexualité féminine », dans Théorie et pratique de la psychanalyse, Payot, Paris, 1969, p. 401.

[5] Donald W. Winnicott, La mère suffisamment bonne, Ed. Payot,2006. P.83.

[6]Ibidem, p.84-85.

[7]Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, Ed. L’Harmattan, Septembre 2020.

[8]Ibidem, p.211.

[9] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, 2020, L’Harmattan, p.191.

[10]Anne-Françoise Dahin, La victime dans tous ses états, février 2013, Yapaka.be.

[11]Anne-Françoise Dahin, La victime dans tous ses états, février 2013, Yapaka.be.

[12]J. Lacan, Le Séminaire livre X, L’angoisse, Ed. du Seuil, 2004, p.171.

[13]Marcel Gauchet, Pour une théorie psychanalytique de l’individuation in Se construire comme sujet, Sous la direction de Karl-Leo Schwering, Eres 2012, p.24.

[14] Marcel Gauchet, Pour une théorie psychanalytique de l’individuation in Se construire comme sujet, Sous la direction de Karl-Leo Schwering, Eres 2012, p.18.

[15]https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2019/09/15/comment-ne-plus-subir-langoisse-qui-nous-affecte-effroyablement/#_ftn23

[16] S. Freud, « Inhibition, symptôme et angoisse », p. 79.

[17] Jacques Michelet, Prendre soin de soi et de l’autre en soi, 2020, L’Harmattan, p.191.

Références du  texte sur le traumatisme de la naissance :

1] Otto Rank, Le traumatisme de la naissance, 1928, Ed.Payot, 4ème de couverture.

[2] Otto Rank, Le traumatisme de la naissance, 1928, Ed.Payot, p.70.

[3] Otto Rank, Le traumatisme de la naissance, 1928, Ed.Payot, p.112.

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Passion amoureuse, masochisme, agrippement, emprise et clivage du moi

La passion amoureuse

La passion amoureuse, pour Lacan, est l’expression même de cette confusion entre image de soi et image de l’autre ; c’est ce qui explique, conclut-il, ce fait bien connu que « l’amour rend fou ». L’amour rend aveugle et il peut faire des dégâts. Lacan illustre le rapport intime que l’amour peut entretenir avec la pulsion de mort par le coup de foudre, le coup de foudre, « l’attachement mortel », dit-il.

Le mot passion vient du latin passio issu du verbe patior et de pati dont l’homonyme grec est pathos.  En latin, le verbe pati (pâtir) veut dire souffrir. Lorsqu’elle concerne la vie amoureuse, la passion signifie la souffrance, le supplice et désigne l’ensemble des pulsions primitives de l’être humain. Ses antonymes sont le calme, le détachement, la lucidité.

La passion amoureuse est paradoxale, car elle traduit à la fois un désir et l’angoisse d’être abandonné. C’est aussi ce que l’on appelle le « coup de foudre » qui est le fait de tomber amoureux de façon soudaine. Le mot foudre vient du latin fulgura et signifie l’apparition subite d’un violent sentiment d’amour pour quelqu’un.

« Le moment de la passion amoureuse, c’est l’heur, du bon-heur. Du ravissement soudain. De l’extase qui vous déplace et vous met dans l’être. C’est un moment dont on peut décrire les issues mortelles, si on veut le prolonger tel à tout prix : Roméo et Juliette, Tristan et Yseult. Mais par-delà la passion traversée, l’amour ouvre, dans la découverte d’un manque, à la mise en processus infini de la vérité que la passion recélait. »[1]

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Passion amoureuse, masochisme et clivage du moi

La passion représenterait une tentative de se guérir d’angoisses et d’un traumatisme précoce, d’une menace sur les liens vitaux et permettrait de restaurer l’unité du moi. La passion se présenterait pour contrer la réactualisation d’une menace portant sur des liens vitaux. Le sujet souffrirait d’attitudes opposées et contradictoires. Ces attitudes font penser à un clivage du moi[2]. Ce clivage implique une forte résistance au changement. Le sujet souffre et tiendrait à sa douleur, ce que Lacan définit lui-même comme de la jouissance[3]. La passion comporterait une dimension masochiste. Freud met en évidence une tendance masochiste du moi qui trouverait sa satisfaction à travers la souffrance qui accompagne la névrose. C’est le masochisme moral dit-il, dans sa forme extrême, qui s’exprimerait, par exemple, dans la réaction thérapeutique négative. Freud précisera alors qu’au masochisme du moi, s’alliera, pour le compléter, le sadisme du surmoi. La boucle est bouclée. Freud parle d’une force puissante qui se défend contre la guérison et s’accroche à la maladie et à la souffrance. Une partie de cette force identifiée comme conscience de culpabilité[4] et besoin de punition est localisée dans la relation du moi au surmoi.   Dans cette dimension masochiste, la présence de l’objet de terreur vaudrait mieux que le vide objectal. La passion va permettre au sujet de continuer à ignorer une souffrance liée aux traumatismes subis. La passion tendrait à réunir ses tendances opposées et à assurer ainsi (imaginairement) la restauration de l’unité du moi compromise par le clivage.  La personnalité du sujet pris dans la passion amoureuse (sans toi je ne peux pas vivre) est clivée. Perdre le contact avec l’objet de la passion ce serait perdre une part précieuse de soi. Le psychisme tenterait illusoirement de réparer les séquelles d’anciens traumatismes et en particulier un clivage du moi. Le fait de voir dans l’objet de la passion la source de tout bonheur possible peut amener à désinvestir toute autre recherche de satisfaction, et être à l’origine d’une nouvelle cause d’appauvrissement du moi.

Passion amoureuse et pulsion d’agrippement

La passion amoureuse peut également être en lien avec une tendance à se cramponner à l’autre, aux autres.  La tendance au cramponnement peut faire l’objet d’échecs dont les effets sont traumatiques. Quand cela ne se passe pas suffisamment bien, la tendance au cramponnement va se maintenir chez le sujet de manière anachronique et donner lieu à une série de symptomatologies dont les conduites addictives regroupées sous l’appellation “syndrome du cramponnement”. A ce sujet j’invite le lecteur à consulter l’article suivant sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/

Passion amoureuse et pulsion d’emprise

Freud définit la pulsion d’emprise comme une pulsion de maîtrise sur autrui ou sur le monde, une violence contre le réel. « L’emprise est la mise en œuvre du pouvoir de quelqu’un qui exerce une domination intellectuelle, affective, physique, sexuelle, sur quelqu’un d’autre. Celui ou celle qui est soumis à l’emprise, l’est en tant qu’objet de cette domination, tour à tour séduit, valorisé, privilégié parfois de façon exclusive ; tout autant qu’à l’inverse il peut être déprécié, rejeté, détruit. L’emprise fait taire le sujet qui la subit. »[5] Elle étouffe. L’emprise est une relation de soumission à l’autre, de ligotage psychique d’un objet non reconnu comme tel par un autre. La pulsion d’emprise est cette volonté de dominer l’autre, de le réduire à un objet manipulable. Assouvir sa pulsion d’emprise c’est se rendre maître de l’autre.  « En rapportant l’emprise aux conduites de cramponnement analysées par I. Hermann et au processus d’attachement tel que J. Bowlby le définit, la pulsion d’emprise va naître de la rencontre avec l’objet. Elle va, si j’ose dire, pulsionnaliser le cramponnement, pulsionnaliser l’attachement. »[6]

Le prix à payer de la passion amoureuse

Le prix à payer de la passion amoureuse peuvent être les suivantes :

  • L’hémorragie narcissique : plus on aime l’autre et moins l’on s’aime.
  • La trop grande dépendance envers l’autre partenaire (cf. article sur mon site web : https://www.psychotherapie-psychodrame.be/2020/02/09/de-la-dependance-affective-a-lindependance-effective/
  • Les angoisses démesurées (d’abandon, la jalousie, …).
  • La pulsion d’emprise. L’emprise n’est pas une fatalité. Il est possible d’en sortir, quelle que soit sa forme, quel que soit le temps qu’elle dure. Tout peut prendre fin, même l’aliénation la plus installée. Par ailleurs, les témoignages montrent que, si beaucoup de personnes font l’expérience pénible de l’emprise, elle peut aussi être l’occasion d’une meilleure connaissance de soi, d’une plus grande affirmation et d’une progression vers plus de liberté. Atténuer la pulsion d’emprise (quand l’autre est tellement important qu’il ne faut pas qu’il parte…) sera un des aspects et objectifs de la psychothérapie. (Cf. mon livre «  Prendre soin de soi et de l’autre en soi » à la page 249.

Citons quelques données chiffrées, statistiques des dégâts de l’amour :

« Selon le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé relayé le 9 mars 2021 par Theguardian.com, une femme et une fille sur quatre dans le monde ont déjà été agressées physiquement ou sexuellement par un mari ou un partenaire masculin. Le rapport révèle également que les violences conjugales commencent très jeunes. Même si les taux les plus élevés se trouvent chez les 30-39 ans. Des chiffres qui font froid dans le dos. »[7]

Autres données :

« En Belgique chaque année, plus de 45000 dossiers sont enregistrés par les parquets. Toutefois, les actes de violence conjugale sont loin d’être toujours dénoncés. En 2010, l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes estimait qu’en Belgique, une femme sur sept avait été confrontée à au moins un acte de violence commis par son (ex-) partenaire au cours des 12 mois précédents. La violence conjugale a coûté la vie à 162 personnes en 2013. Selon les chiffres de l’enquête de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE publiée en 2014, 6% des femmes ont subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire ou ex-partenaire. 24,9% des femmes se sont fait et/ou se sont fait imposer des relations sexuelles forcées par leur conjoint, selon le sondage réalisé par Amnesty International et SOS Viol en 2014.  Par ailleurs, un couple sur huit est confronté à des violences d’ordre psychologique en Belgique. Plus discrète, plus sournoise et moins visible que la violence physique, elle constitue une réelle souffrance pour celui ou celle qui la subit. (www.fredetmarie.be). »[8]

« Environ 75000 faits de violences sexuelles seraient commis chaque année en Belgique à l’encontre de femmes, mais seuls 8000 faits d’attentat à la pudeur ou de viol sont déclarés, selon les chiffres du cabinet de la justice. »[9]

Mots-clés :

Attachement mortel, masochisme, clivage du moi, agrippement, emprise.

Références :

BOONS M-C, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001.

BOWLBY. J (1969), L’attachement, Paris, PUF, 1978.

DE GEORGES. C, Emprise et consentement N° 22 Novembre 2021.

DENIS. P (1997), Emprise et satisfaction, Paris, PUF.

FERRANT A, Pulsion et liens d’emprise, Dunod, janvier 2001.

FREUD S. (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

FREUD S. (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

FREUD S. (1920), Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

HERMANN I. (1943), L’Instinct filial, Paris, Denoël, 1972.

LACAN J., Le séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

RAUNSTEIN N, La Jouissance, un concept lacanien, Eres,avril 2005.

[1] Marie-Claire Boons, La psychanalyse et la question de l’amour, in Le Bulletin Freudien nº 37-38 Août 2001. http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/37-02Boons.37.pdf

[2] Le clivage du moi (en allemand Ichspaltung) est la séparation de la réalité psychique en deux parties. Il est la conséquence d’un traumatisme psychologique qui place la partie de la personnalité touchée hors de la conscience. Le clivage est une action (mentale) de séparation, de division du moi, ou de l’objet, par deux réactions simultanées et opposées (l’une cherchant la satisfaction, l’autre tenant compte de la réalité), sous l’influence angoissante d’une menace, de façon à faire coexister les deux parties de manière indépendante l’une de l’autre, et qui se méconnaissent alors, sans formation de compromis possible.

[3] Jacques Lacan fait de la jouissance un concept à part entière, distinct du plaisir et du désir. Il opposera plaisir et jouissance : cette dernière se voudrait outrepasser le principe de plaisir. Plaisir et déplaisir sont des sentiments conscients restant attachés au Moi. La jouissance serait une souffrance inconsciente : « là où tu souffres, c’est peut-être là où tu jouis le plus » ! Elle est toujours synonyme de complication. L’impératif de ce savoir inconscient est de s’opposer à la propension au bonheur. La jouissance se soutiendrait d’une injonction amenant à abandonner le désir même, dans une subordination au grand Autre c’est-à-dire l’inconscient, les parents… Lacan définira la jouissance en relation avec la notion de répétition. Selon cette nouvelle conceptualisation, c’est la jouissance qui exige la répétition, ou formulé autrement, c’est à la jouissance qu’aspire la répétition. La pulsion de mort ; c’est elle, nous dit Freud, qui est à l’œuvre dans la répétition. Lacan, relisant Freud, dira que la répétition « est proprement ce qui va contre la vie » et que ce qui la nécessite « s’appelle la jouissance ». On voit apparaître la jouissance comme un autre nom de la pulsion de mort.

[4]Pour une lecture plus approfondie de la culpabilité je renvoie le lecteur à la page 224 de mon livre : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=66700

[5]Christine De Georges, Emprise et consentement N° 22 Novembre 2021, p.17. réf. : https://psychanalyse-cotedazur.fr/static/img/Cahiers%20cliniques%20de%20Nice/CCN%2022.pdf

[6] Alain FERRANT nous parle de son livre : Pulsion et liens d’emprise. Alain FERRANT, Psychologue Clinicien, Psychanalyste, Maître de conférences à l’Université Lumière Lyon II. Réf. : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1129&file=1

[7]https://www.ma-grande-taille.com/societe/violences-conjugales-femmes-monde-rapport-oms-mars-2021-chiffres-alarmants-289226

[8]https://www.amnesty.be/campagne/droits-femmes/les-violences-conjugales/article/chiffres-violence-conjugale

[9]Violences sexuelles, article du « Le Soir à la une », Samedi 23 et dimanche 24/10/2021.

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Psychodrame et introjection

Le jeu, par la dramatisation, permet, grâce au processus d’introjection notamment, de réduire la charge émotionnelle en transformant la pulsion en symbolisation. La symbolisation implique la représentation d’un objet absent. Le jeu est acte de parole, acte d’énonciation qui transforme celui qui était objet d’un évènement en sujet d’un acte symbolique. Ce renversement est capital ! L’élaboration de la pensée permettra de décoller du besoin, du faire, de l’agir et s’interroger sur ce qui déborde. Réveiller le non traduit concourt à l’introjection[1]. L’introjection est vue comme un processus constitutif du monde intérieur, ressourcement identitaire. Elle est action et procès dont le sujet grammatical et réel est le « sujet », l’individu lui-même. Elle est la face traductive du processus contribuant à la constitution du moi préconscient-conscient. « Pour Ferenczi, l’introjection est le mouvement de la constitution du Moi »[2]. Renverser les rôles en psychodrame c’est passer du mode passif à un mode actif (cf. jeu de la bobine où il s’agit de jeter et de reprendre, où il y a figuration de la pensée par la représentation). En psychodrame il arrive souvent d’observer chez l’un ou l’autre participant des transformations spectaculaires du corps lors des changements de rôle : le corps se redresse, devient plus tonique, les gestes gagnent en amplitude, les expressions du visage réapparaissent, les modulations de voix se diversifient, etc. Cette transformation en action peut rester insu du sujet qui reprend son rôle, comme si de rien n’était, mais les observations des autres participants à qui la transformation a « sauté aux yeux », lui font retour de manière saisissante.

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« Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection (défaut d’affirmation) ou en débordement (dont le moi est débordé, incapable de contenance). Ceci est le cas, par excellence, de l’enfant qui est incapable de dire ; « je suis responsable », qui n’a pas la responsabilité de ce qu’il est (cf. Tanguy !). En termes Szondien il y a absence de la fonction K+ (je suis) et présence de P- (projection qui évite l’introjection). Je rappelle ici les significations des différents symboles :

K+ : vecteur du Moi qui représente l’introjection soit le repli sur soi, l’introversion, l’autisme, le « je suis ».

K- : représente l’adaptation, le renoncement, le « je suis pas ».

P+ : représente l’inflation, le « je suis tout ».

P- : représente la projection, être un et semblable à l’autre.

L’introjection représente donc :

  • Une protection
  • Une institution du Moi
  • Un espace psychique intime
  • Permet d’être quelqu’un,
  • Permet la frontière entre l’extérieur et l’intérieur. »[3]

« Un sujet souffrant d’un défaut ou d’une inefficacité du processus d’introjection est comme excessivement « ouvert » sur la réalité externe. Ce défaut de fermeture de l’appareil psychique, qu’il ne faut pas confondre avec une inconsistance du moi (comme le montrerait l’exemple du paranoïaque), est cause de l’incapacité où se trouve le sujet de constituer et de conserver à l’intérieur de lui des objets internes plus classiques, de constituer un monde fantasmatique. Ce monde fantasmatique, tant conscient que préconscient, fonctionne chez le névrosé comme un pare-excitation vis-à-vis des agressions en provenance du monde extérieur. Toute une série de manifestations cliniques apparaît dans cette perspective comme traduisant cette extrême dépendance du sujet vis-à-vis des objets externes et des évènements de la réalité. [4]C’est ainsi que l’on pourra évoquer :

  • L’extrême influençabilité du psychopathe aux rencontres, elle-même responsable de son instabilité ;
  • Les difficultés inhérentes au travail de deuil chez le mélancolique, faisant courir un risque de décompensation, à chaque perte d’objet ;
  • La sensibilité particulière des patients somatisant aux à-coups de leur vie affective et/ou professionnelle ;
  • La décompensation délirante survenant, chez le psychotique, à la suite d’un incident de la vie relationnelle venant réveiller une problématique infantile élective insuffisamment symbolisée ;
  • La dépendance du toxicomane à son produit ;
  • La soumission du sujet opératoire aux conformismes sociaux, et son intolérance aux situations qui les remettent en question ;
  • La souffrance de tonalité persécutive de l’insomniaque que la défaillance onirique empêche de se soustraire aux moindres stimuli sensoriels de la réalité externe, vécus comme traumatiques. »[5]

En résumé, la notion d’« introjection » est synonyme de celle de « symbolisation ». L’introjection comme processus constitutif de l’inconscient a un caractère fondateur dans la constitution du monde intérieur. Pour Ferenczi, l’introjection est le mouvement de la constitution du Moi. « Le caractère inhérent est le renversement du mode passif au mode actif : introjecter c’est proprement renverser les places de l’objet et du sujet. Procédé dont la technique psychodramatique fait un usage fréquent tout à fait concret, puisque, chaque fois qu’il le juge utile et intéressant, le meneur de jeu propose à son patient de jouer le rôle de l’autre, c’est-à-dire de reprendre en première personne ce qu’il a d’abord expérimenté dans le jeu comme une situation de passivité : « Ptolémisme » ici parfaitement légitime, puisqu’il encourage en toute connaissance de cause (exactement comme dans le jeu de la bobine) le mouvement du sujet lui-même dans son effort interminable pour s’approprier son destin. »[6]

Le Moi introjecté est un Moi constitué. Mettre du jeu dans le groupe permet de sortir de la pensée clivée et de la sidération. Les participants vont être aidé en étant stimulé à décoller du besoin de faire, de l’agir et en s’interrogeant sur ce qui les déborde. À ce niveau plusieurs techniques sont utilisées dont celle, notamment, du renversement de rôle qui va permettre de décoller du vécu émotionnel. Cette technique sera surtout utilisée lorsqu’il y a trop de projection, quand l’autre n’est plus vu comme un partenaire, quand il n’y a pas suffisamment de conscience. Le jeu de rôle va redonner du poids à la parole. Le psychodrame permet une reprise en main de soi ainsi qu’une réinsertion dans le socius. Il va permettre de passer du singulier au collectif, grâce à la Projection (P-). Sur le plan technique, deux questions essentielles sont posées : « qui veut jouer » (qui veut prendre sa place ?) et « comment tu termines ce jeu ? » (Comment prendre sa part personnelle ?). En stimulant la participation rythmique à la matrice communicationnelle d’ensemble, qu’ensemble les participants sont en train de constituer, il permet à chacun une renarcissisation énergétique[7]. »[8]

[1] Cette notion est détaillée dans la quatrième partie de mon livre « Prendre soin de soi et de l’autre en soi » au niveau du titre « s’avoir grâce au groupe » p.198 avec la référence à Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, PUF, 2005, Paris. P.259).

[2] Ilse Barande, Sandor Ferenczi, Petite Bibliothèque Payot, 1972, Paris, P. 80.

[3]Jacques Michelet/Conférence/Journée de « Psychodrame et Transversalité » du 11/10/2008 à Namur.

[4] Ilse Barande Sandor Ferenczi, Ed. Payot |& Rivages, 1972, Paris, P.80.

[5]Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, PUF, 2005, Paris. P.141-142.

[6]Jean-Marc Dupeu, L’intérêt du psychodrame analytique, PUF, 2005, Paris. P.259.

[7] Ophélia Avron distingue, en dehors de la pulsion sexuelle, la pulsion d’interliaison psychique. Dans cette dernière il s’agit d’une pulsion qui nous conduit vers l’autre, où se fait la recherche de l’autre, du plaisir et en même temps de rendre l’autre heureux. On compose pour garder l’autre. Dans cette atmosphère énergétique il y a une mise en activité directe des psychismes entre eux. Il y a mobilisation des uns par les autres, de l’empathie à double sens et cela se fait aussi à un autre niveau que la parole. Une trame est mise en travail du fait des effets de la présence non comblante (effets d’absence et de présence). Dans la présence de l’autre, il en reste toujours des inquiétudes. Cette mise en activité directe des psychismes entre eux, par des mouvements de liaison et de déliaison, ouvre la voie à la transmission des contenus représentatifs internes vers l’autre avec un impact de retour. « Mettre en scène les difficultés d’un patient, dégager la scénarisation fantasmatique, participer au réseau rythmique, c’est travailler en même temps sur les contenus libidinaux les plus secrets et sur la trame de liaison collective dont ils ne peuvent jamais entièrement se dissocier, car ils ont été conjoints dès le départ et fortifiés tout au long du développement des processus de pensée »(p.194). Dans sa pratique psychodramatique groupale, Ophélia Avron tente de faire circuler la pensée, de sortir des clivages. Mettre du jeu dans le groupe permet de sortir de la pensée clivée et de la sidération.

[8] Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres. Paris, 1996.p.9 et 194.

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