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La phobie, sa compréhension et son traitement

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Les phobies sont-elles un symptôme ou une maladie ? Symptôme, syndrome, pathologie,… Qu’importe car c’est l’arrêt et la suppression, grâce à leur compréhension et à leur traitement, des conduites handicapantes qui prime. Leur interprétation ne se réduit pas à la névrose mais suppose la prise en compte de tout le contexte ; en revanche, leur traitement selon un modèle médical (avec la classification du DSM-IV : personnalités évitantes, trouble panique avec ou les phobies, ces peurs irraisonnées déclenchées par une circonstance sans danger, sont psychanalytiquement définies par le déplacement (projection), sur un objet, une personne ou une situation du monde extérieur, d’une figure angoissante de l’univers psychique. Elles se distinguent, par leur irrationalité, des peurs devant un danger réel ou devant ce qui rappelle un traumatisme antérieur. Elles concernent donc des situations ou des objets dépourvus de dangerosité. La phobie implique ainsi une distorsion partielle des possibilités de jugement appliquées au monde extérieur, une altération partielle du sens de la réalité, ou du moins leur contamination par un élément fantasmatique qui vient les troubler. La phobie est universelle, car c’est un mécanisme normal de l’enfance : peur du loup, du noir, des fourmis, etc. Mais la persistance des symptômes phobiques est souvent source d’une gêne considérable et d’un combat psychiquement coûteux. C’est par exemple la lutte épuisante de l’agoraphobique qui veut réussir à sortir faire ses courses ou chercher ses enfants, son effort pour trouver une personne accompagnante servant d’objet contra-phobique. Ce sont les excitants à dose dangereuse pour affronter les situations publiques. C’est la phobie, rationalisée par l’idée de pouvoir se dégager en cas d’accident, qui empêche de boucler sa ceinture de sécurité. Ce sont, fréquemment, les « choix » d’un travail proche mais moins intéressant ou moins rémunéré, pour éviter d’avoir à prendre les transports en commun.

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Ordinairement, les phobies infantiles disparaissent lorsque le danger attribué à l’objet phobogène s’estompe du fait des progrès de l’élaboration des fantasmes. C’est le développement du Moi qui surmonte les phobies, car elles n’ont alors plus de raison d’être. Lorsque la phobie infantile s’installe et se maintient jusqu’à l’âge adulte, trois stratégies inconscientes peuvent se mettre en place : l’évitement, souvent accompagné d’une formulation qui nie la peur mais justifie l’évitement ( « j’aime monter les escaliers, cela fait faire de l’exercice » ; « je n’aime pas les chiens » ) ; la transformation de ce qui est craint en investissement privilégié, comme une passion pour les chiens ou les chevaux ; enfin, les conduites contra-phobiques qui consistent à prendre le dessus sur la peur en la niant, par une négation de l’affect d’angoisse et une affirmation de toute-puissance. Gérard Bayle (Le trésor des phobies, Paris, PUF, 1999) oppose et rapproche la fuite en arrière de l’évitement et la fuite en avant de la réponse contra-phobique : toutes deux sont des solutions qui recourent à l’agir, et la contre-phobie nie parfois des dangers bien réels.

La phobie est un support de l’angoisse qui permet au sujet de fonctionner « comme si tout allait bien » lorsque l’objet cause est absent, sur fond de présence. Une des questions cliniques qui se pose est celle du caractère transitoire ou définitif de la solution phobique. Lacan va reprendre cette question dans son séminaire de l’année 1969. Le signifiant phobique est un recours qui reste énigmatique pour le sujet ; il pose une question à laquelle rien ne vient répondre et qui risque donc de se répéter indéfiniment. L’objet phobique constitue une nécessité qui, bien qu’énigmatique, s’impose au sujet comme un réel. Dans un excellent article sur la phobie , Melman évoque Legrand du Saulle qui, au xixe siècle, avait déjà bien perçu la structure de l’agoraphobie. Il a noté que l’angoisse se déclenche dans un espace comme un théâtre ou une cathédrale lorsque le sujet est en rapport direct avec l’abîme, ce qui peut se produire à l’opéra du haut d’un balcon en regardant la corbeille, lorsque plus rien ne fait obstacle entre le sujet et le trou ou le vide. Il suffirait d’un petit rien architectural pour le rassurer. Plus précisément, nous pouvons constater que l’angoisse se déclenche dans un espace à point de fuite. Ce point phobogène est le point à l’infini d’où le regard peut émerger dans l’espace. Bref, le trou vaut comme regard.

S’intéresser au dégoût, par exemple, à la peur de vomir (émétophobie),  c’est tenter de lever le voile sur la part d’« ombre » qui, aussi bien que les prescriptions explicites, participe à la régulation des pratiques sociales. Cette « part maudite » [Bataille, 1967] s’insinue dans tous les espaces de la vie sociale et impose son ordonnancement, à notre insu le plus souvent. Écrivains, essayistes, philosophes sont sans doute ceux qui ont le moins répugné à traiter du dégoût . Mais c’est la littérature surtout qui en a proposé, à sa manière bien particulière, une première forme d’objectivation. Elle s’y est confrontée très tôt sans fausse pudeur, révélant notre ambivalence vis-à-vis des objets qui provoquent le dégoût et indiquant l’intérêt qu’il y a à travailler sur cet objet. Victor Hugo, par exemple, écrit au sujet des égouts, dans le tome V des Misérables (Jean Valjean), livre deuxième (« L’intestin de Léviathan ») : « L’observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de son laboratoire. »

Parmi les nombreux auteurs de langue française qui se sont saisis de la question, il faut citer Rabelais, Sade, Hugo, Zola, Bataille, Céline et Artaud, auxquels on peut ajouter plus récemment Claude Simon ou encore Christian Prigent. L’immonde et la laideur n’ont cessé d’exercer sur la littérature et l’art en général un attrait mêlé de fascination [Ribon, 1995 : 99]. Cette part de monstrueuse altérité que nous refusons d’abord de voir, l’art la déplace, mais en offre en même temps une première re-présentation. Ce n’est plus l’immonde à l’état brut, mais une représentation de celui-ci. Le dégoût perd alors un peu de son empire qui lui vient de son caractère irrépressible et difficile à penser. L’activité de l’écrivain ou de l’artiste a pour effet de le domestiquer et de le maîtriser, et, pour ce faire, de l’objectiver à minima. Au quotidien, l’émétophobie, pour y revenir, se traduit par un mal-être, voire des crises d’angoisse, dans de nombreuses situations qui peuvent entraîner des nausées ou des régurgitations : les transports en commun, les soirées alcoolisées, la foule, les relations sexuelles, les films au cinéma, la grossesse… Tout ce qui touche à la préparation des repas, à la conservation des aliments, ou à l’hygiène alimentaire, peut également être source d’appréhension. Certains émétophobes allant jusqu’à refuser de manger en dehors de chez eux, que ce soit au restaurant ou chez des amis. Dans certains cas, les symptômes peuvent être vécus sur un mode obsessionnel, et faire l’objet de ruminations permanentes, que rien ne vient rassurer. D’autres problèmes peuvent alors surgir : panique, dépression…L’émétophobie peut devenir ensuite plus préoccupante encore. Se mettent alors en place des stratégies d’évitement et de contrôle : la personne s’observe en permanence, et vit dans la crainte perpétuelle d’avoir envie de vomir comme si elle s’attendait sans cesse à être malade.  Le symptôme n’est pas qu’une formation de l’inconscient, c’est-à-dire un message inconscient à déchiffrer comme un rêve. Il est aussi la production d’une jouissance, ce que la névrose traumatique, la répétition et la réaction thérapeutique négative nous apprennent.

Le dégoût, nous dit le dictionnaire, c’est d’abord le « manque de goût, d’appétit pour les aliments en général (v. anorexie, écœurement, inappétence, nausée, haut-le-cœur) », puis en second sens la « répugnance que l’on ressent pour certains aliments (v. horreur, répulsion, répugnance) ». Ce n’est qu’ensuite que le terme prend un sens plus moral : « aversion que l’on éprouve pour quelque chose (v. aversion, éloignement, exécration, horreur, répugnance, répulsion) ; et fig. Ce qui nous dégoûte des choses (v. chagrin, déboire, déception, dépit, déplaisir, mortification)   ». Une définition provisoire du dégoût : « une réaction très négative face à une substance, une situation, un être ou une classe d’êtres, se traduisant par un malaise pouvant aller jusqu’à la nausée et s’imposant comme un affect dont l’expression est indissociablement somatique et psychique, mais peut prendre une signification morale ».

La psychanalyse a proposé une autre forme d’objectivation, qui va à son tour inspirer d’autres auteurs. Dans son approche du dégoût, Freud [1929 : 50] souligne la puissante association entre le dégoût et l’excrémentiel, au point que tout ce qui est porteur d’odeurs fortes lui est annexé. La proximité de l’excrémentiel et du génital renforce par ailleurs la répugnance, déjà notée par Freud, à l’égard du sexuel seul. Mais la psychanalyse ouvre aussi la voie pour penser la réversibilité du dégoût : l’attirance et la fascination y apparaissent indissociables de la répugnance provoquée par les fonctions excrémentielles et génitales. Au point que l’on peut dire que le dégoût comme affect a servi pour Freud – Affektbetrag (chez Freud) ou Affektwert (chez Breuer) – de métaphore du refoulement. Dans cette lignée interprétative psychanalytique, Julia Kristeva, quant à elle, fait du dégoût une forme de protection somatisée contre tout ce qui pourrait compromettre l’intégrité du corps.

Une protection aussi contre le pouvoir mystérieux des femmes et des mères que cristallise le sang menstruel. Plus généralement, les humeurs et les déchets corporels touchant « aux limites de ma condition de vivant » [Kristeva, 1983 : 11] sortent de mon corps pour que je vive, mais rappellent en permanence le danger qu’ils écartent [Raveneau, 2008]. Autre exemple du développement de cette inspiration psychanalytique : le travail que Pascal Quignard [1996] a consacré au sexe, masculin et féminin, et surtout à sa représentation, comme productrice de dégoût et d’horreur. Autant d’auteurs, autant de manières de désigner et faire réapparaître en pleine lumière ce que la civilisation ne parvient à recouvrir qu’avec peine. Le dégoût échappant au contrôle volontaire et conscient, ses manifestations étant difficilement répressibles, il nous a semblé un peu réducteur de n’y voir qu’un artefact culturel [Couchard, 1990]. Car, encore une fois, ce qui étonne dans cet affect, c’est l’intensité du somatique qui s’y trouve investi. Du somatique, la notion de dégoût est traversée de part en part. Somatique de la réaction de dégoût : haut-le-cœur, vomissement, mélange de fascination et de détournement du regard. Mais somatique présent aussi dans la source du dégoût. Ce qui est caché dans le corps et expulsé vers l’extérieur provoquerait en tant que tel des sensations de dégoût : l’archétype en étant ce qui a déjà partie liée avec le haut-le-cœur et la nausée, à savoir le vomi (sachant que le vomissement est aussi un mécanisme de « sécurité physiologique », comme la régurgitation) lequel apparaît comme un cas unique : à la fois excrétion du corps, réaction de dégoût et objet de dégoût.

Autre source possible du dégoût : des morceaux normalement liés au corps qui s’en trouvent détachés (ongles, dents, poils, squames). Enfin, l’intrusion dans la sphère proche de l’enveloppe corporelle d’un autre individu serait susceptible de provoquer du dégoût. Last but not least, les animaux fantasmatiquement pensés comme susceptibles d’envahir les orifices corporels (araignées, cafards , scorpions, serpents, voire souris) constitueraient une autre source de dégoût (Margat, Pezeril). Bref, le somatique semble ici omniprésent.

Le traitement repose essentiellement sur une approche psychothérapique globale, holistique.

Je ferais ici un bref commentaire concernant le travail accompli avec une patiente afin d’illustrer un exemple de ma pratique clinique. Suite à un traitement d’une jeune femme souffrant d’émétophobie, je résumerais ici ses difficultés :

Son corps est toujours en alerte, son niveau d’angoisse est très élevé. Elle se sent souvent «  prise à la gorge ». La somatisation est prégnante. Cette jeune femme se sent envahie par les autres et se résigne la plupart du temps. Elle éprouve le sentiment d’un éternel combat contre soi et contre les autres. Son image de soi est très négative et elle refoule beaucoup de colères.  Elle est incapable de dire « non » la plupart du temps et dépend fort du regard de l’autre. Au fur et à mesure de son cheminement thérapeutique des évènements traumatiques liés à des attouchements durant l’adolescence sont relatés…

Le travail psychothérapeutique a consisté en 16 séances[i] et lui a permis, au bout du compte, de reprendre une pleine confiance en elle et surtout à être libérée de ses dégoûts. Elle semble, actuellement, épanouie et fonctionner à plein rendement sur le plan professionnel.

 En quoi le travail psychothérapeutique a consisté ?

Durant ses quelques seize séances au total, un travail analytique a été poursuivi grâce, en partie, à l’analyse, à la représentation psychodramatique individuelle, par quelques jeux de rôles bien à propos, très ciblés et par quelques séances d’hypnose (l’hypnose thérapeutique est reconnue comme un moyen efficace de traiter divers problèmes, et de plus en plus de professionnels de la médecine recommandent cette technique).

Ma grille de lecture et mon approche clinique sont surtout axées sur les aspects intrapsychiques, interrelationnels et systémiques de la personne. Mon approche, en effet, est transversale. Le concept de « transversalité »[ii] constitue, en fait, le fil conducteur de ma clinique. L’interdisciplinarité à l’intérieur des psychothérapies relationnelles entraîne, me semble-t-il, une meilleure utilisation de chacune d’entre elles dans la clinique quotidienne du praticien.

Se resituer dans le cadre familial, désacraliser la relation à la mère, ré-établir un lien tiers au père, parler de soi, pour soi et non plus être parlé par l’autre a constitué une étape important pour elle. Dire « non », se différencier, s’individuer, se dégager de la bienveillance étouffante dont elle faisait l’objet, sortir de situations paradoxales dans lesquelles elle vivait énormément de confusions, ont constitué également une étape importante pour elle ensuite.

La représentation psychodramatique de situations réelles et symboliques, grâce au langage métaphorique, a grandement contribué à accélérer le processus de guérison. Par exemple, une représentation consistait à « jouer  « je traine des vielles casseroles » ! Une certaine alchimie s’en est dégagée !

Cette jeune femme, en réinterrogeant son positionnement psychique (le fait d’avoir été davantage dans le désir de l’autre plutôt que dans le sien) a retrouvé ses propres capacités, ses ressources personnelles et lui a permis de mieux se positionner face aux autres, en accord avec son système de valeurs, à vraiment prendre sa place avec assertivité, cette fois-ci.

Références :

Simone Wiener, Grandeur et misère de la phobie, La clinique lacanienne,2005/2 (no 9)  Eres.

Christian Hoffmann, La phobie,  Journal français de psychiatrie ; 2007/3 (n° 30), ERES.

Bourdin, Les phobies de Paul Denis,  Revue française de psychanalyse, 2008/1 (Vol. 72, PUF

[i] C’est le temps qu’il a fallu à cette patiente pour guérir de sa phobie. Je précise, à ce sujet, qu’il n’y a pas un nombre x de séances programmées à l’avance (comme le propose parfois certains thérapeutes !). Ce temps thérapeutique(cf.http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/02/03/engager-une-psychotherapie/),cet espace-temps privilégié, singulier est celui du temps nécessaire à une déconstruction et à celui d’une reconstruction psychique fondamentale qu’on ne peut donc déterminer à l’avance. La thérapie est au moins une expérience à deux, quelque chose d’inéluctable qui permet au sujet d’advenir. La « cure » psychique est une rencontre pendant un laps de temps donné et en un lieu précis, de deux êtres humains. La parole dite, écoutée et entendue libère, en psychothérapie individuelle comme en analyse de groupe aussi parce qu’elle est, notamment, un contenant psychique et une forme de réparation symbolique. Françoise Dolto disait que la thérapie permet un allant-devenant. La psychothérapie est une co-création. La personne consultante est en demande d’une aide par un psychothérapeute pour retrouver à son tour ses propres potentialités perdues à un moment donné. Etant aidée à retrouver son propre potentiel d’auto-guérison la personne en souffrance pourra devenir son propre thérapeute. La thérapie est un tremplin, un marchepied vers le changement.

[ii] http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/02/01/conceptualisation/

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