psychothérapie, guidance, accompagnement,formation,supervision,santé mentale,développement personnel,sortir de la dépression,sortir du burnout, du trauma, apaiser ses angoisses,hypnose,thérapie brève,projet de vie,orientation scolaire et professionnelle L’INTERLIAISON ENERGETIQUE DANS LE CHAMP DU HANDICAP MENTAL : - Psychotherapie

L’INTERLIAISON ENERGETIQUE DANS LE CHAMP DU HANDICAP MENTAL :

Par

Exposé dans le cadre de la journée de rencontre de l’ABP du 11/10/2008 à saint Servais (Namur)sur le
psychodrame. Pour un aperçu plus global sur cette pratique et/ou davantage de détails le lecteur est invité à
consulter le livre « Handicap mental et Technique du Psychodrame » paru chez l’Harmattan.

1. Débilité, effets du psychodrame et fonctions du Moi :

· Les effets du psychodrame :

Qu’est-ce qu’un effet ?

D’après le dictionnaire de la langue française « Le Petit Robert », un effet est une conséquence, un résultat. C’est ce qui se produit par une cause. Il existe donc un rapport de cause à effet. De même, en mécanique, un effet est une puissance transmise par une force.

Ma pratique du psychodrame avec les personnes handicapées mentales s’inscrit dans celle du psychodrame en général. Ce dernier, dans sa visée globale, m’a permis, grâce à son potentiel créateur, de développer une pratique spécifique qui s’est enrichie et perfectionnée depuis une vingtaine d’années. C’est grâce au psychodrame que mes connaissances sur l’être humain se sont développées et enrichies. En effet, le psychodrame possède un pouvoir prodigieux : celui de démonter les instances psychiques, d’en révéler, de manière quasi-alchimique, la matière psychique brute. Celle-ci apparaît, en séance, comme un manuscrit se déroulant pour rendre visible un texte hiéroglyphique dont l’alphabet resterait à décoder.

Au-delà de son incontestable intérêt thérapeutique le psychodrame se révèle un outil heuristique irremplaçable pour interroger le psychisme humain. En psychodrame, lors de certaines séances, à mon grand étonnement, je trouve que les personnes handicapées mentales ne sont plus « débiles » !!!

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Souvent, elles ont renoncé à leur véritable personnalité et sont incapables de la révéler à leurs compagnons de vie. Leur créativité se montre quasi inexistante. Les rencontrant en tant que personnes, j’essaye de les inciter à me rencontrer. De cette manière, elles pourront peut- être se rencontrer elles-mêmes.

Il ne s’agit pas pour moi de « réadapter » dans le sens de l’utilisation pratique des capacités restantes de la personne dite « arriérée mentale » et donc de l’isoler dans son défaut, son déficit capacitaire, mais plutôt de découvrir le sens, l’histoire du sujet dans son handicap, de chercher la personne, l’être qui subsiste intact derrière le drame de nos incapacités à correspondre entre nous.

Ma question devient alors de savoir de quelle manière établir avec ces personnes une relation qu’elles pourront éventuellement utiliser pour évoluer elles-mêmes. Nous essayons alors ensemble de redécouvrir une créativité perdue. La créativité, même chez les personnes handicapées mentales, n’est jamais complètement détruite, me semble-t-il. Mon postulat est qu’il existe un potentiel de croissance en tout homme.

Pour établir un parallèle avec l’exemple de la recherche médicale sur la régénération nerveuse, plusieurs modèles expérimentaux ont déjà montré que les nerfs périphériques peuvent très bien repousser quand ils sont sectionnés ! Il existe donc dans le système nerveux un « potentiel de régénération ».

En neuroplasticité (terme qui désigne, dans le domaine neurologique, les facultés de réorganisation que l’on a mis en évidence dans le système nerveux) les recherches actuelles révèlent que le cerveau s’adapte de lui-même. En effet le cerveau humain a la capacité de s’adapter aux nouvelles situations, de faire repousser ses cellules en cas de lésion, de suppléer la défaillance de certaines de ses fonctions.

Winnicott écrit ceci : « Dans les cas graves, tout ce qui est réel, important, original et créatif est caché et ne donne nul signe de vie ». Il dit aussi : « La pulsion créatrice est présente en chacun d’entre nous ».[1] Reste donc à saisir le comportement « éloquent », « parlant » de ceux qui ne savent pas parler nous dit aussi F. Dolto[2].

Nous tâchons, en tant qu’animateurs, d’être attentif à ce que font les personnes handicapées mentales. Nous proposons ce que nous entendons, ce que nous croyons comprendre avec eux et essayons de mettre des noms à l’insolite. C’est en quelque sorte un travail de nomination. Certaines personnes sont arriérées mentales parce qu’elles se sont « escargotées » nous dit encore F. Dolto. Je la cite : « S’escargoter cela veut dire retourner dans sa coquille, défendre sa peau, se préserver d’écouter, perdre pied avec la société, vivre de la matérialité de ses besoins, essayer de ne rien entendre parce que c’est trop dérangeant. Cela peut amener jusqu’à l’arriération. L’arriération est vue par autrui alors que ça peut être un enfant très intelligent complètement escargoté qui aurait une possibilité d’être en contact avec quelqu’un qui a perdu l’habitude de faire confiance à qui est vivant à côté de lui. Il ne demande qu’à manger et dormir. C’est dans les institutions où il y a des enfants dits « arriérés » et dits « psychotiques » que se trouvent des êtres qui étaient potentiellement les plus humains au départ de leur vie. C’est terrible… ».[3]

· L’arriération mentale vue par Szondi :

Dans sa doctrine fonctionnelle du Moi, Szondi[4] détermine les clivages du Moi chez les malades mentaux. Chez les autistes p.ex., la partie clivée agissante est constituée par la projection et l’introjection qui met hors action l’inflation et la négation. Szondi ne parle pas réellement de l’arriération mentale mais me semble la décrire dans trois cas de figure :

– notamment lorsqu’il définit le clivage du moi catatoniforme où la partie clivée agissante est la négation à outrance (K-) et la partie séparée par clivage mettant hors action l’introjection, l’inflation et la projection;

– notamment dans l’aliénation paroxysmale à conditionnement affectif où la partie clivée agissante met en action la négation, l’inflation ainsi que la projection et la partie séparée par clivage mettant hors action l’introjection (K+). Dans ce cas, il y a aliénation (perte de savoir) ;

– notamment dans le clivage épileptiforme désintégré avec états d’absence où les quatre fonctions du Moi sont mises hors circuit d’où l’état d’absence. Notons également une importante proportion d’épileptiques parmi les personnes dites arriérées mentales !

Allons un peu plus loin et rappelons ce que Bernard Robinson a décrit le 13/10/2007 à l’occasion de la journée de rencontre de psychodramatistes et que par ailleurs j’avais déjà décrit sommairement dans mon livre.

* Fonction du Moi et psychodrame :

Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection (défaut d’affirmation) ou en débordement (dont le moi est débordé, incapable de contenance). Ceci est le cas, par excellence, de l’enfant qui est incapable de dire ; « je suis responsable », qui n’a pas la responsabilité de ce qu’il est (cf. Tanguy !).

Il y a absence de la fonction K+ (je suis) et présence de P- (projection qui évite l’introjection).

K+ : vecteur du Moi qui représente l’introjection soit le repli sur soi, l’introversion, l’autisme, le « je suis ».

K- : représente l’adaptation, le renoncement, le « je suis pas ».

P+ : représente l’inflation, le « je suis tout ».

P- : représente la projection, être un et semblable à l’autre.

L’introjection est :

o Un processus constitutif du monde intérieur, de ressourcement identitaire, de réappropriation.

o Une protection

o Une institution du Moi

o Un espace psychique intime

o Permet d’être quelqu’un

o Permet la frontière entre l’extérieur et l’intérieur.

Le Moi introjecté est un Moi constitué.

Le psychodrame instaure une aire de jeu faisant fonction de pare-exitation et permet une reprise en main de soi ainsi qu’une réinsertion dans le socius. Il va permettre de passer du singulier au collectif, grâce à la Projection (P-).Sur le plan technique deux questions deviennent essentielles à savoir:

q « qui veut jouer » (qui veut prendre sa place ?) et

q « comment tu termines ce jeu ? » (comment prendre sa part personnelle ?).

De la fonction du Moi nous pouvons passer aux clivages du moi en psychodrame.

· Clivages du moi, secret et psychodrame :

Les sujets porteurs d’un clivage du Moi dénient l’existence de la réalité extérieure traumatique qui se trouve enfouie dans la zone clivée mais ils dénient en même temps leur souffrance psychique liée à ce qu’ils ont perdu.

Le Trauma (psychique) constitue une réalité (psychique) qui a le statut du Secret. Le Moi et la conscience du sujet qui en est affecté se clivent en au moins deux parties : la partie où se poursuit une activité psychique normale et la partie où le secret se trouve enfoui. Alors que notre vie mentale fait habituellement l’objet de transformations incessantes, que nos souvenirs se déchargent de leur impact émotionnel, sont refoulés et oubliés, la partie clivée où gît le trauma secret peut rester inchangée pendant de longues périodes.

· Les enseignements de la psychose et de l’insuffisance mentale :

Les psychotiques comme les « arriérés mentaux », en effet, posent la question de la réalité de la rencontre, de façon abrupte et pathétique parce qu’ils manifestent ou semblent manifester qu’ils n’y croient pas. Avec eux, nous sommes dans le radical. Pour quiconque, la rencontre de la psychose et de l’arriération mentale constituent un ébranlement qui remue les plus intimes certitudes. Nous nous trouvons hors des lieux communs. Nous sommes expulsés d’emblée du champ social comme si nous entrions profondément au cœur des problèmes humains. Nous renonçons au « beau langage », au langage appris qui ferme l’oreille. Nous ne sommes plus du tout dans une relation superficielle. Nous mettons en suspens ce que nous croyons comprendre. Le handicap brise le sens familier de nos actions. La relation vraie dépasse l’apparence. Le bavardage s’écroule. Nous ne sommes plus dans « l’insoutenable légèreté de l’être » !

La personne handicapée ou psychotique est-elle handicapée, psychotique ou « petit prince » ? Comment pouvons-nous la représenter ?

· La débilité en question selon Françoise Dolto :

« La débilité effective, nous ne sommes pas sûrs que cela existe. Ce qui existe, c’est l’interruption de la communication pour des raisons qui, dans chaque histoire, restent à déchiffrer.

Dans le cas des débiles d’apparence clinique, la potentialité de symboliser l’image du corps est endormie ».[5] « Beaucoup de ces enfants, derrière leur masque pseudo – organique de retard, de débilité, de psychose, sont des enfants précoces qui n’ont pas été reconnus comme tels dans les premières semaines de leur vie, et qui se sont souvent découragés de chercher à communiquer avec un entourage qui ne les comprenait pas et qui ne répondait pas à des questions que, souvent, leur corps posait, puisqu’ils ne pouvaient pas encore parler ».[6]

Je pense à Ganaëlle qui cherche, au travers d’une série de comportements « aberrants », « éloquents » constituant autant de langages (cracher, jeter de l’eau par terre, déféquer à côté du w. c. etc.), à connaître la vérité sur son histoire et sur la réalité de son handicap. On pourrait dire qu’elle cherche un savoir, en quelque sorte, par son pouvoir sur les autres ! Elle semble chercher sa place. Elle cherche à savoir quelle place elle occupe ! Cela me fait penser au film de Jaco Van Dormael : « Le huitième jour » où l’acteur Georges (trisomique 21) joué par Pascal Duquenne nous dit « moi, je sais pas où je suis né, je crois en Mongolie » ! ! !

Françoise Dolto nous dit également : « un enfant supporte la souffrance si on lui dit la vérité. Il ne s’agit pas de tout dire mais de dire dans le respect. Il est important de connaître la place qu’on occupe afin d’être sujet de son histoire et non pas d’être pris dans un mensonge. Un enfant communique si on communique avec lui ».[7]

Les travaux des psychanalystes montrent à l’envi la force du désir inconscient, chez tout être humain, d’être reconnu par autrui. Ce désir « d’intercommunication émotionnelle subtile », ainsi que le nomme F. Dolto, est présent de la naissance à la mort, et il est corrélé à l’angoisse de n’être rien, de n’être pas regardé comme valable, voire d’être rejeté par autrui.

De « l’intercommunication émotionnelle » de F. Dolto, je propose de passer à « l’interliaison énergétique » développée par O.Avron dans ses effets de groupe, la rencontre, les effets et l’aire de jeu, les effets de re-mobilisation psychique, de « re-narcissisation énergétique », la circulation d’énergie, l’infra-verbal, l’identification projective et la fonction alpha en passant par deux aperçus de psychodrame spécifique avec les personnes handicapées mentales.

2. L’interliaison énergétique :

· Les effets du groupe :

Le psychodrame est une thérapie relationnelle. Les participants viennent au groupe avec leur atome social, le réseau des interrelations dont ils sont le centre, dont ils souffrent et qu’ils veulent reconstruire. Ce réseau de rencontre, Moreno l’appelle le co-inconscient familial qui est, en quelque sorte l’ancêtre de l’inconscient collectif, familial et relationnel, Freud nous a apporté l’inconscient, Jung, l’inconscient collectif, et Moreno le co-inconscient familial et groupal que nous découvrons depuis une quinzaine d’années comme étant aussi un co-inconscient transgénérationnel. Ce dernier est rattaché au concept morénien d’atome social, sorte de liens d’une personne avec d’autres, vivantes ou disparues, et donc à la base de toute thérapie systémique et transgénérationnelle…et de tout psychodrame. Nous nous rencontrons quand nous pouvons voir le monde et nous-mêmes avec les yeux de l’autre… Nos participants vivant un handicap mental viennent dans le groupe avec leur famille interne et interagissent énormément à ce niveau. Le groupe doit être une indication posée et non un résidu de l’institution. La personne y est mise en interaction avec d’autres. L’espace proposé n’entre pas en rivalité avec les espaces familiaux conflictuels. Il s’agit non pas d’être hors de la parole mais de la prendre comme support sans risque de déclencher un acte. Quelque chose va s’inventer parce que des personnes se mettent ensemble. Le groupe est co-thérapeutique en soi. Cet espace psychique commun permet le passage de l’angoisse à la verbalisation, de contenir les fantasmes destructeurs. Grâce à une stratégie de détour, le groupe favorise une bonne distance et « n’attaque » pas directement les symptômes (ex : les difficultés scolaires, comportementales etc.). Il respecte les défenses, contourne les résistances et élit une proposition thérapeutique. Le dispositif groupal établit un cadre défini rigoureusement de l’intérieur duquel grâce à une bonne distance, le sujet pourra effectuer un parcours symbolique thérapeutique. Le groupe est aussi révélateur. Il permet l’émergence des demandes. Le travail sur le fonctionnement groupal a des effets sur le fonctionnement du groupe. Celui-ci permet une enveloppe, un espace potentiel qui donne du possible. Il constitue une matrice, un claustrum où s’y protéger et trouver une certaine chaleur. Ce contenant permet l’analyse du contenu. Le groupe suscite des échos tantôt chaleureux, d’encouragement (ex. « Tu n’es pas toute seule, il y a les éducateurs et nous aussi ! » tantôt confrontant (ex. « Tu ne parles pas, tu cries ! » Ou « Tu veux parler, vas-y alors ! » chez certains participants. Les réactions en groupe permettent à certains participants de s’affirmer davantage, de prendre une parole sur soi en coupant le flux de paroles de certains et disant : « Silence, je parle » ! Ou « J’ai quelque chose à dire ». A cet instant-là la parole se charge d’un sens, elle n’est plus décharge cathartique. Il s’agit-là d’une parole désirante qui énonce quelque chose, se donne à entendre et suscite l’écoute de l’autre. Enfin, « le groupe peut devenir le lieu privilégié où à la fois se manifestent et peuvent être traitées les composantes psychotiques de la personnalité ».[8]

Après les effets de groupe dans cette interliaison énergétique, voici les effets de la rencontre.

· Les effets et l’aire de jeu :

L’aire de jeu est une aire neutre d’expérience où l’action structurée reste observable par le Moi. C’est une aire intermédiaire qui, par la symbolisation, permet le désillusionnement, le sevrage et l’acceptation de la réalité. Celle-ci, parfois très dure, est soulagée par l’aire intermédiaire. C’est une aire transitionnelle (*cf. petit rappel en annexe) qui sépare et unit. C’est un lieu privilégié d’expression, de création et de surprise. C’est un lieu protégeant la relation où peut advenir un espace potentiel de liberté, de communication qui permet de jouer et d’évoluer créativement. « L’aire de jeu ne relève ni de la réalité psychique intérieure ni de la réalité extérieure » nous précise Winnicott.[9] C’est un lieu de symboles. Le symbole anime et concrétise les choses. Le mot symbole vient du grec signifiant : « Jeter ensemble, réunir, intégrer » d’où la fonction d’intégration que joue la fonction symbolique. C’est sur le symbole que s’édifie la relation du sujet au monde extérieur et à la réalité en général. Jouer, c’est faire. Le jeu introduit au langage. Il permet à la personne handicapée mentale, chez qui le « faire » est plus facile que le « dire », d’arriver à un « dire » efficace c’est-à-dire non plus comme faisant partie de l’acte mais comme évocateur de ce dernier. Nous le verrons concrètement avec Maurice quand il nous dit : « En psychodrame, on peut imaginer, on peut inventer. C’est comme un jeu. On peut chercher les mots et trouver une solution à mes problèmes ».

Le thérapeute contribue à donner un sens à des comportements apparemment insensés. Le travail thérapeutique peut devenir un travail de liaison. Celui-ci s’effectue grâce à un intermédiaire, grâce à un espace de transition, un « sas d’étayage ».[10] « L’intermédiaire », écrit René Kaes, « est une instance de communication, une médiation, un rapprochement dans le maintenu-séparé; il est aussi une instance d’articulation des différences, un lieu de symbolisation. Cet intermédiaire assure une fonction de pontage sur une rupture maintenue, un passage, une reprise. Prenant la parole sur scène, la personne handicapée mentale se réapproprie un processus de pensée vivante. Elle n’est plus le théâtre d’une action mais devient acteur qui peut se défendre. Elle n’est plus un moi dont on parle mais peut devenir un moi qui parle !

Le psychodrame redonne du jeu et permet de réintroduire une dynamique. Il permet de bouger malgré l’adhésivité rencontrée très souvent chez les personnes handicapées mentales. Il permet de « chercher le vrai self caché dans le cul de sac d’une répétition, d’une stéréotypie ».[11] Cette stéréotypie serait, toujours d’après Denis Ribas, une trace d’objet enkysté, une spore d’objet conservé soit une spore quand même ! Cette répétition maintiendrait une identité, une même action, une persistance, une continuité d’être. Serait-elle une survie de l’objet ?

L’aire de jeu est une aire qui permet de mettre du jeu dans sa vie, de renouer avec l’enfance, de découvrir ses capacités ludiques. Il est préférable de mettre du jeu dans sa vie plutôt que d’être le jouet du jeu ! Grâce au jeu, l’histoire du sujet peut reprendre un sens, s’intégrer à une chaîne signifiante. Jouer est toujours une expérience créative, une expérience qui se situe dans le continuum-espace-temps, une forme fondamentale de la vie. Le moment clé est celui où l’enfant se surprend lui-même, et non celui d’une brillante interprétation par le thérapeute. Le jeu implique aussi le corps. Le psychodrame permet une mise en place des corps qui entraîne une dynamique. Le corps comme métaphore est mis en scène. Le corps en mouvement va permettre, grâce à l’abréaction, de réintégrer des représentations enfouies. Dans la réalité de la vie quotidienne, ce corps est surtout agit. A l’inverse, en psychodrame, il se trouve en représentation.

Deux aperçus de psychodrame :

· Maurice ou la représentation d’une problématique encoprétique :

Maurice, âgé de 35 ans environ, diagnostiqué arriéré mental modéré (Q.I. = 45) nous est présenté comme un garçon fort violent dans l’institution. Il vient au psychodrame à la demande de l’institution (accès importants de violence et encoprésie) ainsi qu’à la sienne car il ne supporte plus sa vie de famille.

L’encoprésie nous paraît représenter, chez lui, de fréquents passages à l’acte dans le registre du corps. Elle paraît liée à son rapport à la loi : « Quand ça arrive, nous dit-il, c’est comme le cri de l’oie (de loi ! ), ça crie fort, c’est comme l’estomac qui digère pas bien, qui crie ». En famille, on crie tous azimut sans se parler réellement. Beaucoup de jeux tournent autour de la loi (avec des gendarmes, etc.) et de l’interdit. La loi du père semble mal vécue. Il décrit son père comme un assassin, c’est lui qui « tue la loi ». Il le décrit comme un « lâcheur » ! Il demandera également si un homme peut aider un autre homme.

Dans un jeu où son père est représenté, il dira : « J’ai mal compris le rôle du papa », « Un homme peut aider un autre homme ? ». Maurice fait référence à son père mais nous demandera de l’aide tout en n’y croyant pas !

C’est sa mère qui ferait la loi à la maison. Et il lui « tordrait le cou » ! (Sic). Il évoque les nombreuses « bagarres » avec ses parents. En fait, il nous exprime sa souffrance : « Avec mes parents, c’est toujours la bagarre, ma mère m’engueule toujours à la maison. Je ne peux rien dire. Quand on m’ennuie, je ne sais pas me retenir parce que ça bout à l’intérieur ». Il veut mettre son père « à la poubelle » parce que « quand il boit, il devient fou, le con… ». Maurice exprime son rapport au nom de son père en tant que figure d’identification difficile pour lui comme celui du « non » de cet homme vécu comme absent voire destructeur. « Le caca, c’est mes affaires ! nous dira-t-il, comme : « Mon père, quand il m’ennuie, je ne sais pas me retenir ».

Un des objectifs du psychodrame est de privilégier la représentation c’est-à-dire de verbaliser l’action, de mettre des mots à la place des actes où l’action reste observable par le moi. Nous proposons une aire d’expérience neutre où Maurice peut s’exprimer sans craindre des représailles. Il osera nous dire par exemple : « J’ai fais une connerie ».

Nous privilégions ensuite un « faire industrieux », plutôt qu’un « faire dans sa culotte ». Nous l’invitons à parler ses conflits plutôt que de les acter à l’extérieur. Dans la réalité, Maurice parle très peu mais il agit beaucoup et finira par dire : « Je les emmerde » ! Effectivement déféquer tiendra lieu et place de son vécu : « J’en ai plein le cul » !

En séance, Maurice peut exprimer son agressivité, la vivre de façon structurée sans craindre une sanction, des contre-coups. Nous l’invitons à ne plus tout garder en lui, qui, en soi, fait tout lâcher à l’extérieur. L’action en psychodrame devient représentative de son agressivité souvent déplacée. En fin de séance, il dira souvent : « C’est dur de trouver les mots » ! En psychodrame, parce qu’il veut se faire aider, il paye très vite ses séances. Il se met donc d’emblée en règle avec la loi peut-être parce que cette loi est mieux vécue et donc intégrée. Son premier jeu symbolique est celui avec un tracteur et un conducteur. Il s’agit de conduire, de se conduire. Au doublage de l’animateur (technique psychodramatique) qui est le suivant : « Si je pouvais contrôler le tracteur, je pourrais me contrôler moi-même », il répond : « Ca c’est vrai » avec un grand sourire ! Conduire, « c’est un métier » dit-il. Le jeu du tracteur révèle toute une symbolique. Il s’agit de gaz, d’embrayage, de pédale de frein… « Un pot au milieu… ça pète… un tuyau a lâché… ! ». Ce tracteur « en panne » l’inquiète parce que « la batterie est morte » !

Il associe en nous disant : « Je suis à plat ». Il se sent lâché par l’autre, son père. Et, lui, Maurice, il doit tout lâcher à certains moments ! Il se sent parfois « vidé ». Et nous pouvons le comprendre car il est vrai qu’il doit subir, sur prescription médicale, des lavements anaux ! A ce propos, il nous dit :

« C’est comme l’eau d’un radiateur de voiture qui bout ». En psychodrame, il se récupère. Il le dit d’ailleurs lui-même en fin de jeu : « J’ai récupéré, je me sens mieux ». Son image de soi est très négative. Il en précise les contours : « Je suis un imbécile, je ne vaux qu’un rat mort ! ». Avec l’animateur, il veut « parler entre hommes ». Il me parle de lavements qu’il doit subir, de bains de bouche pour ses problèmes dentaires ainsi que de bains d’anus !

Il cherche avec moi un autre type de rapport qu’un corps à corps. A la place de s’occuper de ses deux orifices, il cherche à verbaliser. Il me dira : « Ca me siphonne ! ». Il y a de quoi !

Quand je lui demande ce qu’on peut faire pour chercher une solution à ses problèmes, il me répond : « Il faut en parler avec Françoise (éducatrice), par exemple, pour régler mes problèmes » ! Il fait référence à une règle et à la parole. Et ici en psychodrame, nous dira-t-il encore « on peut imaginer, on peut inventer, c’est comme un jeu, on peut chercher les mots et trouver une solution à mes problèmes ». Trouver « les mots pour le dire » constitue, pour lui, un énorme travail de symbolisation. Sur la scène psychodramatique, il en sue des gouttes. Il ajoutera également : « C’est secret, ça reste entre nous ». Pour se sécuriser, il s’arrêtera souvent de jouer en disant : « c’est un jeu ! ». Cela sous-entend-il « nous sommes bien dans un jeu, c’est bien pour du semblant ? ». « Je n’ai toujours rien à craindre de vous les animateurs ? ». « Etes-vous toujours garants de la suite que j’espère ? ». Maurice interroge notre savoir. Nous savons qu’il a, quant à lui, un pouvoir.

· Caroline ou « le psychodrame du territoire » :

Caroline est âgée de 45 ans. Elle est déclarée « d’un bon niveau » dans l’institution. En fait son QI=51. L’origine de son handicap remonte à sa naissance où elle fut atteinte d’une encéphalite. Dans l’institution elle est fort secouée par les autres et essaye de se faire accepter. Elle n’ose pas s’opposer. Or en psychodrame, elle est soutenue dans l’expression de son agressivité reconnue en outre comme non coupable ! « En psychodrame, on peut dire qu’on est pas d’accord ? » nous demande-t-elle souvent. Nous tentons de lui procurer son propre domaine et accentuons cette dimension avec elle en privilégiant la confrontation. Avec elle, nous mettons en scène des jeux où elle est amenée à se confronter aux autres. Par exemple, sur la scène, un antagoniste essayera de s’approprier son sac à main et Caroline aura pour consigne de le conserver, de garder et de défendre ce qui lui appartient. Nous précisons qu’il s’agit bien là d’un jeu. Elle est aidée, de son côté, par un des animateurs. C’est ainsi qu’elle en est arrivée à dire, lors d’une séance : « J’ai pu crier. Avant, je criais à l’intérieur ! ».

L’autre peut désormais mieux entendre et donc la respecter.

J’en viens ensuite aux effets de remobilisation psychique.

· Les Effets de re-mobilisation psychique, de « re-narcissisation énergétique » :

L’approche en groupe relance un processus d’identification et sert de point d’ancrage qui permet une différenciation et un certain décollage. La représentation permet de sortir de la sidération psychique, du néant, du trou, des clivages. Processus de liaison et perspectives de reliaison, la figurabilité remobilise les fonctions élaboratives. Il s’agira de sortir du signifiant « débile » comme « victime » qui ferme, condamne à l’avance. D’où l’importance de donner les moyens d’abandonner cette identification au « débile ». Le patient doit muer tel un serpent, changer au lieu de s’accrocher, se responsabiliser.

Le jeu, par la dramatisation, va permettre grâce au processus d’introjection de réduire la charge émotionnelle en transformant la pulsion en symbolisation. Le jeu est acte de parole, acte d’énonciation qui transforme celui qui était objet d’un évènement en sujet d’un acte symbolique. Ce renversement est capital !

Cette interliaison énergétique représente un mobilisation, une circulation dynamique, déclive et ouvre sur le monde exté-rieur. « Le psychodrame permet ce jeu énergétique de la stimulation réceptive à plusieurs (O. Avron). Ce jeu énergétique me conduit à proprement parler de la circulation d’énergie.

· La circulation d’énergie :

Nous tâchons, en tant qu’animateurs, d’aider les patients à prendre une parole sur eux, à sortir de leur isolement en favorisant une circulation d’énergie positive. La situation de groupe permet d’ailleurs des effets thérapeutiques engendrés par les nombreuses interactions, identifications et échos chaleureux et clarifiants de chacun. Le groupe a une fonction essentielle d’expression et de contenance. Le groupe est plus tolérable que le face à face chez la personne handicapée mentale parce qu’il est vécu pour elle-même comme moins dangereux. En effet, s’il soutient l’expression de soi, il permet aussi un processus qui borde, aménage et limite donc les angoisses archaïques envahissantes. Comme cadre de référence, le groupe ainsi que le dispositif psychodramatique offrent des béquilles symboliques. Je voudrais prendre ici l’exemple de Marc :

Marc est très tendu dans le groupe. L’image qu’il donne lors d’un jeu est celle d’un crapaud (c’est comme cela qu’il se décrit du moins) prêt à bondir sur sa proie. Sa position est accroupie. Il parle très bas et ravale sa salive. Les mots passent difficilement : « J’ai tendance à m’étrangler avec ma salive » nous dit-il. Marc se ferme aux autres. Souvent son « cœur est endormi ». « Quand on garde tout pour soi, on a beaucoup de salive » dit-il. Le psychodrame avec lui représente un peu le rôle d’une amphétamine c’est-à-dire un rôle de réveil, une action tonique sur le psychisme. Il nous dira en fin de séance : « Mon cœur recommence à battre » !

Par son caractère de représentation scénique, support à l’expression personnelle, l’exemple de Marta me paraît très évocateur. Marta, arriérée mentale modérée, est âgée de 25 ans.

Lors d’une séance, Marta est questionnée par l’animateur. Elle qui, d’habitude, ne dit presque rien, déverse toute une tirade. Elle nous parle de sa famille. Le point de départ de sa mise en train est l’attention qu’elle porte à ce que le co-animateur prenant des notes d’observation est en train d’écrire. Elle parle de sa famille et s’arrête brusquement de parler pour vérifier si le co-animateur prend bien note de ce qu’elle dit. C’est un moment crucial pour elle. Une personne relève bien ses paroles par écrit, la prend en compte !

Marta mettra en scène sa famille en donnant une place à chacun. Elle placera des personnes sur des chaises. Il s’agit de participants du groupe représentant les figures familiales. Une chaise, cependant, est restée vide. C’est la chaise de son père. Une place vide pour son père. Nous apprenons que son père est décédé. Marta se placera entre sa mère et son père en regardant vers cette chaise libre dont elle regrettera le vide. Elle dira en fin de jeu : « Papa, au cimetière et moi je vis ! ». Exprimer tout cela verbalement aurait été trop difficile. Sa place en famille a été mise en scène très concrètement et assez rapidement. L’émotion de Marta était très vive. Il y eut un long silence dans le groupe. Ce silence fut provoqué par l’impression laissée par Marta. Cette représentation « cathartique » en quelque sorte, a permis à Marta de s’exprimer malgré ses difficultés verbales, de mettre une forme à son vécu, d’extérioriser ce qu’elle vivait mal en elle afin de mieux l’intégrer et d’être donc plus disponible pour le présent et le futur. Le jeu de Marta a permis à d’autres participants du groupe d’exprimer, à leur tour, des difficultés vécues en famille, des traumatismes subis. L’avantage indéniable est de pouvoir en parler dans un cadre précis et de mettre des mots à la place des maux.

Le soulagement et l’amélioration psychologique de la personne viendra d’ailleurs souvent par l’expression de ce qui jusque là est resté imprimé. Après une certaine décharge émotionnelle, la parole peut se charger à nouveau car elle s’adresse à quelqu’un. En quelque sorte nous faisons circuler le métro de ce qui n’est pas dit en dessous du boulevard de ce qui est difficile à dire !

Le cadre, quant à lui, a pour fonction l’inscription de l’autre qui va permettre une symbolisation. La marque délimitée par le processus psychothérapeutique produit du sens, triangule, relie les morceaux éparpillés du patient et permet à la pensée de reprendre un relais. C’est le cas notamment de Julia qui crie pour parler car elle a peur de ne pas être entendue ! Certains participants nous interpellent en séance afin de noter par écrit ce qu’ils disent (« Note-ça » ; « Tu vas marquer çà ? ») pour être sûr d’être entendu. Et cette observation m’amène à vous parler de l’infra-verbal, de ce qui existe du côté du langage non-parlé ( le regard, les gestes, le contact, la mimique, le sourire, le cri, le positionnement métaphorique etc.)

· L’infra-verbal :

« Le regard est un peau pour la pensée » nous dit Didier Anzieu. « j’ai besoin fondamentalement de l’autre pour savoir qui je suis » c’est ce que Jacques Lacan (1901- 1981) affirme dans sa théorie du stade du miroir. L’enfant cherche le regard : « Quand je regarde, on me voit. Donc j’existe ». Le cri du nourrisson ne devient langage que s’il est entendu par la mère. L’enfant se regarde dans le visage de la mère. L’absence de regard, d’échange créée la pathologie. Le regard est désirant. Le désir de l’un est le désir de l’Autre c’est à dire celui de la mère, nous dit lacan. Tout cela implique que le thérapeute soit visible.

« L’être humain est avant tout un être de langage. Ce langage exprime son désir de rencontrer un autre semblable ou différent de lui, et d’établir avec lui une communication. Le langage parlé est une des particularités de ce désir et, bien souvent, il fausse la vérité du message, à dessein ou non ».[12]

« Les racines les plus anciennes et le développement du langage sont bien entendu inévitablement mêlés à l’évolution de la relation avec autrui. Dès l’origine, il y a une communication dans la dyade originelle : pour l’enfant, cette communication est pré-verbale et extra-verbale (contacts de la peau, bercements… ). C’est dans les moments de besoin que le nourrisson devient le plus conscient de cette relation et de l’expérience de la relation primitive qui l’a établie ».[13] « Il y a beaucoup de ces enfants qui, derrière leur masque pseudo-organique de retard, de débilité, de psychose sont des enfants précoces qui n’ont pas été reconnus comme tels dans les premières semaines de leur vie, et qui se sont définitivement découragés de chercher à communiquer avec un entourage qui ne les comprenait pas et qui ne répondait pas à des questions que, souvent, leur corps posait, puisqu’ils ne pouvaient pas encore parler. La preuve est établie d’ailleurs que la parole peut libérer l’être humain, s’il réussit, par elle, à exprimer sa souffrance à qui l’écoute avec attention et sans jugement ».[14] A ce sujet, j’ai envie de citer Freud :

« – Tante, dis-moi quelque chose, j’ai peur parce qu’il fait si noir.

– A quoi cela te servirait-il puisque tu ne peux pas me voir ?

– Ca ne fait rien : du moment que quelqu’un parle, il fait clair ».[15]

« Nous avons appris aussi que l’enfant, avant de pouvoir verbaliser ses états affectifs, exprime sa joie par une santé en état de bien-être; et ses difficultés relationnelles par des troubles fonctionnels de sa santé. Or la médecine d’enfants est constamment confrontée à des troubles fonctionnels chez les petits et, la plupart du temps, ils sont d’origine psychogène ; si l’on pouvait donner la parole à la mère, pour dire ce qui s’est passé, et dire avec des mots à l’enfant ce que lui aussi veut dire et par son corps traduit, on verrait la plupart de ces symptômes réactionnels disparaître sans qu’on ait eu besoin d’interdire au corps, par des moyens médicamenteux et chimiques, les manifestations fonctionnelles de dérangement. Je pense aux hurlements signifiants des enfants qui souffrent du climat angoissant qui les entourent, p.ex. En général, on accule ces enfants, par intimidation ou par médicaments inhibiteurs, à s’arrêter prématurément de signifier à leur façon leur désir. Les empêchements opposés à cette activité de régulation viennent de ce que, les adultes (parents ou tutélaires) supportent très mal l’expression de la souffrance des petits ».[16]

Le non-verbal est une conception plus large que l’approche purement psychanalytique qui ne privilégierait que le langage verbal. Or le langage n’épuise pas tout le psychisme. Certaines dimensions importantes de ce psychisme restent inutilisées. Il faut donc une méthode pour refaire une synthèse à partir de ce magma, de ce trop-plein de réalité qu’est le monde pré-verbal et supra-verbal dont est issu le monde verbal. La méthode psychodramatique essaye de combler cette brèche en développant une psychothérapie en profondeur de groupe. La catharsis d’amour équivaut à une catharsis qui naît de la rencontre d’êtres souffrant des mêmes maux. Du murmure au cri, il s’agit de créer un espace porteur de sens. Le langage parlé ne constitue qu’une des formes possibles de langage, celle qui permet la transmission de l’information la plus complexe le plus rapidement possible. De nombreux autres langages non- verbaux précèdent et accompagnent chez l’homme le langage verbal. On pourrait parler, à ce niveau, d’intelligence pré-verbale. Cette pensée précède la parole, existe chez l’homme parlant et chez l’enfant dès les premières semaines. En matière de communication, la règle générale est que 90% au moins des messages affectifs sont non verbaux !

L’éthologie pour y faire référence et lui redonner toute la place qui lui revient nous révèle l’entière importance du langage infra-verbal (direction du regard, flux de parole, posture,…) en précisant notamment que nos gestes sont sémiotisés avant la parole. Le corps sémantise les gestes. Ceux-ci précèdent la parole et créent une enveloppe sensorielle qui développe l’enfant. Le stade du miroir est d’ailleurs antérieur à l’homme. Les observations animales l’ont démontré. La référence de J. Lacan sur le stade du miroir, qui structure l’identité de l’être humain, est éthologique nous précise Boris Cyrulnik[17]. Le miroir permet l’assomption triomphante du moi, sert de base de sécurité. L’impact du miroir est positif, il modifie la biologie. De même que le contact affectif imprègne la mémoire biologique. Avant la parole, le monde est déjà organisé par des objets saillants par exemple, la forme du visage, le sourire, la territorialité etc. Le bébé répond au sourire de la mère par un sourire. Dès le premier mois il répond à un objet saillant. Il y a intersubjectivité préverbale. Dans les observations échographiques, on voit le bébé faire une mimique de rire, de pleurs. On le voit « pleurer » et « rire ». Quand il est en sommeil rapide (mesuré par l’EEG), le bébé réagit par un sourire. Son comportement est donc déclenché par un stimulus. Et la mère historise ce comportement, lui donne un sens. Le déterminant biologique est donc interprété. Il y a donc une interaction. L’interprétation de la mère va changer l’environnement.

Les mots sont ceux qui nous expriment nous-mêmes. Mais il y a aussi des silences qui parlent, des silences verbaux entourés d’une énorme animation de communication. Un sujet peut aussi chercher à se dire au prix du silence ! Les gestes peuvent parfois dire le contraire des mots. La parole peut aussi être une façon de se taire et le silence une façon de parler. « La façon de regarder, c’est du langage. C’est un échange de langage interpsychique, le regard ».[18] Ce dernier n’est-il pas le miroir de l’âme ? Ces langages ont comme support la motricité, soit la motricité faciale (mimique), soit celle de l’ensemble du corps et particulièrement des extrémités (pantomime). Dans le domaine de la production des sons, à côté du langage proprement verbal, utilisant des phonèmes articulés ayant une valeur symbolique, il existe d’ailleurs un langage moins différencié (cris, interjections) dont la signification est liée essentiellement à la tonalité d’émission (phonique). Les communications par la mimique, la pantomime et la phonique existent chez le nourrisson avant le langage articulé. Ils sont « primitifs » et concernent essentiellement la communication d’états émotionnels et affectifs. Dans une large mesure, la compréhension que nous pouvons avoir de l’état affectif de notre interlocuteur provient des éléments non articulés de son langage. Dans certaines cultures (telles des tribus indiennes du Guatemala), il existe, à côté du langage verbal, un langage gestuel bien développé, employé concurremment avec lui. Dans notre culture, le langage des sourds-muets non démutisés permet à ces sujets de transmettre des informations presque aussi complexes que le langage verbal. Voici enfin quelques positionnements métaphoriques de différentes personnes handicapées mentales ayant participé au groupe de psychodrame :

CLAUDIA, se sent « comme une aiguille d’une boussole qui va dans tous les sens » !

BURT qui nous dit : « Paris, sans la tour Effel c’est plus Paris… c’est comme un zizi qu’on enlève ! »

SOPHIE nous parle de « psychogramme », elle qui vit une problématique anorexique !

JUAN qui crie comme un chien parce qu’il se vit comme tenu en laisse par sa mère.

BURT qui se mord les doigts au lieu de dire à son père ce qu’il n’a pas pu lui dire.

JULES, hémiplégique qui n’arrive pas à se défendre parce qu’il ne prend sa place qu’à moitié.

ETIENNE nous dit : « Je j’ai suis géniau ». L’analyse de cette phrase, avec Etienne, nous amène à ceci : « J’ai », « Je suis… né… agneau… gêné… » Autant d’affirmations qui semblent correspondre.

MIREILLE qui nous dit : « C’est quoi l’infection de l’amour ? » alors qu’elle cherche à situer l’amour familial filial et conjugal. Ce qui semble infect dans l’amour ce serait la jalousie.

VIOLENE qui nous dit : « j’ai fais un régime, j’ai fais un traitement, je va beaucoup mieux, mon « Maroil » va bon » (elle voulait parler de son moral et cite le nom d’un fromage français !).

Je terminerai cet exposé en vous parlant de l’identification projective et de la fonction alpha comme processus spécifiques rencontrés dans le psychodrame avec les personnes handicapées mentales.

· L’identification projective :

Celle-ci représente un circuit défensif au cours duquel une personne déplace la source de son angoisse vers l’extérieur et transforme ses objets en objets dangereux ; mais finalement ce danger provient de ses propres pulsions agressives. Le « but » de cette « opération » est de contrôler l’autre et de maintenir, par clivage, le bon objet. L’autre devient alors le persécuteur. La personne fait du plus proche le locataire projectif de sa violence interne. L’angoisse est déplacée. Dans les séances de psychodrame de groupe avec les personnes handicapées mentales j’ai donc pu repérer que Fidèle agressait Martia juste au moment où elle réprime et cherche à évacuer de la tristesse p.ex. en rapport avec la perte d’un parent. Martia devient le bouc émissaire des dénis des autres et donc porteuse des angoisses non-dites.

Dans l’identification projective il y a projection de l’angoisse sur l’autre qui devient à son tour persécuteur. L’ID provoque un effet de décharge. Celle-ci ne peut être excessive sinon le travail élaboratif ne peut s’accomplir. Il vaut mieux éviter l’augmentation des fantasmes et favoriser l’expérience émotionnelle qui permet une transformation mutuelle suffisante (situation émotionnelle entre mère et enfant). Il faut faire appel au sens de la réalité du patient, au principe de réalité, prendre en compte l’existence d’autrui. Une meilleure perception de la réalité extérieure, un bon contact avec la réalité diminue l’angoisse.

Le mauvais objets sont introjectés dans le bon sein. C’est la fonction de contenance permise par la mère. Celle-ci désintoxique les angoisses intolérables et permet donc une expérience relationnelle transformatrice. Le groupe fonctionne un peu sur un le mode du « sein-poubelle » où, comme le bébé, l’on dépose les mauvais objets internes qui obstruent la disponibilité. Pour Bion les deux atouts majeurs de la relation sont l’identification projective réussie et l’exercice de la fonction alpha. Celle-ci constitue un processus de métabolisation des émotions.

· L’émotion et la fonction alpha:

L’émotion c’est le sentiment, la sensation, etc. Soit l’affect qui est le représentant de la pulsion sexuelle (Freud). L’individu doit se mettre à penser au lieu d’agir. De là s’élaborent les fonctions mentales positives telles l’attention, la notation, la mémoire. Il y aura confrontation entre fantasme et réalité. Le principe de réalité doit primer c.-à-d. différer le plaisir immédiat pour gagner un plaisir positif tardif, assuré. La réalité constitue cet extérieur à la fois nécessaire et indifférent à nos besoins de plaisirs et qui oblige à devenir conscient et malin pour l’asservir à long terme. La fonction alpha :

o représente la prédominance du mental sur la réalité qui éveille à l’abstraction, permet l’éloignement du concret rendant possible l’énoncé mental et verbal.

o Permet une prise de conscience de son expérience émotionnelle. Celle-ci s’élabore au contact des autres.

o C’est la capacité de rêverie maternelle qui est un état permettant précisément d’accueillir les identifications projectives. Si la fonction alpha est perturbée, l’individu devient un automate.

o C’est la pensée de rêve, l’activité de pensée, la capacité de tirer profit de l’expérience, de refouler, de prise de conscience.

« C’est à l’incapacité de tirer profit de l’expérience émotionnelle que Bion reconnaît la détérioration psychotique »[19]. « Tout se passe comme si pour se débarrasser des complications émotionnelles de la vie, le psychotique (ou les pensées psychotiques de la personnalité) attaquait non seulement les processus de pensée, mais cherchait à détruire l’émotion elle-même, constitutive du lien humain. »[20].

Pour Bion, la psychose se définit par « la capacité de déliaison et d’attaque des liens en particulier au sein de l’activité de penser, expulsant dans l’acte ou dans la réalité extérieure le matériel psychique non intégré ». Il identifie certains traits dominants de la fraction psychotique dont l’intolérance à la frustration, la crainte de l’anéantissement, la violence des pulsions destructrices et la lutte menée par ces pulsions contre la réalité, les perceptions sensorielles et la conscience.

Il existerait donc une activité psychotique de déliaison !

CONCLUSION :

Le psychodrame est indiqué pour les personnes qui ont un défaut d’introjection et aurait une fonction antipsychotique. Exercé dans le champ du handicap mental, le psychodrame constitue une psychothérapie profonde en groupe ainsi qu’une thérapie relationnelle c.-à-d. où l’accent est surtout mis sur la relation, la singularité et le transfert. Il nous fait apparaître la phm sous un autre visage que ce lui du « débile ». Il nous révèle une autre figure que celle de l’escargot ou du Bernard –l’ermite, qui, pour survivre doit quitter sa coquille. Le psychodrame avec les phm constitue une méthode qui fait la synthèse de ce trop-plein de réalité qu’est le monde pré-verbal et supra-verbal dont est issu le monde verbal.

Il permet donc :

· Une reprise en main de soi,

· L’inscription d’un sujet dans le monde symbolique,

· De sortir, également, de l’enferment institutionnel,

· Et enfin un travail de liaison. Grâce au passage de la charge émotionnelle à la symbolisation, renversement capital d’ailleurs, l’interliaison énergétique ouvre sur le monde extérieur.

ANNEXE : *Petit rappel :

De l’objet à l’aire transitionnelle :

Première possession non-moi, état de transition, l’objet est voué à un désinvestissement progressif. Il marque la progression de l’enfant vers l’expérience vécue.

« Il peut être un bouchon de laine, un coin de couverture ou d’édredon, un mot, une mélodie, ou encore un geste habituel- objet ou phénomène qui acquiert une importance vitale pour le petit enfant qui l’utilisera au moment de s’endormir. C’est une défense contre l’angoisse, en particulier contre l’angoisse de type dépressif. »[21]

Que cet objet ne soit pas le sein (ou la mère), bien qu’il soit réel, importe tout autant que le fait qu’il soit à la place du sein (ou de la mère) :

1. L’objet transitionnel prend la place du sein ou de l’objet de la première relation.

2. L’objet transitionnel précède l’établissement de l’épreuve de réalité.

3. En relation avec l’objet transitionnel, le petit enfant passe du contrôle omnipotent (magique) au contrôle par la manipulation.

Processus de désillusionnement et préparation à la réalité :

L’objet est :

– a) a la place du sein

– b) n’est plus le sein

– c) + important que le sein

L’objet transitionnel marque la progression de l’enfant vers l’expérience vécue.

Moment précieux de colère : la mort de la mère quand elle est présente, et sa mort, quand elle n’est pas en mesure de réapparaître et par conséquent de revenir à la vie.

Bibliographie:

[1] D. W. Winnicott « Jeu et réalité -l’espace potentiel- », p. 96.

[2] Emission de radio-TV. Projection A2-Unité de programme-Marc de Florès « Le langage et la folie », 1977.

[3] F.Dolto, Ibidem 18.

[4] L.Szondi, « Introduction à l’analyse du destin », 1972.

[5] Fr. Dolto, « l’image inconsciente du corps », p. 42.

[6] Fr. Dolto, ibidem, p. 325.

[7] Fr. Dolto, « N’ayez pas peur », Emission TV. Fr3, v .f. Film Production, 1997.

[8] O.Avron, « La pensée scénique, groupe et psychodrame », p. 165.

[9] D.W.Winnicott « Jeu et réalité – L’espace potentiel -», p. 73.

[10] R. Kaes, « Introduction à l’analyse transitionnelle » p.11.

[11] Denis Ribas « Symbolisation, psychodrame et autisme », Conférence ULB, 13/01/2005.

[12] Fr. Dolto, « Tout est langage », p. 8.

[13] Joyce Mc Dougall, S. Lebovici « Dialogue avec Sammy », p.23-24.

[14] Fr. Dolto, « L’image inconsciente du corps », p. 325.

[15] S. Freud, « Trois essais sur la théorie de la sexualité », p. 168.

[16] Fr. Dolto, « L’image inconsciente du corps », p. 326.

[17] Cours d’éthologie 13 et 14/12/2006, UMH, par Boris Cyrulnik.

[18] Fr. Dolto, « Tout est langage », p. 155.

[19] Ophélia Avron, « La pensée scénique »,p.138.

[20] Ophélia Avron, « La pensée scénique »,p.145.

[21] « Jeu et réalité”, D.W. Winnicott, Gallimard, 1975, p. 11

FAIT A BXL , LE 20 septembre 2008 par
Jacques Michelet

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