La phobie, sa compréhension et son traitement

Les phobies sont-elles un symptôme ou une maladie ? Symptôme, syndrome, pathologie,… Qu’importe car c’est l’arrêt et la suppression, grâce à leur compréhension et à leur traitement, des conduites handicapantes qui prime. Leur interprétation ne se réduit pas à la névrose mais suppose la prise en compte de tout le contexte ; en revanche, leur traitement selon un modèle médical (avec la classification du DSM-IV : personnalités évitantes, trouble panique avec ou les phobies, ces peurs irraisonnées déclenchées par une circonstance sans danger, sont psychanalytiquement définies par le déplacement (projection), sur un objet, une personne ou une situation du monde extérieur, d’une figure angoissante de l’univers psychique. Elles se distinguent, par leur irrationalité, des peurs devant un danger réel ou devant ce qui rappelle un traumatisme antérieur. Elles concernent donc des situations ou des objets dépourvus de dangerosité. La phobie implique ainsi une distorsion partielle des possibilités de jugement appliquées au monde extérieur, une altération partielle du sens de la réalité, ou du moins leur contamination par un élément fantasmatique qui vient les troubler. La phobie est universelle, car c’est un mécanisme normal de l’enfance : peur du loup, du noir, des fourmis, etc. Mais la persistance des symptômes phobiques est souvent source d’une gêne considérable et d’un combat psychiquement coûteux. C’est par exemple la lutte épuisante de l’agoraphobique qui veut réussir à sortir faire ses courses ou chercher ses enfants, son effort pour trouver une personne accompagnante servant d’objet contra-phobique. Ce sont les excitants à dose dangereuse pour affronter les situations publiques. C’est la phobie, rationalisée par l’idée de pouvoir se dégager en cas d’accident, qui empêche de boucler sa ceinture de sécurité. Ce sont, fréquemment, les « choix » d’un travail proche mais moins intéressant ou moins rémunéré, pour éviter d’avoir à prendre les transports en commun.

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Ordinairement, les phobies infantiles disparaissent lorsque le danger attribué à l’objet phobogène s’estompe du fait des progrès de l’élaboration des fantasmes. C’est le développement du Moi qui surmonte les phobies, car elles n’ont alors plus de raison d’être. Lorsque la phobie infantile s’installe et se maintient jusqu’à l’âge adulte, trois stratégies inconscientes peuvent se mettre en place : l’évitement, souvent accompagné d’une formulation qui nie la peur mais justifie l’évitement ( « j’aime monter les escaliers, cela fait faire de l’exercice » ; « je n’aime pas les chiens » ) ; la transformation de ce qui est craint en investissement privilégié, comme une passion pour les chiens ou les chevaux ; enfin, les conduites contra-phobiques qui consistent à prendre le dessus sur la peur en la niant, par une négation de l’affect d’angoisse et une affirmation de toute-puissance. Gérard Bayle (Le trésor des phobies, Paris, PUF, 1999) oppose et rapproche la fuite en arrière de l’évitement et la fuite en avant de la réponse contra-phobique : toutes deux sont des solutions qui recourent à l’agir, et la contre-phobie nie parfois des dangers bien réels.

La phobie est un support de l’angoisse qui permet au sujet de fonctionner « comme si tout allait bien » lorsque l’objet cause est absent, sur fond de présence. Une des questions cliniques qui se pose est celle du caractère transitoire ou définitif de la solution phobique. Lacan va reprendre cette question dans son séminaire de l’année 1969. Le signifiant phobique est un recours qui reste énigmatique pour le sujet ; il pose une question à laquelle rien ne vient répondre et qui risque donc de se répéter indéfiniment. L’objet phobique constitue une nécessité qui, bien qu’énigmatique, s’impose au sujet comme un réel. Dans un excellent article sur la phobie , Melman évoque Legrand du Saulle qui, au xixe siècle, avait déjà bien perçu la structure de l’agoraphobie. Il a noté que l’angoisse se déclenche dans un espace comme un théâtre ou une cathédrale lorsque le sujet est en rapport direct avec l’abîme, ce qui peut se produire à l’opéra du haut d’un balcon en regardant la corbeille, lorsque plus rien ne fait obstacle entre le sujet et le trou ou le vide. Il suffirait d’un petit rien architectural pour le rassurer. Plus précisément, nous pouvons constater que l’angoisse se déclenche dans un espace à point de fuite. Ce point phobogène est le point à l’infini d’où le regard peut émerger dans l’espace. Bref, le trou vaut comme regard.

S’intéresser au dégoût, par exemple, à la peur de vomir (émétophobie),  c’est tenter de lever le voile sur la part d’« ombre » qui, aussi bien que les prescriptions explicites, participe à la régulation des pratiques sociales. Cette « part maudite » [Bataille, 1967] s’insinue dans tous les espaces de la vie sociale et impose son ordonnancement, à notre insu le plus souvent. Écrivains, essayistes, philosophes sont sans doute ceux qui ont le moins répugné à traiter du dégoût . Mais c’est la littérature surtout qui en a proposé, à sa manière bien particulière, une première forme d’objectivation. Elle s’y est confrontée très tôt sans fausse pudeur, révélant notre ambivalence vis-à-vis des objets qui provoquent le dégoût et indiquant l’intérêt qu’il y a à travailler sur cet objet. Victor Hugo, par exemple, écrit au sujet des égouts, dans le tome V des Misérables (Jean Valjean), livre deuxième (« L’intestin de Léviathan ») : « L’observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de son laboratoire. »

Parmi les nombreux auteurs de langue française qui se sont saisis de la question, il faut citer Rabelais, Sade, Hugo, Zola, Bataille, Céline et Artaud, auxquels on peut ajouter plus récemment Claude Simon ou encore Christian Prigent. L’immonde et la laideur n’ont cessé d’exercer sur la littérature et l’art en général un attrait mêlé de fascination [Ribon, 1995 : 99]. Cette part de monstrueuse altérité que nous refusons d’abord de voir, l’art la déplace, mais en offre en même temps une première re-présentation. Ce n’est plus l’immonde à l’état brut, mais une représentation de celui-ci. Le dégoût perd alors un peu de son empire qui lui vient de son caractère irrépressible et difficile à penser. L’activité de l’écrivain ou de l’artiste a pour effet de le domestiquer et de le maîtriser, et, pour ce faire, de l’objectiver à minima. Au quotidien, l’émétophobie, pour y revenir, se traduit par un mal-être, voire des crises d’angoisse, dans de nombreuses situations qui peuvent entraîner des nausées ou des régurgitations : les transports en commun, les soirées alcoolisées, la foule, les relations sexuelles, les films au cinéma, la grossesse… Tout ce qui touche à la préparation des repas, à la conservation des aliments, ou à l’hygiène alimentaire, peut également être source d’appréhension. Certains émétophobes allant jusqu’à refuser de manger en dehors de chez eux, que ce soit au restaurant ou chez des amis. Dans certains cas, les symptômes peuvent être vécus sur un mode obsessionnel, et faire l’objet de ruminations permanentes, que rien ne vient rassurer. D’autres problèmes peuvent alors surgir : panique, dépression…L’émétophobie peut devenir ensuite plus préoccupante encore. Se mettent alors en place des stratégies d’évitement et de contrôle : la personne s’observe en permanence, et vit dans la crainte perpétuelle d’avoir envie de vomir comme si elle s’attendait sans cesse à être malade.  Le symptôme n’est pas qu’une formation de l’inconscient, c’est-à-dire un message inconscient à déchiffrer comme un rêve. Il est aussi la production d’une jouissance, ce que la névrose traumatique, la répétition et la réaction thérapeutique négative nous apprennent.

Le dégoût, nous dit le dictionnaire, c’est d’abord le « manque de goût, d’appétit pour les aliments en général (v. anorexie, écœurement, inappétence, nausée, haut-le-cœur) », puis en second sens la « répugnance que l’on ressent pour certains aliments (v. horreur, répulsion, répugnance) ». Ce n’est qu’ensuite que le terme prend un sens plus moral : « aversion que l’on éprouve pour quelque chose (v. aversion, éloignement, exécration, horreur, répugnance, répulsion) ; et fig. Ce qui nous dégoûte des choses (v. chagrin, déboire, déception, dépit, déplaisir, mortification)   ». Une définition provisoire du dégoût : « une réaction très négative face à une substance, une situation, un être ou une classe d’êtres, se traduisant par un malaise pouvant aller jusqu’à la nausée et s’imposant comme un affect dont l’expression est indissociablement somatique et psychique, mais peut prendre une signification morale ».

La psychanalyse a proposé une autre forme d’objectivation, qui va à son tour inspirer d’autres auteurs. Dans son approche du dégoût, Freud [1929 : 50] souligne la puissante association entre le dégoût et l’excrémentiel, au point que tout ce qui est porteur d’odeurs fortes lui est annexé. La proximité de l’excrémentiel et du génital renforce par ailleurs la répugnance, déjà notée par Freud, à l’égard du sexuel seul. Mais la psychanalyse ouvre aussi la voie pour penser la réversibilité du dégoût : l’attirance et la fascination y apparaissent indissociables de la répugnance provoquée par les fonctions excrémentielles et génitales. Au point que l’on peut dire que le dégoût comme affect a servi pour Freud – Affektbetrag (chez Freud) ou Affektwert (chez Breuer) – de métaphore du refoulement. Dans cette lignée interprétative psychanalytique, Julia Kristeva, quant à elle, fait du dégoût une forme de protection somatisée contre tout ce qui pourrait compromettre l’intégrité du corps.

Une protection aussi contre le pouvoir mystérieux des femmes et des mères que cristallise le sang menstruel. Plus généralement, les humeurs et les déchets corporels touchant « aux limites de ma condition de vivant » [Kristeva, 1983 : 11] sortent de mon corps pour que je vive, mais rappellent en permanence le danger qu’ils écartent [Raveneau, 2008]. Autre exemple du développement de cette inspiration psychanalytique : le travail que Pascal Quignard [1996] a consacré au sexe, masculin et féminin, et surtout à sa représentation, comme productrice de dégoût et d’horreur. Autant d’auteurs, autant de manières de désigner et faire réapparaître en pleine lumière ce que la civilisation ne parvient à recouvrir qu’avec peine. Le dégoût échappant au contrôle volontaire et conscient, ses manifestations étant difficilement répressibles, il nous a semblé un peu réducteur de n’y voir qu’un artefact culturel [Couchard, 1990]. Car, encore une fois, ce qui étonne dans cet affect, c’est l’intensité du somatique qui s’y trouve investi. Du somatique, la notion de dégoût est traversée de part en part. Somatique de la réaction de dégoût : haut-le-cœur, vomissement, mélange de fascination et de détournement du regard. Mais somatique présent aussi dans la source du dégoût. Ce qui est caché dans le corps et expulsé vers l’extérieur provoquerait en tant que tel des sensations de dégoût : l’archétype en étant ce qui a déjà partie liée avec le haut-le-cœur et la nausée, à savoir le vomi (sachant que le vomissement est aussi un mécanisme de « sécurité physiologique », comme la régurgitation) lequel apparaît comme un cas unique : à la fois excrétion du corps, réaction de dégoût et objet de dégoût.

Autre source possible du dégoût : des morceaux normalement liés au corps qui s’en trouvent détachés (ongles, dents, poils, squames). Enfin, l’intrusion dans la sphère proche de l’enveloppe corporelle d’un autre individu serait susceptible de provoquer du dégoût. Last but not least, les animaux fantasmatiquement pensés comme susceptibles d’envahir les orifices corporels (araignées, cafards , scorpions, serpents, voire souris) constitueraient une autre source de dégoût (Margat, Pezeril). Bref, le somatique semble ici omniprésent.

Le traitement repose essentiellement sur une approche psychothérapique globale, holistique.

Je ferais ici un bref commentaire concernant le travail accompli avec une patiente afin d’illustrer un exemple de ma pratique clinique. Suite à un traitement d’une jeune femme souffrant d’émétophobie, je résumerais ici ses difficultés :

Son corps est toujours en alerte, son niveau d’angoisse est très élevé. Elle se sent souvent «  prise à la gorge ». La somatisation est prégnante. Cette jeune femme se sent envahie par les autres et se résigne la plupart du temps. Elle éprouve le sentiment d’un éternel combat contre soi et contre les autres. Son image de soi est très négative et elle refoule beaucoup de colères.  Elle est incapable de dire « non » la plupart du temps et dépend fort du regard de l’autre. Au fur et à mesure de son cheminement thérapeutique des évènements traumatiques liés à des attouchements durant l’adolescence sont relatés…

Le travail psychothérapeutique a consisté en 16 séances[i] et lui a permis, au bout du compte, de reprendre une pleine confiance en elle et surtout à être libérée de ses dégoûts. Elle semble, actuellement, épanouie et fonctionner à plein rendement sur le plan professionnel.

 En quoi le travail psychothérapeutique a consisté ?

Durant ses quelques seize séances au total, un travail analytique a été poursuivi grâce, en partie, à l’analyse, à la représentation psychodramatique individuelle, par quelques jeux de rôles bien à propos, très ciblés et par quelques séances d’hypnose (l’hypnose thérapeutique est reconnue comme un moyen efficace de traiter divers problèmes, et de plus en plus de professionnels de la médecine recommandent cette technique).

Ma grille de lecture et mon approche clinique sont surtout axées sur les aspects intrapsychiques, interrelationnels et systémiques de la personne. Mon approche, en effet, est transversale. Le concept de « transversalité »[ii] constitue, en fait, le fil conducteur de ma clinique. L’interdisciplinarité à l’intérieur des psychothérapies relationnelles entraîne, me semble-t-il, une meilleure utilisation de chacune d’entre elles dans la clinique quotidienne du praticien.

Se resituer dans le cadre familial, désacraliser la relation à la mère, ré-établir un lien tiers au père, parler de soi, pour soi et non plus être parlé par l’autre a constitué une étape important pour elle. Dire « non », se différencier, s’individuer, se dégager de la bienveillance étouffante dont elle faisait l’objet, sortir de situations paradoxales dans lesquelles elle vivait énormément de confusions, ont constitué également une étape importante pour elle ensuite.

La représentation psychodramatique de situations réelles et symboliques, grâce au langage métaphorique, a grandement contribué à accélérer le processus de guérison. Par exemple, une représentation consistait à « jouer  « je traine des vielles casseroles » ! Une certaine alchimie s’en est dégagée !

Cette jeune femme, en réinterrogeant son positionnement psychique (le fait d’avoir été davantage dans le désir de l’autre plutôt que dans le sien) a retrouvé ses propres capacités, ses ressources personnelles et lui a permis de mieux se positionner face aux autres, en accord avec son système de valeurs, à vraiment prendre sa place avec assertivité, cette fois-ci.

Références :

Simone Wiener, Grandeur et misère de la phobie, La clinique lacanienne,2005/2 (no 9)  Eres.

Christian Hoffmann, La phobie,  Journal français de psychiatrie ; 2007/3 (n° 30), ERES.

Bourdin, Les phobies de Paul Denis,  Revue française de psychanalyse, 2008/1 (Vol. 72, PUF

[i] C’est le temps qu’il a fallu à cette patiente pour guérir de sa phobie. Je précise, à ce sujet, qu’il n’y a pas un nombre x de séances programmées à l’avance (comme le propose parfois certains thérapeutes !). Ce temps thérapeutique(cf.http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/02/03/engager-une-psychotherapie/),cet espace-temps privilégié, singulier est celui du temps nécessaire à une déconstruction et à celui d’une reconstruction psychique fondamentale qu’on ne peut donc déterminer à l’avance. La thérapie est au moins une expérience à deux, quelque chose d’inéluctable qui permet au sujet d’advenir. La « cure » psychique est une rencontre pendant un laps de temps donné et en un lieu précis, de deux êtres humains. La parole dite, écoutée et entendue libère, en psychothérapie individuelle comme en analyse de groupe aussi parce qu’elle est, notamment, un contenant psychique et une forme de réparation symbolique. Françoise Dolto disait que la thérapie permet un allant-devenant. La psychothérapie est une co-création. La personne consultante est en demande d’une aide par un psychothérapeute pour retrouver à son tour ses propres potentialités perdues à un moment donné. Etant aidée à retrouver son propre potentiel d’auto-guérison la personne en souffrance pourra devenir son propre thérapeute. La thérapie est un tremplin, un marchepied vers le changement.

[ii] http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/02/01/conceptualisation/

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Pourquoi le changement fait-il si peur ou comment s’empêcher d’agir ?

Comment faire son propre malheur ou le mythe de la caverne de platon ?

 

L’homme libre fait-il peur ?

Qu’est-ce qui pourrait nous arriver de pire que le non-changement ?

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Nous ressemblons parfois à ces oiseaux qui, ayant longtemps vécu en cage, retournent à celle-ci alors même qu’ils ont la possibilité de s’envoler dans l’espace. Nous sommes habitués depuis si longtemps à nos imperfections, que nous avons du mal à imaginer ce que ce serait la vie sans elles : le ciel du changement nous donne le vertige. L’homme libre fait peur. Serons-nous notre propre architecte ou notre  propre victime ? Le refus du changement c’est tout d’abord la peur de l’inconnu. Un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras » nous dit La Fontaine. Effectivement on peut s’accrocher à son symptôme comme à une bouée de sauvetage plutôt que d’opérer une petite remise en question (et surtout les actions qui en découlent). Entreprendre une démarche de changement c’est affronter l’inconnu à nouveau, prendre le risque de perdre ses sécurités, de contrarier son entourage, de modifier ses conditions de vie et bien sûr d’échouer dans cette démarche. Autant de choses qui nous font reculer avant même de faire un point objectif sur les avantages et les inconvénients de cette tentative qui nous diraient qu’au pire l’échec nous renverra dans notre situation initiale, au mieux, on risque d’être plus heureux.

Le simple fait de vivre implique une aptitude à l’innovation. Rien n’est plus stable que le changement ! Tout organisme pour s’adapter doit innover, tenter une aventure hors de la norme, engendrer de l’anormalité afin de voir si ça marche car vivre, c’est prendre un risque. Pour  Albert Einstein la vie c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre. Comment s’empêcher d’agir, comment faire son propre malheur, comment se rendre efficacement malheureux en se maltraitant ? Rappelons-nous l’allégorie de la caverne de Platon. Dans une demeure souterraine, en forme de caverne, des hommes sont enchaînés. Ne nous ressemblent-ils pas ? Jamais ils n’ont vu directement la lumière du jour, dont ils ne connaissent que le faible rayonnement qui parvient à pénétrer jusqu’à eux. Des choses et d’eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos. Que l’un d’entre eux soit libéré de force de ses chaînes et soit accompagné vers la sortie, il sera d’abord cruellement ébloui par une lumière qu’il n’a pas l’habitude de supporter. Il souffrira de tous les changements. Il résistera et ne parviendra pas à percevoir ce que l’on veut lui montrer. Alors, Ne voudra-t-il pas revenir à sa situation antérieure ? S’il persiste, il s’accoutumera. Il pourra voir le monde dans sa réalité. Prenant conscience de sa condition antérieure, ce n’est qu’en se faisant violence qu’il retournera auprès de ses semblables. Mais ceux-ci, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ?

La caverne symbolise le monde sensible où tous les hommes vivent et pensent accéder à la vérité par leurs sens. Mais cette vie n’est qu’illusion. Le philosophe en témoigne grâce à une interrogation permanente (à laquelle Socrate se livre tout au long de l’œuvre), ce qui lui permet d’accéder à l’acquisition des connaissances associées au monde des idées comme le prisonnier de la caverne accède à la réalité qui nous est habituelle. Mais lorsqu’il s’évertue à faire partager son expérience à ses contemporains, il se heurte à leur hostilité. Platon montre que la connaissance des choses nécessite un travail, des efforts pour apprendre et comprendre. Socrate considère le monde sensible comme la prison de l’âme. Il s’agit d’une représentation de la réalité de ce que peut vivre une personne ayant fait son chemin de réflexion, d’élévation d’elle-même. Platon évoque le monde illusoire dans lequel vivent les citoyens d’Athènes. Le message certainement le plus fort est de ne pas prendre pour vraies les données de nos sens et les préjugés formés par l’habitude. Platon met en évidence la difficulté des Hommes à changer leurs conceptions des choses, leurs résistances au changement, l’emprise des idées reçues. Mais le philosophe voit que sa mission est de montrer aux prisonniers leur erreur, eux qui discourent sans fin sur les ombres, persuadés qu’elles sont la seule réalité. Cette allégorie de la caverne de Platon est une allégorie universelle : « Imagine des hommes dans une demeure souterraine… » Chacun est potentiellement dans une position impliquant des habitudes de vie, des croyances, des convictions, des certitudes, des façons de penser, de se représenter le monde, de concevoir ce qui est vrai et faux, combinant aprioris et préjugés, déductions hâtives.

Le philosophe pointe là l’étape du déni qui est la première étape lors de la confrontation violente à l’inattendu : l’annonce d’une rupture, d’un licenciement, d’un rejet, d’une transformation radicale des habitudes devenues tellement évidentes qu’elles présentent un « confort », le confort d’être vécues comme la condition humaine normale. Les réflexions proposées dans cette allégorie sont très représentatives de ce que nous nommons aujourd’hui le conditionnement.

Il faut beaucoup de temps au petit d’homme et beaucoup d’expériences et d’étapes à franchir pour que, dans le meilleur des cas, un rapport d’altérité plus équilibré puisse s’installer. « Fondamentalement, l’enjeu de ce processus au long cours est de pouvoir construire les limites entre ce qui est Moi et ce qui n’est pas Moi, de pouvoir ériger les frontières entre soi et l’autre, entre soi et le monde. Ces frontières permettront l’assomption d’une subjectivité et d’une existence singulière. La subjectivation et la différenciation impliquent nécessairement la séparation. Or toute séparation contient toujours des relents de délaissement, d’abandon et l’ensemble des affects douloureux qui y sont liés. L’autonomisation est donc une conquête, une lutte à mener contre ces premiers autres dont nous avons été dépendants mais aussi contre le Soi lui-même qui cherche toujours en même temps à s’épargner ces ressentis pénibles de séparation. Ce processus au long cours s’effectue par étapes successives. En bout de course, l’enfant et par la suite, tout au long de son existence d’adulte, doit pouvoir renoncer à l’espoir de recevoir pleinement de l’autre ce qu’il attend. Il s’agit pour lui de s’approprier pas à pas l’autonomie, dit-on, d’acquérir de l’indépendance. Cela suppose un deuil, douloureux, celui de ne plus attendre de l’autre qu’il comble ses désirs et ses besoins mais de prendre la responsabilité personnelle de les assumer soi-même. L’avantage obtenu est un gain indéniable de liberté mais aussi le fait de n’être plus parlé par un autre, d’assumer à son tour sa propre parole. »[i]

Quel pourcentage de notre vie passons-nous à attendre ? Attendre est un état d’esprit. Vouloir l’avenir et non le présent ! Nous ne voulons pas de ce que nous avons et désirons ce que nous n’avons pas[ii]. Qu’attendons-nous avant de commencer à vivre ? Si nous adoptons un tel scénario mental, peu importe nos réalisations et nos accomplissements, le présent ne sera jamais assez bien. L’avenir semblera toujours meilleur. C’est la recette parfaite pour concocter une insatisfaction ou un inassouvissement permanent !

En résumé et en plan :

« Changer = grandir ».

« Grandir =changer=abandonner quelque chose=accepter de perdre=quitter le nid pour pouvoir voler=ne plus retourner dans le ventre maternel. En y restant on meurt. C’est une frustration éternelle. Apprendre= accéder à un mode de raisonnement. Ecole=castration=je ne retournerai plus à la crèche, dans ce cocon…Grandir=perdre une sécurité mais en retrouver une autre (symbolique)=accéder à quelque chose qui me donne envie de grandir. C’est une castration dynamique ».

Notre vie est ce que nous en faisons. Le monde est ce que nous en pensons. «  La carte n’et pas le territoire, le nom n’est pas ce qu’il nomme, et une interprétation de la réalité n’est pas la réalité elle-même, mais seulement une interprétation. »[1] Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous troublent, mais l’opinion que nous en faisons. L’homme est troublé, non par les événements eux-mêmes mais par la perception qu’il en a, a écrit Epictète[2]. “C’est le  monde des mots qui crée le monde des choses »[3] nous dit Lacan.

Au volant de notre vie nous pouvons choisir notre chemin, ouvrir nos yeux, nos oreilles et écouter notre petite voix intérieure. Nous pouvons « cultiver notre propre jardin »[iii] et « développer nos propres compétences »[iv]

Changer par un travail sur soi, prendre rendez-vous avec soi :

L’objectif de la psychothérapie est de guérir de ses souffrances[v]. Que faire avec sa souffrance ? Et qu’est-ce que la souffrance ? Le mot « souffrance » vient de deux mots latins : le préfixe « sub » qui signifie « en dessous » et le verbre « ferre », qui signifie « porter ». le mot implique donc l’image d’un support qui supporte tout ce qui se trouve dessus. La souffrance subie (ou niée qu’on s’inflige à soi-même) renvoie à d’autres mots dont l’étymologie est tout aussi éloquente : on parle de dépression (latin « de » et « premere » – impliquant une pression vers le bas tout le contraire de sub-ferre), d’affliction (latin « af » et « fligere » impliquant l’idée de soufflet). La souffrance est une expérience unique, subjective et globale. « En souffrance » (d’après le dictionnaire Le Petit Robert) se dit de marchandises qui n’ont pas été retirées ou d’une affaire qui reste en suspens.

Le changement grâce à la psychothérapie :

Le mot «Thérapeutique» est un emprunt savant au grec therapeutikos, «qui prend soin de» et «relatif au soin qu’on prend», aussi substantivé désignant l’art de prendre soin de quelqu’un. Il est dérivé de « therapeuein » : «prendre soin de ».Le mot est introduit pour désigner la partie de la médecine qui étudie puis qui applique les moyens de soigner les maladies (qu’à partir du XVIIième et usuel qu’à partir du XIXième). «Thérapeutique» s’emploie ensuite pour l’ensemble des moyens de traitement convenant à un cas particulier (synonyme de thérapie). «Thérapeute» est un terme d’antiquité emprunt au grec avec le sens originel de serviteur, adorateur pour désigner des ascètes juifs qui vivaient près d’Alexandrie. Il est réemprunté tardivement au grec « Therapeutes » spécialisé en médecine sous l’influence de thérapeutique et de thérapie.

Dès ses premiers emplois pour «personne qui soigne les malades», il semble spécialisé dans un contexte psychologique. L’art de prendre soin d’un malade, «la thérapeutique» désigne aujourd’hui tous les moyens mis en œuvre (le traitement) pour lutter contre un mal, une maladie.

Entreprendre une psychothérapie c’est déjà vouloir aller mieux, faire la démarche nécessaire à l’amélioration de la situation. Payer sa séance c’est vraiment différent de payer son  problème dans la vie ou de le faire payer à son entourage. Accepter la règle du paiement c’est rendre possible sa thérapie, s’y impliquer en vrai. Le libre paiement garantit un espace privé qui est hors des exigences du corps social. Le psychothérapeute n’impose pas de normes de guérison, d’adaptation. A chacun de trouver un mode d’être  qui, pour lui, soit satisfaisant, qui peut être à mille lieux de ce que le consensus social considère comme une existence valable.

Payer – parfois cher – la personne qui va nous écouter nous assure pourtant un rapport sain, non assujetti à elle. Il s’agit d’un échange. La fonction de l’échange est de se séparer d’une chose que l’on possède pour en acquérir une autre. Nous payons aussi pour parler à quelqu’un de compétent, qui ne portera pas de jugement, dans un lieu où rien de ce que nous dirons ne sera répété. Donner de l’argent, c’est une barrière contre la toute-puissance du thérapeute, et cela signe l’engagement du patient vis-à-vis de son psy, donc de sa cure. Il s’agit là de ce que l’on appelle “l’alliance thérapeutique”. Le paiement de la séance évite également au patient de se sentir symboliquement débiteur à l’égard du thérapeute.  Enfin, le règlement assure l’ancrage de la psychothérapie ou de l’analyse dans le réel. « L’argent, c’est l’irruption du principe de réalité dans un espace où se dit l’inconscient, donc le fantasme. » L’obligation de payer aide le patient à parler de son rapport à l’argent, sujet souvent aussi tabou que sa sexualité. Payer en fin de séance c’est prendre contact avec la vraie valeur de sa séance. Le fait de payer en espèces, objet pulsionnel du registre de l’analité, aide le patient à parler, au-delà de ses problèmes matériels, de son désir par rapport à l’argent. En effet, l’argent fonctionne comme une matérialisation de l’objet a, en tant qu’équivalent général des objets de désir. Au-delà du pulsionnel, qui établit la correspondance entre l’avarice et la constipation dans une problématique de rétention anale, on peut considérer la thésaurisation comme une façon d’éviter la castration qu’implique la réalisation d’un désir. Car désirer un objet implique de renoncer aux autres, alors qu’Harpagon peut virtuellement tout avoir !

[1]   L’invention de la réalité- Contributions au constructivisme » Paul Watzlawick,, p.233.

[2] Epictète, philosophe grec du Ier siècle ap. J.-C., né à Hiérapolis en Phrygie . Fils d’esclave et lui-même esclave, Epictète a suivi les leçons du philosophe stoïcien Musonius Ruffus. Affranchi par l’Empereur Néron, il devient avec Marc-Aurèle et Sénèque adepte du « nouveau stoïcisme ». C’est grâce à l’un des ses disciples, Arrien, que l’on connaît les réflexions et règles de conduite édictées par Epictète. Dans un style très direct et peu théorique, on appréhende sa pensée qui, alliant dialectique et morale, prône la liberté intérieure et une grande rigueur de conduite dans les relations humaines.

[3]  Ecrits 1,  Jacques Lacan,  Seuil, Paris, 1966, p.155.

[i] La victime dans tous ses états, Anne-Françoise Dahin, Yapaka.be

[ii]http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/01/31/desirez-sa-vie-et-vivre-son-desir/

[iii] http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/01/31/cultiver-son-jardin/

[iv] http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2016/01/31/developpons-nos-competences-et-non-nos-defauts/

[v]http://www.psychotherapie-psychodrame.be/2017/08/16/psychotherapie-individuelle-en-groupe/

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