Psychothérapie individuelle en groupe

Pourquoi une psychothérapie ?

L’objectif de la psychothérapie est de guérir de ses souffrances. Que faire avec sa souffrance ?

Le mot «Thérapeutique» est un emprunt savant au grec therapeutikos, «qui prend soin de» et «relatif au soin qu’on prend», aussi substantivé désignant l’art de prendre soin de quelqu’un. Il est dérivé de « therapeuein » : «prendre soin de ».Le mot est introduit pour désigner la partie de la médecine qui étudie puis qui applique les moyens de soigner les maladies (qu’à partir du XVIIième et usuel qu’à partir du XIXième). «Thérapeutique» s’emploie ensuite pour l’ensemble des moyens de traitement convenant à un cas particulier (synonyme de thérapie). «Thérapeute» est un terme d’antiquité emprunt au grec avec le sens originel de serviteur, adorateur pour désigner des ascètes juifs qui vivaient près d’Alexandrie. Il est réemprunté tardivement au grec « Therapeutes » spécialisé en médecine sous l’influence de thérapeutique et de thérapie. Dès ses premiers emplois pour «personne qui soigne les malades», il semble spécialisé dans un contexte psychologique. L’art de prendre soin d’un malade, «la thérapeutique» désigne aujourd’hui tous les moyens mis en œuvre (le traitement) pour lutter contre un mal, une maladie.

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 Une des causes les plus importantes de nos maladies serait la solitude et l’isolement. Notre capacité à nous connecter aux autres, est au contraire à la source de ce qui nous fait du bien et mène à la guérison. Chasser l’ennui, la peur et la colère de nos cœurs, en un mot développer des émotions « positives », permet réellement d’être  plus heureux. Des psychologues londoniens ont montré que les personnes à qui ils avaient demandé d’éprouver chaque jour un peu reconnaissance avaient retrouvé un meilleur sommeil et une tension artérielle abaissée en seulement deux semaines, par rapport à un groupe de contrôle[i]; Dans une étude, des chercheurs irlandais[ii]] ont découvert que les personnes qui devaient noter chaque jour cinq choses dont ils se sentaient reconnaissants voyaient leur niveau de stress et de dépression chuter jusqu’à 27 % au bout de trois semaines. Des résultats bien plus efficaces que tous ceux obtenus par des antidépresseurs chimiques, et sans le moindre effet secondaire.

 La psychothérapie est un cadre de travail qui est là pour permettre un travail sur soi sécurisant. Dans Le cadre donné par le psychodrame il s’agira d’intégrer les émotions dans l’action et la parole et permettre à chacun d ‘avancer dans son discours. La mise en jeu va l’y aider, déjà, dans le groupe qui fait circuler la parole et par une représentation ensuite. La mise en jeu qui trouve audience auprès des autres va permettre une publication, exposer le sujet et amener, par la remémoration, une autre perspective. Elle va produire du sens qui représente la marque reçue et ce que le sujet décide d’en faire. Il s’agira de refaire quelque chose de ce qui a fait souffrir, de ce qui a manqué. Sartre nous y invite quand il dit : « il y a ce que l’on a fait de nous et ce que nous décidons nous-mêmes de faire ce qu’on a fait de nous ». Chaque être humain a en lui les clefs pour résoudre ses problèmes. La représentation psychodramatique va nous y amener. Représenter équivaut à mentaliser c’est à dire symboliser nos douleurs. Celles-ci révélées par nos humeurs, par exemple, sont, d’ailleurs, des représentations non parvenues à la conscience. L’essentiel du comportement est suscité par nos représentations. C’est ainsi que, par exemple, revivre les premières situations ayant structuré les relations futures permet de sortir de son enfermement. Jouer sur la scène psychodramatique c’est réactualiser, réorganiser le tableau des années oubliées. Se « ré-originer » permet alors de se soigner. Les nouvelles expériences vont modifier les précédentes. Sortir de ses prisons secrètes c’est, notamment, rejouer là maintenant ce qui a pris naissance ailleurs et autrefois. C’est aussi entrevoir et mettre en œuvre des perspectives constructives, positives.

 Le groupe à l’origine de la psychothérapie !

« Les potentialités résolutives et métabolisatrices que comporte le groupe s’expriment à des degrés distincts : comme dépôt et cadre psychiques externalisés ; comme pare-excitation et contention ; comme appareil de transformation psychique à travers les effets métaboliques que produit l’investissement de la psyché du sujet par plus-d’un-autre sujet. »[iii] « Cette aptitude psychothérapeutique et psychoprophylactique du groupe s’inscrit de longue date dans l’histoire des sociétés humaines, et la psychothérapie est initialement une thérapie par le groupe, une thérapie en groupe (en Grèce) et une thérapie du groupe (en Afrique). »« La sociabilité n’est pas une dimension que l’être humain acquiert progressivement. Elle n’est pas une dimension secondaire mais originaire, constitutive de sa psyché. La « groupalité » est en nous avant que le « je » ne soit formé et les croyances, les valeurs, les mythes et les idéologies de base qui marquent la socialisation et l’adaptation au groupe se conjuguent dans le moi sur des tréfonds co-soïques propres à cette appartenance. »[iv]

Pourquoi le groupe ou quelles en sont les indications ?

Dans la mesure où certaines personnes n’ont pas accès facilement à une élaboration psychique par la parole, la représentation jouée dans un groupe de thérapie permet un travail sur soi à partir du ressenti, des émotions et impressions. On n’est pas seul avec ses difficultés. Celles-ci peuvent être partagées. Dans le groupe la personne n’est pas renvoyée à sa déficience, à sa difficulté à gérer seul son monde interne mais elle est accompagnée dans cette partie d’elle même pour en faire tout de suite, dans l’ici et maintenant, quelque chose d’autre. Le groupe, espace tiers de « confrontation » et cadré, libère la parole. Les mots et les émotions reliés aux gestes peuvent y être décodés. Dans cet espace tampon ou amortisseur, ce sas de décompression, les sensations éprouvées et les mots vont mettre du lien et donner du sens. Corps et psyché peuvent s’ordonner et une activité de pensée peut mieux prendre sa place. Le groupe, matrice à tricoter des liens, permet de retrouver une certaine unité et un espace psychique propre. Grâce à un autre, on passe dans une nouvelle perspective de communication. Chaque participant devient « co-thérapeute » de l’autre. L’identification à un semblable permet dans le cadre de l’enveloppe du groupe, d’aller mieux. Par la verbalisation des éprouvés, le groupe devient une enveloppe corporelle pour chacun. Cette enveloppe du groupe renforce l’enveloppe individuelle défaillante. La mise en scène de ses sensations apporte du contenant et les échos de chacun : souvenirs, images, scènes vécues, associations diverses.  Le groupe thérapeutique favorise les échanges dans un cadre structuré, remet en circulation les émotions, les pensées et la parole. Il permet de différer et de réinstaurer du temps et de l’espace pour soi. Le but final est de permettre une meilleure autonomie psychique où il n’est plus question de se satisfaire uniquement d’être porté mais de trouver du plaisir à porter et à se transporter soi-même dans une mise en pro-jet[1]

Voici les différents modes de développement du groupe :

Une psychothérapie, un cheminement individuel en groupe à la place d’une psychothérapie individuelle en face à face. Le groupe convient particulièrement bien aux personnes qui ne sont pas désireuses, en tout cas dans l’immédiat, de s’engager dans une psychothérapie individuelle en profondeur, mais qui souhaitent clarifier ou approfondir certaines difficultés de leur vie. Le groupe est une force pour certaines personnes. Il est indiqué pour certaines personnes qui éprouvent des difficultés en situations individuelles vécues comme frontales parfois, qui ne sentent pas prêts pour une analyse individuelle, qui ne demandent pas cette forme duelle de thérapie. Le groupe a une fonction essentielle d’expression et de contenance. Le groupe est plus tolérable que le face à face chez certaines personnes parce qu’il est vécu pour elle-même comme moins dangereux. En effet, s’il soutient l’expression de soi, il permet aussi un processus qui borde, aménage et limite donc les angoisses parfois archaïques et donc envahissantes. Comme cadre de référence, le groupe ainsi que le dispositif psychodramatique offrent des béquilles symboliques. Grâce à une stratégie de détour, le groupe favorise une bonne distance  et « n’attaque » pas directement les symptômes (ex ; difficultés comportementales, scolaires etc.). Il respecte les défenses, contourne les résistances et élit une proposition thérapeutique. Le dispositif groupal établi un cadre défini rigoureusement de l’intérieur duquel grâce à une bonne distance, le sujet pourra effectuer un parcours symbolique thérapeutique.

Une psychothérapie individuelle en groupe, par et grâce au groupe. Elle constitue un outil de développement personnel. Le psychodrame est une thérapie relationnelle.  Les participants viennent au groupe avec leur atome social, le réseau des interrelations dont ils sont le centre, dont ils souffrent et qu’ils veulent reconstruire.  Ce réseau de rencontre, Moreno (créateur du psychodrame) l’appelle le co-conscient familial qui est, en quelque sorte l’ancêtre de l’inconscient collectif, familial et relationnel. Freud nous a apporté l’inconscient, Jung, l’inconscient collectif, et Moreno le co-inconscient familial et groupal que nous découvrons depuis une quinzaine d’années comme étant aussi un co-inconscient transgénérationnel.  Ce conscient de liens transgénérationnels est associé à celui de co-conscient et de co-inconscient familial et groupal.  Ce dernier est rattaché au concept morénien d’atome social, sorte de liens d’une personne avec d’autres, vivants ou disparus, positifs ou négatifs, et donc à la base de toute thérapie systémique et transgénérationnelle… et de tout psychodrame.  Nous nous rencontrons quand nous pouvons voir le monde et nous-mêmes avec les yeux de l’autre… Nos participants viennent dans le groupe avec leur famille interne et interagissent énormément à ce niveau. Le jeu, par la dramatisation, va permettre grâce au processus d’introjection de réduire la charge émotionnelle en transformant la pulsion en symbolisation. Le jeu est acte de parole, acte d’énonciation qui transforme celui qui était objet d’un évènement en sujet d’un acte symbolique. Ce renversement est capital ! « Cette interliaison énergétique représente une mobilisation, une circulation dynamique, déclive et ouvre sur le monde exté-rieur. Le psychodrame permet ce jeu énergétique de la stimulation réceptive à plusieurs »[v].

Avant une psychothérapie individuelle comme préalable à une analyse en profondeur. Le groupe est aussi révélateur. Il permet l’émergence des demandes. Le travail sur le fonctionnement groupal a des effets sur le fonctionnement du groupe. Le groupe permet une enveloppe, un espace potentiel qui donne du possible. Il constitue une matrice, un claustrum où s’y protéger et trouver une certaine chaleur. Ce contenant permet l’analyse du contenu et permet donc d’aller plus loin dans une démarche d’implication et d’investigation personnelle.

Après une psychothérapie individuelle lorsque l’analyse groupale fait défaut, lorsque manque cette dimension relationnelle indispensable au développement global de la personne. La personne y est mise en interaction avec d’autres. L’espace proposé n’entre pas en rivalité avec les espaces familiaux conflictuels. Il s’agit non pas d’être hors de la parole mais de la prendre comme support sans risque de déclencher un acte. Quelque chose va s’inventer parce que des personnes se mettent ensemble. Le groupe est Co-thérapeutique en soi. Cet espace psychique commun permet le passage de l’angoisse à la verbalisation et aussi de contenir les fantasmes destructeurs.

En même temps qu’une psychothérapie individuelle comme étant toutes les deux complémentaires. Celle-ci demande beaucoup de temps, d’énergie et de moyens financiers.

Comme préalable à une formation à la psychothérapie en groupe car il est indispensable d’effectuer un travail sur soi-même avant d’envisager de se former à la thérapie en groupe. Cette méthode convient tant à des buts thérapeutiques que pour former des professionnels à la relation d’aide, à l’animation de groupes, à l’exploration en groupe de questions familiales, pédagogiques, éducatives, sociales. Une formation de psychodramatiste est un long parcours car il s’agit de prendre à la fois le temps de la maturation personnelle et celui de l’apprentissage. Suivre l’entièreté du cursus relève de l’engagement personnel du participant et peut-être réévalué d’année en année, lors des entretiens avec les formateurs. Certains participants tirent profit d’une partie du cursus, d’autres l’interrompent, pour le reprendre et le finaliser quelques années plus tard. Ce processus est également fonction de la formation initiale du professionnel ainsi que du type de lieu où il souhaite mettre en place un groupe de psychodrame. Il ne procède pas de la même manière ou ne nécessite pas les mêmes compétences selon qu’il s’agisse d’un groupe d’adolescents, de personnes vivant avec un handicap, d’un groupe dans un service d’urgence psychiatrique, dans une association de parents, etc.

[1] « Subjectif désigne à la fois la faille et le saut, l’obstacle et le jet », P. Fédida. « L’objeu », dans L’absence, Paris, Gallimard, 1978.

[i] https://www.pure-sante.info/le-medicament-oublie/

[ii] https://www.pure-sante.info/le-medicament-oublie/

[iii] René Kaës,  La parole et le lien,  p.168..Ed. Dunod, Paris, 1994.

[iv]Le Co-Soi et la groupalité psychique. Exposé d’Ada Abraham, 25/04/1983.21 Herestraat Leuven chez Pierre Fontaine. Réf. Abraham,A.1994. « Le cosoi ou le syntéisme primaire ». Les voies de la psyché. Paris. Dunod.

[v] Ophélia Avron, La pensée scénique, Ed. Eres 1996.

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Le tatouage : un certain regard sur le corps

Introduction :

Autrefois réservé aux « mauvais garçons », le tatouage s’est largement popularisé si bien qu’aujourd’hui un Français sur dix est tatoué ! L’engouement pour cette pratique est tel qu’on ne peut plus parler de « phénomène de mode » mais bien d’un phénomène de société. En Belgique, les données chiffrées sur le tatouage n’existent pas. Certains disent qu’un Belge sur dix serait tatoué, on compterait 200 à 300 professionnels. Il s’agit là d’une véritable révolution culturelle qui est apparue aux États-Unis dans les années 70 pour s’élargir à l’Europe fin 80. Elle a pris naissance avec le mouvement hippie, sur fond de libération sexuelle, et a été largement relayée par les actrices et les acteurs, à l’image de Jack Nicholson, Angelina Jolie ou encore Estelle Halliday. Cette tendance rompait ainsi avec le tatouage des générations précédentes qui avait une connotation de rébellion. Le tatouage d’alors était exclusivement masculin et se limitait au milieu ouvrier, routier, carcéral ou militaire. Ces tatouages possédaient une connotation virile, souvent agressive. Maintenant la recherche de beauté, d’harmonie prend le dessus. Désormais, on peut parler d’une massification du tatouage qui se veut une véritable forme d’art populaire, un body art généralisé. Les tatoueurs sont des artistes qui dessinent des œuvres souvent stylisées et finement travaillées.

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Je propose ici de découvrir la symbolique de ce phénomène en commençant par le point de vue analytique représenté par le concept du « Moi-peau » mis en évidence par Didier Anzieu[i], psychanalyste.

 

Le concept du Moi-peau :

« La peau fournit de nombreux exemples d’un fonctionnement paradoxal, au point qu’on peut se demander si la paradoxalité psychique ne trouve pas sur la peau une partie de son étayage. La peau soustrait l’équilibre de notre milieu interne aux perturbations exogènes, mais dans sa forme, sa texture, sa coloration, ses cicatrices, elle conserve des marques de ces perturbations. A son tour, cet état intérieur qu’elle est censée préserver, elle révèle en grande partie au-dehors ; elle est aux yeux des autres un effet de notre bonne ou mauvaise santé organique et un miroir de notre âme. Autres paradoxes. La peau est perméable et imperméable. Elle est superficielle et profonde. Elle est véridique et trompeuse. Elle est régénératrice, en voie de dessèchement permanent. Elle est élastique mais un morceau de peau détaché de l’ensemble se rétrécit considérablement. Elle appelle des investissements libidinaux autant narcissiques que sexuels. Elle est le siège du bien-être et aussi de la séduction. Elle nous fournit autant en douleurs qu’en plaisirs. Elle transmet au cerveau les informations provenant du monde extérieur, y compris des messages « impalpables » qu’une de ses fonctions est justement de « palper » sans que le Moi en soit conscient. La peau est solide et fragile. Elle est au service du cerveau mais elle se régénère alors que les cellules ne le peuvent pas »[ii] (encore que ceci est remis en question ! Mon commentaire). « Elle matérialise, par sa nudité, notre dénuement mais aussi notre excitation sexuelle. Elle traduit par sa minceur, sa vulnérabilité, notre détresse originaire, plus grande que celle de toutes les autres espèces, et en même temps notre souplesse adaptative et évolutive. Elle sépare et unit les différentes sensorialités. Elle a un statut de transitionalité. »[iii]

Les trois fonctions de la peau :

« La peau, première fonction, c’est le sac qui contient et retient à l’intérieur le bon et le plein que l’allaitement, les soins, le bain de parole y ont accumulés. La peau, seconde fonction, c’est l’interface qui marque la limite avec le dehors et maintient celui-ci à l’extérieur, c’est la barrière qui protège de la pénétration par les avidités et les agressions en provenance des autres, êtres ou objets. La peau enfin, troisième fonction, en même temps que la bouche et au moins autant qu’elle, est un lieu et un moyen primaire de communication avec autrui, d’établissement de relations signifiantes ; elle est, de plus, une surface d’inscription des traces laissées par ceux-ci »[iv]. Voyons un peu plus loin l’analyse du phénomène du tatouage. Il s’agit d’encrer et d’ancrer comme il faut aussi évoquer la question de la douleur et celle du plaisir.

Encrer et ancrer

Signe d’appartenance ou de reconnaissance, le tatouage affirme une nouvelle identité. Quel est la motivation profonde du tatouage comme du tatoué ? Le tatouage reste de toute évidence un processus secret, un cheminement psychologique parfois long dont le tatoué lui-même n’a pas toujours entièrement conscience. Le tatouage traduit bien la valeur auto-agressive de ce passage à l’acte. Le corps sera la victime de cette mutilation qui rappelle les pratiques de chirurgie rituelle, qui chez les peuples primitifs lors de l’initiation, font entrer dans la culture ce qui est de l’ordre de la nature (circoncision, excision). C’est dans la peau que se grave le tatouage ainsi placé entre le dedans et le dehors; peau tout à la fois, enveloppe du corps et du moi, frontière entre intérieur et extérieur et lieu d’échanges privilégiés. « Mal dans sa peau » le sujet va se modeler son image du corps en manipulant ainsi son espace cutané (revalorisation narcissique). Par cette action auto-plastique, la peau est l’objet d’un réinvestissement libidinal important; elle accueille l’aiguille avec douleur et plaisir.

Il y a dans l’acte de se tatouer la nécessité de venir matérialiser la barrière symbolique que joue la peau. Par cette « prothèse cutanée » le tatoué tente de réparer un « moi-peau » (Cf. les travaux de Didier Anzieu dans son ouvrage « le moi-peau ») raté ou défaillant. Cet artifice redoublant la membrane cutanée, renforcera sa valeur protectrice, garantira l’intégrité du Moi. Cette opération transitoire chez l’adolescent en mouvance devra se répéter, toujours nécessaire chez les tatoués « chroniques » malade du soi-même-être. Un tel repli libidinal sur le corps renforcera l’estime de soi mais cet apport narcissique appauvrira d’autant le sens du geste dans la relation d’autrui. Se tatouer est donc un passage à l’acte, lequel procure une décharge tensionnelle, tout comme l’acte de boire chez l’alcoolique, la fugue, le délit ou la tentative de suicide. Ceci rend compte, de la parenté des tatoués avec les psychopathes et de la fréquence chez eux d’agir vite (ivresses, délits); de la pauvreté d’expression verbale, car le geste remplace la parole et en tient lieu, cette esquive de l’élaboration mentale, des conflits étant très économiques pour le moi, de l’impossibilité qu’a le tatoué d’expliciter ses motivations profondes. Il faut signaler que le recours au tatouage se fait chaque fois que l’identité personnelle est menacée, surtout à l’adolescence, où la crise identification bouleverse le moi, qui se restructure dans la mouvance propre à cette période.

Quelque soit sa connotation, revendicatrice, provocatrice, conjuration, sentimentale, érotique ou tout simplement décorative, le tatouage est bien un langage collé au corps, plus significatif qu’un simple badge que l’on peut changer. Il délivre un message codé dont la gravité est son caractère définitif. Il peut alors devenir une charge. Un vrai souci d’avènement de soi, une sincère recherche d’identité à raffermir, une quête d’identité sincère, une quête de sens  animent tous ces êtres . L’envie de changer de peau équivaudrait à une métamorphose intérieure. La marque corporelle devient un bijou, un ornement à même la peau. Pour autant n’est-ce que la valeur esthétique qui prime ?  Le tatouage comme le piercing suscitent le regard d’autrui, séduction pour les yeux et pour le toucher. Quant au choix de leur emplacement, rien n’est le fait du hasard, c’est une recherche subtile de nouvelles  sensations venant pimenter le rapport au désir et au plaisir. Modification de son rapport au corps donc, non seulement par une célébration sensorielle plus ou moins recherchée, mais aussi par la métamorphose apparente du corps. Il s’agirait en somme de signer comme une carte d’identité plus solide, plus protectrice, par le biais du corps marqué. Donner en fait plus de corps au corps et y gagner comme un supplément d’âme. Le corps par ses signes s’apparente à une signature de soi. La volonté de se démarquer, d’accéder à une version de soi embellie, le souci de trouver ses marques, la nécessité d’attirer l’attention sur soi participent à ce qu’il conviendrait de nommer, une tentative de se redéfinir. Le corps par ses marques se verrait mandaté pour tenter d’arrêter le temps : éterniser un instant par une marque définitive. S’expliquent de ce fait le choix des inscriptions tatouées, véritable archive de soi : le corps devient  alors récit d’existence  et tente d’immortaliser des événements clés de l’existence.   Il ne faudrait qu’un cran supplémentaire, pour déceler  dans ces différentes tentatives, une façon d’affronter et conjurer nos peurs de vivre, nos peurs de vieillir, et note désarroi profond face à la mort. Le terme utilisé pour nommer l’acte du tatouage est « encrer ». « Encrer, ancrer, ancrage ». Ces personnes cherchent à jeter l’ancre dans l’autre, à l’accrocher dans leur mode de jouissance. Le regard de l’autre est sollicité par les inscriptions sur le corps qui sont un appel au lien. Les dessins, les lettres, les marques s’adressent à l’Autre, attendent un destinataire. L’écriture est adressée, la peau est donnée à voir. Le tatouage est un moyen d’attirer l’attention et une façon de tendre, selon l’expression de Markos Zafiropoulos « un piège à regard ». C’est aussi l’ambivalence qui est pointée par le désir de montrer tout en cachant mais aussi de cacher tout en montrant. Si on se réfère au stade du miroir, Lacan montre l’instant de jubilation où l’enfant, placé devant le miroir, s’y reconnaît et est reconnu par l’Autre. Le Moi s’y constitue en tant qu’il est imaginaire, et plus précisément spéculaire. Tout ce qui est de l’autre, du narcissisme passe par le spéculaire, dans la rencontre primitive du petit d’homme avec son image. L’enfant ne se voit pas par son propre œil mais par l’œil de la personne qui l’aime ou le déteste. Lacan dit : « C’est par la voie du regard que ce corps prend son poids ». Le tatoué se fait-il encrer pour se sentir regardé ou pour « effracter » le regard de l’autre ?

Douleur et plaisir

C’est comme s’ils avaient besoin d’avoir mal pour se sentir exister. S’ils ne sentaient pas de douleur, ils ne sauraient pas qui ils sont. Ils ont besoin de marquer leur corps comme s’il risquait de ne plus exister pour eux. Il y a le moment du tatouage : l’introduction de l’aiguille dans la peau, la douleur physique, il se met entre les mains de son tatoueur. Temps nécessaire où s’inscrit la sensation, le souvenir d’une douleur certainement intriquée au plaisir à ce moment-là. Freud développe l’idée qu’un sujet peut, sous certaines conditions, rechercher la douleur comme source de plaisir. L’éprouvé douloureux peut être source d’un plaisir sexuel. Puis il y a le dessin, la marque, le motif qui laisse une trace qui vient rappeler à la mémoire, la douleur/le plaisir. La trace laissée sur la peau renvoie à ce moment généré par l’autre, à sa demande. La personne qui est tatouée s’est incorporée d’une certaine façon cette représentation. Soumis à son propre regard, un souvenir et une sensation reviennent sur la scène, comme une réévocation de cette expérience de douleur corporelle comportant une érotisation, qui a permis que le sujet sente son corps. Une façon de se (re)faire un corps…Pour exprimer leur malaise, des sujets marquent leur corps. Ils utilisent leur corps comme théâtre où plusieurs scènes peuvent être jouées. Au plaisir d’être regardé s’ajoute automatiquement la douleur physique dès l’introduction de l’aiguille dans la peau, déversant l’encre qui laissera la trace. Ces sujets paient de leur personne pour un plaisir/déplaisir qu’ils devront sans cesse renouveler. Le corps de la modernité parle du masochisme. Lacan nous indique que ce qu’ils veulent susciter, c’est l’angoisse chez l’Autre. Certains se font écrire sur le corps, dessiner des formes géométriques ou figuratives, phantasmes intimes ou sociaux. Certains veulent transformer leur corps en œuvre d’art. Ils livrent leur corps à un autre pour y déployer leur symptôme.Il s’agit d’une inscription impossible du symbolique dans l’inconscient qui pousse ces sujets à viser directement le corps comme support d’écriture. C’est aussi un moyen d’envoyer un message à l’autre, de lancer une bouteille à la mer que l’écoute et le regard analytique permettent de déchiffrer. Le sujet tente de s’inventer, de se créer.

Réf. :

Le Moi-peau, Didier Anzieu, Bordas,Paris 1985.

Psychanalyse du tatouage et du piercing, Patrick Fraselle  23 Février 2014, Journal français de psychiatrie, 2006/1 (no 24)

Le corps et ses marques, Le tatouage : un certain regard sur le corps, Catherine Rioult, Eres 2006.

Quand la peau prend la parole, Kopp jean-luc, psychanalyste.

koppjeanluc-psychanalyste.net/? p=34

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/07/07/31003-20140707ARTFIG00097-tatouage-quand-la-societe-de-consommation-investit-les-corps.php

http://www.levif.be/actualite/sante/le-tatouage-un-phenomene-culturel-et-de-societe/article-normal-120153.html

[i] Didier Anzieu, né le 8 juillet 1923 à Melun et mort le 25 novembre 1999 à Paris 5ᵉ, est psychanalyste, professeur émérite de psychologie à l’université Paris X-Nanterre et membre de l’Association psychanalytique de France.

[ii] Le Moi-peau, Didier Anzieu, Bordas,Paris 1985.P.16.

[iii] Ibidem p.17.

[iv] Ibidem p.39.

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