Quand l’émotion affecte le corps et la pensée

Depuis Platon qui considérait les émotions comme perturbatrices de la raison, en passant par Kant pour qui elles étaient maladies de l’âme, Darwin pour qui elles s’intégraient dans les précieux comportements adaptatifs et évolutifs des espèces, Sartre pour qui elles étaient  » un mode d’existence de la conscience « , et pour beaucoup d’autres encore, le champ des émotions se présente cacophonique en philosophie comme dans les représentations populaires.

Tantôt on recherche les émotions, tantôt on les fuit. Ne plus en avoir est le but de certaines philosophies du Nirvâna, tandis que les  » libérer « et les faire « Librement circuler  » est l’objectif de certaines thérapies  » humanistes « , les unes comme les autres étant censées rétablir, maintenir ou développer le bonheur de vivre. Par ailleurs, il est de bon ton dans les entreprises de savoir les utiliser «Intelligemment » et dans les milieux du sport d’apprendre à les «gérer».

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L’émotion

Angoisse, culpabilité, envie, honte, empathie, tristesse, joie, amour, toutes ces émotions… rythment, nourrissent, envahissent notre clinique. Comment ces émotions et ces affects apparaissent-ils? Comment se construisent-ils? Les affects et les émotions, est-ce la même chose? Qu’en faire?

Dans le dictionnaire Le Robert (1993), « émotion » est un mot issu de « motion » qui concerne le mouvement, terme apparaissant au XIIIe siècle en français comme en langues saxonnes et portant l’idée d’un mouvement qui s’accomplit ; la racine latine emovere signifiant « mettre en mouvement ». L’émotion va exister au début du XVIe siècle par le mot « esmotion » qui induira la signification utilisée actuellement : l’émotion est un état de conscience complexe, généralement brusque et momentané, accompagné de signes physiologiques (par exemple : rougissement, sudation). On trouve donc chez Winnicott, plutôt que le rôle de l’émotion, l’importance du rôle de l’objet externe et l’importance des expériences affectives partagées ; cela a probablement favorisé l’émergence du paradigme anglo-saxon de la psychanalyse du bébé (l’étude systématique des interactions) et a influencé positivement la prise en compte de l’émotion dans l’étude de l’origine de la pensée. Ce que nous pensons de ce que nous ressentons fait alors vraiment corps avec notre vie. Du point de vue du sujet, il n’y aurait pas d’émotion qui se trace et reste dans le psychisme sans la présence d’un autre humain. Passer de la sensation (sentie) à l’émotion (vécue) nécessite au moins la présence de l’autre (réelle et/ou symbolique) et nécessite souvent, lors des phases précoces du développement, la présence de mobilisations corporelles interactives qui forgent ce que l’on désigne par « espace de contact ». Au plan théorique, parce qu’elle est émergente du corporel, l’étude de l’émotion induit la prise en compte nécessaire de la spatialité du psychisme. Le mouvement et la surprise (les transformations) sont particulièrement importants. Les émotions se comptent par dizaines : de la colère à la tristesse, en passant par le mépris, l’enthousiasme, l’envie, la peur, la frustration, la déception, l’embarras, le dégoût, la gaieté, la haine, l’espoir, la jalousie, la joie, l’amour, la fierté, la surprise. Bon nombre de recherches se sont évertuées à rassembler et à redéfinir toutes ces émotions en un ensemble fondamental restreint. Mais certains chercheurs affirment que considérer les émotions comme un ensemble restreint n’a aucun sens, car même les émotions les plus rares, comme la stupéfaction, peuvent avoir un effet très puissant sur nous. D’autres chercheurs, et même certains philosophes, pensent qu’il existe des émotions universelles communes à tous les êtres humains. René Descartes, qui est souvent considéré comme le père de la philosophie moderne, distingue « six passions simples et primitives » – l’émerveillement, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse – et déclare que « toutes les autres sont composées de l’une ou l’autre de ces six émotions ou en sont des dérivés». D’autres philosophes, tels que Hume, Hobbes, ou Spinoza, identifient leurs propres catégories d’émotions. Bien que les écrits de ces philosophes puissent être utiles, la recherche moderne doit, quant à elle, tenter de fournir la preuve que les émotions peuvent se réduire à un ensemble identifiable et restreint. L’émotion est un mouvement vers l’extérieur. Ce mouvement, cet aspect dynamique se donne à voir par des traductions comportementales et physiologiques. Bien évidemment, nous analyserons, à côté de la traduction comportementale, l’expérience interne et privée de l’émotion, c’est-à-dire l’affect.

L’affect

L’affect est un terme générique qui englobe un vaste champ de sentiments vécus. On y retrouve les deux notions d’émotion et d’humeur. L’émotion est un sentiment intense généré par un événement ou une interaction avec quelqu’un, puis dirigé vers ce quelque chose ou ce quelqu’un. Comprendre le pourquoi de l’affect fait partie du processus de guérison, et différencie à coup sûr une rééducation émotionnelle d’une psychothérapie Pour Freud l’affect est en effet  une dimension intrinsèquement subjective du vécu psychique. Au-delà de vouloir inscrire le patient dans une globalité, nous nous dirigeons vers un domaine qui nous intéresse, selon une approche psychanalytique des émotions. Dès que le mot psychanalyse s’approche, pour ainsi dire, de l’émotion, il devient affect.  La théorie des affects est donc un point important dans la compréhension de notre sujet. Green (1973), dans le prolongement de la théorie freudienne, fait une distinction au sein des affects. En effet, il existe un affect primaire (corporel) et un affect secondaire (psychique).

Différents affects : l’horreur, la pitié,  la pudeur, le dégoût, la honte, la colère, l’angoisse, la phobie, la peur, la haine, la violence, la sensation de mourir, le deuil, la douleur…  Mais aussi la joie, la jubilation, la tendresse, la quiétude, le plaisir, l’exaltation. La théorie de l’affect chez Freud (et plus encore chez ses successeurs) varie dans ses manifestations, mais reste immanquablement lié à la pulsion : l’affect est un dérivé de la pulsion. Lacan, quant à lui, n’a pas changé d’avis sur la question de l’affect : on peut inventer autant d’affects que l’on veut, et leur mise en relation a encore moins de valeur que le livre de Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, référence essentielle des analystes américains, et cible principale de la critique de Lacan. Un seul affect intéresse Lacan, l’angoisse. Pour Lacan, l’angoisse est un « affect qui ne trompe pas », une « atroce certitude ». Certitude de la survenue imminente d’un réel. L’angoisse est l’affect qui ne trompe pas parce qu’il renvoie directement à la structure. Avec tel signifiant, il est toujours possible de se tromper ; le monde de la représentation est tissé d’illusions ; mais la structure qui est à la fois la structure de la représentation et la structure du refoulement s’impose et l’angoisse – l’affect qui ne trompe pas — tient toujours sa place à partir de cette structure antérieure à tout ce qui viendrait s’y sentir ultérieurement. « L’angoisse, c’est cette coupure – cette coupure nette sans laquelle la présence du signifiant, son fonctionnement, son sillon dans le réel, est impensable – c’est cette coupure (…) laissant apparaître (…) l’inattendu, la visite, la nouvelle (…) le pré-sentiment, ce qui est avant la naissance du sentiment ». L’angoisse c’est « ce qui ne trompe pas, le hors du doute », parce que c’est « la cause du doute ». Mais par là même, elle est ce sur quoi se fonde la certitude de l’action : « c’est peut-être à l’angoisse que l’action emprunte sa certitude ». Dès lors, Lacan peut dire qu’« agir, c’est opérer un transfert d’angoisse » et construire sa montée de l’inhibition (sans mouvement) via le symptôme (avec empêchement et émotion) jusqu’à l’angoisse, comme valant au cœur de l’acte, avec sa dimension d’embarras et d’émoi. L’angoisse n’est dès lors pas sans objet, elle est l’angoisse d’un objet très peu objectif, l’objet a en tant qu’il est non pas l’objet représenté et désiré, mais l’objet cause de toute représentation et cause du désir ; l’âme en tant qu’elle est l’organe avec lequel on pense dans le cadre du principe de plaisir est une forme de l’objet a : c’est en fonctionnant dans le principe de plaisir que s’ouvre la dimension du désir qui dépasse le principe de plaisir. Le fantasme du retour au sein maternel, qui est, pour d’autres, l’image même de la félicité, est, pour Lacan, la source première de toutes les angoisses  : « Ce qui provoque l’angoisse, c’est tout ce qui nous annonce, nous permet d’entrevoir qu’on va rentrer dans son giron  » Ce type d’angoisse est très important dans la psychopathologie de la vie amoureuse, où un sujet, après avoir obtenu la réponse favorable qu’il désirait de l’objet aimé, recule brusquement en se demandant ce que l’autre va lui faire, illustrant « le rapport essentiel de l’angoisse au désir de l’Autre » : « Que me veut-il/elle ? » On le rencontre aussi presque constamment dans le mouvement par lequel les adolescents se déprennent de leurs objets maternels. La crainte que l’excès de sollicitude maternelle n’aboutisse à l’abolition du désir du sujet est primordiale pour Lacan . C’est aussi en plaçant ce type d’angoisse dans une position centrale que Laplanche a développé par la suite sa théorie personnelle des « signifiants énigmatiques » : que me veut ce sein qui s’approche de moi ?

Emotion et psychothérapie

La demande psychothérapique est en effet pratiquement toujours basée sur un sentiment de mal-être: anxiété, dépression, insatisfaction familiale ou professionnelle, etc… Il est rare et de mauvais augure que la demande soit purement d’ordres intellectuels initiaux avec la remémoration des situations traumatiques et la reviviscence des affects associés. Cependant la psychanalyse a beaucoup évolué depuis ses origines et l’on sait que la situation quasi-hypnotique initiale a été remplacée par une situation d’associations(verbales)libres qui permettent, à travers le transfert, à la fois la reviviscence affective et avec l’aide interprétative éventuelle de l’analyste, une prise de conscience des conflits sous-jacent. Il faut remarquer que le dévoilement purement intellectuel de l’inconscient reste en principe inefficace!: il est indispensable que les affects soient mobilisés et cette difficulté a donné lieu à différentes autres thérapies. Si une émotion douloureuse nous habite, c’est qu’une partie de nous s’y agrippe. Car, contrairement aux grandes croyances, nous pouvons ici et maintenant décider de lâcher prise sur ce qui nous fait souffrir. Notre attention (mise en lumière de l’émotion) accompagnée de notre intention (désir de se libérer de l’émotion), ouvrent les portes vers la guérison. La psychothérapie est un lieu de symbolisation, de représentation et de remémoration. On s’y soigne en se remémorant. En se remémorant on rejoue. En rejouant on symbolise. On se « ré-origine ». On peut se soigner en symbolisant le non-approprié de l’histoire subjective vécue. Le tableau des années oubliées peut se ré-organiser dans une perspective devenue alors constructive. La représentation, quant à elle, est une re-présentation c’est-à-dire une présentation nouvelle.  Elle a une fonction de libération et de re-création. Elle constitue une reprise du vécu sur le plan symbolique (symbolisation). Elle permet à l’enfant d’accepter le traumatisme de la séparation sans en être détruit, sans non plus se réfugier dans l’imaginaire pur. Le jeu est là, précisément, pour maintenir en oeuvre la fonction de représentation qui lui permet en l’occurrence d’interpréter un fait nouveau au lieu de le subir. La fonction de représentation sert de clivage entre l’imaginaire et le réel. Elle sauve l’homme du délire en lui ouvrant le champ symbolique. Par la représentation, le mot commence par fonctionner comme signe c’est-à-dire non plus comme simple partie de l’acte mais comme évocation de celui-ci. « Parler, c’est désigner l’objet absent, passer de la distance à l’absence comblée par la représentation…. Penser, c’est se représenter mais dépasser les représentations. Les mots, les signes représentent la présence dans l’absence. Le langage « est » une présence-absence, présence évoquée, absence remplie. »[1]

L’expression des émotions dans un groupe thérapeutique

Dans un groupe l’émotion d’une personne peut-être très vive et peut-être masquée, contenue par un silence. La représentation « cathartique »  d’une scène peut permettre à la personne de s’exprimer malgré ses difficultés verbales, de mettre une forme à son vécu, d’extérioriser ce qu’elle vivait mal en elle afin de mieux l’intégrer et d’être donc plus disponible pour le présent et le futur. Dans un groupe le jeu permet à d’autres participants du groupe d’exprimer, à leur tour, des difficultés vécues en famille, des traumatismes subis. L’avantage indéniable est de pouvoir en parler dans un cadre précis et de mettre des mots à la place des maux. Le soulagement et l’amélioration psychologique de la personne viendra d’ailleurs souvent par l’expression de ce qui jusque là est resté imprimé. Après une certaine décharge émotionnelle, la parole peut se charger à nouveau car elle s’adresse à quelqu’un. En quelque sorte nous faisons circuler le métro de ce qui n’est pas dit en dessous du boulevard de ce qui est difficile à dire ! Le cadre, quant à lui, a pour fonction l’inscription de l’autre qui va permettre une symbolisation. La marque délimitée par le processus psychothérapeutique produit du sens, triangule, relie les morceaux éparpillés du patient et permet à la pensée de reprendre un relais. Dans la mesure où certaines personnes n’ont pas accès facilement à une élaboration psychique par la parole, la représentation jouée dans un groupe de thérapie permet un travail sur soi à partir du ressenti, des émotions et impressions. On n’est pas seul avec ses difficultés. Celles-ci peuvent être partagées. Dans le groupe la personne n’est pas renvoyée à sa déficience, à sa difficulté à gérer seul son monde interne mais elle est accompagnée dans cette partie d’elle même pour en faire tout de suite, dans l’ici et maintenant, quelque chose d’autre. Le groupe, espace tiers de « confrontation » et cadré, libère la parole. Les mots et les émotions reliés aux gestes peuvent y être décodés. Dans cet espace tampon ou amortisseur, ce sas de décompression, les sensations éprouvées et les mots vont mettre du lien et donner du sens. Corps et psyché peuvent s’ordonner et une activité de pensée peut mieux prendre sa place. Le groupe, matrice à tricoter des liens, permet de retrouver une certaine unité et un espace psychique propre. Grâce à un autre, on passe dans une nouvelle perspective de communication. Chaque participant devient « co-thérapeute » de l’autre. L’identification à un semblable permet dans le cadre de l’enveloppe du groupe, d’aller mieux. Mais « le psychodrame ne représente pas seulement la possibilité d’explorer les conflits intra-psychiques. En stimulant la participation rythmique à la matrice communicationnelle d’ensemble, qu’ensemble les participants sont en train de constituer, il permet à chacun une renarcissisation énergétique. »[i][ii] Par la verbalisation des éprouvés, le groupe devient une enveloppe corporelle pour chacun. Cette enveloppe du groupe renforce l’enveloppe individuelle défaillante. « L’enveloppe accomplit une fonction de transformation : mutatis mutandis, le groupe comme enveloppe est un appareil de la formation et de la transformation de la réalité psychique ».[iii]La mise en scène de ses sensations apporte du contenant et les échos de chacun : souvenirs, images, scènes vécues, associations diverses.  Le groupe thérapeutique favorise les échanges dans un cadre structuré, remet en circulation les émotions, les pensées et la parole. Il permet de différer et de réinstaurer du temps et de l’espace pour soi. Le but final est de permettre une meilleure autonomie psychique où il n’est plus question de se satisfaire uniquement d’être porté mais de trouver du plaisir à porter et à se transporter soi-même dans une mise en pro-jet[2] !

[1] H. Lefebvre, « La présence et l’absence », p. 88.

[2] « Subjectif désigne à la fois la faille et le saut, l’obstacle et le jet », P. Fédida. « L’objeu », dans L’absence, Paris, Gallimard, 1978.

[ii] Ophélia Avron, La pensée scénique,p.9.Ed.Eres.Paris 1996.

[iii] René Kaës,  La parole et le lien, p.173.Ed. Dunod, Paris, 1994.

Référence :

Jacques Lacan, Le séminaire X l’Angoisse, Editions du Seuil, mai 2004, p.93

« Territoires et scénarios de rencontre dans une unité de soins » in Cosnier, Grosjean, Lacoste

(ed.) 1993.

https://www.cairn.info/revue-devenir-2009-1-page-61.htmhttps://ephep.com/fr/content/info/cfierens-laffect-en-psychanalyse-explique-par-le-detour-de-lethique-de-spinozahttps://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2005-3-page-917.htm#no41http://www.icar.cnrs.fr/pageperso/jcosnier/articles/Emotions_et_sentiments.pdf

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L’ennui

L’Ennui, la honte et l’inhibition

Ennuyer vient du latin inodiare, de odium, la haine. Je m’ennuie donc j’ai moi-même en haine. Les vieux démons réapparaissent lorsque nous n’y attendons plus. Ils retiennent nos élans de vie, interdissent l’expression de notre envie, de notre amour, de notre inventivité et peuvent même nuire à notre santé.

Il faut les détecter afin de ne plus avoir à les craindre. Nous avons besoin de savoir quand et comment, dans notre enfance, est apparue cette tristesse qui nous empêchait d’agir. Nous sommes ce que nous pensons !

 On peut se sentir coupé de la vie, sans que rien, en apparence, ne le justifie. La souffrance est là. Souffrance qui se manifeste par différents symptômes : asthme, crises d’angoisse, claustrophobie, échec scolaire, etc. Comment dire autrement une insuffisance d’air, d’espace et de liberté ?

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Voilà, on voudrait agir, s’occuper, ne pas rester sans rien faire, sortir de ce vécu de vacuité désagréable mais on ne peut pas. C’est souvent ainsi que l’ennui se trouve exposé, adressé à l’adulte et en particulier au psychothérapeute, invités à le partager sous la forme d’un vide dense. Parfois les secondes s’écoulent lourdement, laborieusement, et un gel anesthésiant, paralysant envahit l’espace de la relation.

Le dictionnaire ne dit pas autre chose de cet affect pénible, de cet état d’humeur diffus : une peine de l’âme comme une plongée dans un froid mortel (se morfondre, ce fut d’abord, à l’origine du terme, prendre froid), dans une lassitude et une mélancolie où c’est d’abord l’expérience du temps qui pèse douloureusement ; l’éprouvé souffrant du sujet soumis au poids temporel, entre vie et mort : c’est l’être temporel en souffrance (comme on le dit d’une lettre en souffrance). Celui qui s’ennuie, qui se languit (d’une langueur monotone), se trouve toujours pris dans cette dimension du temps et de l’attente, dans une tension tournée vers ce qui pourrait distraire, délivrer de l’ennui comme épreuve temporelle et stase indicible.

L’ennui est un vécu désagréable de vide, de désengagement, de lassitude morale, de perte d’intérêt et d’éveil, d’abaissement de l’activation et de l’excitation, expérience négative et dysphorique d’insatisfaction, d’engluement dans une situation dont on ne peut sortir, impuissance, passivité, désinvestissement, sans cause repérable ou dont l’attribution causale peut se fixer sur toutes sortes de situations ou de contraintes, objectives ou projectives.

Souvent aussi, l’ennui voisine avec la honte. L’adolescent qui s’ennuie a fréquemment « la honte » : cet état envahissant, insupportable et sans forme où l’imaginaire et le jeu symbolique restent en rade, sans métaphorisation possible. Même état de misère psychique et de haute présence d’être, de désubjectivation et de subjectivation mêlées qui frise parfois l’abjection, la déréliction .

Mais si l’ennui frôle parfois la honte, il s’apparente aussi à l’inhibition en tant que limitation ou arrêt d’une fonction. La théorie freudienne distingue classiquement une inhibition liée au symptôme (phobique ou obsessionnel par exemple) d’une inhibition pure ou inhibition-évitement (Freud parle aussi d’une inhibition par dérivation de l’énergie libidinale : « Un investissement latéral inhibant  ») qui se situe en deçà du symptôme et de l’angoisse. C’est cette seconde inhibition qui nous intéresse particulièrement ici dans la mesure où l’ennui se situe justement comme précédant le symptôme et l’angoisse. L’apport de Lacan, dans son séminaire sur l’angoisse, ne manquera pas ici de nous éclairer . Lacan, à partir du texte freudien Inhibition, symptôme, angoisse, y situe l’inhibition à l’intérieur d’un tableau ordonné selon les deux axes du mouvement et de la difficulté, et l’articule à plusieurs autres termes : l’émoi, l’émotion, l’empêchement, l’embarras, et les deux formes d’agir que sont l’acting-out et le passage à l’acte. Sans entrer dans un commentaire détaillé de ce tableau, nous retiendrons que l’inhibition s’y trouve positionnée comme un mécanisme élémentaire de défense par rapport au développement du symptôme et au risque de surgissement de l’angoisse. L’inhibition permet d’éviter le trop d’émotion et d’embarras, mais se place surtout dans l’axe de la motricité comme une mesure d’empêchement ou d’arrêt de l’acte. C’est dire que, même sous la forme de l’empêchement, l’inhibition est à penser comme un acte, un acte en négatif.

L’inhibition est également abordée par Lacan dans son rapport au désir qu’elle désigne et recouvre à la fois. Elle est toujours inhibition d’un désir, dissimulant lui-même un autre désir sous-jacent. Ce qui conduit Lacan à nous dire qu’« être inhibé, c’est un symptôme mis au musée », évoquant ainsi la mise en réserve muséale : ces collections d’œuvres non exposées, remisées et conservées intactes, prêtes à ressortir un jour.

Dans le tableau lacanien l’ennui serait frère de l’émotion et de l’embarras.  Il serait pensé comme un acte, dans sa dimension d’empêchement moteur (ne rien trouver à faire) ? En tant qu’acte, si l’on pense au passage à l’acte, il se présentera comme un acte désubjectivé, comme un appel à une symbolisation qui peine à se réaliser. Les mots pour le dire manquent et le sens est en panne. L’ennui n’est-il pas adressé à l’autre pour qu’il y réagisse, l’interprète ? L’ennui se présenterait alors comme une forme pleine derrière son vide apparent, comme un réservoir de désirs en jachère, en attente de surgissement.

L’ennui et la morosité retrouvent vite ceux qui voudraient les fuir. Ces sensations ne sont certainement pas liées à un endroit ou à des conditions de vie. Elles font partie d’une histoire. On ne peut pas s’en séparer comme d’un habit, elles collent à l’épiderme. Les souvenirs torturent. Le rejet de notre vie, avant de nous renvoyer à l’autre, aux autres, aux conditions extérieures à notre vie, nous renvoie à nous-mêmes. Au refus de ce que l’on est.

Dans l’incapacité de se fuir, il faut fuir. Mettre une distance entre soi et son passé, entre soi et soi. Se découvrir autre que celui ou celle que nous ne voulons plus être : libre des contraintes qui nous ont empêchées de vivre comme nous le souhaitons. On veut une vie autre que celle qui nous a été donnée en exemple, alors donnons-nous les moyens de l’obtenir.

L’ennui et son contraire l’hyperactivité :

La prescription sociale de l’activisme jette le discrédit sur l’ennui. La nouvelle norme sociale pousse au jouir, c’est-à-dire à l’activisme, quitte à se plaindre de l’hyperactivité et de la fatigue d’être soi qu’elle entraîne : il faut toujours avoir quelque chose à faire ; être actif, c’est être performant. La société libérale fonctionne ainsi sur un leurre, celui qui fait confondre au sujet l’objet cause du désir (qui n’est pas un objet puisqu’il vise l’Autre) et les objets qu’il consomme pour sa jouissance. Les patients le savent puisqu’ils reconnaissent tous continuer à s’ennuyer lorsqu’ils multiplient les activités ou pratiquent le zapping intensif. « Rien ne m’intéresse. Je ne sais pas quoi faire. Et quand je fais quelque chose, je m’ennuie encore », analyse finement l’un d’entre eux. L’ennui est un divertissement et non son contraire comme l’économie de marché voudrait nous le faire croire. « S’ennuyer à l’école est un signe d’intelligence », faisait remarquer F. Dolto déjà en 1979 dans une interview au Monde de l’éducation.

Le sujet hyperkinétique, quant à lui, traduit en acte et en agitation motrice l’agitation psychique qu’il ne peut gérer, faute de symbolisation suffisante. Après les enfants « hyperactifs », ce sont maintenant les adultes stressés, distraits, débordés ou débordant d’activités qui souffriraient de TDAH : « trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité ». Or ce trouble est considéré comme un problème important de santé publique par les uns, comme une fausse épidémie par d’autres – et comme une catastrophe par ceux qui s’élèvent contre la prescription associée de dérivés d’amphétamine dont on ignore les effets à long terme. L’hyperactivité peut être vue comme un trouble psychosomatique renvoyant à l’idée de processus auto-calmants paradoxaux. L’hyperactivité de l’enfant peut renvoyer à des troubles de l’attachement, à des troubles de la contenance psychique en lien avec des faillites du holding initial et des carences de l’environnement.

L’ennui dans le monde du travail, du bore-out au brown -out :

Des chercheurs ont fait la lumière sur une nouvelle pathologie liée au monde du travail. Le brown-out (qui signifie littéralement «baisse de courant») est vécu par un salarié qui ne comprend pas (ou plus) son travail.  Chaque jour au travail, vous avez le sentiment d’être inutile, ou d’effectuer des tâches dont vous ne comprenez pas la valeur? Vous ne comprenez plus votre rôle dans la structure d’une entreprise qui vous dépasse? Vous êtes peut-être atteint de «brown-out», une nouvelle pathologie au travail, théorisés par deux chercheurs britannique et suédois. Après le «burn-out» symbolisant l’excès de travail jusqu’à épuisement, le «bore-out» et l’ennui permanent au bureau, voici donc un nouveau terme, qui se traduit littéralement par une «baisse de courant» et une incompréhension du monde du travail de plus en plus prononcée. Au contraire du burn-out, sorte de boulimie de travail qui provoquerait une indigestion, le bore-out est le syndrome de l’ennui au travail. Source de fortes souffrances, il peut conduire lui aussi à la dépression.

La place de l’être dans sa guérison :

Un symptôme a une signification pour celui qui en souffre. La personne souffrante est donc la seule capable de le déchiffrer. D’où l’importance de la parole pour apporter une lumière sur ses souffrances. Déformée, masquée, sous forme de rébus, la vérité dont les symptômes témoignent, comme les rêves peuvent le faire, peut être dévoilée grâce au travail de la parole  en psychothérapie. Parole après parole, appuyée parfois par une technique thérapeutique spécifique, il est fait lumière sur un moment de son être à l’origine de sa souffrance. La psychothérapie est un traitement thérapeutique sollicité dans de nombreux contextes : dépression, deuil, maladie. Les patients qui s’engagent dans une psychothérapie ou une psychanalyse s’engagent avant toute chose pour eux-mêmes. Il s’agit d’un sauvetage que l’on décide pour soi, pour sortir la tête de l’eau et s’autoriser à prendre un chemin qui n’est pas celui de la douleur. Le burn out marque de son sceau l’inerte et le manque d’envie, de motivation, d’énergie, de volonté ; en somme un manque de désir qui s’est noyé ailleurs. Ce désir de le retrouver est la raison pour laquelle de nombreuses personnes s’adressent à un psychothérapeute. La psychothérapie permet d’apaiser cette souffrance tapageuse, omniprésente et qui prend le dessus sur notre réel désir. Elle offre le champ libre à celui ou celle qui désire connaître l’histoire de sa vie que l’on écrit chaque jour, comprendre ses choix, apprivoiser ses difficultés, soigner ses symptômes, améliorer sa relation à l’autre et, surtout à soi. « Chez une victime du burn out, la probabilité de rebondir est indexée au degré de sécurisation que produisent famille, amis, collègues, pouvoirs publics, histoire et culture personnelles. Un individu dépourvu d’une telle solidarité ne se redresse pas. Le tranquillisant le plus efficace n’est pas le médicament chimique ; c’est l’autre – le parent, le conjoint, le camarade – et particulièrement la confiance qu’ensemble ils ont tissé et ici donne toute sa force. » [i]i C’est pourquoi l’activité thérapeutique en groupe est fortement indiquée. En effet, par  la verbalisation des éprouvés, le groupe devient une enveloppe corporelle pour chacun. Cette enveloppe du groupe renforce l’enveloppe individuelle défaillante. La mise en scène de ses sensations apporte du contenant et les échos de chacun : souvenirs, images, scènes vécues, associations diverses.  Le groupe thérapeutique favorise les échanges dans un cadre structuré, remet en circulation les émotions, les pensées et la parole. Il permet de différer et de réinstaurer du temps et de l’espace pour soi. Le but final est de permettre une meilleure autonomie psychique où il n’est plus question de se satisfaire uniquement d’être porté mais de trouver du plaisir à porter et à se transporter soi-même dans une mise en pro-jet[1] !

[1] « Subjectif désigne à la fois la faille et le saut, l’obstacle et le jet », P. Fédida. « L’objeu », dans L’absence, Paris, Gallimard, 1978.

[i][i] Interview de Boris Cyrulnik – Psychiatre et neurologue

Références :

Tous hyperactifs ? Patrick Landman, Albin Michel, Février 2015.

 Inhibition, symptôme, angoisse, Paris, puf, 1975.

http://psychanalyse-paris.com/L-Ennui.html

L’angoisse, Le séminaire Livre X (1962-1963), Paris,…

https://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2005-2-page-37.htm

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